Pierre DUHEM . \
» MEMBRE DE L’INSTITUT
PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ DE BÔRDEAUX '
LE SYSTÈME
DU MONDE
HISTOIRE DES DOCTRINES COSMOLOGIQUES
DE PLATON A COPERNIC
TOME V
NOUVEAU TIRAGE
HERMANN
6, RUE DE LA SORBONNE, PARIS V
NUNC COCNOSCO EX PARTE
TRENT UNIVERSITY
LIBRARY
LE SYSTÈME
DU MONDE
Pierre DUHEM -
MEMBRE DE D’iNSTn UT
PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ DE BORDEAUX
LE SYSTÈME
DU MONDE
HISTOIRE DES DOCTRINES COSMOLOGIQUES
DE PLATON A COPERNIC
TOME V
NOUVEAU TIRAGE
HERMANN
6, RUE DE LA SORBONNE, PARIS V
TROISIÈME PARTIE
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
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(Suite)
I
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I - 3
CHAPITRE IV
AVICÉBRON
SALOMON BEN GABIROL, DIT AVICÉBRON. — SA THÉORIE DE LA MATIÈRE"
ET DE LA FORME
Peu après la mort d’Avicenne, la Philosophie pénétra en
Espagne ; ce fut un Juif qui s’en fit l'introducteur, mais un Juif qui
écrivait en arahe.
Vers 1045, çn efïet, un Israélite avait, à Saragosse, la réputation
de poète habile en la langue des Musulmans ; il se nommait
Salomon ben Gabirol; il mourut a Malaga en 1070, selon les uns,
en 1050, selon les autres. Outre ses poésies, Ibn Gabirol avait
composé divers traités philosophiques dont un, la Source de vie
[Fous vittV), est parvenu aux Scolastiques latins et, de là, jusqu'à
nous h
Dans cette traduction, le nom de 1 auteur, Ibn Gabirol en arabe
et Aben Gabirol en hébreu, est devenu d’abord Avencebrol,
puis, par une série de déformations, Avicébron.
La version latine du Fous vitx 2 est duc au collège de traduc¬
teurs qui travaillait sous les auspices de Don Raimon, archevêque
de Tolède ; déjà soupçonné par Jourdain, ce fait a été mis hors de
doute par la découverte que fit Seycrlen, à la Bibliothèque
Mazarine, d un manuscrit, le ms. n° 510, que terminent ce colo-
phon et ces vers :
« Finitus est traclalus quinine, qui est de maleria uni ver sali et
1 . \ oiç : S. Munk, Ibn-Gebirol, ses écrits et sa philosophie (Mélanges de Phi¬
losophie juive et arabe, Paris, 1869, pp. 1 5 1 sqq.). — Frank, Dictionnaire des
Sciences Philosophiques , art. Avicébron. ■ — • Ci.. Baeumker, Prolegomena de
1 édition du Fous vil ce (Beitrüge siir’Gcschichlc der Philosophie des Mittelal-
tersl Bd. I, Heft. II, pp. 1-XXU; Munster, i8yo).
2. Cette version a été publiée : Avencebrolis (IbnGebirol) Fous vitœ eæ Ara-
bico in Lalinu/n translatas ab Johanne Hispano et Dominico Gundissalino. Ex
codicibus Parisinis, Amploniano, Coiumbino primum edidit Clemens Baeum¬
ker. (Beitrage zur Geschichte der Philosophie des Mittelallers, Bd . I, Munster,
1892, pp. 1-339).
h
LA CRUE DU L’ARISTOTÉLISME
I - 4
forma universali, et ex ejus consummationc consummalus est totus
liber , cum auxîlio Dei et ejus misericordia. *
Libro prescriplo sil laits et gloria C/tristo,
Per qucm finitur quod ad ejus nomen initur.
Transtulit Hispanis inlerpres lingua Iohannis
Hune ex arabieo, non absque jurante Domingo. »
("est donc bien à la collaboration de Jean de Luna et de
Dominique Gondisalvi que les Scolastiques latins durent la con¬
naissance du Fans ville, dont ils firent si grand usage.
Dominique Gondisalvi (Gundissalinus) fut le premier qui lit, au
Fous vitæ . de fréquents emprunts ; on les peut reconnaître dans
ses divers écrits philosophiques, en particulier dans ce De unitate
qui fut longtemps attribué à Boëce Après lui, Guillaume
d’Auvergne, Albert le Grand, Saint Thomas d’Aquin, Jean de
Duns Scot devaient, à l’envi, citer le traité d’Avicébron 2; la
doctrine du Rabbin de Malaga leur semblait si fortement teintée
de Christianisme, que plusieurs d'entre eux se demandèrent si
l’auteur n’avait pas été chrétien. 11 fut même composé, sans doute
au xm° siècle, un abrégé du Fans vitæ ; un exemplaire manuscrit
de cet abrégé, conservé au couvent cistercien de Lilienfeld, a
permis à M. Bàumker d’en publier le texte ;l.
Durant ce même xnC siècle, d’ailleurs, la connaissance du Fous
vilie dut se répandre également parmi les coreligionnaires de
Salomon ben Gabirol, car une version hébraïque en fut alors
donnée par le rabbin espagnol Ibn Falaqcra ; de cette version,
S. Munk a publié une traduction française *.
Le titre complet de l’ouvrage d’Avicébron est, dans la traduc¬
tion de Jean de Luna et de Dominique Gondisalvi : Liber fontis
vitæ, de prima parte sapienliæ, id est scie ni ia de materia et forma
universali. Ce titre nous explique comment certains Scolastiques,
Guillaume d’Auvergne par exemple, ont pu être conduits à l’ap¬
peler Fous sapienliæ au lieu de Fous vitæ ; mais surtout, il nous
avertit que ce traité n’est pas l’exposé complet de la Philosophie
1. Paul C.oubexs, Die de/n Boethius fülschlich s-ugeschriebene Abhandlung
des Domisjicus Gundisai.yi De (Jnitate (Beitràge sur Gesehichte dee Philosophie
des Mitlelalters, Bd. I, lleft. I, Munster, 1893; pp. i-56).
2. M. Joël, Ibn-Gebirol's (Avicebrons) Bcdeutung fur die Gesehichte der Phi¬
losophie ; 1807. (M» Joël, Beitràge sur Gesehichte dee Philosophie, Bd. I, Bres-
lau, 1876. Anhang).
3 . Avencebrolis Fous vitæ, éd. Biiumker; Appendix, Epitorne Campililien-
sis (Beitrüge sur Gesehichte der Philosophie des Mitlelalters, Bd. I, Heft 2-4,
Munster, 1895, pp. 34i-387).
4. S. Munk, Mélanges de Philosophie juive et arabe ; Paris, i858. Extraits
de la Source de Vie de Salomon ibn-Gebirol, pp. 1-148.
I - 5
AVICÉBRON
5
telle que la concevait Salomon ben Gabirol ; il n’en est que la
première partie.
Au gré du docte Juif, trois parties composent la Philosophie.
« Dans la Science entière, dit-il ', il y a trois parties, qui sont :
La science de la Matière et de la Forme, la science de la Volonté
et, enfin, la science de l’Essence première. » Cet ordre, ajoute-t-il,
est celui qui convient à l’étude; mais dans la réalité, l’ordre est
inverse ; l’Essence première précède la Volonté, qui précède, à
son tour, la Matière et la Forme.
Avicébron avait écrit un traité autre que le Fons. vitæ, un traité
consacré à la seconde partie de la Philosophie : « J’ai expliqué tout
cela, dit-il à son disciple 1 2 3, au livre qui traite de la science de la
Volonté ; ce livre est intitulé : Origo largitatis et causa volendi
esse; il doit être lu après celui-ci ; par lui, tu connaîtras avec cer¬
titude cette création au sujet de laquelle tu m’interroges. » Ce
traité delà Volonté ne nous est malheureusement pas parvenu;
touchant les théories qui s’y trouvaient sans doute contenues, il
nous faut contenter des trop brèves indications que l’auteur donne
à la fin du Fons vitæ.
Quant au traité de l’Essence première, ïbn Gabirpl l’avait-il
composé ? Faut-il le confondre avec ce Traclatus de esse dont il
fait mention 3 au Fons citæ 1 Non sans doute, car il suppose que
son disciple a déjà lu le Traclatus de esse, tandis que l’étude de
l’Essence première doit, à son gré, couronner l’enseignement de
la Science.
Aux doctrines philosophiques de Salomon ben Gabirol, nous
pouvons, croyons-nous, assigner dès maintenant trois sources
principales; nous en soupçonnerons, plus tard, une quatrième, et
des plus imprévues.
La première de ces trois sources, c’est le Liber de causis ; c’est celle
dont l’influence est la plus aisément reconnaissable ; c’est elle, en
particulier, qui a fourni à Salomon la description de ce qu’il
nomme les substances intermédiaires.
La seconde est la Théologie d' Aristote ; c’est à l imitation de
celle-ci, dont S. Munk avait déjà signalé l’intervention qu’est
construite la théorie du mouvement et du désir, prélude de la
théorie de la Volonté ou du Verbe.
1. Avkncebholis Fons vitæ, Tract. I, cap. 7, pp. 9-10.
2. Avencbbrolis Fons vitæ, Tract. V, cap. 4o, p. 33o.
3. Avencebrolis Fons vitæ. Tract. V, cap. 8, p. 269.
4- S. Münk, art. Avicébron du Dictionnaire des Sciences philosophiques
de Frank ; 2« éd., p. 128,
6
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
I - 6
La. troisième est celle qui a fourni à Ibn Gabirol les principes
de sa définition de la Matière première ; cette troisième source
peut être la Métaphysique d'Avicenne ; mais elle a pu jaillir plus
haut encore ; elle peut découler de la Philosophie qu’enseignaient
les Frères de la Pureté et de la Sincérité; de ceux-ci, d’ailleurs^ les
doctrines avaient, en cette théorie de la Matière première, inspiré
le fils de Sinâ.
Avicenne, donc, à la suite des Frères de la Pureté, avait dis¬
tingué deux sortes de Matières premières \. Une certaine Matière
première est dépourvue de toute forme substantielle ou acciden¬
telle ; elle n’est encore aucun des quatre éléments, elle n’est ni
chaude ni froide, ni sèche ni humide, ni légère ni grave ; elle est
seulement apte à devenir tout cela, préparée à recevoir toutes ces
formes ; mais on la peut déjà mesurer et, partant, elle est corps. Au
dessous de cette Matière première, on en doit considérer une autre,
plus première si l’on peut dire ; celle-là n’est pas encore douée de
grandeur, elle n’est même pas corps. Cette dernière Matière, les
Frères de la Pureté l’appellent Matière originelle ou Fondement
primitif ; Avicenne la nomme tantôt Maleria et tantôt Ryle ; Al
Gazàli, qui présente cette théorie avec son habituelle clarté,
réserve à la Matière encore privée de grandeur le nom de Hyle.
De cette doctrine, dont le rôle, dans la Métaphysique d’Avicenne,
peut paraître accessoire, Ibn Gabirol fait une des pièces essentiel¬
les de son système.
Pour arriver à définir la Matière première, Aristote avait montré
comment, dans un corps déterminé, l’abstraction nous fait conce¬
voir plusieurs matières, des matières dont chacune est plus indéter¬
minée que la précédente, jusqu’à celle qui est complètement
indéterminée, jusqu’à cette 7:pwT7) üX/) dont on ne peut même plus
dire : Elle est ceci ou cela.
Cette analyse, Avicébron la reprend pour la pousser plus loin
encore que le Stagirite.
Il considère d’abord2 des êtres particuliers, tels que la nature
nous les offre ou que l’art les façonne ; en chacun d’eux, il trouve
une matière, matière particulière naturelle ou matière particulière
artificielle. En continuant son abstraction à partir de ces êtres, il
arrive aux quatre éléments dont les mixtions diverses ont servi à
composer les choses particulières, aussi bien naturelles qu’artifi¬
cielles. A ces quatre éléments, il faut un fonds commun ; cette
matière unique des quatre éléments et, par leur intermédiaire, de
i. Voir : Troisième partie, Ch. II, g VII ; t. IV, pp. 461-474.
a. Avcncurolis Fons vitce, Tract. I, capp. 14, i5, 16; pp. 17-30,
I - 7
AV1CÉBR0N
7
toutes les choses naturelles ou artificielles que contient l’orbe de
la Lune, c’est la matière au sein de laquelle se produit toute géné¬
ration et toute corruption ; souvent lbn Gabirol lui réserve le nom
de Hyle.
Elle correspond bien, en effet, à la Tiptox/i uX?) d’Aristote ; elle
correspond aussi à ce qu’Al Gazâli nommera Matière ; la Hyle
d’Al Gazâli, au contraire, est homologue de ce qu’Avicébron va
décrire sous le nom de Matière universelle ; ainsi, entre les deux
langues que parlent ces métaphysiciens, les sens des mots Hyle et
Matière se trouvent intervertis.
Les êtres soumis à la génération et à la corruption ne sont
pas, à eux seuls, tout ce que nous présente la nature ; à côté
d’eux, il y a les corps célestes 1 ; aux corps célestes, donc, il faut
aussi une commune matière, distincte de celle qui peut être le
siège de la génération et de la corruption ; c’est la Matière céleste.
Aristote, en son analyse, ne dépassait pas ce point ; c’est même
à peine s’il l’atteignait, puisqu’il n’osait pas affirmer que les corps
célestes eussent une matière.
A la suite d’Avicenne, lbn Gabirol va pousser plus avant. Non
seulement aux choses célestes il attribue une matière comme il
en donne une aux choses qui naissent et périssent, mais ces deux
matières, il ne les regarde pas comme simples et irréductibles ; au-
dessous d’elles, on peut encore trouver un fonds plus indéterminé
qui leur soit commun.
Les choses que composent les éléments, aussi bien que les astres
et leurs orbes, ont ceci de commun que ce sont des corps 2 ; la
matière des choses qui naissent et périssent, aussi bien que la
matière céleste, est une matière corporelle ; ces deux matières
sont donc des déterminations particulières d’une matière plus
générale qui possède le seul caractère d’être corps ; le Corps,
pris sans aucune détermination, si ce n’est celle qu’implique ce
mot, est donc la Matière universelle des choses sensibles.
D’ailleurs, ce travail intellectuel par lequel l’abstraction, au-
dessous de deux matières distinctes mais marquées d’un caractère
commun, conçoit une troisième matière, plus générale et plus
indéterminée, une matière où disparait tout ce qui différenciait
les deux premières, où le caractère commun à celles-ci subsiste
seul, çe travail, disons-nous, lbn Gabirol l’accomplit également
sur la forme 3. Deux formes qui, tout en étant différentes, ont une
1. Avencebrolis Fonsvitæ, Tract. I, cap. 17, pp- 20-22.
2. Avencbbrolis Fonsvitæ, Tract. I, cap. 17, p. 22.
3. Avencebrolis Fonsvitæ, Tract. I, capp. i5, 16, 17 ; pp. 19-22,
8
LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME
I - 8
ressemblance, dérivent d'une forme plus élevée qui garde ce que
les deux premières avaient de commun et délaisse ce qui les sépa¬
rait. Les formes des choses particulières naturelles ou artificielles
dérivent des formes générales des éléments; celles-ci dérivent de
la Forme générale susceptible de s'engendrer et de périr; cette
dernière, avec la Forme céleste, dérive de la Forme universelle
des choses sensibles.
Ainsi, par deux opérations dichotomiques absolument sembla¬
bles, les matières et les formes de toutes les choses sensibles par¬
ticulières se trouvent reliées à une Matière unique \ qui est le
Corps en soi, et à une Forme unique qui se peut ainsi définir :
Tout ce qui subsiste en un corps ( omnia quæ sustinentur in
corpore ).
Toujours àla suite d’Avicenne, Avicébron va, plus avant encore,
pousser son analyse !.
La matière à laquelle nous venons de parvenir, c’est le Corps,
dépouillé par abstraction de tons les accidents sensibles, tels que
la figure et la couleur, qui le peuvent déterminer; cette matière,
cependant, n’est pas encore au dernier degré de l’indétermina¬
tion ; elle présente un caractère, celui qu’exprime le mot corps
et qui lui assigne longueur, largeur et profondeur ; ce caractère
constitue encore une forme. Au-dessous du Corps, par conséquent,
l’esprit conçoit un fonds plus indéterminé, auquel la qualification
même de corps ne convient plus.
De même, la Forme universelle des choses sensibles n’est pas la
plus générale qui se puisse concevoir, puisque les formes particu¬
lières qu’elle comprend en elles sont encore assujetties h une con¬
dition, celle de ne pouvoir subsister que dans un corps *.
Ainsi, au-dessous de la Matière universelle des choses sensibles,
qui est le Corps, nous concevrons une matière plus indéterminée,
qui n’est pas corps, et qui doit, pour produire la Matière sensi¬
ble universelle, recevoir cette détermination, cette forme qu’est la
Corporéité. Et d’autre part, Forme universelle des choses sensi¬
bles, forme qui comprend en elle tout ce qui peut subsister dans
un corps, la Corporéité doit, à son tour, être comprise en une
forme plus générale. Nous voici donc arrivés à concevoir 1a.
Matière absolument universelle, qui devra être déterminée par la
Corporéité pour devenir le Corps, c’est-à-dire la Matière sensible
universelle ; à concevoir aussi la Forme absolument universelle ,
1. Avenckbrous Fous oitœ. Tract, i, cap. 17, p. 22.
2. Avencebrolis Fonsvitœ , Tract. II, cap. 1, pp. 23-26.
3. Avencebrolis Fonsvitœ, Tract. II, cap. 2, pp. 26-27.
I - 9
ÀVICÉBRON
9
en laquelle la Corporéité se trouve comprise à titre particulier.
Ici s’arrêterait un disciple d’Avicenne; ici s’arrête, par exem¬
ple, Al Gazâli ; avec une irrésistible puissance, la Logique d’Ibn
Gabirol poursuit les conséquences des prémisses qui ont été
posées *.
Puisque la Corporéité est comprise, à titre de forme plus parti¬
culière, au sein de la Forme absolument universelle, c’est donc
que celle-ci contient en elle non seulement la Corporéité , c’est-à-
dire l’ensemble des formes qui ne peuvent subsister que dans un
corps, mais aussi les formes qui subsistent hors des corps.
Puisque, pour devenir Corps, la Matière universelle a besoin
de la détermination particulière que lui apporte la Corporéité ,
c’est donc qu’elle représente un fonds commun à ce qui est corps
et à ce qui n’est pas corps.
Or, ce qui n’est point corps est esprit. Donc la Forme univer¬
selle contient en elle toutes les formes, aussi bien celles des sub¬
stances spirituelles que celles qui subsistent en des corps. Donc
— et c’est une des affirmations les plus audacieuses d’Avicé-
bron — la Matière universelle est la commune Matière des sub¬
stances corporelles et des substances intellectuelles ! ; car les
substances intellectuelles, même les plus simples \ ne sont ni
pure matière ni forme pure ; elles sont composées de matière et
de forme.
Nous reviendrons dans un instant, pour l’examiner de plus
près, sur cette proposition qui semble étrange en sa nouveauté :
Les intelligences mêmes sont composées de matière et de forme.
Poursuivons, pour le moment, la description de la Matière univer¬
selle et de la Forme Universelle.
Que sera cette Forme universelle ? Elle devra consister en
déterminations si générales que tous les caractères propres à dis¬
tinguer les choses les unes des autres s’y trouvent compris comme
cas particuliers. Or ces déterminations universelles dont toutes les
autres ne sont que des spécialisations, Aristote nous apprend à
les distinguer ; ce sont les catégories, les prædicamenta. La Forme
universelle ne sera donc pas autre chose que l’ensemble des caté¬
gories. « Les neuf prédicaments, dit Ibn Gabirol 1 2 3 4, voilà la Forme
universelle ; novem prædicamenta sunt forma umversalis. »
1. Avencebrolis Fonsoitœ, Tract. II, cap. 8, p. 38.
2. Avencebrolis Fous oifœ, Tract. I, cap. 8, p. 38. — Tract. IV, cap. 7,
pp. 226-227.
3. Avencebrolis Fonsoitœ, Tract. IV, cap. 1, pp. 211-218.
4. Avencebrolis Forts vitæ , Tract. II, cap. 6, p. 35. — Cf. Tract. II, cap. 9,
p. 4o; tract. II, cap. i3, p. 4^.
10
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
I - 10
La Matière universelle, par contre, c’est le fonds commun à
tout ce qui peut être défini au moyen des catégories. Aucune des
déterminations que comportent ces catégories n’existe encore en
elle ; aucune des questions par lesquelles ces prédicaments s’ex-
primentn’a de réponse lorsqu’on la pose, au sujet de cette Matière,
avant qu’elle n’ait reçu aucune forme ; toute chose au sujet de
laquelle on peut demander : de quelle grandepr est-elle ? quelle
est-elle ? où et quand est-elle ? résulte d’une détermination, d’une
information de cette Matière. Celle-ci est donc le fonds commun de
tout ce qui peut être défini à l’aide des catégories ; elle est « la
chose qui supporte les neuf prédicaments, substantiel quse snstinet
novem prædicamenta \ »
Avicenne, et Al Gazâli après lui, avaient considéré la H y le comme
une chose dépourvue de la détermination qui constitue la mesure,
de la détermination quantitative ; à cette Hyle, la forme définie
par la catégorie de la quantité devait s’adjoindre pour donner le
Corps. Ils ne se demandaient point ce qu’était cette Hyle à l’égard
des autres prédicaments. C’est la question qu’Ibn Gabirol, fidèle
à sa méthode, a dû se poser; une matière, pour lui, c’est toujours
le fonds unique de deux choses que leurs formes distinguent l’une
de l’autre ; la Hyle d’Avicenne doit donc être quelque chose de
commun à ce dont la forme est constituée par la catégorie de la
quantité, et à ce dont la forme n’est pas comprise en la catégorie
de la quantité. Or ces objets-ci, dont la forme n’est pas quantita¬
tive, que peuvent-ils avoir de commun avec ceux-là, qui sont déter¬
minés par la quantité, sinon que leur détermination est comprise
au nombre des catégories ? Rien assurément, car il ne saurait se
rencontrer de notion plus universelle que chacune des catégories,
si ce n’est la notion même de catégorie, qui les comprend toutes.
Ainsi la pensée d’Avicenne, logiquement conduite jusqu’à ses
conséquences extrêmes, devait aboutir aux conclusions d’Ibn
Gabirol.
Mais quel disparate entre ces conclusions et celles de la Méta¬
physique péripatéticienne, puisqu’aux Intelligences mêmes, elles
conduisent à donner une matière !
C est que 1 analyse de 1 idée de matière, telle qu’Avicébron l a
menée, ne ressemble qu’en apparence à celle qu’avait conduite
Aristote.
Lorsqu’entre deux êtres, Avicébron reconnaît des rapports en
même temps que des différences, il conçoit un fonds commun où
I. Avencebrolis Fons vitœ, Tract. I, cap. 6, pp. 34-35.
I - 11
ÀV1CÉBR0N
11
soit conservé ce qui rapproche ces deux êtres et d’où soit exclu
ce qui les distingue ; ce fonds commun, c’est leur commune
matière.
La matière péripatéticienne est autre chose. Elle est le fonds
commun à deux êtres qui proviennent l’un de l’autre par voie de
transformation ; au sein de l'un de ces deux êtres, alors qu’il
existe en acte, ellé est l’existence en puissance de l’autre être. Ce
n’est donc pas, entre deux objets, l’existence de n’importç quel
rapport, de n’importe quelle parenté, qui entraîne, au sein de ces
deux objets, l’existence d’une commune matière ; c’est l’existence
d’un rapport très particulier, la possibilité de se transformer l’un
en l’autre.
Les quatre élérhents ont une matière commune parce que l’air
se peut changer en eau, l’eau en terre, etc. Aux corps célestes,
Aristote hésite à transporter la notion de matière, car ils ne sont
pas susceptibles de s’engendrer ni de périr ; tout au plus consent-
il à leur accorder une matière sujette au mouvement local, une
u \r\ tott(.x7} qui, dans un corps céleste, demeure invariable tandis
que ce corps change de place. Mais il ne saurait être question
d’attribuer une commune matière aux éléments et aux astres, car
entre eux, il ne peut y avoir transmutation. Encore moins la
notion de commune matière pourrait-elle trouver place dans le
monde des Intelligences, alors que les Intelligences ne se transfor¬
ment pas les unes dans les autres, alors qu’elles ne se transfor¬
ment pas en corps, alors enfin que, ne possédant aucun lieu, elles
ne sauraient se mouvoir de mouvement local.
L’analyse par laquelle Avicébron est parvenu aux notions de
Matière universelle et de Forme universelle est toute semblable à
celle du naturaliste classificateur qui réunit des individus en
espèces, des espèces en genres, des genres en familles, et ainsi
de suite ; cette opération supprime les différences entre plusieurs
notions et forme, à l’aide de leurs seules ressemblances, une
notion moins déterminée qui les comprend toutes.
Cette opération, Aristote l’avait pratiquée en Logique ; elle
l’avait conduit à la notion de catégories; il n’y voyait pas un pro¬
cédé métaphysique propre à nous instruire de la nature même
des choses. Les Néo-platoniciens l’avaient transportée dans le
domaine théologique ; c’est ainsi qu’à chacune des hypostases
divines, ils avaient été conduits à superposer une autre hypostase
plus universelle et moins déterminée ; c’est ainsi que, par une
analyse toujours plus pénétrante, Plotin avait, au dessus de
l’Ame et de l’Intelligence, placé l’Un ; que Proclus, entre Fin-
12
LA CRUE DE l’ aristotélisme
I - 12
telligence et l’Un, avait mis un nouveau degré, celui de l’Être :
que Damascius voulait un Dieu suprême, supérieur à l’Un, et
qui fut encore moins défini.
Par une élaboration toute semblable, la jAr, d’Avicenne est
devenue la Matière universelle d’Avicébron.
La méthode d’Avieébron est l’aboutissant logique de celle dont
les Néo-platoniciens ont usé d’une manière partielle et plus ou
moins inconsciente ; elle consiste à établir une exacte correspon¬
dance entre la classification selon laquelle le logicien dispose les
notions et la hiérarchie suivant laquelle le métaphysicien subor¬
donne des êtres les uns aux autres ; toutes les fois que le logicien
distingue deux notions par leurs caractères différents, et, d’autre
part, les rapproche par un caractère commun, toutes les fois qu’il
fait, de ces deux notions, des cas particuliers d’une notion plus
générale, le métaphysicien doit, dans sa hiérarchie, placer deux
êtres distincts où se réalisent les deux notions différenciées, et
aussi un être unique, plus élevé que les deux précédents, où se.
réalise la notion commune.
Cette correspondance exacte entre les subdivisions que le logi¬
cien pratique parmi les notions et la gradation que le métaphysi¬
cien établit parmi les êtres, c'est le principe qui domine toute la
philosophie d’Avicébron ; nous l’y. verrons sans cesse appliqué. Il
n est, d’ailleurs, que l’aboutissant extrême, mais naturel, du Plato¬
nisme, puisque cette philosophie réalise l’idée, c’est-à-dire le
caractère commun à tous les individus d’une même espèce.
Ce principe ne demeure pas simplement à l’état latent dans la
philosophie d’Ibn Gabirol ; celui-ci le formule de la manière la
plus nette : « Tout être composé, dit-il que l’intelligence divise
et résout en autre chose, est réellement composé de ce en quoi il
est ainsi résolu. Quicquid compositorum intelligentia dividit et
resolvit in aliud, est compositum ex illo in quod resolvitnr. »
C’est ce réalisme extrême qui conduit l’auteur du Fom vitæ
a donner une matière même aux substances spirituelles.
En attribuant une matière aux substances spirituelles, Avicé-
bron se trouve débarrassé d'une difficulté qui a préoccupé une
foule de Péripatéticiens.
La notion de forme, pour la plupart des philosophes péripatéti¬
ciens, se confond avec la notion d espèce. Dans tous les êtres
de même espèce se trouve la même forme. La forme de l’huma¬
nité est unique et se rencontre identique en tous les hommes. Si les
i. Avkncebrous Fons vitæ, Tract. H, Cap. j6, p. 5i ,
I - 13
AV1CÉBRQN
13
individus d’une même espèce se distinguent les uns des autres,
c’est que la même forme ne se trouve pas, en l’un, appliquée à la
même matière qu'en l’autre. C’est la matière qui est le principe
d'individuation .
De là cette conséquence : Des Intelligences dépourvues de
matière ne peuvent se distinguer les unes des autres, ne peuvent
être des individus différents, à moins d'appartenir à des espèces
différentes ; dans le monde des Intelligences, chaque espèce ne se
peut composer que d’un individu unique Nous verrons comment
Ibh Bâdja et, après lui, Moïse Maimonide en tiraient fort logique¬
ment cette conclusion : Après que la mort les a détachées des
corps où elles résidaient, toutes les âmes humaines ne forment
plus qu’une seule âme.
A cette conséquence, Ibn Gabirol échappe, car, aux substances
spirituelles, il a conféré une matière : « Voici ce qu'il te faut ima¬
giner des formes spirituelles, dit-il 1 : Elles sont une seule forme ;
elles n’ont pas, par elles-mêmes, de différence entre elles, car elles
sont purement spirituelles ; il ne leur advient de diversité que par
l’effet de la matière qui les supporte. »
Le Disciple, entendant cet enseignement si nouveau, tient à
s’assurer qu’il a bien compris 2 3 ; le Maître veut-il dire, par exem¬
ple, que la seule différence entre les âmes humaines provient
de la différence entre les corps où elles résident ? « Que répon¬
drez-vous si je vous dis : Les substances spirituelles ne diffèrent
pas les unes des autres par la forme substantielle ; elles diffèrent
par l’effet de la diversité des corps qui reçoivent leurs actions ;
c’est entre les actions des substances spirituelles que s’intro¬
duit cette différence, non pas entre les substances elles-mêmes ? »
« Je ne croyais pas, répond le Maître, que tu pusses m’opposer
un doute de cette sorte. »
L'attribution d’une matière aux substances spirituelles nous a
suffisamment averti que la notion de matière n’était plus du tout,
pour Ibn Gabirol, ce qu elle était pour Aristote; entre ces deux
philosophes, nous allons voir la divergence s’accentuer.
Bien souvent, lorsqu’il parle de la matière, Avicébron emploie
le terme de substance. Cependant, ce terme n’est pas exactement
celui dont il convient d'user, comme il va l’expliquer à son
disciple :
« Le nom qui convient le mieux à ce qui soutient la Forme du
1. A vencebholis Fons vitœ, Tract. IV, cap. 2, p. 200.
2. Avencebrolis Fons vitœ , Tract. IV, cap. 3, p. 2o5.
3. Avenckbrolis Fons vitœ, Tract. II, cap. 11, pp. 42-43.
14
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
I - 14
Monde, dit-il, c’est Matière ou Hyle ; nous ne la considérons, en
effet, que dépouillée de la Forme du Monde qui subsiste en elle ;
lorsque nous la concevons ainsi, dans notre intelligence, comme
une chose préparée à recevoir la Forme du Monde, il est conve¬
nable de l’appeler Matière ; de même que ce qui est dépouillé de
la forme d’un sceau, mais se trouve préparé à recevoir cette
forme, est matière du sceau tant que la forme du sceau n’y a pas
été reçue ; lorsque la matière aura reçu la forme, on la nommera
substance. Mais en cette discussion, il ne faut pas prendre garde
à l’imposition du nom; ce sujet qui soutient la Forme du Monde,
nous le nommerons tantôt Substance, tantôt Matière et tantôt
Hyle ; nous n’aurons cure de la propriété ou de l’impropriété de
ces noms, qui nous serviront à désigner une seule et même chose,
le sujet qui supporte la quantité. »
Cette insouciance à l’égard de la propriété des termes ne laisse
pas que d’être embarrassante pour le lecteur d’Avicébron ; en parti¬
culier, le mot substance est employé, dans la Source de vie , avec
une fâcheuse généralité ; en une foule de cas, il ne lui faut pas
attribuer son sens propre, mais une signification très indéterminée,
un sens analogue à celui de notre mot : chose.
Pas plus qu’Àristotc, donc, Ibn Gabirol ne prend la matière ni
la forme pour des substances au sens propre du mot; en toute
substance créée, il y a, à la fois, matière et forme, que l’abstrac¬
tion seule y distingue.
Nous avons dit : En toute substance créée. Voici, en effet, où le
fils de Gabirol va se séparer d’Aristote : Toute substance com¬
posée de matière et de forme est, pour lui, une substauce créée,
et toute substance créée est formée par l'union de la matière et
de la forme *. En outre, il n’entend pas le mot : créé au sens où le
prenait Avicenne, l’appliquant à des êtres qui tenaient leur
existence d’une cause supérieure, mais qui la tenaient de toute
éternité. Pour Ibn Gabirol, créé a le sens qu’Al Gazâli donne au
mot innové ; c'est un terme qui exclut l’idée d’éternitc, qui
implique celle d'un commencement. « Le Ciel a commencé d’être,
dit-il1 2, et il n’est pas éternel ».
Cette affirmation, si formellement contraire au Péripatétisme,
semble, tout d’abord, inconciliable avec d’autres propositions où
Ibn Gabirol parle de la Matière en des termes tout semblables à
1. Avëncebrolis Fous vitie, Tract. I, cap. 7, p. 10. Tract. IV, cap. ü, p. 222
et p. 226.
2. Avencebrolis Fons vitæ, Tract. III, cap. 5i, p. 193.
I - 15
AVICÉBRON
15
ceux qu employait Aristote ; de ces dernières propositions l’éter¬
nité de la Matière parait nécessairement découler.
La Matière, écrit Ibn Gabirol ’, est dite privée d’existence parce
qu elle ne possède pas l’existence en acte, qu elle acquiert seule¬
ment par son union avec la Forme ; mais elle n’est pas, en réalité,
privée de toute existence ; elle a, par elle-même, une certaine
existence, l’existence en puissance. « Peut-on prouver, dit le Dis-
ciple, que la Matière n’est pas absolument privée de toute exis¬
tence? — Certes, dit le Maître, car ce qui serait privation abso¬
lue ne pourrait passer à l’être... Il en résulte donc que la Matière
a 1 existence en puissance, c’est-à-dire qu elle a le pouvoir
de supporter la Forme. — Quel est donc le signe que la Matière
avait 1 existence en puissance ? — Ce signe est celui-ci : La pre¬
mière Forme existait en puissance au sein de cette Matière ;
elle a passé à l’existence effective lorsqu’elle lui a été unie...
— Puisque la Matière n’a point d’existence sans la Forme, com¬
ment peut-on dire que cette Matière passe à l’existence ? —
Rien n empêche de le dire, ear si l’on dit qu’elle passe à l’exis¬
tence, c’est simplement à cause de son aptitude à recevoir la
Forme. En outre, on ne dit pas que la Matière n’existait absolu¬
ment pas, car elle possédait l’existence en puissance; de même,
on ne dit pas qu’en la Matière, la Forme n’existait absolument' pas,
car la Forme était en puissance dans la Matière ; c’est pourquoi
elle a pas^é à l’acte. Materia non dicitur non esse absolute, ideo
quia habet esse in potentia ; similiter etiam non dicitur forma non
habere esse in materia absolute , quia forma erat in materia in
potentia., et ideo exivit ad effectum ». Ces formules sonnent
comme de l’Aristote; jamais langage à ce point péripatéticien
n’avait été tenu par les philosophes arabes jusqu’au temps d’Ibn
Gabirol. Comment donc celui-ci va-t-il éviter d’en conclure que la
Matière première est éternelle et incréée ?
Le son des formules ne suffit pas à nous faire connaître le sens
qu’elles renferment ; aux termes qui les composent, il faut substi¬
tuer les définitions ; nous verrons alors que cette existence en
puissance dont nous parle Ibn Gabirol n’est point du tout celle que
concevait Aristote.
« La Matière, nous dit la Source de vie *, n’est pas absolument
privée d existence, car elle a en elle l'existence en puissance,
c’est-à-dire cette existence qu elle avait dans la Science de l’Éter-
nel et du Très-Haut sans y être composée avec la Forme. Materia
i. Avïncebrolis Fons vitœ, Tract. V, cap. io, pp. 374-276.
3. Avenckbrolis Fons vitœ, Tract. V, cap. 10, pp. 274-276.
16
LA CHU K DE L ARISTOTELISME
I - 16
non est privata absolut e, quia habet esse in se in potentia, scilicet
illud quod habebat esse in scientia Elerm, Excelsi et Magni , non
composita cum forma. »
« Explique-moi cela plus, clairement, dit le Disciple; fais-moi
comprendre cette existence de la Matière sans forme en la Sagesse
du Créateur ? » — « L’existence de la Matière en la Sagesse du
Créateur, répond le Maître, est semblable à l’intelligence, qui
réside enmon âme, de la réponse à la question que tu m’as posée ;
de ce que cette intelligence n’ existe pas encore en toi, il n’en
résulte pas qu elle soit, en moi, privée d’existence. »
Pour Ibn Gabirol, donc, comme pour Aristote, l'existence en
puissance de la Matière est une existence éternelle. Mais, pour
Aristote, cette existence est extérieure à l'intelligence divine; il
faut donc que la Matière existe éternellement au sein de sub¬
stances où elle se trouve perpétuellement unie à des formes, en
sorte que le Monde ne saurait avoir ni commencement ni fin. Il
n en va plus de même pour Ibn Gabirol. car la Matière peut
exister de dçux manières différentes ; elle .peut être unie à une
forme qui en fait une substance douée d’existence actuelle ; elle
existe aussi, dépouillée de toute forme, réduite à l’existence
purement potentielle, au sein de la Connaissance divine.
Le passage de cette forme d’existencc-ci à celle-là constitue la
création.
La Forme, elle aussi, existe de toute éternité au sein de l’Intel¬
ligence divine ; elle y est distincte de la Matière, car la Science
de Dieu ne peut confondre ces deux essences différentes. C’est au
sein la Science de Dieu que la Matière et la Forme ont été unies
entre elles, par une opération instantanée qui leur a donné l’exis¬
tence substantielle. C est ainsi que la création est l'œuvre de la
Science divine.
Plus précisément ', la Matière et la Forme ont, en la Science
de Dieu, le même rapport qu ont, dans une intelligence, la chose
concevable et la faculté de concevoir ; qu'ont, au sein du sens, la
chose perceptible et la faculté de percevoir. La création, c’est-à-.
dire « la production de la forme en la Matière par Dieu, produc¬
tion qui fait passer du non-être à l’être, est semblable à l’opéra¬
tion par laquelle, au sein d une essence intelligente, l’intelligence
est appliquée à l’objet intelligible, par laquelle, au sein d’une
sensibilité, la faculté de percevoir est appliquée à l’objet de la
perception. »
I. ÀVE*K*M0U9 Fons vitœ, Tracl. V, cap. 6, p. 267.
I - 17
AVK.ËUKOX
17
De la bouche <1 Ibn Gabirol, nous venons d’entcncïre le prin¬
cipe nouveau qui permettra, aux grands Scolastiques chrétiens, à
un Saint Thomas d Aquin, par exemple, de garder presque toutes
les affirmations du Péripatétisme ap sujet de la matière, et de pro¬
fesser, cependant, le dogme de la création du Monde. A côté de
1 existence substantielle, Aristole avait introduit une autre exis¬
tence, cette existence en puissance qui est celle de la matière ;
mais, incapable d’exister isolément et par soi, la matière, croyait-
il, est toujours dans quelque substance où son union avec la forme
lui confère l’existence actuelle. Après Ibn Gabirol, les Scolasti¬
ques chrétiens admettront que la matière existe aussi séparée de
toute forme, non point isolément, sans doute, mais au sein de la
Science de Dieu qui, de toute éternité, connaît tous les possibles.
Il
IA THÉO Kl K DES SUBSTANCES INTEHMEUI AIllES
Entre la Substance qui soutient les neuf prédicaments et le Créa¬
teur, il faut admettre l'existence de substances intermédiaires,
inaccessibles aux sens et purement intelligibles ; c'est une des
affirmations essentielles de la philosophie d’Ilm Gabirol '. Au
cours de la théorie où cette affirmation va si' développer, les
influences néo-platoniciennes qui dirigent les pensées d’Avicébron
vont se marquer avec évidence. Dans ces influences, nous pour¬
rons parfois reconnaître celle de la Théologie d'Aristote ; nous
verrons surtout, puissante et prédominante, celle du Livre des
Causes, dont les idées garderont bien souvent jusqu’au langage
même dont Procltls les avait revêtues.
Ces substances simples, rangées dans l’ordre qui va de la moins
parfaite et de la moins simple à la plus parfaite et à la plus sim¬
ple, sont les suivantes 1 2 : la Nature, les trois Ames, c’est-à-dire
l’Ame végétative, l'Ame sensitive et l'Ame rationnelle, enfin l'In¬
telligence.
Considérons d'abord la première d'entre elles, la Nature, (d
voyons comment il la faut concevoir.
Les corps particuliers qui composent l’Univers forment un corps
1. Ave.vcebrolis Foiis vi-Ue, Tract, il, cap. ^4, pp. 70-71. Tract, lit. De asser-
tione substanliarum simpiicium, en entier.
2. Avencebrolis Fous viUe, Tracl. If, cap. 24, p. Gy. Tract. III, capp. 45 et
46, pp. 180-181.
DÜHEM. — T. V. ï
18
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISMË
I - 18
unique, parce que toutes leurs figures particulières se trouvent
réunies et ramenées à l’unité dans cette forme qu’est la Corporèité
universelle. Toutes les choses sensibles qui se trouvent en ce
Monde, prenons-les de même, non seulement avec la figure de
chacune d’elles, mais encore avec les propriétés et accidents qui
en constituent la nature ; l’ensemble de ces natures particulières
va trouver son unité dans une substance qui ne sera plus sensible,
comme l’est chacune des natures particulières, mais qui sera pure¬
ment intelligible ; cette substance sera la Nature universelle. Elle
sera donc ce qui unit et conjoint les choses sensibles, ce qui en
fait un seul tout, ce qui permet aux éléments de se mélanger, aux
mixtes d’entrer dans la composition des pierres, des végétaux et
des animaux.
Si la Corporèité assure l’unité à tous les corps de l’Univers,
c’est parce qu’elle est une forme qui réunit en elle les figures et
les grandeurs de tous les corps. Ainsi en est-il de la Nature uni¬
verselle ; dans la forme de cette Nature coexistent toutes les for¬
mes des natures sensibles particulières 1 2 . Mais il ne faut pas ima¬
giner que la forme de la Nature universelle soit, elle aussi, une
forme singulière, distincte des formes sensibles particulières, et
dans laquelle celles-ci se trouveraient contenues comme des objets
se trouvent dans un colfre distinct des choses qu’il renferme.
« Tout ce qui peut recevoir une multitude de formes * n’a pas de
forme qui lui soit propre. Or une substance simple, telle que
l’Ame, l’Intelligence ou la Nature, peut recevoir une multitude de
formes. Aucune de ces substances n’a donc en elle de forme qui lui
soit propre. » La forme de la Nature, c’est la Forme universelle
dont toutes les formes naturelles ne sont que des cas particuliers ;
elle est identique à l’ensemble même de ces formes particulières.
Voilà pourquoi l’on peut dire (pie la Nature est toutes les natures
singulières, qu’ « elle est tout ce qui est au-dessous d’elle 3 ».
Cette union par laquelle la Nature est toute chose sensible et
par laquelle toute chose sensible est en la Nature, comment devons-
nous la comprendre ? « Vous devez comparer 4 l’existenee de la
Substance corporelle universelle dans la Substance spirituelle uni¬
verselle à l’existence du corps en l’àme ; de meme que l’àme con¬
tient et soutient le corps, de même la Substance spirituelle univer¬
selle contient et soutient le corps universel du Monde ; et de même
1. Avencebrolis Forts vitæ, Tract. IV, cap. 16, p. 248. Tract. V, cap. 18,
p. 290.
2. Avencebrolis Forts vitæ, Tract. III, cap. 22, p. i3i.
3. Avencebrolis? Forts vitæ. Tract. V, cap. 18, p. 290.
4. Avencebrolis Forts vitæ, Tract. II, cap. 24, pp. 69-70.
I - 19
A.VICÉ8R0N
19
que 1 âme est, par soi, distincte du corps et qu’elle lui est jointe
sans lui être indissolublement liée ( cohærens ), de même la Sub¬
stance spirituelle est, par soi, distincte du corps du Monde, et
elle lui est jointe sans lui être indissolublement adhérente. »
•C est la Nature qui, dans la matière déjà pourvue de corporèitè,
dans le Corps, imprime les figures, les formes, les accidents aptes
à déterminer les substances sensibles, à leur donner l’existence
actuelle . C est parce qu elle contient en elle-même, d'une certaine
manière, ces ligures, ces formes, ces accidents, qu elle les peut
imprimer dans le Corps universel, comme le cachet imprime dans
la cire 1 empreinte qui est en lui d’une certaine manière Par
suite de l’union entre la substance simple qu’est la Nature et la
substance complexe formée par la collection des choses sensibles,
les formes contenues dans la Nature découlent naturellement de
celle-ci et viennent marquer leur sceau sur le Corps qui leur est
opposé ; en sorte qu’en cette opération, la Nature est l’agent et le
Corps le patient s.
Dans la Substance simple qm les imprime, les formes ne sont
pas, d ailleurs, de la même façon qu’au sein de la substance com¬
posée où 1 impression en est reçue ; dans celle-ci, le sens peut les
percevoir , dans celle-là, l’intelligence seule les conçoit : « Les
formes *, sorties de la substance simple, qui se rencontrent en
la substance composée sont des formes effectives et appafentes
au sens. Après qu une substance simple a été unie à une sub¬
stance composée, les formes purement intelligibles qui résidaient
en elle en sortent pour passer de la puissance à l'acte et, alors,
elles apparaissent au sens. »
Ces formes sensibles, imprimées par la Nature dans le Corps,
sont complexes ; elles ne sont ni absolument corporelles ni abso¬
lument spirituelles ; elles sont quelque chose d’intermédiaire ; au
contraire, dans la Nature qui a imprimé ces formes sensibles, les
formes intelligibles sont purement spirituelles; ainsi, dans la Sub¬
stance spirituelle, ces formes sont plus simples qu’en la Substance
corporelle où le sens les perçoit 1 2 3 4 * 6.
En résumé, « La Forme simple n’imprime rien qui ne soit en
son essence * . Mais il n’est pas possible que la forme de quan¬
tité, que la figure, que la couleur, que les quatre qualités soient
1. Avencebrolis Forts uitœ, Tract. IV, cap. io, p. 232.
2. Avbncebrolis Forts vitœ, Tract. II, cap. 12, p. 44.
3. Avbncebrolis Forts vitœ. Tract. III, cap. 20, pp. 126-127.
4. Avbncebrolis Forts vitœ, Tract. III, cap. 21, p. 128.
5 Avencebrolis Forts oitœ , Tract. III, cap. 16, p. 1 12.
6. Avencebrolis Forts oitœ. Tract. III, cap. a5, p. i4o.
20
LA UtUE UE L AUISTOTÉLISME
I - 20
en la Substance simple telles qu’elles sont dans la substance com¬
posée ; il en résulterait, en etlét, qu’en ses formes, la Substance
simple est semblable à la substance composée. Ces formes sont,
en la Substance simple, d’une autre manière, beaucoup plus sub¬
tile et plus simple ; elles sont les formes mêmes, les formes séparées
de leur matière, perçues par l’Ame et dépouillées de la substance
où elles étaient en acte]. Elles sont plus subtiles et plus simples
que les formes soutenues par leurs matières respectives, car elles
ne sont soutenues que par l’essence d’une âme dépouillée de toute
matière corporelle. »
L’analyse qui a permis à lbn Gabirol de définir et de décrire la
Nature universelle, va lui faire reconnaître l'existence et les attri¬
buts des diverses substances simples et spirituelles.
L’existence de chacune d’elles résultera de l’application con¬
stante du principe cher à notre philosophe: L’existence d’êtres par¬
ticuliers multiples que rapproche les uns des autres un caractère
commun implique l’existence d'un être unique dont ces êtres par¬
ticuliers tiennent ce caractère, et qui leur confère l’unité spéci¬
fique :
« .Tobserve, dit-il \ que le corps particulier a besoin d’un
Corps universel, et, de même, que la nature particulière a besoin
d'une Nature universelle, car c’est de cette Nature universelle
qu elle tient son essence et son existence. Je vois, dès lors, par
cette même considération, que les âmes particulières doivent avoir
besoin de trois Ames universelles et d’une Intelligence univer¬
selle ; c’est, en etfet, par ces Substances universelles qu’elles
auront essence et existence. »
• « Ne vois-tu pas 2 que les végétaux sont nuis par le mouve¬
ment qui les fait croître, se nourrir et engendrer ? N as-tu pas là
le témoignage qu'il existe une substance, l’Ame végétative, dont
l’action produit ces mouvements ? De même que la conjonction
des diverses parties du corps et leur cohésion ont témoigné de la
substance qui produit ces effets, et qui est la Nature...
» Considère de même le mouvement par lequel le sens est
modifié, le mouvement qui consiste à réfléchir, à connaître et à
raisonner ; ils témoigneront de l'existence des substances qui les
produisent, qui sont l’Ame animale, l'Ame rationnelle et l’Ame
intellectuelle. »
Chacune de ces substances prête à des considérations sem¬
blables à celles qu’Avicébron a développées au sujet de la Nature.
i. Avencebrolis Fons uitee, Tract. III, cap. 4à, pp. 180-181.
■2. Avencebrolis Fons uitœ, Tract. III, eap. 46, P 181.
I - 21
AVICÉBRON
21
Sans nous attarder a reproduire ces considérations, disons com¬
ment le philosophe hiérarchise ces diverses substances intermé¬
diaires entre la Matière première et Dieu.
Cette hiérarchie, c’est encore par son principe favori qu’il la
justifiera ; il montrera comment les substances spirituelles se
subordonnent les unes aux autres secundum ordinem résolu-
tionis '. Ce principe, voici comment il va l’appliquer :
Deux sortes d’opérations sont-elles dissemblables d’un certain
côté et semblables par un autre ? Leur dissembla nce indique
quelles sont produites par. deux agents différents, par deux
substances différentes. Mais, d autre part, leur ressemblance doit
avoir une raison d’être ; elle ne la saurait trouver, sinon dans
une substance unique qui soit cause des unes et des autres.
Comparons alors ces deux sortes d'opérations ; si les opérations
de la première sorte sont plus parfaites que les opérations de la
seconde sorte, l’agent qui produit celles-là sera la cause de l’agent
qui produit celles-ci ; il accomplira directement les premières et,
en causant la substance qui produit les secondes, il accomplira
indirectement les secondes. Ainsi aurons-nous mis en évidence
1 existence de deux substances et montré que l’une d elles, supé¬
rieure à l’autre, est cause de l’autre.
« Lorsque tu trouves, par exemple, que les opérations natu¬
relles sont du même genre que les opérations de l'Ame végétative,
qu elles leur sont semblables, mais aussi que les opérations de la
Nature sont moindres que les opérations qui font croître les corps,
ne te faut-il pas accorder que l’Ame végétative est la cause de la
Nature ? »
Une sorte de tableau J, qu’on dirait tiré du Livre, des Causes ,
énumère les diverses substances simples suivant l’ordre d'une
hiérarchie descendante ; nous y voyons comment l'opération de
chacune des substances est analogue à l’opération de la substance
supérieure, mais moins parfaite.
« La forme de l’Intelligence comprend toutes les formes et les
connaît. La forme de l’Ame rationnelle comprend les formes intel¬
ligibles et les connaît, mais par un mouvement discursif qui la
fait passer successivement par ces formes ; cette opération res¬
semble à celle de l’Intelligence. La forme de l’Aine sensitive sai¬
sit les formes corporelles et les connaît à l'aide du mouvement
local qu’elle peut imprimer à chaque corps pris en totalité ; celte
1. Avbncebrolis Fons vitre, Tract. II, cap. f\~>, pp. 181-184.
2. Avencebrous Fons vitre, Tract. IV, cap. 17, p. a5o.
22
LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME
I - 22
opération ressemble à l’action de l’Ame rationnelle. La forme de
l’Ame végétative s’empare des essences des corps ; elle en change de
place les diverses parties, ce qui est semblable à l’action de l’Ame
sensitive. La forme de la Nature conjoint les parties du corps,
engendre entre elles des attractions ou des répulsions, les échange
entre elles ; c’est là une action semblable à celle de l’Ame végé¬
tative. Puisque ces actions sont semblables, ne vois-tu pas que les
formes dont elles proviennent doivent être semblables ? »
Entre ces formes semblables, quel caractère permettra d’établir
un ordre de prééminence ? La plus ou moins grande simplicité. De
deux substances spirituelles, la plus simple est, en même temps,
la plus élevée '.
« La forme de l’Intelligence * est semblable à l’unité, car elle
comprend une proposition unique ; la forme de l’Ame rationnelle
est semblable au nombre deux, car elle est mue des prémisses à
la conclusion, de l’identité au différent (extraneitaa) ; la forme de
l’Ame sensitive est semblable à trois, car elle perçoit le corps,
qui a trois dimensions, par l’intermédiaire de trois choses, la cou¬
leur, la figure et le mouvement; la forme de la Nature est sem¬
blable à quatre, car la Nature a quatrepuissane.es. Toutes les fois
que tu considéreras l’ensemble de ce qui existe, tu trouveras que
toutes choses y sont ordonnées et disposées selon la nature du
nombre ; tu trouveras aussi que toutes choses sont soumises à la
forme de l’Intelligence, qui est l’unité, car tout nombre est subor¬
donné à 1 unité. Voilà pourquoi la forme et l’essence de l’Intelli¬
gence réunissent en elles toutes choses et les comprennent toutes. »
Cette plus graude simplicité des substances spirituelles supé¬
rieures ne vient pas d’une moindre richesse ; chacune de ces sub¬
stances, au contraire, contient plus de formes que n’en contient la
substance inférieure. « Tout ce qui est dans les substances infé¬
rieures est aussi dans les substances supérieures 1 2 3 ; mais dans les
substances inférieures, on ne trouve pas tout ce qui est dans les
substances supérieures. Ainsi la croissance et la génération sub¬
sistent en l’Ame sensitive, mais la sensibilité et le mouvement ne
sont pas dans l’Ame végétative. »
, « Donc 4, plus une substance simple est élevée et pure, plus elle
est apte a recevoir des formes multiples et à prendre toutes sortes
de figures... Mais, dans les substances supérieures, la réduction de
1. Avencebrous Fons vitœ, Tract IV, cap. 2, p. 214.
2. Avencebrous Fons vitœ. Tract. IV, cap. i3, p. 289.
3. Avencebrous Fons vitœ, Tract. III, cap. 4g, pp. 188-189
4. Avencebrous Fons vitœ, Tract. V, cap. j6, pp. 287-288.
I - 23
A.VICÉBRON
23
ces formes diverses à 1’unité est plus grande et plus manifeste que
dans les substances inférieures. Ainsi en est-il pour les Âmes com¬
parées entre elles et à la Nature. Il en est de même jusqu’à ce
qu’on parvienne à la plus subtile et à la plus simple, qui est la
substance de l’Intelligence; cette substance-ci devra être celle qui,
dans son essence et dans son unité, comprend le plus de formes et
les réunit le plus intimement. »
Chacune de ces substances spirituelles présente ainsi, avec la
substance immédiatement inférieure, des relations absolument
semblables à celles que la Nature noue avec le Corps. De même
que la Nature imprime dans le Corps les formes qui sont en elles ;
de même, « la substance plus parfaite 1 2 3 agit sur la moins parfaite
et imprime ses formes en elle ».
Toute substance spirituelle est placée entre une substance
supérieure dont elle subit l'action et une substance inférieure en
laquelle elle agit. « Toute substance corporelle est composée et ne
fait que subir l’action s. Mais une substance spirituelle est, à la fois,
agent et patient, car elle est simple d'une certaine manière et
composée d’une autre manière. Ce qui est à la fois agent et patient,
ce qui est composé d’une certaine manière, et simple d’une autre
manière, comprend une multitude de formes ; et s’il comprend
une multitude de formes, c’est qu’en lui, ces formes multiples
sont en puissance. En toute substance simple, donc, il y a une
multitude de formes en puissance. Or, tout ce qui contient une mul¬
titude de formes en puissance les fait passer de la puissance à
l'acte. Toute substance simple est donc l’agent qui fait passer à
l’acte les formes en puissance qu’elle contient.
» Il faut nécessairement que toute cause imprime ses formes et
ses figures dans son effet. Mais jamais ce qui est imprimé de la
sorte n’égale en force et en perfection ce par quoi il est imprimé. Il
faut donc que la cause soit plus riche en formes et en figures que
ne l’est son effet. »
Chacune des substances universelles imprime, dans la substance
inférieure, les formes qui sont en elles, comme la Nature met son
sceau dans le Corps. Mais, de plus, la Nature contient le Corps ;
ainsi en est-il de chacune des substances spirituelles à l’égard de
celle qui lui est immédiatement inférieure. « Les substances uni1
verselles se contiennent les. unes les autres :t, et toutes contien¬
nent la substance composée de la même manière que l’intelligence
1. Avencesholis Fom vitœ, Tract. III, cap. 4?» P* *85.
2. Avenc*broli8 Font vitœ, Tract. ffl, ccp. aa, p. i3o.
3. Avencrbrou» Font vitœ. Tract. III, cap.' 57, p. 207.
LA. CRUE RK L'ARISTOTÉLISME
I - 24
2't
[humaine] contient l’âme et que l’Ame contient le corps; il en est
ainsi parce que chacune des substances inférieures est contenue
dans la substance supérieure. »
Répétant ce que disait le Livre des Causes , un pourrait préten¬
dre que 1 « toutes les substances simples sont finies par en haut,
et qu’elles sont infinies par en bas, parce qu’elles sont disposées les
unes après les autres, et parce qu elles sont spirituelles et sim¬
ples. » Mais Ibn Gain roi ne reçoit pas cette théorie ; les substances
universelles admettent une limite inférieure, la Matière première
sensible, la H y te, de même qu’elles admettent une limite supé¬
rieure, le Créateur. « A cause de son caractère grossier et corporel,
la Hyle, se trouve en dehors de l’Intelligence; voilà pourquoi l’on
dit que 1 Intelligence et toutes les autres substances spirituelles
sont finies de ce côté ; on veut dire par là qu elles n’ont pas la
eorporéité, ce qui les distingue de la Hyle, et cette distinction
leur impose un terme. »
Tous les intelligibles spirituels sont en l’Intelligence et consti¬
tuent l Intelligence même. « Je ne dis pas i que toutes choses
sont dans l’Intelligence et qu elles sont l’Intelligence même, car
il y a des choses qui contiennent la Hyle ; je dis seulement que
tous les intelligibles spirituels sont dans l'Intelligence et qu’ils
constituent l’Intelligence même; mais les choses sensibles corpo¬
relles qui ont Hyle ne sont point dans l’Intelligence et ne sont
point 1 Intelligence ; elles sont en dehors de son essence. L’Intel¬
ligence ne saisit les choses ayant Hyle que par l'intermédiaire du
sens ; ce rôle d’intermédiaire convient à la nature du sois, qui
tient le milieu entre la spiritualité de l'Intelligence et la nature
corporelle de la Hyle. »
Lorsque le sens les a dépouillées de la matière en laquelle elles
étaient imprimées, les formes sensibles peuvent être saisies par
l’Intelligence. « Si donc nous considérons toutes les formes nous
n en trouvons aucune qui soit plus parfaite, qui réunisse mieux
toutes les autres formes, que la formelle l’Intelligence. Par elle-
même, en effet, elle sait toutes choses, c’est-à-dire que, d’elle-
même, elle est unie à toute forme ; nous connaissons par là que
toutes les formes sont en son essence... Son essence est donc une
chose unique, et cette chose unique est l’universalité et la collec¬
tion de toutes les formes ; toutes les formes sont, d’une union spi-
) .
335.
2.
3.
A vencbbrous Fons vit ce. Tract. V, cap. 28, p. 80p. — Voir ; Tome 1 V, pp. 334.
Avencebrqlis Fons nitœ, Tract. V, cap. i~>, p. 284.
Avkncebuoljs Fons vitœ, Tract. V, cap. 1 ,i ’ pp. 28o-?8r.
I - 25
A.VICÉBI10N
2o
rituelle, unies a 1 essence de 1 Intelligence. 11 faut, dès lors, que la
forme de l’Intelligence soit une forme douée d’unité, une forme qui,
dans sa propre unité, relie et unit entre elles toutes les formes. »
« La forme de 1 Intellig*ence est donc la forme de toute chose,
et les formes de toutes les choses sont la forme de F Intelligence...
La forme de 1 Intelligence est ce qu’il y a d’universel en toutes les
dormes, car toutes les formes sont en elles... Mais les formes des
choses subsistent (dans l’Intelligence) d’une existence qui est sim¬
ple, tandis que 1 existence par laquelle elles subsistent en elles-
mêmes est une existence composée. »
Lette forme de l’Intelligence, c’est donc la Forme universelle
dont Ibn Gabirol avait déjà reconnu l'existence et qu’il avait iden¬
tifiée aux neuf catégories.
Lette Forme universelle constitue l’essence universelle de toutes
les espèces ; dans l’Intelligence, toutes les espèces, aussi bien
celles des substances simples que celles des substances compo¬
sées, se trouvent réunies2. Contenues dans la forme universelle
qui est celle de J Intelligence, toutes ces formes sont, selon ce
qui a été expliqué, imprimées en la matière par l’action immédiate
ou médiate de 1 Intelligence. Lette Intelligence est donc « l’unité
qui est commune a toutes choses et qui est en toutes choses ».
« Toutes les formes 3 se réunissent ainsi dans une forme unique
(fui est la Forme première...
» Le pendant, je vois que les formes des corps sensibles diffè¬
rent des formes des substances intelligibles; je vois également
que les formes des substances intelligibles diffèrent entre elles; je
vois que certaines formes adhèrent à la matière au point de n’en
pouvoir être séparées, tandis que d’autres en peuvent être sépa¬
rées. Lomment donc pourrai-je dire que toutes ces formes n’en
font qu une, alors (pie je les vois différentes et séparées les unes
des autres ? »
À cette question de son disciple, Avicébron répond en affirmant
que, dans l’Intelligence, toutes les formes n’en font qu’une, et que
« toute diversité, toute division qui se rencontre parmi les formes
provient non pas fie la forme considérée en elle-même, mais de
la matière qui sert de support aux formes ».
De l’Unité première, pure et indivisible, qui agit par elle-même,
c’est-à-dire de Dieu, découle une seconde unité ; cette seconde
unité, c'est la Forme universelle, car « la Forme universelle est
i. Avencebrûlis Forts vitre, Tract. V, cap. 1 4, j>. 283.
a. Avexcebbolis Forts vitœ, Tract. IV, cap. i3, p. 2/|0.
3.' Avencebuous Forts vitœ, Tract. 14, pp. 240-243.
26
LA CHUE DE L’ARISTOTÉLISME
I - 26
l’unité imprimée par l’Unité première ». Cette seconde unité doit
être divisible et capable de multiplicité ; pour cela, il faut qu’elle
soit imprimée dans une matière, qu’elle soit matérialisée (hylearis).
Imprimée dans la Matière première, cette forme devient divisible
et capable de multiplicité, non par elle-même, mais par l’effet de
la divisibilité de la Matière qui la supporte. «
La diversité et la hiérarchie des substances, tant spirituelles que
corporelles, n’a donc pas sa raison d’être dans la forme qui, par
elle-même, est identique en toutes ces substances, mais bien dans
la matière. Si une substance spirituelle a une science plus élevée
que celle d’une autre substance spirituelle, si elle est plus simple
et plus parfaite que cette dernière, c'est qu’elle est douée d’une
matière plus subtile, moins trouble, moins épaisse.
« Voici ce qui rend manifeste celte vérité 1 2 : La matière de
l’Intelligence est plus simple et plus intimement unie avec la
forme que la matière de l’Ame; il en est de même de la matière
de l’Ame par rapport à la matière de la Nature, et ainsi de suite,
jusqu’à ce qu’on parvienne au Corps, au sein duquel se rencontrent
la plus grande diversité et la plus grande multiplicité. On en
peut dire autant des divers ordres de corps; le corps du Ciel a
plus d’unité et de simplicité que les corps des éléments ; parmi les
éléments, celui qui est le plus élevé a plus d’unité et de simplicité
que celui qui se trouve au-dessous de lui. »
« Mais, objecte le Disciple *, puisque la forme n’est diversifiée et
multipliée que par la multiplicité des matières, d’où vient donc
qu’une même Hyle puisse avoir des formes différentes, par exem¬
ple les formes des quatre éléments ? »
Pour expliquer cette diversité, Avicébron recouut à deux rai¬
sons.
De ces raisons, là première est celle qu’ Avicenne invoquait déjà
et qu Al Gazâli présentera en toute clarté ; c’est « la diversité qui
existe entre les parties de l’espace occupé par la Hyle ; cette diver¬
sité détermine comme des ordres divers au sein de la Hyle simple.»
La seconde raison est commune à la Hyle et à la Matière spi¬
rituelle ; en l’une comme en l’autre, elle détermine des ordres
divers et hiérarchisés. Cette seconde raison, c’est l éloignement,
c est la distance plus ou moins grande de la matière à son origine,
au Créateur. Selon que cette distance est plus ou moins grande,
l’influence émanée du Créateur et que, tout à l’heure, ïbn Gabirol
1. Avknckbbous Fons vitœ, Tract. V. cap. 4a. pp. 333-334.
2. Avkncebholis Fons vitœ, Tract. IV, cap. i5, pp. 245-246.
I - 27
AVICÉBRON
27
décrira sous le nom d’action de la Volonté, est plus ou moins affai¬
blie lorsqu’elle parvient à la Matière. Le Philosophe juif compare
l’affaiblissement de cette action à celui de la lumière qui devient
plus pâle et plus trouble au fur et à mesure qu’elle s’éloigne
davantage de sa source, au fur et à mesure qu’elle a traversé des
corps plus nombreux.
« La Volonté 1 est finie en ce qui concerne son action ; on s’appro¬
che donc fort de comprendre la vérité en disant qu’au sein la
lumière qui s’écoule de la Volonté, il est des parties qui sont plus
voisines de cette Volonté et d’autres qui en sont plus éloignées. La
lumière qui émane de la Volonté a son commencement dans la
Volonté et procède à partir d’elle ; le commencement de cette
lumière est, plus que le reste, rapproché de la Volonté ; la partie,
donc, de la lumière qui est plus voisine du point de départ ressem¬
ble davantage à la Volonté, et, au contraire, [celle qui en est plus
éloignée lui ressemble moins] . Mais prends bien garde à ne
pas croire qu’il s’agisse d’une proximité et d’une contiguïté cor¬
porelles ; cela te conduirait à l’erreur. Lorsqu’on parle d’une
lumière proche de la Volonté, il te faut imaginer qu’elle est en
rapport direct et sans intermédiaire avec la Volonté ; il te faut*
exprimer de même au sujet de la proximité d’une partie de la
lumière à une autre. »
Entre cette doctrine et celle d’Avicenne et d’Àl Gazâli, on peut
établir divers rapprochements ; de part et d’autre, nous voyons
une action s’exercer, qui a pour objet de donner aux diverses par¬
ties de la Matière l’aptitude de recevoir des formes différentes ;
seulement, cette préparation de la Matière première, Avicenne et
Al Gazâli l’attribuent à l’action des intelligences célestes, tandis
qu’Avicébron y voit l’œuvre de la lumière émise parla Volonté.
Une fois que cette prépàration a conféré aux diverses parties de
la Matière la capacité de recevoir des formes différentes, ces for¬
mes y sont imprimées. Cette opération émane de l’Intelligence
active selon Avicenne et Al Gazâli, de l’Intelligence universelle
selon Avicébron ; mais celui-ci prend soin de nous avertir 2 que
« les sages ont donné à l’Intelligence première le nom d’intelli¬
gence active, » ce qui efface toute distinction entre son opinion et
celle des philosophes arabes.
En revanche, une différence profonde subsiste entre eux. Ce qui
doit être, par les Intelligences célestes, préparé à recevoir les for-
1. Avencebrolis Fons vitœ, Tract. IV, cap. 19, p. a53.
2. Avencebrolis Font vitœ , Tract. V, eap. 19, p. *94.
28
LA CRUE DE j/ARlSTOTÉLISME
I - 28
mes différentes qu'imprimera l’Intelligence active, c'est seulement,
pour les philosophes arabes, la Matière, substratum de la géné¬
ration et de la corruption, au sein de laquelle seront déterminés
les corps du Monde sublunaire. Pour Avicébron, la lumière éma¬
née du Verbe prépare la Matière universelle, où l’Intelligence
imprimera les formes de toutes les substances tant sensibles que
spirituelles.
S’il est permis de rapprocher, la pensée d’Ibn Gabirol de celle
d’Avicenne et d’Al GazAli, c’est surtout à celle des Néo-plato¬
niciens hellènes qu’il la faut comparer. Dans la Source de rie ,
l’inspiration de Proclus, transmise sans doute par le Livre des
causes, se laisse partout reconnaître ; elle transparaît en maint
passage que nous avons cité ; mais pour en éprouver la continuité
et la puissance, il ne faut point se contenter de lire Ces fragments
détachés; il faut parcourir le livre même d’Ibn Gabirol.
Avicébron, toutefois, s’écarte de son modèle hellène lorsqu'il
répand et diffuse, au sein du Monde, non seulement la Nature ef
les trois Ames universelles, mais encore l’Intelligence universelle
que le Néo-platonisme plaçait, semble-t-il, si loin et si haut en
dehors et au-dessus des choses.
(( Observe, dit Avicébron *, que la substance spirituelle n’est pas
bornée ; fais attention à sa puissance ; songe au pouvoir qu’elle a
de pénétrer toute chose qui se trouve en face d’elle et qui est pré¬
parée à la recevoir ; établis alors une comparaison entre elle et la
substance corporelle. Tu verras que la substance corporelle est
impuissante à se trouver partout à la fois, qu elle est trop faible
pour pénétrer les choses. Au contraire, tu trouveras une substance
simple, la substance de l’Ame universelle, diffusée par le Monde
entier, et, grâce à sa simplicité et à sa subtilité, contenant ce
Monde en elle-même. De même, tu trouveras que la substance de
l’Intelligence universelle est répandue par le Monde entier et
qu’elle le pénètre. Il en est ainsi à cause de la subtilité de ces
deux substances, de leur force, de leur caractère lumineux; c’est
pour cela que la substance de l’intelligence pénètre à l’intérieur
des choses et s’y infuse. » Déjà, d’ailleurs, Avicébron noiis avait
appris que cette union des substances spirituelles avec le corps
du Monde devait être comparée à l’union de notre Ame avec notre
corps. Cette union, nous l’allons voir, c’est l’œuvre de la Volonté.
i. Avencisbrolis Fons vite e. Tract. III, cap. i5, p. m.
I - 29
A.VICÉBHON
29
il!
LA THÉOIUL I»L VKKBli OL l)L LA VOLOM'É
Si la théorie des substances spirituelles, intermédiaires entre
Dieu et la Matière universelle, imite, à lien pas douter, le Livre
des Causes , c’est l’apocryphe Théologie d' Aristote qui semble
inspirer à Ibn Gabiroi au moins une part de sa théorie du Verbe
ou de la Volonté. C’est donc de cette Théologie qu’il tient, du
moins en partie, ce qui apparente sa philosophie au Christia¬
nisme, ce qui l’a fait accueillir avec si grande faveur par les
maîtres de la Scolastique latine, ce qui l’a fait prendre pour un
chrétien par plusieurs d’entre eux; en effet, par l’intermédiaire du
traité faussement mis au compte d’Aristote, la Source de Vie
s’éclairait d’un rayon emprunté aux doctrines de Denys, le faux
Aréopagitc.
« La Matière 1 se meut afin de recevoir la Forme. Du mouve¬
ment par lequel la Matière tend à recevoir la Forme et de F ap¬
plication de la Forme en la Matière, nous trouvons, un exemple
dans le mouvement de Filme qui, privée de quelque science,
recherche cette science et s'efforce de la recevoir: lorsqu' ensuite
la forme de cette science est devenue accessible à l’Ame, lorsque
cette forme existe dans cette àme, celle-ci est savante, c’est-à-dire
qu’elle porte en elle la forme de cette science. De même, lorsque
la Forme a eu accès dans la Matière, la Matière se trouve infor¬
mée par elle, elle soutient la Forme.
» — Quelle est donc la cause qui pousse la Matière à se mouvoir
pour recevoir la Forme ?
» — Cette cause, c'est le désir qu’a la Matière de jouir du
bien et de la délectation qu elle éprouve en recevant la Forme.
Il en faut dire autant du mouvement de toutes les substances ;
toutes les substances, en effet, se meuvent vers l’Un, à cause de
l'Un, et cela, parce que tout ce qui existe désire se mouvoir afin
de conquérir quelque chose du bien du premier Etre (boaitas
/jrimi esse) . . Le mouvement rie tout mobile n'a d’autre objet
«pie de recevoir la forme, forme qui n’est pas autre chose que
l'impression produite par l’Un ; or l’Un, c’est le Bien ; donc aucune
chose ne se meut sinon eu vue du Bien, qui est l’Un. En voici un
i. Avencebholis Fous vital, Tract- V, cap. .fa, pp. 3 1 0-3 * 7 .
30
LA CRUE DE L* ARISTOTÉLISME
I - 30
signe : Aucune des choses qui existent ne désire devenir multiple,
mais toutes les choses désirent se réunir, devenir une seule chose ;
toutes les choses, donc, désirent l’unité.
» — A quel signe reconnaît-on que le mouvement de la Matière
et des autres substances est désir et amour ?
» — A quoi tendent le désir et l’amour? Ils recherchent l’appli¬
cation à l’objet aimé et l’union avec lui; de même, la Matière
recherche sa propre application à la Forme; il faut donc que son
mouvement soit causé par l’amour et le désir qu’elle éprouve
pour la Forme. Il en faut dire autant de toute chose qui se meut
pour rechercher la forme. »
A cette doctrine, le disciple d’Avicébrou oppose une spécieuse
objection ‘ : Comment cela se peut-il faire? Pour que la Matière,
désireuse de prendre part au Bien, se meuve à la recherche de la
Forme qui le lui doit procurer, « il faut que la Matière connaisse
ce qu’elle cherche. Mais nous avons dit précédemment que la
Forme seule conférait la science à la Matière ».
A cela, le Maître répond : Ce premier désir de la Forme qu’elle
doit acquérir, il est communiqué à la Matière par le Créateur :
« Comme la Matière est voisine de l’Unité, elle est poussée par
l’Un à recevoir de lui une lumière et un désir, lumière et désir
par lesquels elle se meuve vers l’Un, par lesquels elle le souhaite,
afin de passer du non -être à l’être et de recevoir sa perfection. »
Ce désir de la Forme se trouve en toute substance * ; mais,
par suite de leur distance plus ou moins grande à l’Un qui
provoque ce désir, les divers substances l’éprouvent à des degrés
divers et sous des aspects divers ; chacune d’elles désire les formes
qui conviennent à sa nature : « Chaque hyle particulière désire
une forme particulière ; ainsi les hyle diverses des végétaux et des
animaux se meuvent, en la génération, pour recevoir les formes
diverses des végétaux et des animaux . De même, l’Ame sensi¬
tive désire les formes qui lui conviennent et qui sont les formes
sensibles. De même, encore, l’Ame rationnelle désire les formes
intelligibles ; en effet, l’Ame rationnelle, alors qu’on la nomme le
premier Intellect, est dans un état initial semblable à celui de la
Hyle préparée à recevoir la Forme ; mais lorsqu’elle a reçu la
forme de l’Intelligence universelle, qui est le troisième Intellect,
lorsqu’elle est devenue intelligence, elle se trouve prête à agir; on
la nomme alors second Intellect.
i. Avencebrous Fons vitœ, Tract. V, cap. 33, pp. 3 1 8-3 1 9 .
1. Avbncebrolis Font vitee. Tract. V, cap. 34, p. 3ig.
i - 3i
ÀV1CÉBR0N
31
» Si les âmes particulières ont un tel désir, il faut aussi que
l’Ame universelle éprouve un désir semblable.
» Il en faut dire autant de la Matière universelle de la
Substance qui soutient les prédicainents ; cette Matière se meut
afin de recevoir les qualités primaires, puis la forme minérale,
puis, successivement, la forme végétative, la forme sensitive, la
forme rationnelle, la forme intelligible, jusqu’à ce qu’elle soit
conjointe à la forme de l’Intelligence universelle . 11 faut donc-,
d’après cela, que la Matière première désire recevoir la Forme
première et acquière ainsi ce bien qui est l'existence.
» Il en faut dire autant de tout ce qui est composé de matière
et de forme ; ce qui est imparfait, parmi les choses ayant matière
et forme, se meut pour recevoir la forme de ce qui est parfait. »
Cette tendance de la Matière vers la Forme, ce mouvement de
l'ètre imparfait vers ce qui lui peut assurer la perfection, la
Théologie d'Aristote , en les affirmant, demeurait fidèle aux doc¬
trines authentiques du Stagiritc ; ce qu’elle avait emprunté à ces
doctrines, les Néo-platoniciens arabes de l’Ecole d’Avicenne
l’avaient volontiers reçu ; nous ne saurions être surpris que Salomon
ben Gabirol l’ait également accepté.
Mais au mouvement de la Matière vers la Forme, enseigné par
la doctrine péripatéticienne, la Théologie d'Aristote avait adjoint
un mouvement opposé que le Stagiritc n’eût point admis ; Avi¬
cenne, et Al Gazûli après lui, se sont attachés à démontrer que la
Forme ne pouvait tendre vers la Matière, que ce qui est parfait ne
pouvait désirer le bien de ce qui est imparfait.
Or, en ce point, Àvicébron adopte certainement le parti tenu
par la Théologie d'A ristote ; pour exprimer l’avis proposé par cette
Théologie, il lui emprunte ses propres formules, celles-là précisé¬
ment que contredisent les réfutations d’Avicenne.
« Toute substance simple, dit Ibn Gabirol1 2 3, désire que ce qu elle
possède en puissance passe à l’acte (substantiel simplex appétit
quod habet in potentia exirc in effectuai) . »
« Le Créateur, dit-il encore \ est généreux de ce qu il possède,
car tout ce qui existe émane de lui... Il est nécessaire que toutes
les substances qui existent obéissent à son action et qu’elles le
secondent en donnant leurs formes, en faisant largesse des forces
qui sont en elles, toutes les fois quelles rencontrent une matière
préparée à recevoir ce qu’elles peuvent conférer. Le flux qui
1. Au lieu de : universahs, le texte dit : naturalis.
2. Avencebrolis Fons vitœ, Tract. III, cap. 20, p. 127.
3. Avencebrolis Fons vitœ, Tract. III, cap. i3, pp. 107-108.
32
la cm; K ni; Faiustoïtlismk
I - 32
s’écoule de ces substituées doit être compris comme un mouvement
et un désir qu’elles éprouvent en vue de produire leur action ; en
quoi elles imitent le Créateur. Mais en ce mouvement et ce désir,
elles sont différentes les unes des autres selon le degré de leur
perfection ou de leur imperfection. »
Ce désir de conférer aux substances placées au-dessous d elle
les formes par lesquelles elle les peut perfectionner, chaque sub¬
stance ne l'éprouve pas seulement à l imitation du Créateur, mais
encore en vertu de l’impulsion que le Créateur lui communique.
C'est le bien reçu de Dieu qui la contraint de donner à son tour.
« Cet influx premier, qui enveloppe toutes les substances, c'est lui
qui les contraint d influer les unes sur les autres. Ce Soleil t en
fournit un exemple ; ce n'est pas lui qui s’est donné à lui-même le
pouvoir de rayonner ; s’il émet ses rayons,* c'est qu'il est soumis à
la première Influence et qu'il lui obéit. »
Ainsi la Matière se meut vers la Forme et la Forme se meut
vers la Matière « parce que toutes deux désirent s’unir 1 ».
11 en est ainsi, au sommet de la hiérarchie des êtres, de la
Matière universelle et de la Forme universelle ; mais il en est de
même, au plus bas de la nature, des choses les plus particulières.
« Cà, tu verras que toutes choses, bien que séparées, tendent à se
mêler les unes avec les autres. A l'extrémité inférieure, donc, il y
aura mélange, comme à l'extrémité supérieure il y a union. Toutes
les choses qui sont diverses et divisées, aussi bien parmi les êtres
supérieurs que parmi les êtres inférieurs, tels que les individus, les
espèces, les genres, les classes, les caractères propres ou acciden¬
tels, tous les opposés, dis-je, tous les contraires, se meuvent pour
se rejoindre, désirent l’accord, recherchent l’union ; et il en est
ainsi parce que, bien que séparés, ils sont déjà conjoints, et bien
que divers, ils sont déjà concordants en quelque chose ; ce quelque
chose les retient ensemble, les conjoint, les contraint de se réunir ;
toutes ces opérations ont un principe commun qui est celui-ci ;
L’Unité est partout victorieuse ; répandue en toutes choses, elle
retient toutes choses. »
Aussi avons-nous vu, d'une part, le désir qui meut la Matière
vers la Forme et, d’autre part, le désir qui presse l'agent de don¬
ner la Forme à la Matière, produits tous deux par l’action du Créa¬
teur, par l’influence de l’Un.
Ce mutuel désir qui meut la Matière et la Forme l'une vers
l'autre, l’imparfait et le parfait l’un vers l'autre, l’auteur de la
i. Avëncebuolis fr'ous oi/.œ, Tract. V, cap. 35, pp. 320-32 1.
I - 33
AVH'.ÉBllON
33
Théologie d Aristote l’avait décrit sous le nom d’amour; mais il
n en avait pas fait une substance particulière. Fidèle à sa méthode
generale, Ibn Gabirol va le réaliser en une substance spirituelle.
I uisque la Matière universelle et la Forme universelle ont, entre
elles, quelque chose de commun, savoir ce mutuel désir qui les
pousse à s’unir l’une à l’autre, il faut quelles tiennent ce caractère
commun d’une substance supérieure à toutes deux. Cette sub¬
stance « spirituelle et plus que spirituelle » », c’est le Verbe actif
(Ver b um agens) ou Volonté de Dieu. Voilà pourquoi Ibn Gabirol
écrit . « Dans 1 être, il n y a que ces trois choses, la Matière et
la Forme d’une part, l’Essence première d’autre part, enfin la
Volonté (jui est le milieu entre les extrêmes. »
Selon la doctrine constante d’Ibn Gabirol, les choses qui ont entre
elles un caractère commun ne reçoivent pas seulement ce carac¬
tère commun d'une substance plus unie, plus simple, plus par¬
faite qu elles mêmes ; c’est de cette substance qu’elles tiennent
l’existence même ; cette substance les crée. La Volonté doit donc
être créatrice de la Forme universelle et de la Matière universelle.
Cette proposition, Avicébron la répète à maintes reprises : « C’est
la Volonté, dit-il », qui crée la Matière et la Forme, et qui les
meut. ». « La Volonté * est le créateur, tandis que la Matière et la
Forme sont les créatures. »
Créatrice de la Matière universelle et de la Forme universelle,
la Volonté est, par le fait même, créatrice de tous les êtres que
compose l’union de la Matière et delà Forme : « Rien n’existe sans
elle , cai 1 existence et la constitution de toutes choses provien¬
nent d elle... Ne \ ois-tu pas, en effet, que l’essence de touteschoses
n est faite que de Matière et de Forme, et que l’existence de la
Matière et <le la Forme vient de la Volonté, puisque c’est la
\ olonté qui les a faites, qui les a conjointes, qui les retient unies ? »
Créatrice de substances moins simples et moins parfaites qu’elle-
même, une substance spirituelle ne demeure pas êntièrement
séparée des êtres qu elle a produits ; elle les contient et les porte
en elle-même, elle les pénètre, elle leur est unie comme l’âme est
unie au corps. Ainsi la Volonté doit-elle être unie à la Matière
universelle et a la Forme universelle. «Après que le Verbe 1 2 3 * 5 6, c'est-
1. Avenckbrous Fons vitœ. Tract. V, cap. 38, p. 327.
2. Avencebrolis Fons vitœ, Tract. I, cap. 7, p. 9.
3. Avencebkolis Fons vitœ, Tract. Il, cap. i3, p. !\1
l\. Avencebiiolis Fons vitœ, Tract. V, cap. 37, p. 325.
5. Avkncebrolis Fons vitœ , Tract. V. cap. 3(j, p. 327.
6. Avencebrous Fons vitœ, Tract. V, cap. 36, p. 323.
DUHEM — T. v.
34
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
I - 34
à-dire la Volonté, eût créé la Matière et la Forme, il s’est lié avec
elles comme l’âme est liée au corps, il s’est répandu en elles, il ne
s’est plus séparé d’elles, il les a pénétrées du haut en bas. »
C’est parce que la Forme et la Matière sont ainsi contenues au
sein du Verbe qu’elles demeurent unies entre elles. '« Lorsque
nous disons que la Forme retient la Matière ’, nous parlons d une
manière impropre ; c’est de la Volonté que la Forme reçoit la
force de retenir la Matière ; c’est manifeste, car la Forme est
une impression de l’Unité, une force rétentive provenant de
l’Unité, et la Volonté est la force même de l’Unité ; la vertu réten¬
tive vient donc de l’Unité. La Volonté retient la Matière par l’in¬
termédiaire de la Forme ; voilà pourquoi l’on dit que la Forme
retient la Matière. »
En son essence, la Volonté est parfaitement simple et une.
« Quelle preuve as-tu, demande le Disciple à son Maître % que la
Volonté n’est pas diverse en elle-même ? — La preuve en est,,
répond le Maître, que la Volonté provient de l’Unité ; bien plus !
que la Volonté est la force (virtus) de l’Unité. D’ailleurs, la pre¬
mière diversité s’est manifestée au moment où la Matière et la
Forme ont commencé d’exister. »
De cette Volonté simple émanent des actions variées ; la
variété de ces actions ne provient pas de la Volonté dont elles
émanent, puisque celle-ci est douée d’unité ; elle a sa raison
d’être en la diversité des matières sur lesquelles s’exercent ces
actions.
« La force de pénétration et d’impression de la Volonté ne sera
donc pas de même ordre au sein des substances spirituelles et
au sein des substances corporelles 1 2 3 ; cette force changera d’ordre
selon que les substances seront plus ou moins élevées, plus pro¬
ches ou plus éloignées, plus spirituelles ou plus corporelles. La
diversité dans l’action de la Volonté a pour cause la diversité des
matières en lesquelles cette action s exerce , elle ne tire pas sa
cause de la Volonté considérée en elle-même.
» D’après cela, dans la matière de l’Intelligence, la Volonté
produit nécessairement, sans que le temps intervienne en cette
production, l’Être, c’est-à-dire la Forme universelle qui contient
toutes les formes...' De même, dans la matière de l’Ame, la
Volonté produit la Vie et le Mouvement essentiel. Dans la matière
de la Nature, qui est au dessous de la précédente, elle produit le
1. Avencbbrolis Fons vitœ, Tract. V, cap. 3g, pp. 327-328.
2. Avencebrolis Fons vitœ , Tract. V, cap. 37, p. 325.
3. Avencebrolis Fons vitœ , Tract. V, cap. 37, pp. 324-325.
I - 35
AVICÉBRON
35
mouvement local et les autres mouvements. Tous ces mouvements
dérivent de la Volonté. Il faut donc que toutes les substances,
tant spirituelles que corporelles, soient mues par la Volonté .
Ce mouvement que la Volonté répand en toutes les substances est
plus puissant ou plus faible par suite de la diversité des substances
qui le reçoivent, non par l’efFet d’une diversité qui serait en la
Volonté même. »
Lne en son essence, la Volonté est accidentellement, par la
variété des substances au sein desquelles elle agit, diverse en son
action.
De cette affirmation, on peut rapprocher cette autre, qu’Avicébron
aime à répéter 1 2 : « Finie en ce qui concerne son effet, la Volonté
est infinie en son essence » De cette affirmation voici, d’ailleurs,
tout aussitôt, l’explication : « Si la Volonté est finie en son effet,
c est que 1 action de la Volonté a un commencement et lui est
postérieure , mais la Volonté est infinie dans son essence, car
elle n’a pas eu de commencement. 11 en est au contraire de la
substance de 1 Intelligence ; celle-ci a eu un commencement, car
elle est créée ( causata est); mais elle n’a pas de fin, car elle est
simple et non soumise au temps. »
Déjà, Ibn Gabirol nous avait appris que la Matière universelle
et la Forme universelle n étaient point des créatures éternelles ;
la Volonté qui leur a donné l’existçnce, affirme-t-il maintenant,
est une substance qui n’a pas eu de commencement et qui était
avant qu elle produisit, par son action, toutes les créatures.
Poussons plus loin les conséquences de cette opposition : finie
en son action, la Volonté est infinie en son essence; nous obtien¬
drons cette conclusion - : « Si 1 on considère la Volonté en faisant
abstraction de son action, elle et l’Essence première sont une seule
chose. Si on la considère, au contraire; avec son action, elle est
autre chose que l’Essence ; la Volonté et l’Essence, en effet,
diffèrent 1 une de 1 autre au principe même de la création, au
moment où commence l'union de la Matière et de la Forme. »
Quels sont donc, en cette première union de la Matière et de
la Forme qui constitue la création, les rôles respectifs de l’Essence
et de la Volonté ?
De toute éternité, la Matière universelle existait, nous l’avons
vu, à l’état de pure puissance, dans la Science de Dieu. Pour
qu elle vint à 1 existence actuelle, il fallait qu’une opération
1, Avencebrolis Fons uitœ, Tract. III, cap. 57, pp. so5-ao6.
2. Avencebrolis Fons vitœ, Tract. V, cap. Î7, p. 3*5.
36
CRUE RE e’aRISTOTKLISME
I - 36
instantanée lui imprimât la Forme universelle, 1 unit a cette Forme ;
c'est le Verbe ou la Volonté qui a répandu la Forme sur la
Matière et qui, par conséquent, leur a donné, à toutes deux,
l’existence actuelle. C est ainsi que la Volonté est la \citu de
Dieu ; plus explicitement, pourrait-on dire qu’elle est la Force
créatrice de Dieu.
« La Matière est stable 1 en la Science du Très-Haut, comme la
Terre est stable au milieu du Ciel; la Forme a été répandue sur
elle comme la lumière du Soleil se répand dans 1 air. . . . . ; c est
par un regard du Verbe que la Forme a été conférée à la Matière. »
« La Matière est créée par l’Essence 2, taudis que la Forme vient
d’une propriété de cette Essence, savoir de la Science et de
l’Unité, bien que l’Essence ne soit douée d'aucune propriété qui
lui soit extrinsèque. Là est la différence entre le Créateur et la
créature ; le Créateur est ce que désigne essentiellement ce terme :
une essence (essentia de&iy nuta essentiahler ), et la créature est en
deux essences, la Matière et la L'orme...
» En ce qui concerne l’Essence première et sainte, elle et sa
Propriété sont, de toutes manières, une seule et même chose;
mais la Matière et la Forme sont distinctes ; c'est par elles, en
.effet, que commence l’action de 1 Unité; elles sont ce qui \icnt,
tout d'abord et immédiatement, à la suite de cette action. »
« La Matière* est produite par l'Essence première et la Forme
vient de la Propriété de cette Essence...
» De l’Essence première, la Matière reçoit la Forme... par 1 inter¬
médiaire de la Volonté. Aussi dit-oii que la Matière est comme le
Irène de l’Un, et que la Volonté, donatrice de la Forme, s’assied
et se repose sur ce trône. »
« La création ressemble au verbe parlé par 1 homme *. Lors¬
que l'homme parle son verbe, sa tonne et sa pensée s impriment
dans l'ouïe et dans l'intelligence de son auditeur. Selon cette com¬
paraison, on dit que le Créateur sublime et saint a parlé son Verbe ;
alors sa Pensée s'est imprimée dansTcssence de la Matière et la
Matière a retenu cette pensée, c'est-à-dire que la Forme créée a
été imprimée et peinte en la Matière. »
« La Volonté est créatrice , comme l'écrivain ; la Forme est
créée, comme l écriture ; et la Matière leur est soumise, comme
le papier l’est à l'écrivain et à l’écriture. »
i. Avencebholis Fons vitœ, Tract. -V, cap. 3o, p. 3i3.
a. Avencebholis Fons vitœ, Tract. V, cap. 42» P- 333.
3. Avencebholis Fons vitœ, Tract. V, cap. 42, p. 335.
4- A vE.NCEenoLis Fons vitœ. Tract. V, cap. 43, p. 336.
5. Avencebholis Fons vitœ. Tract. Y,*c*p..38, p. 3*6.
î - 37
AV1CKBR0N
37
Par cette \ olonté, qui est sa propre puissance, et qui est répan¬
due en toutes choses. Dieu est lui-même en toutes choses; il con¬
tient toutes choses en lui. « Pourquoi, demande le Disciple d'Ilm
Gabirol dit-on que le Créateur saint et sublime est en toutes
choses 9 » — « On le dit assurément, répond le Maître, parce que sa
Vertu est infuse en toutes choses et qu’elle pénètre toutes choses,
parce que rien n’existe sans elléet que toutes choses tiennent d’elle
leur existence et leur constitution. »
« Considère l'instant de la création c’est-à-dire le commen¬
cement de 1 union de la Matière et de la Forme: imagine, d’autre
part, l’Essence qui n'a ni commencement ni lin, l’essence du Créa¬
teur, imagine, enfin, que tout ce qui est, aussi bien ce qui est cor¬
porel que ce qui est spirituel, existe en cette Essence à la façon
dont tu peux imaginer qu’une chose intelligible existe en ton Aine ;
alors tu verras que la Vertu du Créateur très-haut et très-saint
est dans tout ce qui existe en lui. De même, tu verras que la vertu
et l’essence de toute chose qui existe est en toutes les choses qui se
trouvent au dessous de cette chose-là, et cela jusqu’au bout, jus¬
qu au terme où cette vertu se repose. Par ce procédé, tu imagine¬
ras comment la Matière et la Forme s’étendent, d une extension
une et continue, du haut en bas de la création. »
1. Avencebholis Fous vitre, Tract. V, cap. 3g, p. S27.
2. Avencebrolis Font vitre. Tract. V, cap. 3o, pp. 3 1 ->-3 1 A
I - 38
CHAPITRE V
SCOT ÉRIGÈNE ET AVICÉBRON
V
I
COMPARAISON ENTRE LA PHILOSOPHIE DE SALOMON REN GAB1ROL ET CELLE DE
JEAN SCOT ÉRIGÈNE. — l’ ESSENCE UNIVERSELLE SELON SCOT ÉRIGÈNE ET LA
SUBSTANCE UNIVERSELLE SUIVANT AVICÉBRON.
La théorie du désir mutuel qui meut la Matière et la Forme
l’une vers l’autre a été visiblement empruntée par Salomon ben
Gabirol à la Théologie d' Aristote \ on n'en saurait dire autant de la
théorie qui, parla contemplation du Verbe créateur, la vient cou¬
ronner; cette nouvelle doctrine découle assurément d’une autre
source, et cette source, cela va de soi, était chrétienne. Il est natu¬
rel alors de jeter un regard sur les métaphysiques à la fois néo¬
platoniciennes et chrétiennes qui ont précédé celle d’Avicébron et
de noter soigneusement les analogies qu’elles peuvent présenter
avec cette dernière.
Or, parmi les philosophies chrétiennes soumises à cet examen
rapide, il en est une qui, tout aussitôt, attire l’attention par l’ex¬
trême ressemblance qu elle présente avec la doctrine du Philoso¬
phe juif ; c’est celle de Jean Scot Erigène.
La ressemblance entre les théories d’Avicébron et les théories de
l’Érigène est d’autant plus saisissante qu’elle se marque surtout
en ce par quoi Ibn Gabirol s’écarte le plus de ses précurseurs hel¬
lènes ou arabes ; c’est par lesdoctrinés qui les séparent des autres
Néo-platoniciens, par celles qui semblent leur être plus particu¬
lières, que les deux philosophes se rapprochent.
Cette analogie, d’ailleurs, ne fait pas disparaitre toute différence
entre les propositions du philosophe de Charles le Chauve et les
I - 39
SCOT ÉRIGÈNE ET AVICÉBRON
39
\'
propositions du rabbin de Malaga ; mais ces différences paraissent
distinguer les formes sous lesquelles ces propositions sont présen¬
tées bien plutôt qu’elles n’en atteignent le fond. Des doctrines
métaphysiques d’Aristote, le Chrétien n’a perçu qu’un reflet indi¬
rect, extrêmement pâle et affaibli ; aussi sa pensée s’éclaire-t-elle
de préférence des lumières du Platonisme. Le Juif, au contraire, a
reçu dans toute leur splendeur les rayons du Péripatétisme ; ils
ont teint de leurs couleurs la surface des idées qu’il conçoit ; mais
ils n’en ont pas pénétré l’intimité. Ainsi, l’identité essentielle des
deux philosophies se dissimule sous des nuances différentes ; mais
ce sont nuances d’emprunt.
Selon Jean Scot, toutes les substances de la création dérivent
d’une première Substance créée universelle qu’il nomme, en géné¬
ral, Essence universelle ; dans sa terminologie mal assurée, en effet,
les deux mots essence et substance sont souvent pris l’un pour
l’autre ; quelle différence il établit parfois entre eux, nous le ver¬
rons plus loin. Comment donc conçoit-il cette Substance univer¬
selle ?
Il est trois choses 1 qu’on ne peut séparer, qui sont intime¬
ment et indissolublement liées entre elles, qui sont essentielle¬
ment trois choses différentes en une seule chose ; elles se nom¬
ment en grec oùo-ia, ôüvajjuç, svépye'.a. Ces trois termes, la
Scolastique les traduira plus tard par les mots substantiel, potentia,
actus ; Jean Scot les traduit par essentia, virtus ou potestas et ope-
ralio.
Or « cette trinité essentielle que composent Y essentia, la virtus
et Yoperatio , elle existe, inaltérable et incorruptible, en toutes
choses et, particulièrement, au sein des natures raisonnables et
intellectuelles... Cette trinité qui subsiste en toutes choses ne peut
y être ni augmentée ni diminuée.
» Toute trinité subséquente doit être considérée comme un effet
de la trinité précédente...
» L 'Essentia qui a été créée une et universelle en toutes
choses, qui est commune à toutes choses, ne peut être regardée
comme particulière à aucune chose, car elle appartient à tout ce
qui participe d’elle ; c’est de cette Essentia universalis qu’émane,
pour chacune des choses qui y participent, une substantia propria
qui n’est la substance d’aucune autre chose, qui l’est de celle-là
seulement dont elle est la substance.
» En cette substance-ci, existe une possibilitas propria ; elle ne
i. Joannis Scoti Erjgenæ De divisione naturœ Liber primus, cap. 62 ( Patro -
logia latina. Accurante Migne, t. GXXII, cÀH. 5o5-5oy).
40
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
I - 40
peut venir que de la Virtus universelle contenue dans V Essen /in
universalis dont nous venons de parler.
» On en peut dire autant de la propria operalio de la substantia
très spéciale ; elle descend de l’Opération universelle qui est en
l’Essence universelle.
« Qu’on ne s’étonne pas si ces trois choses, lorsqu'on les consi¬
dère dans les substances singulières, puissent être regardées
comme des sortes d’accidents de la susdite Trinité universelle _
Cette Trinité, toutefois, est, par elle-même, une chose unique ; en
tout ce qui vient d’elle et existe par elle, elle demeure soustraite
à tout changement ; elle ne s’y peut augmenter ni diminuer, cor¬
rompre ni périr. Au contraire, les trinités très particulières que
l’on considère dans les êtres singuliers peuvent croître ou décroître
et varier de multiple façon ; en effet, ces êtres ne participent pas
tous d’une manière semblable à l’Essence universelle, à la Vertu
universelle, à l’Opération universelle ; ils y participent les uns
plus et les autres moins ; mais aucun d’entre eux n'est entièrement
privé de cette participation.
» Quant à la Trinité universelle, elle demeure une et toujours
la même en tous les êtres qui participent d’elle ; à aucun d’entre
eux, elle ne se présente d’une manière différente, offrant une par¬
ticipation plus ou moins grande. Elle est pour eux comme la
lumière pour les yeux ; elle est toute en tous et elle demeure en
elle-même. »
Cette Trinité universelle, d’ailleurs, Jean Scot lui donne le
nom d’intelligence : « Admettons donc que cette triple Intelli¬
gence des choses, formée par l’Essence, la Vertu et l’Opération,
est l’immuable support, le ferme fondement que le Créateur a
donné à toutes choses. »
Si l’on remplaçait, dans cette description de Y Essentia univer¬
salisa le mot virtus par le mot materia et le mot operalio par le
mot forma , on se conformerait au langage des Péripaté+iciens
latins, langage qui fait correspondre la matière à la ojvap'.ç et
la forme à l’svépye'.a ; mais ne semblerait-il pas, alors, que les
précédents passages de Jean Scot sont destinés à décrire la
Matière universelle et la Forme universelle considérées par
Ibn Gabirol ?
Examinons de plus près la méthode que suit l’Erigène pour
détinir et décrire cette Matière première.
« Je vois, dit le Disciple ', presque toutes les catégories si
f. J. Sçot! EatqçNÆ Op. (ami., L, il), t, cap. 26 ; éd. cit , col/472,
I - 41
SCOT ÉRlGÈiNE ET AVICKBROX
41
bien enchaînées les unes aux autres que c est à peine si une raison
très précise parvient à les distinguer les unes des autres ; toutes,
nie semble-t-il, sont insérées en toutes ; montre-moi donc, je te
prie, en quelle propriété chacune d elles peut se rencontrer iso¬
lément ? »
£ est à ce désir que le Maître va s'efforcer de donner satisfac¬
tion. A cet effet, il va passer en revue les dix catégories qu’Aris-
tote a déterminées. Il commencera naturellement par la première,
la catégorie de la substance, o-jo-ia.
<* Je ne vois rien, dit le Disciple, cédant aux suggestions de son
Maître, en quoi 1 O'jT'.a puisse .naturellement subsister, sinon les
genres et les espèces, considérés dans leur gradation descendante,
c est-à-dire depuis les plus généraux^ jusqu’aux plus spéciaux qui
sont les individus; ou bien inversement, dans ces espèces et dans
ces genres, considérés de bas en liant, depuis les individus jus¬
qu aux genres les plbs généraux. C’est dans cos espèces et dans
ces genres, en effet, que l’O-jada universelle subsiste, comme en
ses parties naturelles. »
L analyse des autres catégories se poursuit alors ; comme il a
découvert une Oùa-ta universelle qui réside en toutes les sub¬
stances particulières, Jean Scot découvre, en chaque catégorie, un
Prédicament universel qui comprend tous- les prédicaments par*
ticuliers de la même catégorie, un Lieu universel qui comprend
tous les lieux, un Temps universel qui comprend tous les
temps et ainsi de suite.
Ces Prédicaments universels sont des attributs de l’Universalité
des choses créées. « L Essence de toutes les choses qui existent est
locale el temporelle 1 2 ; elle ne peut être connue que dans le Lieu
et dans le Temps, sous le Lieu et sous le Temps... Le Lieu, c’est
la limite extérieure de l’Universalité... Toutes choses sont conte¬
nues dans le Temps... Donc tout ce qui subsiste d’une manière
quelconque, excepté Dieu, toute chose qui a commencé d’exister
par création, est nécessairement enfermée dans le Lifm et dans le
Temps. »
« Tout ce qu'on attribue par la pensée * au Lieu général et au
Temps général de la Créature universelle, on le doit aussi com¬
prendre, du haut en bas, de tous les lieux et de tous les temps
spéciaux et particuliers relatifs aux parties de cette Universalité
Pour l’intelligence, le Lieu général et le Temps général précè-
1. Joanxis Scoti Krigenæ O/j laad . , Lit». I, cap. 3ç) ; éd. cit., col!. 481-482.
2. Jqwxis Scqti Krigen.-e Op. Inud . , I,lb. I, cap. 40; éd. cit., col. 483.
42
LA CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
I - 42
dent toutes les choses qui existent en eux. . . On conclut de là que
le Lieu n’est pas autre chose que la définition naturelle, la
manière d’être et la position de toute créature, soit générale, soit
spéciale ; de même, le Temps n’est pas autre chose que le chan¬
gement qui, par génération, fait passer les choses du non être à
l’être, et la mesure exacte du mouvement des choses chan¬
geantes. »
Il est clair que ces Prédicaments universels, tels que le Lieu
général ou le Temps général, sont, dans la pensée de Scot, des
attributs de l’Oo<na universelle ; lorsqu’il décrit, en effet, les rela¬
tions de l’Oùota aux autres catégories, il ne distingue jamais entre
V Essen tia universelle et les substances particulières ; les termes
entre lesquels ces relations sont établies peuvent être plus ou
moins généraux ; les relations demeurent les mêmes.
Le Disciple d’Ibn Gabirol lui disait1 : « Ce qui précède m’a
montré avec évidence qu’il existe une Matière universelle et une
Forme universelle; mais dis-moi, maintenant, quelle est la défini¬
tion de chacune d’elles? »
« Ni l'une ni l’autre ne peut être définie, répondait le Maître,
car au-dessus d’elles, il n’existe aucun genre qui puisse servir de
principe à leur définition; mais on peut les décrire à l’aide des
propriétés qui les accompagnent.
» La description de la Matière première, tirée de ses propriétés,
est la suivante : c’est une substance qui existe par soi, qui est
numériquement une et qui est le support de la diversité. On peut
encore la décrire ainsi : Elle peut recevoir toutes les formes.
» Quant à la description de là Forme universelle, la voici : C’est
la substance qui constitue l’essence de toutes les formes. »
De ce dialogue, rapprochons celui qui se tient entre Jean Scot
et son disciple, et dont voici des fragments 2 :
« Le Disciple. — Que' dirons-nous donc du lieu, de la quantité, de
la situation, que tu as mis au nombre des choses immobiles ? Car
de l’oùcrta, c’est-à-dire de l’essence, personne ne doute qu’elle n’ait
besoin dé rien pour subsister ; on admet, en effet, que c’est par
elle que les autres choses dont j’ai parlées sont soutenues. Mais ces
choses, je veux dire le lieu, la quantité, la situation, sont mises au
nombre des accidents de la substance. La substance est le sujet
dans lequel ils existent et sans lequel ils ne sauraient être .
Faut-il donc dire que ces trois choses, la quantité, la situation, le
> .
1. Avencbbrolis Fons vitœ, Tract. V, cap. 22, p. 298.
2. Joannis Scott Eriqknæ Op. laurl., Lib. I, cap. 2 4, col. 4?o.
I - 43
SCOT ÉRIGÈNE ET AVICÉBRON
43
lieu sont des accidents de l’o.ÙTÎa, ou bien faut-il leur attribuer une
subsistance propre ?
» Le Maître 1 . — Gela vaut la peine d’être demandé. Selon
l’opinion des dialecticiens, tout ce qui existe est ou bien un sujet,
ou bien chose qui concerne un sujet (de subjecto), ou bien chose
qui réside dans un sujet. Mais une raison avertie nous enseigne
que le sujet et ce qui concerne le sujet ne sont qu’une seule et
même chose et que rien ne les sépare..
» Ils disent, par exemple que Cicéron est un sujet et une
substance première, tandis que l’homme est de subjecto et con¬
stitue une substance seconde. Mais, en nature, quelle différence
y a-t-il là, sinon que l’un est considéré dans son unité numérique
et l’autre dans son espèce ? Or l’espèce ii’est pas autre chose que
l’unité des choses singulières multiples (imitas numerorum) et le
nombre [des individus] n’est pas autre chose que la pluralité de
l’espèce. Si donc l’espèce est une, tout entière et indivise au sein
des choses singulières multiples (in numeris), et si celles-ci ne sont
plus qu’un seul individu dans l’espèce, je ne vois plus ce qui,
selon la nature, sépare le sujet de ce qui est relatif au sujet
(de subjecto ) . Il ne reste que le sujet et ce qui est dans le
sujet.
» Si, suivant les traces «lu grand théologien Saint Grégoire, et
de Maxime, son très savant commentateur, tu te livres à un examen
approfondi, tu trouveras que l’oùo-la est absolument en toutes choses,
et qu’elle y subsiste insaisissable, non seulement aux sens, mais
même à l’intelligence. Si l’on en comprend l’existence, c’est par
ces choses qui en sont comme l’entourage, le lieu, la quantité, la
situation, auxquelles il faut joindre le temps . Parmi les catégo¬
ries, en effet, il en est qui sont conçues comme des choses qui
existent autour de l’oÙT'la; on les nomme rapio^at, c’est-à-dire les
compagnes qui forment l’entourage ; elles paraissent se tenir
autour de l’ottaîa. !1 en est d’autres qui sont dans l’oùcrta même ;
les Grecs les nomment (Tup.6ijji.aTa, c’est-à-dire accidents. »
« On ne peut pas 2, de l’oÙT''a, définir ce qu elle est (quid est,
■tb d’Aristote] mais seulement qu elle est [quia est , to ou péri-
patéticien]. Comme nous l’avons dit, en effet, la connaissance du
lieu, du temps et des autres accidents qui subsistent soit en
elle-même, soit hors d’elle, nous donne qu’elle est, mais ne nous
donne pa6 ce qu’elle est (non quid sit, sed quia est). Et cela, on le
peut redire avec justesse, d’une manière générale, de toute oùua.
1. Joannis Scoti Ehigen.*; Op. laud., Lib. I, cap. 25, coM. 470-471-
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., lib. I, cap. 25 ; éd. cit. , col. 47 1
il
LA I.HI K DE L’ARISTOTÉLISMK
I - 44
de la plus universelle comme de la plus spéciale, et aussi de toute
oùo-ta intermédiaire. »
N’est-il pas clair, maintènant, (juc l'analyse de Scot pourrait
fort exactement se conclure par cette formule : L’Oima universelle
est la substance qui supporte les neuf Prédicaments généraux ?
N’est-il pas évident que si son Disciple lui posait la question que
pose le Disciple d llm Gabirol 1 : « Dis-moi quelle est la qualité de
cette substance? » Il répondrait, comme le Philosophe juif : « Ne
sais-tu pas que la qualité de cette substance, ce sont les neuf pré¬
dicaments, car ce sont eux qui la dépeignent (quia sim/ depic-
liones ejus)l »
Selon Ibn Gabirol, la Forme universelle, qui est l’ensemble des
neuf prédicaments pris dans leur absolue généralité, est le prin¬
cipe d’unité et d’union, puisqu’on elle, les formes particulières
différentes trouvent leur commune raison d’être : « Les formes
inférieures * sont comprises au sein des formes supérieures, jusqu’à
ce que toutes les formes se trouvent réduites «à la Forme univer¬
selle, qui unit en elle-même toutes les formes et dans laquelle
toutes les formes se trouvent embrassées. »
Si l’on voulait, de cette proposition générale, donner un exem¬
ple, pourrait-on mieux faire que d’emprunter celui-ci à l’Eri-
gène 3 ?
« Toute substance découle de l’Essence générale, tandis que
toute qualité dérive de la Qualité générale.... Le feu, qui est une
substance, ne peut descendre d’une autre cause que de l’Essence
généralissime ; de même, la chaleur, qui est une qualité, ne peut
procéder d’une autre cause que de la Qualité généralissime ».
Les corps sujets à la destruction qui nous entourent sont com¬
posés de corps spirituels qui sont simples, permanents et incor¬
ruptibles. « Ces corps incorruptibles et insolubles sont conçus par
la raisoli en quatre éléments universels (catholica) principaux,
absolument purs et simples . Mais, à leur tour, ces quatre élé¬
ments du Monde, qui sont parfaitement simples, parfaitement
purs, et qui échappent aux sens corporels, se ramènent à une
cause simple et indivisible que l’intelligence des sages les plus
parfaits connaît seule. Cette cause, c’est l’Essence, absolument
universelle et toujours permanente en elle-même, de toutes les
substances productrices d’effets visibles.
» 11 est juste de concevoir semblable pensée au sujet des quatre
i. Avencebrolis Fous vitœ, Tract. Il, cap. i3, p. 45.
a. Avencebrolis Fons vitœ. Tract. III, cap. 26, pp. 142-143.
3. Joannjs Scoti Krigenæ Op. laud., li b. II, cap. 3i ; cd, cit., coll, 60J-607.
I - 45
SCOT ÉRIGÉ NE Kl AVICÉBRON
45
qualités propres et primordiales. Elles semblent contraires les
unes aux autres, car le chaud s'oppose au froid et la sécheresse à
1 humidité. Mais elles se ramènent à une cause unique, très
secrète, soumise à la seule raison, je veux dire à la Qualité la plus
générale d’entre toutes les qualités. C’est de cette Qualité générale
quelles procèdent toutes quatre pour produire, par une admira¬
ble opération de la nature, les corps corruptibles et sujets à la
dissolution ; c’est en cette Qualité générale que, par une concorde
ineffable et pacifique de la Nature universelle, elles s’accordent
entre elles, laissant a 1 écart toutes les contrariétés qui les divi¬
saient ».
On pourrait poursuivre jusque dans le détail cette comparaison
entre les enseignements des deux métaphysiciens touchant la
Substance universelle ; on pourrait montrer, en particulier, qu’en¬
tra 1 OOffia universelle et la matière corporelle, Jean Scot établit
une relation fort analogue à celle qu’admet Avicébron entre la
Matière universelle et la matière sensible.
Mais délaissons ces rapprochements de détail ; nous en allons
saisii un, qui est plus important. La Matière universelle d’Avicé-
bron existe an puissance , de toute éternité, dans la Sagesse du
Créateur ; l’O^-la universelle du Fils de l’Érin a, de toute éternité,
une existence idéale au sein du Verbe de Dieu ; elle est le Verbe
même de Dieu. Nous sommes ainsi conduits k étudier ce qu’est le
\crbe selon Jean Scot, ce que sont les raisons ou essences pro¬
duites par le Père dans sou Verbe, et à rapprocher ce que nous
aurons appris de ce que nous enseigne Ibn Gabirol.
Il
l'existence ÉTERNELLE DES II visons primordiales dans le verbe de dieu
Hors Dieu, tout ce qui est a été fait et créé par Dieu. Les Grecs
ont admis une Matière, uneoX/, existante par elle-même ; ceux qui
sont soumis à 1 autorité de l’Écriture ne sauraient suivre cette
opinion ’. « Aucun de ceux qui philosophent bien ne peut se refu¬
ser à compter la Matière informe au nombre des choses que Dieu
a faites en sa sagesse . Celui qui a fait le Monde de la Matière
informe est le même qui, du néant absolu, a fait la Matière
informe ». 11 y a une Matière primordiale, qui se range parmi les
I. Joa.nnis Scoti Krige.næ O/j. laud . , Lib. III, cap. f>, éd. cit., coll. 636-437 .
46
LA. CRUE DE LARIST0TÉL1SME
I - 46
Causes primordiales ; il y a une matière secondaire qui subsiste
dans les elïets des causes primordiales ; la première a une durée
éternelle dans la Sagesse divine, tandis que la seconde est sou¬
mise au temps ; mais, toutes deux, elles sont créatures , toutes
deux, Dieu les a faites de rien.
L’Action créatrice de Dieu, ce n est pas autre chose que la
Volonté de Dieu se proposant de faire ce qui doit être fait1. « C’est
par le mouvement de la Volonté divine que sont toutes les cho¬
ses qui sont ; c’est ce mouvement qui crée toutes choses, qui les
tire du néant et les fait passer du non-être à l’être. »— - « Ce que
Dieu fait2, donc, c’est la Volonté de Dieu ; il fait ses volontés et
toutes les choses qui sont faites sont ses volontés .
» Dieu ne voit pas d’une part ses volontés et, d autre part, ce
qu’il a fait; les choses qu’il a faites, il les voit en tant quelles
sont ses volontés _ La vision divine est une vision simple qui
unifie ; elle voit toutes choses en une .
» Mais la Volonté de Dieu ne peut pas être détachée de Dieu
et adjointe à la créature, de telle sorte que Dieu soit ce qui crée,
et sa Volonté ce qui est créé.... Dieu, ses volontés et tout ce qu il
a fait sont une seule et même chose . Puis donc que les volontés
de Dieu ne sont pas extérieures à la nature de Dieu, Dieu se fait
lui-même. »
« On peut,3 4 dès lors, dire que la Nature divine, qui n’est pas autre
que la Volonté divine, se fait en toutes choses. Car, en elle, être et
vouloir ne sont pas différents . Elle crée donc toutes cho¬
ses . ; mais elle-même, elle est créée, car rien n’existe hors
d’elle d’une manière essentielle ; elle est, en effet, l’essence de
toutes choses . Toute chose dont on dit qu elle existe n existe
pas en elle-même ; elle n’existe que par participation à la seule
Nature véritablement existante, j»
Ce mystère de Dieu qui est en tout ce qu il fait, qui est tout ce
qu’il fait, qui, par conséquent, se crée lui-même en créant les
choses, en sorte qu’il peut être dit à la fois créateur et créé, c’est
l’objet constant des méditations de l’Erigène. ,
Afin d’entr’ouvrir à cette doctrine l’intelligence de son Disci¬
ple, il use d’une comparaison ‘ :
« Avant même que notre pensée soit devenue objet de réflexion
et de mémoire, on dit avec raison qu’elle existe ; cependant, elle
i. Joanni8 Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. I, cap. la ; éd. cit., «d. 633.
a. Joannis Scoti Erigenæ Op. laad., Lib. III, cap. 17 ; éd. cit., col. 673.
3. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. I, cap. 12; éd. cit., coll. 44*-454>
4. Jean Soot Erigène, Ibid.
I - 47
SCOT ÉR1GÈNE ET AV1CÉBR0N
47
est alors essentiellement invisible ; elle n’est connue que de nous
seul et de Dieu.
» Lorsque, plus tard, notre pensée se trouvera soumise à la
réflexion, elle recevra la forme de certaines images ; alors on
pourra dire, à juste titre, qu elle est créée. Informe avant de
pénétrer en la mémoire, elle se fait dans la mémoire, en recevant
certaines formes d’objets, de sons, de couleurs, d’autres choses
perceptibles aux sens.
» Notre pensée reçoit ensuite comme une seconde formation, au
moment où elle se revêt de signes capables de représenter des
sons et des formes, des lettres, par exemple, qui sont des signes
de sons, des figures qui sont signes de formes mathématiques ; au
moment où elle se recouvre d autres indices sensibles, à l’aide des¬
quels elle se puisse insinuer par l’intermédiaire des sens. »
La pensée qui existe déjà au sein de l’intelligence, mais qui est
encore dépourvue des formes dont l’imagination la revêtira, Jean
Scot, l’assimile à Dieu créateur. Cette même pensée, revêtue des
formes que lui confèrent la réflexion et la mémoire, c’est l’image
de Dieu créé par lui-même. Dieu considéré comme créé par lui-
même, ressemble ainsi à notre verbe intérieur. C’est le Verbe de
Dieu, identique à la Volonté de Dieu, ne faisant qu’un avec Dieu
même.
Plus tard, la comparaison se poursuivra ; notre pensée, devenue
extérieure à nous, rendue sensible par les sons des paroles, par
les signes de l’écriture, par les tracés des dessins, ce sera la créa¬
tion temporelle.
Voyons de plus près comment toutes choses ont été créées dans
le Verbe de Dieu.
« Le Père ’, c’est-à-dire le Principe de toutes choses, a formé
de toute éternité (præformavit) dans son Verbe, c’est-à-dire dans
le Fils unique qu’il a engendré, les raisons de toutes les choses
dont il a voulu qu’elles fussent créées. » Si Dieu est cette forme de
la Nature universelle qui crée et n’est pas créée, nous avons ici
la seconde forme de la Nature universelle, celle qui est créée et
qui crée; elle est constituée par les « Causes primordiales des
choses... Ces Causes primordiales des choses, les Grecs les ont
nommées Tzpoiiévjm, c’est-à-dire modèles primordiaux, ou bien
TCooop(o-[xata, c’est-à-dire prédestinations ou définitions ; ils les ont
encore nommées fteta ôsXrjp.aTa, c’est-à-dire volontés divines, et
aussi loécn, c’ëst-à-dire espèces ou formes, dans lesquelles, de
i. Joannis Scoti Erigemæ Op. laud., Lib. U, cap. 2 ; éd. cit., col. 529.
48
LA LU U K 1>K l’ ARISTOTÉLISME
I - 48
toutes les choses qui doivent être faites, avant que celles-ci ne
soient, sont déposées les immuables raisons. »
Pour autoriser sa doctrine des paroles de l’Ecriture, Scot Eri-
gène use d'un curieux artifice. Il cite les premières paroles de la
Genèse : « In principio l)e us creacit cæltnn et terram. » Les deux
premiers mots : In principio , il ne les prend pas comme signifiant :
Au commencement, mais comme ayant ce sens : Au sein du Prin¬
cipe ; et par ce Principe, il entend le Verbe.
A cet artifice, Saint Augustin avait fait une courte allusion ; il
montrait, dans ses Confessions, comment une même parole de
l'Écriture Sainte pouvait, parfois, se prendre en deux sens diffé¬
rents ; à ce propos, il citait cet exemple 1 2 3 : « L’un, lorsqu'il entend
ces mots : Dans le Principe, Dieu fit.... regarde ce Principe
comme étant la Sagesse, car elle-même s’est donnée ce nom.
L’autre entend les mêmes paroles et, par le principe, il comprend
le commencement des choses créées ; il prend ces paroles : Dans
le principe, Dieu fit..., comme s'il était dit : Au commencement,
Dieu fit... »
Le fils de l’Ériu développe longuement cette indication.
Voici, en effet, ce que le Maître dit à son Disciple * : « Les causes
primitives sont, par Saint Denys, nommées : Principes de toutes
choses; ce sont elles, comprenez-le, qui sont désignées d’une
manière simple et générale par ces paroles : « Dans le Principe,
» Dieu lit le ciel cl la terre. » Cela veut dire : Dieu a fondé dans
son Verbe les causes universelles des essences tant intelligibles
que sensibles...
» Comprenez donc par là que la Cause unique et suprême de
toutes choses, je veux dire la Sainte Trinité, est ouvertement
déclarée par ces paroles : « Dans le Principe, Dieu fit le Ciel et la
terre. » C’est, en effet, le Père qui reçoit le nom de Dieu et son
Verbe qui est appelé Principe; peu après, le Saint Esprit est dési¬
gné, là où l’Écriture dit : « Et l’Esprit de Dieu était porté sur les
» eaux. »
Cette ingénieuse exégèse fournit d’ailleurs, au Maître, l'occasion
de s'expliquer avec son Disciple sur l'éternité des causes primor¬
diales ’.
« Le Maître. — Dites- moi, je vous prie ce que vous comprenez
lorsque vous entendez la Théologie vous dire : Dans le Principe,
Dieu fit... ?
1. Sascti Aurblu Augustini Confessiuiics . lit). Alt, cap. XXVIII.
2. Joannis Scoti Ehigenæ Op. taud., lib II, cap. 20 ; éd. cit., cçll. 55/|-5ô5.
3. Joannis Scoti Erigenæ Op. lauct., toc. cit.; éd. cit., cjII. 556-557-
I - 49
\
SCOT KIWGKNE ET AVJCÉUllON
19
-> Le Disciple. — Ce que je comprends, c’est tout simplement ce
dont nous sommes convenus : Le Père a fait toutes choses dans
son Verbe.. En effet, lorsque j’entends le mot : Dieu, je songe à
Dieu le Pere; lorsque j’entends le mot : Principe, je pense à Dieu
le Verbe.
» Le Maître. — Mais que veut dire le Théologien lorsqu’il
ecnt . « Dans le Principe, Dieu lit... »? Concevez-vous, par là,
que Dieu a, d abord, engendré son Verbe, puis qu’ensuite, dans
ce V erbe, il a fait le ciel et la terre ? Ou bien n’a-t-il pas éternel¬
lement engendré son Verbe et, dans ce même Verbe, fait éternel¬
lement toutes choses, de telle façon que la génération par laquelle
le V erbe procède du Père ne devançât aucunement la création par
laquelle toutes les choses, au sein du Verbe, procèdent du néant?
Pour parler plus clairement, les causes primordiales des choses,
qui ontete faites dans le Verbe de Dieu, n’y ont-elles pas toujours
existe, et le Verbe existait-il alors que ces causes n’existaient pas
encore ? Ou bien, au contraire, lui sont-elles coéternelles, de telle
sorte que le Verbe n’ait jamais existé sans causes fondées en lui,
<pie ces mots : Le Verbe précède les causes fondées en lui, ne se
puissent prendre dans un autre sens que celui-ci : C’est le Verbe
qui crée les causes, tandis que les causes sont créées dans le Verbes
et par le Verbe ?
» Le Disciple. Je ne saurais aucunement accorder la pre¬
mière opinion. Je 11e vois pas, en effet, comment la génération
du Verbe par le Père pourrait précéder dans le temps la création
de toutes choses par le Père au sein du Verbe et par le moyen du
Verbe; je juge coéternelles ces deux opérations, la génération
du Verbe, veux-je dire, et la création de toutes choses dans le
Verbe ; on ne saurait, en. effet, concevoir avec vérité qu’il y eut en
Dieu un accident, un mouvement temporel, un progrès temporel.
» Au contraire, j’accorderais volontiers la seconde opinion pro¬
posée, c’est-à-dire que la génération du Verbe par le Père n’a point
du tout précédé dans le temps la création de toutes choses p*x le
Père au sein du Verbe, mais qu’elle lui est coéternelle .
» L est en même temps que Dieu a engendré sa Sagesse et qu en
elle, il a fait toutes choses . Si lorsque le Prophète dit, en
s adressant au Père : « Teciim Principium in (lie rimais tue' »,
c’est comme s’il disait en termes clairs : « Avec vous et en vous
existe toujours le Principe de toutes choses, qui est votre Verbe. »
Si donc le Verbe est toujours Principe avec le Père et dans le
Père, jamais il ne fut sans être Principe, mais il fut toujours
Principe ; partant, puisqu’il ne lui arrive pas de ne point être Prin-
DUHEM. — T. V. 1
50
LA CRUE t)E L ARISTOTÉLISME
I - 50
cipe, c’est qu’il n’a jamais existé sans les choses dont il est le
Principe. »
Coéternelles au Verbe de Dieu au sein duquel elles existent,
les causes primordiales, sont-elles distinctes de ce Verbe, comme,
au gré de Platon, les idées étaient distinctes du Démiurge ?
« Ces raisons de toutes choses, dit le Maître *, dès là qu on les
conçoit dans la nature même du Verbe, nature qui est supra-essen¬
tielle, je les juge éternelles. En eftet, tout ce qui existe substantiel¬
lement dans Dieu le Verbe, n’étant rien d’autre que le Verbe lui-
même, est nécessairement éternel.
» Par conséquent, la Raison principalissime et multiple de l’Uni¬
versalité des choses créées et le Verbe lui-même sont une seule et
même chose. Nous pouvons dire encore : La Raison principalis¬
sime, à la fois simple et multiple, de toutes choses, c’est Dieu le
Verbe. Les Grecs le nomment Aoyo?, c’est-à-dire Verbe ou Raison
ou Cause . 11 est la Raison de toutes les choses créées et incréées,
car il en est le premier Modèle ; aussi les Grecs le nomment-ils
ISéoL, c’est-à-dire espèce ou forme . Puis donc que le Fils de
Dieu est verbe, raison et cause, il n’est point déplacé de dire que
le Verbe de Dieu est la Raison, la Cause simple et, en même
temps, infiniment multiple en elle-même, qui crée l’Universa¬
lité des choses faites. »
A la vérité, quelques pages auparavant, Jean Scot avait tenu un
langage qui sonnait tout autrement; du Verbe, il avait semblé
distinguer les raisons primordiales ; à l’éternité de celui-là, subor¬
donner l’éternité moins parfaite de celles-ci. En effet, voici les
propos qu’il avait mis dans la bouche de son disciple
« Le Fils est absolument coéternel au Père. Les causes primor¬
diales que le Père a créées en son Fils sont coéternelles à celui-ci,
mais non pas absolument. Elles lui sont coéternelles en ce sens
que le Fils n’a jamais existé privé des causes primordiales qui
sont créées en lui. Mais ces causes ne sont pas absolument coéter¬
nelles à celui en qui elles sont créées, car les créatures ne peuvent
être coéternelles au Créateur; le Créateur précède ce qu’il crée...
» Ainsi les causes primordiales des choses sont dites coéternel-
les à Dieu, parce quelles subsistent toujours en Dieu et n’ont
pas eu de commencement temporel. Mais nous disons quelles ne
sont pas coéternelles à Dieu, parce qu’elles ne tirent pas d’elles-
mêmes le commencement de leur existence, mais bien de leur
1. Joànnis Scoti Ekigenæ Op. laud., Lib. III, cap. 9; éd. cit., col. 642.
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. II, cap. 21 ; éd. cit., coll. 56i-5Ô2. •
Cf. Cap. 20; éd. cit., coll. 56i-562.
I - 51
SCOT ÉRIGÈNE ET AViCÉBRQN
51
Créateur. Seul, le Créateur n’a d’aucune manière commencé d’être *
il est donc seul la véritable éternité . Ce n’est pas la vraie éter¬
nité que celle qui, d’une manière ou d’une autre, a commencé
d etre ; c est seulement une participation à la véritable éternité, à
celle qui est avap-^oç, à celle qui n’a aucun commencement. »
Gardons-nous d’attribuer à ces paroles un sens trop absolu ;
ceiles qui viennent aussitôt après s nous disent avec quelle précau¬
tion il les faut interpréter :
« Si, au sein même de la Cause de toutes les causes, je veux
ire de la Sainte Trinité, on peut concevoir un certain ordre de
précession (en effet, la Divinité qui engendre et qui envoie précède
a Divinité engendrée et la Divinité qui procède de la génératrice
et de 1 engendrée, bien que ce soit une Divinité une et inséparable)
est-il étonnant, est-il incroyable que la Cause de toutes Jes causes
précède tout ce dont elle est cause, et que toutefois ceci ait existé
en elle commutabiliter et éternellement, sans aucun commence¬
ment temporel? Si le Père a précédé les raisons des choses qu’il
a faites en son Fils à la façon dont celui qui fait quelque chose
précède ce qu’il fait; si le Füs a précédé les raisons que le Père a
faites en lui, de même manière que l’art de l’artiste précède les
idées que l’artiste fonde au sein de cet art, qui nous empêche de
concevoir que l’Esprit-Saint, porté sur l’abîme des causes primor¬
diales que le Père a créées dans le Verbe, ait précédé ce qui le
porte ? » ^
Nous somme avertis, par là, de ne pas prendre trop au pied de
la lettre des expressions telles que celles-ci : Le Père et le Verbe
ont précédé les raisons que le Père a produites dans le Verbe ; les
causes primordiales ont été créées par le Père dans le Verbe. Jean
Scot nous invite à comparer cette production des idées à la géné¬
ration du Verbe par le Père; il ne sait s’il doit, à cette produc¬
tion, donner le nom de génération ou celui de création ; « genuit,
vno etiam creavil », dit-il4; bien souvent, il évite l'emploi des
deux verbes engendrer et créer ; il dit fonder (condere). « Les
essences primordiales des créatures, écrit-il 3, ont été, avant tou¬
tes choses, fondées (conditæ) par l’unique et première Cause de
toutes choses; elles l’ont été à partir d’elle, en elle et par elle. »
En tous cas, même si Ion gardait le nom de création à l’éter-
ternelle génération des raisons au seir. du Verbe, il faudrait bien
se garder d’assimiler cette opération à la création temporelle des
1. Jean Scot ërigène, Ioc. cit., col. 562.
2. Joannis Scoti Erigenæ, Op. laud., Lib. Il, cap. 20, éd. cit., col. 55p.
32
LA CRlTE DE L ARISTOTÉLISME
I - 52
choses sensibles. « Vous ne comptez donc pas au nombre ries
créatures, dit le Disciple *, les causes et les substances des choses
qui ont été constituées ( substitiitas ) dans le Verbe de Dieu ? Vous
avez dit, en effet, qu’elles avaient été faites avant tout temps et
avant toute créature. » — « Je ne les compte pas, répond le Maî¬
tre ; et cc n’est pas sans raison car, par le terme de créatures, on
entend proprement les choses qui, par voie de génération et à
l'aide d’un mouvement temporel, se répandent dans les espèces
propres, visibles ou invisibles. Mais ce qui a été constitué ( substi-
tulum ) hors de tous les temps et de tous les lieux n’est pas pro¬
prement dit créature, bien que par un langage affecté d’une sorte
de synccdoehe, l’Univers idéal qui vient après Dieu soit parfois
appelé une créature fondée par Dieu ( gitamvis modo qitodam
loquendi auvsxooyuttàç, universalisas , qiue post De uni est, ah ipso
condita creatura vocitetur). »
Lors donc que, des raisons éternelles, Jean Scot dit, indifférem¬
ment et tour à tour, qu’elles ont été engendrées, constituées, substi¬
tuées, faites ou, enfin, créées par Dieu, c’est embarras d'un lan¬
gage qui s’efforce d’exprimer des pensées vraiment inexprimables;
mais il le faut interpréter à la lumière des affirmations qui ne
laissent prise à aucun doute ; et c’en est une que celle-ci 3 dont,
il y a un instant, nous donnions la traduction :
« Rationes omnium rerum , dura in ipsa natura Verbi , quæ
supraessentialis est , intelliquntur , æternas esse arbitror ; quicquid
cnim in Deo Verbo substantialiter est , quoniam non 'àliud præter
ipsum Verbum est , ælenium esse necesse est. Ac per hoc conficitur,
et ipsum Verbum , et multiplicem totius universilatis conditæ prin-
cipalissimam rationem idipsum esse. Possumus cnim sic dicere :
Simplex et multiplex rerum omnium principalissima ratio Deus
Verbum est. »
D’ailleurs, Jean Scot cède, peut-être avec excès, au désir de
frapper l’esprit par des oppositions de style ; à la Nature qui
crée et n’est point créée, il oppose la Nature qui est créée et
qui crée; la première est le Père et la seconde le Verbe ; une
telle manière de parler n’est admissible que si 1 on assouplit, que
si l’on étend le sens du mot création au point d’y comprendre
même la génération du Verbe.
Les pensées qui viennent de nous être exposées ne sont pas
inouïes dans la doctrine chrétienne; elles ne sont bien souvent, et
1. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud . , Lib. V, cap. 16; éd. cit., coll. 887-888.
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. latid., Lib. III, cap. 9; éd. cit., col. 642.
I - 53
SCOT ÉRIGÈNE ET AVICÉBRON
53
Jean Scot ne cesse de 1 affirmer, que le plein épanouissement de
principes que les Pères de l’Église avaient plus ou moins explicite¬
ment formulés ; maint passage de Saint Augustin, par exemple,
esquisse la figure de ce Verbe dont l’Érigèrie accuse les traits
avec plus de fermeté ; n’en citons qu’un.
« Les idées, écrit 1 Évêque d’Hippone sont certaines formes ou
raisons jouant, pour les choses, le rôle -de principes (principales
formæ vel rat ion es) ; elles sont fixes et immuables, car elles n’ont
pas été formées ; elles sont donc éternelles et se comportent tou¬
jours de la même manière ; elles sont contenues en l’Intelligence
divine. Bien qu’elles n’aient pas eu de commencement et qu elles
ne doivent pas avoir de fin, on dit cependant que tout ce qui est
susceptible d'avoir commencement et fin, que tout ce qui com¬
mence et finit, que tout cela est formé selon ces idées. »
La même doctrine se trouve exprimée, bien qu’en termes moins
précis, dans les Éclaircissements que Maxime le Confesseur avait
composés sur les Sermons de Saint Grégoire de Nysse et que
Jean Scot avait traduits !.
Toutefois, ce Platonisme chrétien qui relie toutes les idées en
une idée unique, qui, au Verbe divin, identifie ce Monde des
idoes ainsi ramené à 1 unité, nul ne 1 avait encore développé avec-
autant d ampleur, avec autant de détails que le fils de l’Erin.
Joutes les causes primordiales forment, au sein du Verbe, une
raison unique de l’Univers, et cette unique raison, c’est le Aôvoç,
c’est le Verbe lui-même. '
« 11 est la Cause simple :1, car l’Universalité des choses forme
en lui un seul individu exempt de toute séparation ; en d’autres
termes, le Verbe de Dieu est assurément l’Unité de toutes choses,
l’Unité qui en exclut toute division et toute séparation, car il est
lui-même toutes choses.
» Mais, à juste-titre aussi, on le peut concevoir comme multi¬
ple, car il se répand à l’infini en toutes les choses qui existent, et
c’est cette diffusion même qui fait subsister toutes choses. »
De même que l’Érigène avait offert à notre méditation cette
mystérieuse pensée : En même temps que créateur, Dieu est créa¬
ture, car il se fait lui-même, il nous propose maintenant cette
autre apparente antinomie, qui n’est qu’un nouvel aspect de la
•
i. Sancti Aurelii Augustini Ocloginta-tres quœstiones, quæst. XLVI.
a. Joannis Scoti Erigenæ Versio ambiguorum Sancti Maximi, cap. Il (Joannis
Scoti Erigenæ Opéra, éd. cit., coll. i2o4-i2o5).
3. Joannis Scoti Erigenæ ... De divisione JVaturœ Ifib. III, cap. q; éd. cit
col, 642, * » ’
54
LA CBUE DE L’ARISTOTÉLISME
I - 54
première : Le Verbe de Dieu est, à la fois, parfaitement un et infi¬
niment multiple.
« Tout en demeurant 1 2 immuables au sein de la Cause première,
les causes primordiales produisent les causes subséquentes, et cela
jusqu’aux extrémités de toute la Nature créée ; elles se propagent
en se multipliant jusqu’aux ultimes confins de cette Nature .
Ces causes primordiales que les hommes savants en la Science
divine nomment les principes de toutes choses, ce sont le Bien en
soi, l’Essence en soi, la Vie en soi, la Science en soi, la Vérité en
soi, l’Intelligence en soi. la Raison en soi.... et toutes ces vertus et
raisons que le Père a créées, toutes ensemble et en une seule fois,
dans son Fils ; c’est conformément à ces raisons que l’ordre des
choses a été tissé tout entier, du haut en bas, c’est-à-dire depuis
la créature intellectuelle qui, après Dieu, est la plus voisine de
Dieu, jusqu’à la dernière classe de toutes, à celle qui contient les
corps.
» En effet, toutes les choses qui sont bonnes, sont bonnes
parce qu elles participent au Bien en soi; tout ce qui subsiste
essentiellement et substantiellement, subsiste par participation à
l’Essence en soi ; tout ce qui vit possède la vie parce qu’il parti¬
cipe à la Vie en soi. Et de même, tout ce qui a science, intelligence
et raison sait, comprend et raisonne par participation à la Science
en soi, à l’Intelligence en soi, à la Raison en soi. »
Ainsi le Verbe « est la Cause * par laquelle toutes choses sont,
et sont bonnes ; il se propage en toutes choses ; il se fait en toute
créature, il contient toutes choses. Ne sommes-nous donc pas forcés
de comprendre que la Sagesse de Dieu le Père, au sujet de
laquelle toutes ces propositions sont énoncées, est la Cause
créatrice de toutes choses, en meme temps qu’elle est créée et faite
dans tout ce qu’elle crée? Ne devons-nous pas reconnaître qu’elle
contient en elle-même toutes les choses dans lesquelles elle est
créée et faite? En toutes ces choses, en effet, ce que l’on conçoit
comme réellement existant, ce n’est rien d’autre que la Vertu
multiple de la Sagesse créatrice qui subsiste en tous les êtres .
Ainsi le Verbe de Dieu crée tout et il est créé en tout. »
A la fois parfaitement un et infiniment multiple, le Verbe de
Dieu crée toutes choses et est, lui-même, créé en toutes choses ;
à ces propositons dont la pleine intelligence surpasse notre raison,
1. Joannis Scoti Erigknæ Op. laud., Lib. II, cap. 36; éd. cit , col. 6i6. —
Cf. Lib. III, cap. 3, éd. cit., col. Ô3i ; cap. 4 ; éd. cit., col 632.
2. Joannis Scoti Emgkn.£ Op. laud., Lib. III, cap. 9; éd. cit., col. 646.
I - 55
SCOT ÉRIGÈNE ET AY1CÉBR0N
55
un nouveau mystère vient se joindre : Les choses créées sont
à la lois éternelles et soumises au temps.
III
l’existence temporelle des choses créées
« Ces raisons des choses *, que l’on conçoit dans la nature
supra-essentielle du Verbe, sont éternelles. En effet, tout ce qui
est substantiellement dans Dieu le Verbe, c;est le Verbe lui-même,
en sorte que c’est nécessairement éternel. »
Ces causes primordiales qui subsistent, éternelles, dans le Verbe
divin ont pour effet tout ce qui se rencontre dans l’Univers
visible, tout ce qui forme l’ordre des temps et des lieux. Comment
devons-nous concevoir la relation de ces causes et de ces effets ?
« Aucun de ceux qui philosophent avec rectitude 1 2 ne saurait
admettre qu’une partie de la Création universelle existe, éternelle,
dans le Verbe de Dieu, et qu'une autre partie, faite dans le temps,
soit extérieure au Verbe. »
Donc, toutes ces choses créées que nous voyons exister dans le
temps et dans l’espace, elles étaient de toute éternité au sein du
Verbe. « Elles y étaient par leurs causes 3, elles y étaient virtuel¬
lement et en puissance ( vi et potestate), indépendantes de tous les
temps et de tous les lieux, indépendantes de toute génération
temporelle et locale, indépendantes de toute forme ou de toute
espèce accessible au sens ou à l’intelligence, indépendantes de
toute quantité, de toute qualité, de tous ces autres accidents par
lesquels nous savons qu’une substance est, mais sans savoir ce
qu’elle est.
» Et, d’autre part, ces choses n’existaient pas de-toute éternité.
Avant que, par leur génération, elles ne se fussent infiltrées sous
les formes et espèces, dans les lieux et les temps, à l’intérieur de
tous les accidents qui viennent s’adjoindre à leurs substances
éternelles, subordonnées d'une manière incommunicable au Verbe
de Dieu, elles n’étaient pas engendrées, elles n’étaient pas d’une
manière locale et temporelle, elles n’existaient pas sous les formes
et espèces propres auxquelles les accidents surviennent. »
1. Joannis Scott Eriginæ Op. laud., Lib. III, cap. 9; éd. cit., col. 6^2.
2. Joannis Scotj Erigenæ Op. laud., Lib. III, cap. 16; éd. cit., col. 666.
5. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib, III, cap. 1 5 ; éd. cit., col. 665.
LA CRU K DK L’ARISTOTÉLISME
I - 56
56
Dans ce passage, le fils dé l’Erin a employé les deux termes :
causes primordiales et substances éternelles ; ils ne sont pas
employés au hasard et comme s’ils étaient synonymes ; ils ont des
sens bien distincts. Nous entendons, en effet, le Disciple demauder
à son Maître 1 : « Je voudrais que vous me définissiez brièvement
quelle différence il y a entre les causes et les substances ; les unes
et les autres, en effet, sont purement intelligibles. » Et le Maître
de répondre : « Nous appelons causes les raisons les plus univer¬
selles de toutes choses qui ont été, toutes à la fois, constituées
dans le Verbe de Dieu. Nous nommons, au contraire, substances
singulières et spécialissimes les idées propres ( proprietat.es ) et les
raisons des choses singulières et spécialissimes. qui ont été
distribuées et constituées dans les causes mêmes . Le Monde,
donc, a procédé des causes mêmes et des substances, par la coa¬
gulation des qualités de ces dernières. »
Ce ne sont donc pas seulement des idées très universelles,
comme celle du Bien en soi ou de la Vie en soi, qui résident, de
toute éternité, au sein du Verbe de Dieu ; ces idées très générales
y sont distribuées et subdivisées en idées de plus en plus particu¬
lières, jusqu’aux idées mêmes des choses singulières qui, de toute
éternité, sont, elles aussi, dans le Verbe; c’est à ces idées des
choses absolument singulières que Jean Scot réserve le nom de
substances.
« Chaque créature 2 3 a donc sa véritable substance dans les
causes primordiales ; c’est la raison, connue d’avance et fondée
d’avance, à l’aide de laquelle Dieu a défini que cette créature serait
de telle façon et point autrement. »
Les choses qui existent temporellement dans ce monde sensible
« ont procédé :t à la fois des causes généralissimes et des
substances spécialissimes, par l’association des qualités à la
matière et grâce à l’addition de la forme (per compactas in maté¬
riaux qualitatcs, addita forma) ». La forme (forma) ou espèce
(species) paraît être, pour l’Erigène, ce par quoi une idée divine
devient chose temporellement existante au sein du monde sensible.
La création temporelle des choses particulières au sein du
monde sensible ne doit pas être considérée, d’ailleurs, comme un
écoulement par lequel les substances éternelles quitteraient le
Verbe dans lequel elles existaient de tout temps, pour venir, ici-
bas, revêtir des formes et des espèces. Les substances, les idées
1. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud , Lib. V, cap. i5 ; éd. cit., col. 887.
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud , Lib. Il, cap. 24, éd. cit., col. 58a.
3. Joanni* Scoti Eiiigenæ Op. laud., Lib, V, cap. 16, p. 887.
I - 57
SCOT ÉRIGÈNE ET AVICÉBRON
57
particulières des créatures demeurent perpétuellement dans le
Verbe.
« Vous ne doutez point, je pense, dit le Maître \ que les causes
de toutes choses, qui ont été créées et constituées dans la Sagesse,
n’y demeurent éternellement et sans aucun changement, qu’elles
ne s’en détachent en aucun lieu ni en aucun temps, quelles ne
s’écoulent d'aucune manière vers les choses d’ici-bas. Elles ne
sauraient, en effet, subsister par elles-mêmes si, de quelque
manière que ce fût, elles se séparaient de cette Sagesse. Que
pensez-vous alors des substances des choses, substances qui ont
été faites et constituées au sein des susdites causes ? Ne devons-
nous pas regarder comme vraisemblable, que dis-je ? comme très
\iai que ces substances^ elles aussi, demeurent toujours dans
leui s causes e.t sans aucun chang’ement, et. qu elles ne les quittent
en aucun temps, en aucun lieu, d’aucune façon ? De même que les
causes primordiales ne délaissent jamais la Sagesse, de même les
substances ne délaissent jamais les causes ; toujours, elles
subsistent en elles. Et de même que les causes ne sauraient être
hors des substances, de même les substances ne sauraient s’écou¬
ler hors des causes ».
Mais en même temps que la substance d’une chose particu¬
lière, impliquée dans les causes primordiales d’oii elle dérive,
subsiste éternellement au sein du Verbe de Dieu, avec lequel elle
ne fait qu’un, elle existe temporellement, sous les qualités, les
formes et les espèces, dans l'Univers créé ; elle est, à la fois, une
idée divine et une créature ; à chacun de ces deux modes d'exis¬
tence, Scot souhaiterait qu’un terme spécial fût réservé ; dans la
Sagesse de Dieu, la substance est une essence (essentia, o'jtU) ;
parmi les créatures, elle est une nature (natura, ’fjcnç) ; il déplore
la confusion qui, trop souvent, s'établit entre ces deux termes.
« Saint Augustin, écrit-il s, a mis, je pense, natura pour essen¬
tia, suivant une façon de parler très employée en grec comme en
latin. Les Grecs, en effet, disent très souvent cs’jt'.ç pour q'jovx et
oÙt'x pour œô crt.;. Voici, cependant, quelle est la signification
propre de ces noms : Oùoda ou essentia se doit dire de ce qui, en
chaque créature visible ou intelligible ne saurait être ni détruit ni
accru ni diminué ; ztjtlç ou natura se doit dire, au contraire, de la
génération de 1 essence en certains lieux, en certain temps, dans
une certaine matière, de ce qui peut être détruit, accru, diminué,
affecté d’accidents divers. Out-Ix, en effet, dérive du verbe zi'j.1,
1. Joannis Scoti Ehigexæ Op. laucl . , lib. V, cap, 1 4, éd. cil., col. 880.
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. laurt., lib. V, cap. 3; cd. cit., col. 867.
58
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
I - 58
qui veut dire : je suis ( sum ); le participe présent de ce verbe est,
au masculin, u>v, au féminin, outra; de là, ouoda. ffGa'.ç, au contraire,
vient du verbe cpuojaat, qui signifie : je prends naissance , je suis
planté , je suis engendré.
» Toute créature, donc, en tant qu’elle subsiste dans ses raisons,
est une oùada; mais en tant qu’elle est procréée en quelque
matière, elle est une ©utnç.
» Toutefois, nous l’avons dit, les Grecs mettent souvent oùtria à
la place de guai.?, cpuaii; au lieu d ’ouada ; de même, chez les Latins,
essentia est pris indifféremment pour natura et natura pour essen-
tia ; sans préjudice, cependant, du sens propre de ces deux
termes » .
Aussi nettement qu’il le peut faire, Jean Scot ne cesse, pour
toute créature, de distinguer ces deux modes d’existence.
D’une part, est l’existence à l’état d’essence (essentia), d’ouo-ia
toute pure, dégagée de toute catégorie, de toute qualité, de toute
matière, de toute forme substantielle ou accidentelle ; cette exisr
tence essentielle et idéale que nos sens ne peuvent constater, que
notre raison ne peut concevoir, les substances des choses créées,
contenues en leurs causes primordiales, la possèdent de toute
éternité ; elles l’ont virtuellement et en puissance (vi et potestale)
au sein du Verbe. Cette essence d’une chose, c’est tout simplement
la connaissance même que Dieu a de cette chose 1 : « Intellectus
enim omnium in Deo essentia omnium est... Nihil aliud est- enim
omnium essentia , nisi omnium in divina Sapientia cognitio. » Et ces
essences qu’ont toutes choses au sein de la Sagesse divine, elles
forment une Essence unique, l’Oùada universelle, qui est identique
au Verbe, c’est-à-dire à Dieu même. « Celui-là seul, en effet, est
l’essence de toutes choses s, qui seul est vraiment ».
D’autre part, est l’existence à l’état de nature ( natura , oua-'.;) où
la substance « s’est écoulée, par génération, dans les formes et
dans les espèces », où elle a, en même temps que « ses formes et
ses espèces propres », revêtu les divers prédicaments, où elle
réside dans le lieu et dans le temps, où elle a pour siège une cer¬
taine matière, où elle est douée de grandeur et de qualités, où elle
est pourvue de formes substantielles ou accidentelles ; cette
existence-ci, nous pouvons la constater grâce aux attributs qui
environnent l’essence, bien que l’essence même continue de nous
échapper ; cette dernière existence, c’est celle que les choses
1. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud ,, Lib. II. cap. 20; éd. cit., col. 55g.
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. I, cap. 3; éd. cit., col.
I - 59
SCOT ÉRIGÊNE ET AVICÉBRON
59
reçoivent lorsqu elles sont engendrées, en un certain temps et
dans un certain lieu, au sein du Monde visible.
« Mais il ne faut pas croire 1 * que ces choses commencent d’être
créées au moment où les sens peuvent constater leur apparition
dans le Monde. A l’état de substances, elles ont toujours existé
dans le Verbe du Seigneur; de plus, leur apparition et leur dis¬
parition dans l’ordre des temps et des lieux, par l’effet de la géné¬
ration, c est-à-dire de la prise d’accidents, étaient, elles aussi,
dans le Verbe de Dieu; car, au sein du Verbe, les choses qui
doivent être sont déjà faites. C est la Sagesse divine qui circonscrit
les temps, en sorte que toutes les choses qui, dans la Nature,
naissent d’une manière temporelle, subsistent avant leur nais¬
sance, éternellement, en. la Science de Dieu ».
La raison humaine ne peut, d’ailleurs, pénétrer cette mysté¬
rieuse existence éternelle que les choses créées ont au sein du
Verbe de Dieu. Avec le disciple de Jean Scot, elle doit modeste¬
ment dire * : « Je ne m’enquiers pas de la manière dont l’Univers
est créé dans le Verbe et de l’éternité de cette création; nul ne
saurait dire comment les mêmes choses sont à la fois éternelles et
créées. Nulle créature douée de raison ou d’intelligence ne peut
avoir connaissance de la création des choses dans le Verbe ».
IV
JEAN SCOT ÉRIGÈNE ÉTAIT-IL PANTHÉISTE ?
On a dit et répété à satiété que Jean Scot était panthéiste; au
début du xme siècle, le traité Ilepl 'puo-sox; pisp to-pio’j» fut rendu
responsable du Panthéisme qu’Amaury de Bennes en avait tiré
parce qu’il ne l’avait pas compris; et au xixe siècle, B. Hauréau
écrivait encore 3 :
« Telles sont les prémisses doctrinales de Jean Scot et, quand
il s’agit de les développer, il n’hésite devant aucune des consé¬
quences que, dès l’abord, elles semblent contenir. Enfin il arrive
par une voie de nos jours trop connue et trop fréquentée, au Pan¬
théisme le plus sincère, le plus patent. Spinosa lui-même ne nous
i. JoARwia Scoti Erigknæ Op. laud , Lib. III, cap. 16; éd. cit., col. G69.
3. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. III, cap. 16; éd. cit., col. 670.
3. B. Haurkau. Histoire de la Philosophie Scolastique, première partie,
Paris, 1872, p. 159.
f>0
LA CRUE DE L'ARISTOTÉLISME
I - 60
offre pas une déclaration plus nette que celle-ci : « Quand on
» nous dit que Dieu fait tout, nous devons comprendre que Dieu
» est dans tout, qu'il est l’essence substantielle de toutes choses.
» Seul, en effet, il possède en lui-même les conditions véritables
» de l’être, et seul il est en lui même tout ce qui est au sein des
» choses auxquelles a bon droit on attribue l’existence. Rien de
» ce qui est n’est véritablement par soi-même ; mais Dieu seul,
» qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre
» toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en
» elle à la vraie notion de l’être. » Ce disciple de Plotin, qui croit
l’être de Platon, fait cette déclaration avec une naïveté si libre
d’inquiétude qu'il la renouvelle à tout propos et sous toutes les
formes. »
Détacher un passage du contexte qui en fixe la véritable signi¬
fication ; en guise de traduction de ce passage, offrir une para¬
phrase qui n'èst qu’un long contre-sens, c’est un moyen commode
de prêter à un auteur toutes les doctrines qu’on veut ; c’est, ce qu’a
fait B. Hauréau.
Dans le passage qu’on vient de citer l, le Maître se propose d’ex¬
pliquer à son Disciple qu’en nommant Dieu créateur de toutes
choses, nous n’introduisons pas la multiplicité dans l’essence
divine, que nous ne la soumettons pas à- la catégorie de l’action
car, en Dieu, l’opération créatrice ne se sépare pas de l’existence
même. « En Dieu, donc, exister n'est pas une chose, et faire une
autre chose ; pour lui, exister, c’est même chose que faire. » Et le
Maître poursuit en ces termes :
« Cumergo audimus Deum omnia/acere, nilaliud debemus intel-
Hgcre, quant De us in omnibus esse, hoc est essentiam omnium subsis-
tere. Ipse enim soins per se vere est , et omne, quod vere in his , qu;e
sunt, dicitur esse, ipse soins est. Nihil enim eorum, quæ sunt, per
se ipsum vere est . Quodcunque autem in eo vere intelligitur , parti¬
cipations ipsius unius qui solus per seipsum vere est , accipit. » —
Lors donc que nous entendons dire : Dieu fait toutes choses,
nous devons tout simplement comprendre que Dieu est en toutes
choses, c’est-à-dire qu’il subsiste à titre d’essence de toutes choses ».
— Et nous savons ce que signifie cette formule. — « Lui seul, en
effet, existe vraiment par lui-même ; dans les choses qui existent,
tout ce qui est véritablement dit : existence, c’est lui-seul qui est
cela; aucune des choses qui sont, en effet, n’existe véritablement
par elle-même ; en une telle chose, tout ce que l’on conçoit vrai-
i. Joannis Scoti Erigenæ Opéra, Jjjb. I, cap. 72 ; éd. cit., col. 5 1 8,
I - 61
SCOT ÉKIGÈNE ET AVICKIIRON
61
ment [d existence], elle le reçoit par participation de l’Un même,
qui seul existe vraiment par lui-même. »
Dieu seul existe vraiment par lui-même ; les autres choses n’ont
qu’une existence participée reçue de Dieu, est-ce donc la formule
du Panthéisme? A ce compte, tous les docteurs chrétiens, tous les
philosophes qui ont cru a la création doivent être tenus pour
panthéistes.
Le fils de 1 Erin n'est aucunement panthéiste De Saint Paul et
de Saint Jean jusqu à lui, les docteurs chrétiens ont unanimement
enseigné que les créatures existent réellement et que, cependant,
elles existent toutes par Dieu et en Dieu; que Dieu est en toutes
choses; que les créatures ont une existence temporelle, mais
qu elles ont aussi une existence éternelle dans le Verbe de Dieu;
cet enseignement, Scot s'est efforcé de le développer, de le préciser,
tout, en affirmant bien haut qu’un insondable mystère y demeu¬
rait à tout jamais renfermé ; pour découvrir dans cette tentative
l’affirmation du Panthéisme, il se faut laisser aveugler par l’idée
préconçue.
V
LE RETOUR UES CRÉATURES AUX CAUSES ÉTERNELLES
Parmi les doctrines de Scot, il en est une qu’on a bien souvent
donnée comme preuve de son Panthéisme ; c’est précisément une
de celles où il avait pris, contre les interprétations panthéistiques,
les plus minutieuses et les plus formelles précautions. Nous
allons dire quelques mots de cette doctrine, non qu’il y ait lieu
de la comparer aux enseignements d’Avicébron, mais parce qu’au
sein de la Scolastique latine, certains docteurs la réprendront
pour la défigurer.
Les créatures dont l’existence a eu commencement auront aussi
une fin. De multiples exemples 1 2 nous conduisent à penser que la
durée de toute créature, tant corporelle que spirituelle, doit être
uu cycle fermé, dont la fin coïncide très exactement avec le com¬
mencement.
1. ('.'est ce qui est fort bien établi dans la thèse suivante: Saint-René Tail¬
landier, Scot Évigène. et. In Philosophie Scholastique, Strasbourg- et Paris,
ï 843 .
2. Joannis Scoti Erigenæ Op ■ laud., Lib. \, capp. 3 et 4; éd. cit. , coll. 865-
870.
62
LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME
I - 62
« La fin de tout mouvement, c’en est le commencement 1 2 ; le
mobile ne termine pas son mouvement dans une fin autre que le
principe à partir duquel il a commencé de se mouvoir, auquel il
désire sans cesse revenir afin de s’arrêter et de se reposer. Et
non seulement nous devons entendre qu’il en est ainsi des diverses
parties du monde sensible, mais aussi qu’il en est de même de
tout l’Univers. La fin de l’Univers, c’en est le commencement ;
c’est à ce commencement qu’il tend, c’est en lui qu’il s’arrêtera,
non pour voir périr sa propre substance, mais pour revenir au
sein des raisons d’où il est parti. »
« La raison véritable démontre donc *, d’une façon qui inspire
pleine confiance, que l’essence des choses sensibles . doit
demeurer perpétuellement, car elle a été faite dans la divine
Sagesse, d’une manière immuable, hors de tout lieu, de tout temps,
de tout changement. Au contraire, la nature qui a été engendrée
dans le lieu et dans le temps, qu’environnent les autres accidents,
doit périr après une durée définie d’avance par le Créateur de
toutes choses ; quiconque possède la science que les études nous
donnent n’en peut douter. »
Une ibis que ces natures créées auront accompli l’existence qui
leur a été assignée « sous les formes et les espèces », elles retour¬
neront à leurs essences éternelles. A cette loi universelle, la nature
humaine n’est point soustraite.
« Tous les arguments 3 que nous avons tirés, soit de la nature
des choses sensibles, soit de la nature des choses intelligibles, ont
eu pour objet de démontrer que toute chose revient par une
naturelle contrainte â son principe, soit sensible, soit intelligible.
Ne tendent-ils pas, tout aussi bien, à nous faire croire sans aucune
hésitation, que la nature humaine doit, elle aussi, retourner à son
principe, principe qui n’est autre que le Verbe, au sein duquel elle a
été faite, dans lequel elle subsiste et vit d’une façon immuable? Les
preuves très certaines que les choses nous fournissent ne nous
donnent-elles pas la force de comprendre cette vérité ? Dieu, en
effet, est le principe de toutes les choses qui sont et de toutes celles
qui ne sont pas ; des choses, veux je dire, qui tombent sous les
sens corporels ou donnent prise aux contemplations intellec¬
tuelles, comme des choses dont la substance est si haute et si
subtile qu’elles échappent aux intuitions de l’esprit aussi bien
qu’aux sens du corps ; c’est Dieu qu’elles désirent, et nulle
1. Joannis Scoti Erigenæ Op.. laud , Lib. V, cap. 3 ; éd. cit., col. 880.
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. laad., Lib. V, cap. 3; éd. cit., col. 867.
3. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. V, cap, 6; éd. cit., col. 871.
I - 63
SCOT ÉRIGÊNE ET AVICÉBRON
63
raison n’empêche leur désir de parvenir à son objet. Dès lors, qu’y
a-t-il d étrange à croire et à comprendre que la nature humaine,
spécialement faite à 1 image et à la ressemblance de l’unique
et commun Principe de toutes choses, reviendra un jour à son
point de départ ? »
Un jour, donc, chaque créature fera retour à sa substance éter¬
nelle et immuable, chaque substance à la cause primordiale dont
elle dérive ; substances et causes sont, d’ailleurs, nous l avons
appris, de pures essences ou idées qui, non seulement, sont dans
le Verbe de Dieu, mais qui sont le Verbe même ; il semble, dès lors,
que ce que nous venons d’entendre conduise forcément à cette
conclusion : A la fin du Monde, toutes les créatures se confon¬
dront, s’abîmeront en Dieu, e/i sorte qu’après la fin du Monde
comme avant la création, il n’y aura plus qu’un seul être, Dieu.
Gardons-nous de prêter une telle pensée au fils de l’Érin. Il a
pris des précautions multiples et minutieuses pour nous avertir
qu’elle n’est pas sienne.
Pendant le temps qui s’est écoulé entre la création et la fin de
l’Univers, chaque créature a possédé une mystérieuse dualité
d’existence ; une existence à l'état d’oùina, d’essence, par laquelle
elle était éternellement dans le Verbe, par laquelle elle était le.
Verbe lui-même ; une existence à l’état de çpu<nç, de nature, par
laquelle elle était une des choses changeantes du monde sensible.
Après la consommation des temps, c’est un mystère semblable
que Scot présente à notre méditation ; chaque créature est revenue
à sa substance ; cette substance, d’une part, continue d’être ce
qu’elle est éternellement, une idée de Dieu, c’est-à-dire Dieu lui-
même ; mais, d’autre part, elle conserve son existence particulière,
ce que l’Erigène nomme sa propriété (proprietas).
« Le globe de la terre, dit-il *, sera uni au Paradis [terrestre],
de telle façon qu’il n’y ait plus que le Paradis ; le ciel et la terre
s’uniront ensuite, et il n’y aura plus que le ciel. Remarquez que,
toujours, ce qui est inférieur se change en ce qui lui est supérieur...
Le globe de la terre, qui est l'inférieur, se transforme en Paradis ;
les choses terrestres, qui sont inférieures, se changeront en corps
célestes. Ensuite, viendra la réunion de toute la création sensible
et sa transformation en création intelligible, de telle sorte que
l'Univers créé tout entier devienne intelligible. Enfin cet Univers
créé sera réuni au Créateur ; dans le Créateur et avec le Créateur,
il sera une seule chose. Là est la fin à laquelle tendent toutes les
i. JoANNis Scott Erigenæ Op. laud., Lib. V, cap. 20; éd. cit., coll. 893-894.
64
LA CHU K DE L’ARISTOTÉLISME
I - 64
choses visibles et invisibles ; toutes les choses visibles passeront
dans les choses intelligibles et les choses intelligibles en Dieu
même ; et cela se fera par une admirable et ineffable union, mais
non point, nous l'avons dit souvent, par une confusion ou par une
destruction des essences ou des substances (mirabili et ineffabili
adunatione, non autem , ut sæpe diximus , essentiarnni aut substan-
tiarnrn confusione et interitu).
« La nature avec toutes ses causes, dit-il encore', se mouvra en
Dieu comme l’air se meut dans la lumière; en ellet, Dieu sera
toutes choses en toutes choses, quand il n’v aura plus que Dieu seul.
Nous ne sommes pas obligés d’affirmer pour cela que la substance
des choses périra, mais seulement qu’elle retournera, parles degrés
divers que nous avons dit, à quelque chose de meilleur. Comment
pourrait-on dire qu’une chose périt, lorsqu’on démontre son retour
à un état meilleur ? »
Pour essayer de faire comprendre à son Disciple comment les
créatures, revenues à leurs substances respectives, pourront être
pleinement unies à Dieu et demeurer, cependant, parfaitement
distinctes, l’Erigène multiplie les comparaisons ; il cite et discute
les textes de divers docteurs, de Saint Augustin, de Saint Grégoire
de Nysse, de Maxime le Confesseur ; un texte de Saint Ambroise
le conduit aux conclusions suivantes 2 :
« Nous ne devons pas entendre ([ue Saint Ambroise nous ait pré¬
tendu persuader de la confusion ou de la transmutation des sub¬
stances. mais qu’il a voulu très évidemment enseigner une certaine
union ( adunatio ) ineffable et inintelligible de nos substances. Rien
ne subsiste, de la nature humaine, qui ne soit purement spirituel
ot intelligible, car, assurément, la substance même du corps est
intelligible; dès lors, il n’est pas incroyable, il ne répugne aucu¬
nement à la raison que ces substances intelligibles s’unissent
ensemble, de telle sorte qu elles soient, d’une part, une seule
chose, et que, d’autre part, chacune d’elles ne cesse point de pos¬
séder sa propriété et sa subsistance ; toutefois, les substances infé¬
rieures doivent se trouver, par là, contenues dans les essences
supérieures ; la saine raison ne permet pas, en effet, que les
essences supérieures soient contenues, attirées, absorbées par les
essences inférieures ; ce sont, au contraire, les essences inférieures
qui sont attirées par les substances supérieures, qui sont absorbées
par elles, non pas pour cesser d’exister, mais afin d’être mieux
1. Joannis Scoti Erigen.e Op. luiid., Lib, V, cap. 8 ; éd . cil., cal. 876.
2. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. V, cap. 8; éd. cit., pp. 878-87y.
I - 65
Sf.OT KRIGKISE ET AV1CÉBRON
66
sauvegardées au seiu de ces essences supérieures, d’v subsister
et d’être une seule chose. »
Le Disciple sc déclare satisfait des preuves et des explications
que le Maitre lui a prodiguées. « Je ne cherche point, dit-il de
plus nombreuses raisons qui me puissent persuader avec certitude
de cette union des substances, de cette union que ne trouble
aucune confusion, aucun mélange, aucune composition, qui est
exempte de toute transmutation. »
VI
L ESPRIT- SAINT SELON JEAN SLOT
Entie la théorie que nous venons d exposer et l’enseignement
d Ibn Gabirol, il n y a lieu de faire aucun rapprochement. De la
doctrine de l’Érigènc qui va maintenant nous occuper, il n’en
sera pas de même.
En considérant Dieu comme étant, à la fois, créateur et créé,
Jean Scot a été conduit à distinguer le Père et le Verbe ; il va
découvrir 1 Esprit-Saint en sondant ce mystère : Dieu est à la fois
un et infiniment multiple.
C’est par T intermédiaire du Saint-Esprit, en effet, qu’en l'infinie
multiplicité des choses, le Verbe propage les effets des causes
primordiales que le Père a créées en lui.
« Les causes primordiales, dit Jean Scot I. * 3 4, sont ce que les
Grecs ont nommé des idées ; ce sont des espèces ou formes éter¬
nelles dans lesquelles le Monde visible et invisible est formé, des
raisons immuables selon lesquelles il est gouverné. Les philoso¬
phes grecs les ont donc nommées à juste titre -pcozôveirz, c’est-à-
dire modèles principaux. Ces causes primordiales, le Père les a
créées dans le Fils, et c'est, par le Saint-Esprit qu’il les subdivise
en leurs effets et qu'il les propage. »
» Tu vois donc comment \ à chacune des substances ou person¬
nes de la divine Bonté, la Théologie attribue une sorte de rêle
particulier. Au Père, elle attribue la propriété de tout créer. Au
Verbe, elle concède que toutes les causes primordiales des choses
soient éternellement créées eu lui, d’une manière universelle,
I. Joannis Scoti Erigen.e Op. laud., Lib. V, cap. 1 3 ; éd. cit., col. 885.
•«. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. II, cap. 36; éd. cit., colî. 6i5-6i6
3. Joannis Scoti Erigen.e Op. laud., Lib. II, cap. 22; éd. cit., col. 566.
L>UHEM — T. V. ü
66
LA. CBUÈ DE l’aRI8TOTÉLI6ML
I - 66
essentielle et simple. A l’Esprit-Saint, le rôle quelle attribue est
celui-ci : Ces causes primordiales créées au sein du Verbe, il les
distribue, devenues fécondes, en leurs effets ; c’est-à-dire qu’il les
subdivise de manière à produire les genres et les espèces, les
individus multiples et différents soit des essences célestes et spi¬
rituelles entièrement dénuées de corps, soit des essences associées
aux corps très purs et très spirituels que constitue la simplicité
des éléments catholiques, soit des essences universelles de ce
Monde sensible, soit enfin des essences particulières qui s’y trou¬
vent, séparées les unes des autres par les lieux qu’elles occupent,
mobiles dans le temps, distinctes en grandeur et en qualité. »
C’est ainsi le Saint-Esprit qui assure, en toute créature, la parti¬
cipation à l'action créatrice de Dieu ; c’est cette participation que
la Théologie désigne sous le nom de dons du Saint-Esprit. « Il
n’y a aucune nature créée qui possède quoi que ce soit hors ce
qu elle a reçu du Créateur L Si elle existe, c’est de lui, nous
l’avons dit, qu’elle a reçu l’existence ; si elle vit, c’est de lui
qu elle tient la vie ; si elle sent, de lui la sensibilité ; si elle est
raisonnable, de lui la raison ; si elle est intelligente, de lui l’in¬
telligence ; c’est de lui qu’elle tient mille autres choses de ce genre.
Si donc, dans la nature des choses créées, on ne peut rien conce¬
voir, hors ce qui a été donné par le Créateur, il en résulte que, ni
dans son essence ni dans ses accidents, la créature n’est rien que
dons et largesses du Créateur ; or, la' distribution des dons de
Dieu, la Théologie l’attribue au Saint-Esprit comme une sorte de
propriété. »
Ces dons que le Saint-Esprit répand dans le Monde créé, on les
peut comparer à la lumière qui émane d’un flambeau. « Tous ces
dons sont fort bien nommés des lumières a, car ils descendent de
la Lumière inengendrée par l’intermédiaire de la Lumière engen¬
drée et de la Lumière qui procède de toutes deux ; ils vont se
répartissant entre les diverses substances individuelles de chaque
essence universelle ou spéciale, dans la mesure où la nature de
ces substances est apte à recevoir ces dons et où elle a part aux
largesses de la grâce. »
Jean Scot trouve ainsi en Dieu a la trinité qu’à l’exemple de
Denys, il a rencontrée en toutes choses ; cette trinité qu’expriment,
les trois mots : Oùaia., Sôvajnç, svépyE'.a, c’est-à-dire : Essentiel , vir-
lus, ope ratio.
1. Joannis Scoti Erigent Op. laud., Lib. II, cap. 22; éd. cit., coll. 505-560.
— Cf. Lib. II, cap 32 ; éd cit., coll. 608-609.
2. Jean Scot Érigènk, loc. cit.
3. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib. II, cap. 23 ; éd. cit., coll. 567-568.
I - 67
SCOT ÉRJGÊNE ET AV1CÉBRON
67
« Le Père, en effet, c’est la Substance qui, d elle-même, a engen¬
dre la Substance du Fils et qui a émis la Substance qui procède
elles ; c est donc à juste titre qu’on le peut nommer la Substance
principale...
» .H est paiement fort convenable d’attribuer la Virtus à Dieu
le Fils, car la Théologie le nomme souvent la Vertu du Père. »
Ailleurs, Jean Scot a fait 1 du Verbe la Forme universelle :
« Toute forme, quelle soit forme substantielle ou quelle soit une
de ces formes qui dépendent de la qualité et qui engendrent le
corps en s unissant à la matière, est créée par la Forme de toutes
choses, parle Verbe fils unique du Père. »
« Que dirai-je de YOperatio ... ? » reprend-il 2. « N’est-il pas
fort juste de la relier au Saint-Esprit, puisqu’on attribue à cet
Esprit, comme une sorte de rôle particulier, lopération des puis¬
sances (virlutum) et des dons divins, la répartition universelle de
ces dons aussi bien que la distribution particulière qui en est faite
à chaque être ? »
Vil
IM GABIROL A-T-IL CONNU LA DOCTRINE DE SCOT ÉRIGÈNE ?
Telles sont, retracées à grands traits, quelques-unes des pensées
essentielles de Jean Scot. Ce croquis sommaire, rapprochons-îe de
l’esquisse du système d’Ibn Gabirol, telle que nous l’avons rapide-
ment dessinée. Comment la ressemblance des deux métaphysiques
pourrait-elle ne pas sauter aux yeux ? Tout ce que Salomon ben
Gabirol n’a pu emprunter ni au Livre des. Cames, ni à la Théologie
d Aristote, ni aux philosophies des Frères de la Pureté ou d’Avi¬
cenne, ne le retrouvons-nous pas au Ilepl 'pticrswçpepwfAoG ?
Sans doute, ces doctrines, identiques au fond, se présentent à
nous sous des aspects différents. La philosophie de Jean Scot est
essentiellement platonicienne et essentiellement chrétienne ; Ibn
Gabirol l’a revêtue d’un manteau péripatéticien et juif ; mais ce
manteau n’est pas si bien drapé que la pensée vivante qu’il recou¬
vre n’en écarte à chaque instant les plis et ne trahisse ses vérita¬
bles formes.
Lorsque, par exemple, Avicébron décrit la Matière universelle,
1.
2.
JOANNIS SCOTI Eri iENÆ
JOANNIS ScOTI EhIGBNÆ
Op laud , Lib. I cap. 5g; éd cit., coll 5oi 5oa.
Op. laud., Lib. II, cap éd. cit., co!. 568.
68
IA CRUE I>K L ARISTOTÉLISME
I - 68
cette substance qui supporte les neuf prédicaments, dont les neut
prédicaments sont les qualités, que les neuf prédicaments servent
à dépeindre ; lorsqu’il reconnaît que cette Matière univei’selle ne
peut, isolément, exister en acte ; lorsqu’il déclare, toutefois, qu elle
possède par elle-même l'existence en puissance, « c est-à-dire
l’existence qu elle possédait, avant d’être unie a la forme, dans
la Science de l’Éternel », quelle est l'idée qu'il éveille en notre
pensée ? Est-ce celle de la -owrn d’Aristote ? Assurément non,
mais bien celle de l'Ouo-ia universelle de Jean Scot. Sans doute,
au Fous vitæ , cette Essence universelle s'est affublée d'un nom
péripatéticien ; elle s’appelle Matière universelle ; mais il semble
que ce nom d'emprunt ne puisse adhérer a tout ce qu’elle contient
d’étranger à l’Aristotélisme ; à chaque instant, elle le troque con¬
tre celui de substance.
Que dirons-nous du Verbe ou Volonté de Dieu tel qu IbnGabirol
e conçoit ? Est-ce le Aéyoç de Philon, le Verbe de la Théologie
d Aristote ? Non certes ; c est bien, avec tous ses attributs, le Verbe
créateur, la Volonté de Dieu, la Virtus Patris dont la mystérieuse
nature est le principal objet que l’Auteur du De divisions naturse
propose à nos méditations.
Qu’est-elle, enfin, cette Action de la Volonté, que Salomon ben
(iabirol compare à une lumière issue de la Volonté, propagée
parmi les choses, se divisant et s atténuant au tur et a mesure
quelle s'éloigne de sa source ? Elle a pour mission de préparer
les diverses matières à participer inégalement aux formes données
par la Volonté. En elle, ne reconnaissons-nous pas cette Opération
divine que l’Érigène a décrite et dont il a tait 1 apanage de 1 Es¬
prit-Saint ?
Plus avant nous pousserions le détail de cette comparaison,
mieux nous reconnaîtrions, dans' tous les caractères par lesquels
Ibn Gabirol se distingue des Néo-platoniciens hellènes ou arabes
qui l’ont précédé, autant de traits qui le font ressembler à Jean
Scot.
Une si frappante ressemblance, non seulement dans les idées,
mais jusque dans les formes revêtues par les idées, jusque dans
les comparaisons et. métaphores par lesquelles elles se veulent
rendre plus aisément saisissables, ne peut être, semble -t-il, l’effet
d’une coïncidence purement fortuite. Quelle cause la peut donc
expliquer ?
En faut-il rendre compte en invoquant l’identité des sources
auxquelles le Philosophe chrétien et le Philosophe juif auraient
également puisé ?
I - 69
SCOT ICRIGÊiS'E ET A.VICÉBRON
69
Les sources qui ont alimenté la pensée de Jean Scot nous sont
tort bien connues L’Erigènc, en effet, ne cherche pas à nous don¬
ner son système théologique pour une œuvre que rien n’a prépa¬
rée, pour une création tirée du néant. Il a, au plus haut degré,
le souci très catholique d’insérer sa théorie métaphysique dans
la tradition, de le présenter .comme le résultat naturel, comme la
synthèse des doctrines qui l’ont précédé. Il entoure chacune des
propositions qu’il avance de tout ce que l’Écriture ouïes Pères ont
pu dire d’analogue. Son exposition se déroule toute chargée de
citations, en sorte que nous n ignorons rien des inspirations qu’il
a recueillies.
Ces inspirations, d’où viennent-elles ? De l’Écriture interpré¬
tée, avec la plus audacieuse liberté, dans un sens allégorique ;
du Timêe commenté par Chalcidius; des Pères de l’Église, parti¬
culièrement de Saint Basile, de Saint Grégoire de Nysse, de
Saint Augustin ; enfin de Denys et de Maxime le Confesseur.
Or, lorsque nous parcourons tous ces textes réunis par Jean Scot,
voyons-nous la doctrine de celui-ci en jaillir spontanément, avec
tous ses traits essentiels, en sorte qu’il eût été facile à tout autre
que lui de l’en extraire ? Point du tout. 11 nous semble, bien
plutôt, que la plupart d’entre eux ont été complaisamment solli¬
cités, afin de fournir des autorités dont se pût réclamer notre
métaphysicien ; les efforts par lesquels, aux enseignements tradi¬
tionnels, il cherche à raccorder ses propres théories ne font que
mieux saillir l’extrême originalité de celles-ci. Que, des mêmes
textes, une autre intelligence ait pu tirer une métaphysique toute
semblable, c’est une supposition qu’il serait, semble-t-il, insensé
de faire.
Quelle hypothèse nous est-il donc permis de supposer, si nous
voulons expliquer les analogies du système d’Avicébron avec le
système de Jean Scot ? Une seule, c’est que l’Auteur du Fom
vital avait eu connaissance du De divisione naluræ. C’est, croyons-
nous, une proposition qui ne semblera nullement téméraire à qui¬
conque aura pris la peine de comparer les deux ouvrages.
Serait-il possible de pousser plus loin et de découvrir, dans les
paroles mêmes d’Ibn Gabirol, l’avis qu’il tient d’autrui certaines
des doctrines où nous reconnaissons la marque de Jean Scot ?
Peut-être.
Le seul philosophe que cite Avicébron, c’est Platon; il le cite a
trois reprises et, chaque fois, pour lui attribuer des pensées qui
ne sont aucunement de lui. Il est manifeste par là qu’Avicébron
70
LA CRUS DE L’ARISTOTÉLISME
I - 70
a eu en mains des livres qui, sous le nom de Platon, lui appor¬
taient des doctrines émanées d’aotres philosophes.
L’une des citations dont nous parlons est la suivante 1 2 * 4 :
«Platon a supposé que les formes étaient engendrées dans l’Intel¬
ligence par le regard (intnitus) de la Volonté et qu’elles étaient
engendrées dans l’Ame universelle par le regard de l’Intelligence
universelle ; de la même manière, elles sont engendrées dans la
Nature et dans la Substance par le regard de l’Ame universelle. Il
a posé la règle selon laquelle les formes intelligibles, c’est-à-dire
les concepts et les images, sont formées dans l’âme particulière par
le regard que l’Intelligence jette sur cette âme. » Quel est l’auteur
néo- platonicien qui se dissimule ici sous le nom de Platon ? Il est
malaisé de l’indiquer avec précision, car cette théorie ressemble à
des pensées couramment répandues en l’Ecole néo-platonicienne ;
le Livre des causes, en particulier, nous en présente le dévelop¬
pement ; le nom de Platon pourrait être mis ici, comme en nombre
d’écrits arabes, pour celui de Plotin. Un passage de Jean Scot
est, d’ailleurs, tout rempli de ces mêmes pensées *.
Il n’en est pas de même des deux autres enseignements qu’Avi-
cébron met sur le compte de Platon.
Voici le premier* :
« Le Maître. — Posons qu’il y a trois matières. L’une est la
matière simple spirituelle, la plus simple de toutes, c’est-à-dire
celle qui n’a pas revêtu de forme ; l’autre est la matière composée
corporelle, qui est la plus corporelle de toutes ; la troisième est
la matière intermédiaire.
» Le Disciple. — Il y a ces trois matières que tu viens de définir.
Mais qu’as-tu entendu dire par la matière première, qui n’a pas
revêtu de forme, et pourquoi as-tu dit cela?
» Le Maître. — Parce que la matière qui a revêtu la forme est,
elle aussi, simple et spirituelle ; mais, comme l’a dit Platon, elle
est différente de celle qui n’a revêtu aucune forme. »
Or, au traité De divisione naturæ de Jean Scot, nous trouvons des
passages tels que ceux-ci :
« Toute créature corporelle et sensible est composée de matière
et de forme *. La matière privée de forme est dite informe, c’est-
à-dire dénuée de forme, invisible et incomposée, ou, en d’autres
1. Avencebrolis Fons vitœ, Tract. V, cap. 17, pp. 289-290.
2. Joannis Scoti Erigbnæ De dioisione naturæ Lib. II, cap. i5 ; éd. cit.,
p. 547.
3 Avencebrolis Font vitœ, Tract IV, cap VIII, p. aaq.
4. Joannis Scoti Erigrn^ De divisione naturæ Lib. H, cap. 16: éd. cit..
col. 548. r
I - 71
SCOT ÉRIGÈ.NE ET AVICÉBRON
71
termes, inanis et vacua. La forme survenant, elle est dite visible
et composée, solide et achevée, délimitée par les bornes de sa
nature. »
« Que la matière informe, donc soit la chose changeante qui
peut recevoir les formes, selon Platon et Saint Augustin, ou bien
qu elle consiste, comme le veut Denys, en quelque chose d’informe
qui est privé de toute participation «à l’espèce, à la forme, à ce
qui orne, tu ne nieras pas, je pense, qu elle ne peut être saisie que
par 1 intelligence, si même elle peut être comprise ?... D’autre
part, cette espèce, cette forme, cet ornement auxquels il suffit
que participe ce quelque chose d immuable et de changeant pour
se tourner en matière, penses-tu qu’on les puisse considérer
autrement que par la vue de l’esprit ?... Tu vois donc bien que de
deux choses incorporelles, qui sont le sujet informe capable de
recevoir les formes et la forme elle-même, il se crée quelque
chose de corporel qui est la matière et le corps. »
« Maintenant *, nous pouvons percevoir par les sens la
matière informée dont le corps est fait ; au contraire, la matière
informe est purement intelligible, et, d’autre part, c’est par l’in¬
telligence seule que nous voyons la quantité et la qualité. »
« Il y a donc, en tout corps 1 2 3, .... trois choses à considérer :
En premier lieu, on y doit voir la matière. En second lieu, la forme
et 1 espèce qui, adjointes à la matière, produisent tout corps solide
et sensible ; la matière seule, en effet, privée de toute espèce, ne
produit aucun corps, car elle est informe par elle-même ; mais
lorsque l’espèce s'y adjoint, le corps complet est engendré. En
troisième lieu, l’essence ou la forme substantielle qui, semblable à
un fondement immobile, supporte et contient la matière informée.
Il est nécessaire, en effet, de distinguer, par le regard de la
raison, la forme substantielle de la matière informée. »
Ainsi, Jean Scot Erigène ne cesse d’établir entre deux sortes de
matières, la matière informe (materia informis) et la matière
informée ( materia formata ), la distinction qu’Avicébron met au
compte de Platon.
Avicébron, d’ailleurs, pousse plus loin cette distinction; il sub¬
divise la matière informée, de telle sorte qu'entre la matière
informe, purement spirituelle, et la matière entièrement corpo¬
relle, une matière intermédiaire prenne place. Ici encore, sa
pensée semble refléter celle qui brille en maint passage du traité
«
1. Joannib Scoti Ebigwok Op. laud Lib. I, cap. 57; éd. cit., col. 5o4.
2. Joannib Scoti ErigknjB Op. laud., Lib. I, cap. 5o ; éd. cit., col. 4®9-
3. Joannis Scoti Emobn* Op, laud.} Lib. III, cap. 27; éd. cit., col. 701.
72
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
I - 72
de Jean Scot. Celui-ci ’, en particulier, paraîtra particulièrement
net, si l’on veut bien se souvenir que le fils del’Erin met la Matière
première, la au nombre des Raisons primordiales des choses1 2 3,
en sorte que ce qui est vrai des Raisons primordiales en général,
l’est aussi de la Matière première.
« Quiconque se livrera à un examen attentif comprendra que ce
Monde est constitué suivant un rapport à trois termes.
» Qu’on le considère dans les Raisons par lesquelles il est consti¬
tué de toute éternité et dans lesquelles il subsiste essentiellement;
non seulement on reconnaîtra qu’il est spirituel, mais même qu’il
est pur esprit. Personne, en effet, parmi ceux qui philosophent
bien, ne niera que les Raisons de la substance corporelle ne soient
spirituelles et, qui plus est, ne soient esprit.
» Si l’on jette maintenant le regard sûr les parties qui se
trouvent tout en bas du Monde, sur tous ces corps que composent
les éléments catholiques, qui sont soumis à la génération et à la
destruction, et, en particulier, sur les corps de nature terrestre ou
aqueuse, on n’y trouvera rien qui ne soit corporel, qui ne soit
absolument corps.
» Mais si l’on examine la nature des éléments simples, il appa¬
raîtra, plus clair que le jour, qu’ils se tiennent en une sorte de
rapport intermédiaire. On verra qu’ils ne sont pas entièrement
corps, bien que tous les corps naturels soient engendrés de la
corruption que ces éléments éprouvent en se mélangeant; qu’ils
ne sont pas non plus entièrement exempts de nature corporelle,
puisque tous les corps proviennent de ces éléments et se résolvent
en ces éléments. On trouvera aussi qu’ils ne sont pas absolument
esprits, car ils ne sont pas pleinement séparés de l’extrémité cor¬
porelle du Monde ; qu’ils ne sont pas absolument non-esprits, car,
des Raisons purement spirituelles, ils tirent les occasions de leur
subsistance. »
Venons à l’examen de la dernière circonstance où lbn Gabirol
cite le nom de Platon. Voici le passage où se rencontre cette
citation s :
« Il faut qu’il y ait trois formes.
» L’une de ces formes est celle qui est dans l’essence de la
Volonté; cette forme-là, bien qu’on la nomme forme, ne l’est que
par désignation et appellation, car elle n’est soutenue par aucun
sujet; mais comme son essence est au-dessus de l’essence de la
1. Joannis Scoti Erigknæ Op . laud ., Lib. 111, cap. 26; éd. cit.. col. 6o5.
2. Cf. Joannis Scoti Erigenæ Op. laad., Lib. III, cap. 5; éd. cit., col. 636.
3. Avencerroms Font vitœ, Tract. IV, cap. 20, pp. 255-256.
I - 73
SCOT ÉRIGÈNE ET AVICÉBRON
73
forme supportée par la matière, il faut bien la considérer à part
et la désigner par un nom spécial ; il est impossible, en effet, que
la forme de l’Intelligence qui réside en l’essence de la Volonté,
existe, avant de s’être écoulée hors de la Volonté et d'avoir été
appliquée à la matière, telle qu’elle sera après qu elle se sera
écoulée et qu’elle aura été conjointe à la matière.
» La seconde forme est celle qui, d’une manière actuelle, est
conjointe à la matière ; c’est la forme de l’Intelligence universelle.
» La troisième forme est celle qui est conçue hors de la matière
mais qui est, en puissance, conjointe à la matière.
» Ne t’indigne donc pas de voir Platon diviser la forme en trois
modes qui sont les suivants : Le premier est la forme qui est en
puissance et n’est pas encore conjointe à la matière ; le second est
la forme qui est en acte et conjointe à la matière ; le troisième est
la forme des éléments, c’est-à-dire les quatre qualités premières. »
La théorie de la forme qui est ici attribuée à Platon est évidem¬
ment corrélative de la théorie de la matière qui, précédemment,
s’est trouvée mise sous son nom; les deux premiers modes sous
lesquels la forme peut être considérée correspondent visiblement
à la materia informis et à la materia in formata. Nous ne serons
donc point étonnés de trouver, à côté de passages où le De divi-
sione naturæ distingue entre la matière informe et la matière
informée, d’autres passages où la forme est subdivisée H’une
manière analogue.
En ces passages ‘, nous voyons le fils de l’Erin considérer « une
forme qui informe la matière spécifiée, une forme qualitative qui,
adjointe à la matière, produit effectivement le corps ; cette forme
qualitative, par l’ensemble de la quantité et de la qualité, apparaît
aux sens corporels ; adhérente à l’instabilité de la matière, elle
accompagne celle-ci en ses fluctuations ; elle est soumise à la
génération et à la corruption. »
A côté de cette forme, il en est une autre, « l’espèce ou forme
spécifique, qui subsiste, immuable, en son genre, qui n’éprouve
aucun changement lorsque change le corps composé de matière et
de forme qualitative . Cette forme substantielle occulte, autour
de laquelle roulent les flots des accidents, luit clairement aux yeux
de l’intelligence qui discernent les natures des choses . C’est
par participation à cette forme substantielle qu’est informée toute
espèce individuelle ; elle est unique en toutes ces espèces indivi¬
duelles et tout entière en chacune. »
i. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., Lib III, capp. 27-28; éd. cit. , coll. 702-
704.
74
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
I - 74
Entre la matière informe purement spirituelle et la matière infor¬
mée corporelle, Jean Scot avait mis une matière intermédiaire, les
quatre éléments catholiques. De même, entre la forme spécifique
absolument immuable et la forme qualitative accidentelle, liée à
la matière et prenant part à tous les changements qu’elle éprouve,
il place des qualités intermédiaires, les qualités qui, en s’unis¬
sant deux à deux, produisent les éléments catholiques. Nous avons
cité précédemment le passage remarquable où ', après avoir mon¬
tré comment les quatre éléments catholiques, « corps spirituels et
simples, partant insolubles et permanents, » prenaient rang entre
« l’Essence généralissime, simple et indivisible » et les corps cor¬
ruptibles, il écrivait : « On doit comprendre qu’il en est de même
de leur quatre qualités propres et primordiales. » Il admettait que
ces quatres qualités se réduisaient, d’une part, « à la Qualité la plus
générale de toutes les qualités, » et que, d’autre part, « elles en
procédaient pour former tous les corps corruptibles et soumis à la
décomposition. »
Ibn Gabirol a donc mis au compte de Platon, touchant les trois
sortes de matières et les trois sortes de formes, des opinions qui,
non seulement, ne sont pas de Platon, mais qui, de plus, ne sem¬
blent pas rappeler les enseignements des Néo-platoniciens hel¬
lènes. Ces opinions, d’autre part, nous les trouvons, amplement
développées, au traité de Jean Scot Érigène ; dans l’ensemble des
doctrines de ce dernier, elles tiennent une place importante. Si
1 on rapproche cette observation des analogies essentielles que
nous avons reconnues entre l’enseignement d’Ibn Gabirol et celui
du fils de l’Erin, on est tenté de penser que le premier de ces deux
auteurs a connu soit le De divisione na/uræ, soit quelque résumé
de cet ouvrage, mais que le livre apocryphe dont il s’est inspiré
portait le nom de Platon.
Qu’un extrait du De divisione naturæ ait ou non pénétré près
des philosophes arabes sous le nom de Platon, cette conclusion
nous parait devoir être retenue comme vraisemblable : Ibn Gabi¬
rol a subi l’influence directe ou indirecte de Jean Scot. On s’expli¬
que alors que le Fons vitæ ait reçu, de la Scolastique latine, une
immédiate faveur; lorsqu’au milieu du xue siècle, Dominique Gon-
disalvi et Jean de. Luna eurent fait connaître ce livre aux écolâtres
de Chartres, ceux-ci ne purent pas se méprendre sur la nature
i. Joannis Scoti Erigbnæ Op. laud., Lib. II, cap. 3i ; éd. cit., col. 6o6.
I - 75
SCOT ÉRIGÈNE ET A.VICÉBRON
75
véritable du système qui leur revenait, affublé d’un nouveau vête¬
ment ; sous le langage péripatéticien, ils durent retrouver sans
peine les idées du Platonisme chrétien que le philosophe de
Charles le Chauve avait professées et répandues.
Iï - 1
CHAPITRE VI
LA KABBALE
I
i.\ k abralk. — lk Sepher ha-Zohar.
Les Chrétiens du Moyen Age ont été tentés de prendre Avicé-
bron pour un des leurs ; il leur semblait que des doctrines sur la
Volonté et sur la Lumière céleste, si voisines de ce que l’Eglise
enseignait au sujet du Verbe et de l’Esprit-Saint, ne pouvaient être
professées que par un de leurs coreligionnaires. Mieux instruits
de la Théologie ésotérique des Juifs, ils eussent été, sans doute,
d’autre opinion; la Kabbale, en effet, leur eût fait entendre, au
sujet de la Trinité divine, des enseignements fort semblables à
ceux du Rabbin de Malaga.
Déjà la Mischna dont la rédaction, au gré de nombre d'érudits,
fut achevée par le rabbin Judas le Saint, en l’année 189 de notre
ère, fait allusion à un enseignement secret qui, chez les Juifs, se
transmettait oralement aux seuls initiés*. Il faut donc, semble-t-il,
faire remonter l’origine de cet enseignement au moins jusqu’aux
exégètes, jusqu’aux thannaïm qui, vers la fin du premier siècle de
notre ère, préparaient l’œuvre de Judas le Saint ; et c’est bien
parmi les thannaïm de ce temps que figurait Simon ben Jochaï
auquel les adeptes de la Kahbalah attribuent le plus vénéré de
leurs livres.
En effet, la doctrine ésotérique des Juifs ne fut transmise, tout
d’abord, que par la tradition orale ; mais les rabbins qui se la
transmettaient et qui l’enrichissaient de nombreux commentaires, la
fixèrent enfin dans des traités écrits ; de ces traités, il en est deux
qui nous sont parvenus entiers ou presque entiers ; ce sont le Livre
*
i. Ad. Franck, La Kabbale ou ta Philosophie religieuse des Hébreux .
3* édition, Paris, 1892 ; p. 41.
II - 2
LA KÀBBALK
77
de lu Ci eation ou Sepher letzirah, et le Livre de lu Splendeur ou
Sepher ha-Zohar.
Le Sepher letzirah' a été imprimé en hébreu à Mantouc, en 1562,
<‘t à Amsterdam, en 1642 ; il est, dans ces deux éditions, accompa¬
gné d'un commentaire hébraïque dû à un rabbin du quinzième
siècle, le taux Abraham ben Dior ou ben David. Il est impossible
de découvrir le nom de l’auteur du Sepher letzirah , non plus que
le temps où cet ouvrage fut composé. Tout ce qu’on peut dire de
certain touchant l'âge de cet ouvrage, c’est qu’il fut, au dixième
siècle de notre ère, traduit en arabe et commenté par Rabbi
Saadiah .
Traité très obscur, le Sepher letzirah n'a jamais été traduit
dans aucune des langues chrétiennes ; aussi n’en avons nous pu
rien connaître, si ce n’est ce qu’en dit Ad. Franck, et c’est fort peu
de chose.
L est au Livre de la Splendeur , au Sepher ha-Zohar que nous
demanderons presque uniquement de nous renseigner sur les doc¬
trines de la Kabbale.
Sous le titre de Zohar , qui signilie Lueur ou Splendeur, furent
imprimées simultanément, en 1559, à Crémone et à Mantoue, deux
éditions d'un vaste recueil d’homélies et de commentaires mysti¬
ques sur le Pentateuque. Le nom de Zohar n’était pas, dans
l’origine, celui qu’on donnait à ce recueil. Pic de la Mirandole
possédait trois manuscrits kabbalistiques dont, au xvne siècle, la
description et le résumé furent donnés par Gatfarel2; parmi les
manuscrits de Jean Pic se trouvait celui qui fut plus tard imprimé
sous le titre de Zohar ; mais il ne portait pas ce titre.
Ni l’édition de Crémone ni l’édition de Mantouc n’est complète ;
plusieurs sections y font défaut, que contenait le manuscrit de
Pic. Nous verrons, d'ailleurs, dans un instant que le Zohar conte¬
nait primitivement deux sortes de textes ; les uns étaient composés
en araméen, les autres en hébreu ; or ces derniers textes ne figu¬
rent plus dans les éditions imprimées, qui sont tout entières en
araméen.
Une traduction française du Sepher ha Zohar a été donnée par
Jean de Pauly ; après la mort de cet érudit, elle a été publiée par
M. F mile Lafuma-Giraud :i
i. An. Franck, Op luud., eh. II, pp. ôâ-ü/j.
■>.. ( iaffarel, Godicum cabbnlisticorum manuscri.pl or um quibus est usas
Juunnes Picus, cornes Mirandutanus, Index. Parisiis, ap. H. Blageart, i65i.
Sepher ha-Zohar (Le Livre de la Splendeur) . Doctrine ésotérique des
Israélites. Traduit pour la première fois sur le texte chaldaïque et accom¬
pagné de notes par Jean »e Pauly. Œuvre posthume, entièrement revue, corri-
78
LA CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
II - 3
D’interminables discussions se sont élevées, depuis longtemps,
touchant l’auteur du Zohar et l'époque où ce livre fut écrit.
Les Kabbalistes, dont la foi mystique nuit à l’esprit critique, tien¬
nent le livre tout entier pour œuvre de Simon ben Jochaï, encore
qu’une des parties qui le composent, Xldra zouta kadischa, soit
expressément donnée comme le recueil des discours que Simon
ben Zochaï tint à scs disciples au jour de sa mort.
Il s’est rencontré de bonne heure, parmi les Juifs, des personnes
qui n’ont pas voulu concéder au Zohar , du moins sous sa forme
actuelle, un Age et une origine aussi vénérables. Dans sa célè¬
bre chronique intitulée La chaîne de la tradition, le rabbin Gué-
dalia, rapportant, sans les admettre, les opinions de ces personnes,
écrivait1 : « Vers l’an cinq mille-cinquante de la création (1296
de J.-C.), il se trouva diverses personnes qui prétendaient que
toutes les parties du Zohar écrites en dialecte de Jérusalem (le
dialecte araméen) étaient de la composition de R. Simon ben
Jochaï, mais que tout ce qui est en langue sacrée (l’hébreu pur) ne
doit pas lui être attribué. D’autres affirment que R. Moïse ben
Nachman, ayant fait la découverte de ce livre dans la Terre Sainte,
l’envoya en Catalogne, d’où il passa en Aragon et vint entre les
mains de R. Moïse de Léon. Enfin plusieurs ont pensé que ce
R. Moïse de Léon était un homme instruit, qu’il trouva tous ces
commentaires dans sa propre imagination, et qu’afin d’en retirer
un grand profit de la part des savants, il les publia sous le nom
de R. Simon ben Jochaï et de ses amis. On ajoute qu'il agit ainsi
parce qu'il était pauvre et écrasé de dettes. »
L’hypothèse qui fait du Zohar l’œuvre d’un faussaire, et qui tient
Moïse de Léon pour ce faussaire a trouvé grande faveur auprès de
nombreux érudits. Ad. Franck l’a vivement combattue ; voici quel¬
ques-unes des très fortes raisons qu'il lui oppose * :
« Le Zohar est écrit dans un langage araméen qui n’appartient
à aucun dialecte déterminé. Quel dessein Moïse de Léon pouvait-il
avoir en se servant de cet idiome qui n’était pas en usage de son
temps ? Voulait-il, comme le prétend un critique moderne...,
donner plus de vraisemblance à ses fictions, en faisant parler le
langage de leur époque aux divers personnages sous le nom des¬
quels il désirait faire passer scs propres idées? Mais puisqu’il
possédait de si vastes connaissances, de l’aveu même des hommes
gée et complétée, publiée par les soins de Emile Lapuma-Ciraud. 6 vol., Paris,
190Ô-IÇ)]l.
i. Cité par Ad. Franck, Op. laud., pp. 66-67.
a. Ad. Franck, Op. laud, pp. 74-76-
II - 4
la Kabbale
79
dont nous combattons l’opinion, il ne pouvait pas ignorer que
Simon ben Jochaï et ses amis sont comptés parmi les auteurs de la
Mischna ; et quoique le dialecte de Jérusalem fût probablement
leur langue habituelle, il était plus naturel de les faire écrire en
hébreu....
» D’ailleurs, nous savons avec une entière certitude que Moïse
de Léon a composé en hébreu un ouvrage kabbalistique, ayant
poui titre . Le Nom de Dieu , ou simplement : Le Nom. Cet ouvrage,
qui existe encore en manuscrit, Moïse Corduero l’a eu sous les
yeux; il en rapporte plusieurs passages d'où il résulte que c’était
un commentaire très détaillé et souvent fort subtil sur quelques-
uns des points les plus obscurs de la doctrine enseignée dans le
. b)r, comment supposer qu’après avoir écrit le Zohar
dans le dialecte chaldaïco-syriaque, soit pour en augmenter 1 in¬
térêt par les difficultés du langage, soit pour en rendre la pensée
inaccessible au vulgaire, le même homme ait cru devoir ensuite
l’expliquer, le développer en hébreu, -et mettre à la portée de
tous ce qu au prix de tant de soins, de tant de labeurs, il avait
caché dans une langue presque tombée dans l’oubli parmi les
savants eux-mêmes? Dira-t-on que, par ce moyen, il était encore
plus sûr de donner le change à ses lecteurs ? En vérité, c'est trop
de ruse, trop de temps dépensé, trop de patience et d’efforts pour
le misérable but qu’on l’accuse de s’être proposé ; ce sont des
combinaisons trop savantes et trop compliquées pour un homme
qu’on accuse en même temps des plus stupides contradictions,
des plus grossiers anachronismes. »
Dans son Livre des Généalogies, le savant rabbin Abraham
Zaccut, qui écrivait vers la fin du xve siècle, nous fait connaître
son opinion 1 sur la composition du Zohar : « Le Zohar dont les
rayons éclairent le monde, qui renferme les plus profonds mys¬
tères de la Loi et de la Kabbale, n’est pas l’œuvre de Simon ben
Jochaï, bien qu’on l’ait publié sous son nom. Mais c'est d’après
ses paroles qu’il a été rédigé par ses disciples, qui confièrent
eux-mêmes a d autres disciples le soin de continuer leur tâche.
Les paroles du Zohar n’en sont que plus conformes à la vérité,
écrites comme elles le sont par des hommes qui ont vécu assez
tard pour connaître la Mischna et toutes les décisions, tous les
précepte^ de la loi orale. Ce livre n’a été divulgué qu’après la
mort de R. Moïse ben Nachman et de R. Àscher qui ne l’ont pas
connu ». Or Moïse ben Nachman, après avoir passé la plus grande
i. Citée par Ad. Frank, Op. laud., p. 66.
80
LA. CRUE DE i/ ARISTOTÉLISME
II - 5
partie de sa vie en Espagne, est mort à Jérusalem en 1300; quant
à Rabbi Ascher, il florissait vers l’année 1320.
L’opinion d’ Abraham Zaceut paraît contenir une grande part de
vérité ; nombre d’auteurs, après avoir minutieusement étudié le
Zohar , ont conçu des pensées très voisines de celle-là ; tels, en
particulier, Ad. Franck et Jean de Pauly qui font remonter a une
haute antiquité certaines doctrines ou certaines parties du Zohar.
mais qui ne refusent point d'y reconnaître nombre de remaniements
plus récents ; tel, d’autre part, b. Muuk, qui s est grandement
attaché à mettre en évidence ces remaniements, et qui écrit 1 ;
« Quelle que puisse être l’antiquité de certaines doctrines professées
dans le Zohar , il nous paraît hors de doute que l’ensemble de ce
livre, tel que nous le possédons aujourd’hui, est une compilation
qui ne remonte pas au-delà du xmc siècle et dont les auteurs
vivaient en Espagne ». Le Zohar n’est pas 1 œuvre d un seul auteur
ni d’un seul temps ; il est le produit d'une longue tradition. Il est
comme un fleuve dont la source est très éloignée, mais qui, au
long de son cours, a été grossi par une foule d'affluents.
Parfois, d’ailleurs, les apports divers qui ont, peu à peu, consti¬
tué le Livre de la Splendeur , se laissent encore discerner; certains
fragments se soudent à peine au reste de 1 ouvrage. Dune part,
on en distingue sans peine les commentaires plus récents, attri¬
bués au Pasteur fidèle , que les éditeurs y ont insérés. D’autre
part, le commentaire du Pentateuque, qui forme le principal cou¬
rant du Zohar , charrie, pour ainsi dire, certaines pièces disparates
et qui semblent antérieures au reste de l’ouvrage ; tels les
fragments qui portent, ça et là, le titre de J hschna , tels le Ltvic
occulte et les trois Lira.
Le Livre occulte ou Livre du Mystère (Siphra di-Zenioulha ) -
commence par ces mots 3 : « Nous avons appris dans le Livre
occulte qu'en créant le Monde, Dieu fit peser à la balance ce qui,
jusqu’alors, n’avait pas été pesé... » Il prend fin sur ces paroles v :
« Fin du texte des mystères occultes concernant le Roi, contenus
dans le Livre occulte. Heureux le sort de celui qui peut y pénétrer
et qui en connaît les sentiers et les voies ! » Ce commencement et
cette fin nous marquent assez que, sous le titre de Livre occulte,
le Zohar conserve seulement un extrait d'un traité plus ancien
qui portait ce nom .
1. S Munk, Mélanges de Philosophie juive et arabe ; Paris, 1809, i>. 270.
2. Zohar, éd. de Mantoue, II, fol. 176') à fol. 179" ; trad. J. de Pauly, I- 1\ ,
pp. i35-i45*
3. Zohar, II, fol. 176b ; 1. IV, p. i37
4. Zohar , II, fol. 179* ; t. IV, p. 1 45-
II - 6
LA KABBALE
81
Le mot Idra signifie Assemblée ; les opuscules auxquels il sert
de titre rapportent des entretiens présidés par Rabbi Siméon ou
Simon ben Jochaï, et tenus avec ses amis et ses disciples.
Le Zohar conserve trois Lira qui sont :
L ldi a De-Maschcana ou Assemblée du Sanctuaire * ;
L 'Idra rabba kadischa ou Grande et sainte Assemblée1 2 ;
L Idra zouta kadischa ou Petite et sainte Assemblée 3
Selon Jean de Pauly \ « ce serait une grave erreur que de
supposer que Rabbi Siméon est l’auteur des Idra ... Rabbi Siméon
était simplement un des dépositaires des mystères contenus dans
les ldi a, et il les révélait a ses disciples pendant certains jours
solennels, surtout le jour de sa mort ( Idra zouta). Évidemment,
Rabbi Siméon fit accompagner les Idra de quelques observations
et remarques explicatives, surtout lorsque ses disciples lui en
demandaient. A part les quelques questions des disciples et les
réponses du maître, le texte des Idra est de beaucoup antérieur à
Rabbi Siméon, lequel n’en parle qu’avec la plus profonde vénéra¬
tion ; il l’appelle Y Idra sacré ».
Guidé par un passage d’un écrit rabbinique composé au vin®
siècle de notre ère, le Halakhoth Guedotolh, traité Meguila , Pauly
est conduit à penser que « les Maîtres de Y Idra vivaient déjà
trois siècles avant J.-C. ».
Bien des critiques, peut-être, refuseront de suivre le traducteur
du Zohar jusqu’à cette audacieuse conclusion ; du moins n’est-il
pas douteux que, par son aspect archaïque, le texte des trois
Assemblées se distingue du reste de l’ouvrage.
Ajoutons qu’à plusieurs reprises* au cours de Y Idra rabba , nous
rencontrons cette formule : « Nous avons appris dans le Livre
occulte ». Le Siphra Di-Zenioutha, dont le Zohar conserve un
extrait, paraît donc plus ancien que les Idra ; il semble les avoir
inspirées. .
Collection de commentaires composés à différentes époques sur
des ouvrages divers et très anciens, le Zohar ne saurait nous pro¬
mettre une doctrine simple et dont toutes les parties concordent
exactement ; nous devons nous attendre à ce que plusieurs tradi¬
tions, rendues plus multiples encore par des interprétations
variées, y entrelacent leurs enseignements ; nous pouvons prévoir
qu’il sera malaisé de dissocier ces pensées les unes des autres et
1. Zohar, II, fol. 122b à fol. 123b ; t. III, pp. 469-478.
2. Zohar, III, fol. 127b à fol. i45* ; t. V, pp. 329-374.
3. Zohar, III, fol. 287^4 fol. 296b ; t VI, pp. 77-121.
4- Zohar, t. VI, pp. 354-355, note i348.
DUHEM. — T. V. fi
8 2
LÀ CRUE DE L ARISTOTÉLISME
II - 7
de donner à chacune d’elles une pureté, une précision dont elle
était peut-être privée mêmé avant tout mélange.
Les innombrables rabbins qui ont, au cours des âges, collabore
à la production du Zohar n’étaient aucunement, en effet, cher¬
cheurs d’idées claires. Pour ces subtils commentateurs, chaque
mot, chaque lettre, chaque point de l’Écriture avait une significa¬
tion mystique qu’il s’agissait de découvrir. « Malheur, disaient-ils ',
à l’homme qui prétend que l’Écrituie ne nous apprend que de
simples contes et des choses vulgaires !... Chaque parole de
l’Écriture renferme un mystère suprême... Les mystères contenus
dans l’Écriture, à l’aide desquels tous les mondes furent créés, ne
pouvaient descendre ici-bas que revêtus d’une enveloppe. Le sens
littéral de l’Écriture, c’est l’enveloppe ; et malheur à qui prend
cette enveloppe pour l’Écriture elle-même ! Un tel homme n aura
pas de part dans le monde futur... Malheur aux coupables qui
prétendent que l’Écriture n’est qu’une simple narration ! Ceux-là
n’en voient que l’habit. Comme le vin ne se conserve que dans
une cruche, l’Écriture ne se conserve que dans son habit. Aussi
convient-il de regarder ce qui se cache derrière 1 habit ; car toutes
les paroles de l’Écriture, ainsi que tous scs contes, ne sont que
des habits ».
Afin de découvrir ce qui se cache derrière 1 habit, nos com¬
mentateurs emploient toute l’ingéniosité de leur esprit juif ; leur
imagination orientale jaillit à flots débordants. Aussi > oyons-
nous les comparaisons les plus inattendues, les allégories les plus
compliquées, se dérouler et s’enchevêtrer tour à tour; et nos yeux,
éblouis par le chatoiement de toutes ces figures, deviennent
inhabiles à reconnaître les pensées qu elles prétendent exprimer.
Au travers de cette végétation luxuriante et touffue des images,
nous nous sommes efforcé de saisir et d amener au grand jour
quelques doctrines qui nous ont paru 1 essence même de la philo¬
sophie kabbalistique. Si notre raison de Chrétien d’üccident s’est
trouvée, parfois, déconcertée et déçue par les mirages des tradi¬
tions rabbiniques, que le lecteur nous excuse.
i . Zohar, III, fol. i5a* ; t. V, pp. 390-891.
II - 8
LA KABBALE
II
la Nature de dieu, la dualité divine
S il est un sujet que le Zohar traite d’une manière singulière¬
ment confuse, c’est assurément la nature de Dieu; plus on lit cet
ouvrage, plus on désespère d’en tirer, touchant l’unité et la trinité
divines, une doctrine précise ; on se convainc, bien plutôt, qu’une
pensée primitive assez simple s’est, plus tard, efforcée vers une
forme plus détaillée ; mais ces efforts, poussés en des directions
différentes, ont produit des théories multiples ; et ces théories
alternent les unes avec les autres dans les divers passages du
Zuar, lorsqu’elles ne viennent pas, dans un même passage, se
mêler entre elles d’une manière inextricable. Chacun des aspects,
chacune des hypostases ou personnes que les Kabbalistes consi¬
dèrent au sein de l’essence divine reçoit une multitude de noms
variés, sous lesquels son identité se cache ; et, d’autre part, un
même nom désigne, et parfois à quelques lignes de distance, deux
hypostases différentes. Démêler jusqu’au bout et sans incertitude
cet écheveau brouillé comme à plaisir serait œuvre de longue et
minutieuse patience ; cette œuvre, nous ne nous piquons pas de
1 accomplir, mais nous nous proposons d'indiquer comment on la
pourrait mener à bien.
Au point de départ des considérations du Zohar sur l'essence
divine, il nous faut, semble-t-il, mettre un premier enseignement.
Cet enseignement développe une pensée que nous trouverions
également, plus ou moins explicite, dans la traduction chaldaïque
de la Bible donnée par Onkelos, dans les œuvres de Philon, dans
les Livres sapientiaux ; voici ccttc pensée :
En Dieu, il convient de distinguer deux aspects ; on doit consi¬
dérer, en premier lieu, Dieu tel qu’il est en lui-même, tel qu’il
était avant qu’il eût créé le Monde et qu’il en fût devenu le roi ;
on doit, en second lieu, considérer Dieu tel qu’il se manifeste à
nous dans ses œuvres et par ses œuvres.
Sous le premier aspect, Dieu est essentiellement inaccessible à
toute raison, il échappe à toute connaissance, il défie toute déter¬
mination; pour dire à quel point l’essence divine est insaisissable,
les Kabbalistes rivalisent avec les Néo-platoniciens et avec Denys.
Pour soustraire l’Un à toute détermination, Proclus le plaçait
même au dessus de l’Être ; le faux Aréopagite lui faisait écho, et
84
LA CB U F. DE l‘ ARISTOTÉLISME
II - 9
Jean Scot Érigène, qui semble n'avoir pas été ignoré des auteurs
du Zohar , répétait, en les commentant, les paroles de Denys 1 ; mus
par un désir analogue, les rabbins désignent Dieu par un nom qui
signiiic nulle chose , qu’on peut traduire par Non-être ou Néant.
Pris sous ce premier aspect, Dieu est l’Ancien des anciens, le
Mystérieux des mystérieux ou bien encore Jéhovah.
Sous le second aspect, Dieu réside dans les êtres créés en même
temps que dans son essence : par l’intermédiaire de ses œuvres,
il nous laisse deviner quelque chose de lui ; ainsi manifesté dans
la création, Dieu se nomme Élohim.
Élohim émane de Jéhovah, en sorte que Jéhovah reçoit souvent
le nom de Père et Élohim le nom de Fils ; mais cette émanation
ne produit pas un être distinct de celui dont il émane ; Jéhovah et
Élohim sont un même être.
L'union de Jéhovah et d’Élohiin est souvent comparée à une
union conjugale, dans laquelle Jéhovah sedait le mâle et Élohim
la femelle ; aussi Élohim ne reçoit-il pas seulement le nom de
Fils, mais encore celui de Mère.
(Test par cette union de Jéhovah et d’Élohim que le Monde a
été créé; c’est par elle que l’équilibre, la paix, le bonheur sont
assurés dans ce Monde ; les rabbins s’expriment comme si cette
union était intermittente; au moment où elle s accomplit, la
Clémence règne dans le Monde ; mais la Clémence fait place à la
Rigueur quand Jéhovah se sépare d’Élohim. Certains personnages
d’une sainteté particulière, comme Moïse ou David, peuvent,
par leurs invocations, provoquer l’union de Jéhovah avec Elohim
et, partant, assurer au Monde un temps de bénédictions.
Dieu, cependant, considéré dans son essence, ne connaît pas ces
intermittences ; il est parfaitement immuable.
Élohim, c’est Dieu, en tant qu’il réside dans les choses créées
et qu’il se manifeste à nous par leur intermédiaire ; il est donc, à
la fois, en Dieu et dans le Monde, en sorte qu’on peut parler d’un
Élohim d'en haut et d’un Élohim d’en bas, ou bien encore d une
Gloire ( Schekhina ) d’en haut et d’une Schekhina d’en bas.
Mais, par là, nous distinguons deux aspects d’une même hypo-
stase, non deux hypostases distinctes ; il n’y a pas deux Elohim,
deux Schekhina; l’Élohim d’en haut et l’ Élohim d’en bas, la
Schekhina d’en haut et la Schekhina d’en bas ne font qu'un.
Telle est, débarrassée de toute allégorie, la doctrine qui nous
1. Joannis Scoti Ebigbnæ De divisione Naturœ lib. III, cap. 19 [Joanms
Scotj Erigenæ Opéra. Accurante Migne ( Patrologiœ Latmœ t. CXXII), col.
fia 2].
II - 10
LA KABBALF.
85
semble avoir servi de point de départ aux méditations des Kabba -
listes sur l’essence divine.
Rassemblons quelques-uns des textes où, sous le voile allégo¬
rique, cette doctrine transparaît dans sa simplicité première.
Nous lisons dans YIdra rabba 1 :
« Nous avons appris que l’Ancien des anciens, le Caché des
cachés, n'avait ni commencement ni tin, avant qu’il n’ait établi
son règne et mis la couronne. Il grava ainsi et renferma l’illimité
dans des limites. Il tira devant lui un rideau à travers lequel com¬
mença à se dessiner sa royauté. » Ce rideau est le symbole de
l’Univers créé.
« Nous avons appris dans le Livre occulte que l’Ancien des
anciens, le Mystérieux des mystérieux, le Caché des cachés est
imparfaitement déterminable. On sait seulement que c’est le Vieux
des vieux, l’Ancien des anciens, le Caché des cachés. C’est par ses
œuvres qu’on entrevoit faiblement son être.... »
« La tradition nous apprend 2 3 que le nom de l’Ancien des temps
n’est connu de nul être, et qu’il n’est exprimé dans l’Écriture
qu’une seule fois, lorsque la Petite Figure prêta serment à
Abraham, ainsi qu’il est écrit : « Je jure par Moi-même (Bi), dit le
« Seigneur. » Le Seigneur, c’est la Petite Figure, et Moi-même
(Bi), c’est l’Ancien des temps. »
Dans le Livre occulte , dans les*trois Assemblées , une allégorie
se déroule en longs développements ; elle est tirée de la tête
humaine et de ses diverses parties ; c’est à ce.tte allégorie que
l’Ancien des anciens doit les noms de Grande Figure et de Long
Visage, tandis que Dieu manifesté par les choses créées est appelé
Petite Figure.
« C’est l’Ancien des anciens qui porte le nom de Long Visage,
dit YIdra rabba s, alors que vu du dehors, c’est-à-dire à travers
les rideaux, il porte le nom de Petite Figure. »
« La Petite Figure est appelée Seigneur 4 et la Grande Figure
est appelée Néant. »
« La Petite Figure 5 émane de la Grande Figure... et les deux
Figures se confondent. »
« L’Ancien des anciens et la Petite Figure, c’est une seule et
même chose 6 ; tout était et tout sera. Il n’est pas susceptible de
1. Zohar, III, fol. 128® et 128b ; t. V, p. 334-
2. Zohar , III, fol. i3o» ; t. V, p. 34 1.
3. Zohar, III, fol. 128b ; t. V, p. 335.
4- Zohar, Iü, fol. 129® ; t. V, p. 33j.
5. Zohar , Iü, fol. i3ib ; t. V, p.345.
6. Zohar, III, fol. 1 4 * * et 1 4 * ’* ; t. V, p. 365,
86
LA CRUE DE LARIST0TÉL1SME
II - 11
transformation ; il n’a jamais changé et il ne changera jamais ; il
est le centre de toute perfection. C’est l’image qui embrasse toutes
les images, l’image qu'on voit partout et sous toutes les formes,
mais seulement comme reproduction et peinture, tandis que nul
n’a vu ni ne peut voir l’image réelle et authentique... L’Ancien
sacré et la Petite Figure sont la même image. »
b' Idra zoata parle en termes analogues « de l’Ancien sacré, du
Mystérieux des mystérieux. »
« 11 est séparé de tout, dit-elle ’ , et, en même temps, il n’en
est pas séparé, puisque tout est en lui et lui en tout. L Ancien des
anciens, le Mystérieux des mystérieux est établi et, en même
temps, il ne l’est pas ; il est établi, puisqu’il soutient tout, et en
même temps, il ne l’est pas, puisqu’on ne le trouve nulle part.
» Quand il s’établit, il projette neuf lumières éclatantes qui se
séparent dans toutes les directions, telle une lampe dont la clarté
se répand dans toutes les directions ; et quand on s’approche de
cette clarté que répand la lampe, on ne trouve rien en dehors de
la lampe elle-même ; tel est également le cas de l’Ancien sacré, de
la Lampe sublime et très mystérieuse. On ne trouve nulle part
Dieu ; on trouve seulement les lumières qu’il répand et qui parais¬
sent et disparaissent tour à tour. Ce sont ces lumières qu’on dési¬
gne sous les noms sacrés. Aussi tous les noms ne désignent-ils
qu’une seule et même chose. »
« Comme l’Ancien sacré est un, dit encore le même traité 1 2,
tout en lui est joie, et cela invariablement. » Ne croirait-on pas
entendre Plotin ou Proclus décrivant l’Un absolument immuable,
où tout est en acte ?
Dans Élohim, dans la Petite Figure, 1 ’ldra rabba nous convie 3
à contempler deux côtés, celui par lequel Elohim est en Dieu, celui
par lequel il est dans le Monde. « Et maintenant, dit-elle, dirigez
vos idées sur la sagesse suprême à l’aide de laquelle la Grande
Figure se métamorphose en Petite Figure. Représentez-vous son
essence comme venant d’ici et de là, c’est-à-dire composée de ciel
et de terre, de divin et d’humain, d’immatériel et de matériel, tel
un homme composé de corps et d’âme. La Petite Figure est ainsi
faite afin de s’asseoir sur le Trône, ainsi qu’il est écrit : a Et au des-
» sus du Trône, il paraissait comme un homme assis sur ce Trône »
l’Homme qui est la synthèse de tous les noms saerés, l’Homme
en qui sont enfermés tous les mondes d’en haut et d'en bas,
1 . Zohar, III, fol 288® ; t. VI, p. 82 .
2. Zohar, III, fol. 288b ; t. VI, p. 83.
3. Zohar , III, fol. 1 35® ; t. V, p. 354.
II - 12
LA KABBALE
87
l’Homme enfin qui embrasse tous les mystères, même ceux qui
étaient avant la création du Monde. »
Le Livre occulte nous dit également qu’Élohim présente deux
aspects, l’un caché et l’autre visible ; à Jéhovah et à Élohim, il
donne les noms de Père et de Fils. « La Genèse, dit-il ', commence
par les mots Bereschit bara. Le premier mot est complet ; le
second est composé des lettres formant la moitié seulement du
premier. Le premier désigne le Père et le second désigne le Fils,
tantôt caché et tantôt visible. » Et, faisant allusion à l’œuvre de la
création par laquelle Jéhovah a engendré Élohim et s’est mani¬
festé aux hommes, le Livre occulte ajoute : « L’Ancien des temps
s’est étendu pour venir en contact avec des êtres humbles et
modestes ; la bouche ose à peine prononcer ces choses sublimes. »
« Le désir des justes, déclare à son tour Yldra rabba *, c’est de
s’attacher à l’Ancien mystérieux qu’ils entrevoient parce qu’il leur
est caché en partie, et de s’attacher en même temps à la Petite
Figure. » L 'Idra rabba ajoute : « C’est à la Petite Figure que les
cheveux commencent à être divisés en côté droit et en côté gau¬
che... Tandis que chez l’Ancien mystérieux, il n’y a pas de côté
gauche ; tout est droit chez lui. » Cette métaphore nous veut rap¬
peler de nouveau que Jéhovah ne peut être considéré que d’une
seule manière, tel qu’il réside en lui-même dans sa mystérieuse
unité, tandis qu’Elohim peut être contemplé sous deux aspects,
selon qu’il se cache en Dieu ou qu’il se manifeste dans le Monde.
Pour exprimer la même pensée, le Livre occulte fait appel à
l’une de ces considérations allégoriques sur le nom de Dieu qu’on
rencontre si fréquemment dans le Zohar.
On sait que dans l’ancien hébreu, les consonnes seules s’écri¬
vent; le nom de Jéhovah ou de Iahveh s’écrit donc en traçant
successivement de droite à gauche les quatre lettres : yod , hé,
vav, hé. Sur ce tétragramme mrv va se jouer à l’infini l’ingénio¬
sité des Kabbalistes.
U Idra zouta nous déclarera, d’abord, que le yod par lequel
commence le nom sacré est le symbole du Père, de l’Ancien mys¬
térieux, qui se manifeste seulement par la Mère, c’est-à-dire par
Elohim.
« Tout est un, dit-elle 8, et il n’y a pas de séparation... Le pre¬
mier point appelé Père est contenu dans la lettre appelée yod...
Le yod, est le commencement et la fin de toutes choses. »
1. Zohar, II, fol. 178*» ; t. IV, p. i44-
2. Zohar, III, fol. 129® ; t. V, p. 337.
3. Zohar, III, fol. 290b ; t. VI, p. 91,
88
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 13
« Tout est contenu dans le yod1, et c’est pourquoi il est appelé le
Père de tout, Père des pères, Principe de toutes choses... Il est
uni à la Mère et il ne se manifeste que par la Mère. C’est pourquoi
la Mère est la synthèse de tout ; c’est par elle qu’il se fait connaî¬
tre et c’est par elle qu’il se manifeste. La Mère est considérée
comme le commencement et la fin de tout, et elle renferme tout. »
Prenant alors les signes qui écrivent le nom de Jéhovah, le
Livre occulte leur fait subir une opération que les Kabbalistes
répéteront fréquemment ; il en retranche une lettre, ramenant
ainsi le mystérieux tétragramme à ne plus contenir que trois lettres.
La lettre qu’il retranche est le hé final ; tandis, alors, qu’il con¬
tinue à voir dans le yod, le symbole de l’Ancien des anciens, par¬
faitement simple et entièrement caché, il figure par le hé Elohim
caché au sein de Dieu et, par le vav, Elohim manifesté dans le
Monde. « Dans le nom sacré Ihv, dit-il 2 3 * *, le vav final désigne la
Schekhina d’en bas, de même que le hé désigne la Schekhina d’en
haut; elles tiennent la balance en équilibre. »
L'Idra rabba comparait Elohim caché en Dieu et manifesté dans
le Monde à l’homme formé d’une âme et d’un corps : c’est qu’en
effet, nous ne pouvons deviner quelque chose de Dieu que par ses
images et que « la reproduction* la plus semblable à l’original est
l’image de l’homme. »
Or cette ressemblance de l’homme avec Dieu nous invite à
comparer au mâle et à la femelle les deux aspects de la divine
essence. « Par sa formation de mâle et femelle, dit 1 Idra rabba %
l’homme ressemble à Jéhovah-Elohim, c’est-à-dire à l’Ancien des
jours et à la Petite Figure. »
Aussi l’Ancien des anciens reçoit-il, nous l’avons entendu, le
nom de Père, et Elohim le nom de Mère.
L’union intermittente de l’Ancien et de la Petite Figure est, poul¬
ie Monde d’ioi-bas, source de paix et de bénédiction : « Quand la
Petite Figure ;i regai-de l’Ancien, sa figure s’épanouit et grandit de
temps à autre, mais non toujours, comme celle de l’Ancien; et à
ce moment, tout ce qui est ici-bas est affermi. »
Cette bienfaisante union, il appartient aux saints de la pro¬
voquer. « Moïse 6 invoque deux fois Jéhovah afin de faire des¬
cendre la miséricorde de l’Ancien des jours dans la Petite Figure.
1. Zohar, III, fol. 290*» ; t. VI, p. 92.
2. Zohar, II, fol. 176b ; t. IV, p. 139.
3. Zohar, III, fol. i4 1 b ; t. V, p. 365.
4- Zohar, III, fol. ; t. V, p. 366.
f>. Zohar , III, fol. 128b ; t. V, p. 335.
6. Zohar, III, fol. 1 38“ ; l. V, p. 36i,
II - 14
LA KABBALE
89
Moïse était tout puissant, puisqu’il faisait descendre les voies de
la miséricorde ici-bas. Quand l’Ancien des jours se révèle dans
la Petite Figure, la miséricorde règne dans le Monde. •»
III
. LA .NATURE DE DIEU (suite). — LA TRINITÉ DIVINE
Cette doctrine, en Dieu, distingue seulement deux aspects, Jého¬
vah entièrement mystérieux, Elohim caché d’une part et mani¬
festé d’autre part; elle semble être à la source des enseignements
du Zohar ; mais, en même temps, les divers traités qui composent
net écrit joignent à la doctrine primitive les complications qui l’ont
transformée ; cette transformation, d’ailleurs, ne semble pas s’être
produite dans un sens unique ; elle a engendré, croyons-nous,
plusieurs théories de la multiplicité divine ; et ces théories, diffé¬
rentes les unes des autres, se mêlent les unes avec les autres, par¬
fois dans une même page ; aussi ne parvient-on qu'à grand peine
à les séparer, et les distinctions qu’on est tenté d’établir demeu¬
rent-elles fort incertaines.
A
Lne première théorie peut, semble-t-il, se définir de la ma¬
nière suivante :
Au moment où il se veut manifester, l’Ancien des anciens, le
Mystérieux des mystérieux, n'émet pas une seule hypostase divine,
celle d’Elohim, à l’égard de laquelle il serait comme le mâle à
l’égard de la femelle. 11 émet une première hypostase divine, la
Sagesse (Hocma) ; la Sagesse, à son tour, émet une noavelle hypo¬
stase, l’Intelligence (Bind); ces deux dernières hypostascs forment
un couple où Hocmâ est le mâle et Bina la femelle.
Bind , d’ailleurs, ne fait qu’un avec Hocma , en sorte qu on peut
dire, si l’on veut, qu’il n’v a en Dieu que deux hypostases, le Mys¬
térieux et la Sagesse. La Sagesse, à son tour, ne fait qu’un avec le
Mystérieux, en sorte qu’on peut affirmer l’unité de Dieu.
L Idra zoutaya. nous décrire cette trinité sous la forme de trois
têtes contenues l’une dans l’autre. La tête qui enveloppe les deux
autres figurera l’Ancien mystérieux. La tête immédiatement con¬
tenue dans celle-là symbolisera la Sagesse ( HocmA ), qu’on nom-
90
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 15
mera aussi le Père ou le Commencement. La tète intérieure aux
deux autres représentera l’Intelligence (Binâ) ou la Mère. Voici
quelques textes où le sens de cette allégorie est particulièrement
manifeste :
« Trois Têtes sont enfermées l'une dans l’autre, et l’une est au
dessus de l’autre. Une Tête, c’est la Sagesse mystérieure invisible
et qui n’est point révélée ; c’est la Sagesse de toutes les autres
sagesses. La Tête suprême, c’est l’Ancien sacré et le plus mysté¬
rieux, la Tête de toutes les têtes, la Tète qui n’est pas une tête,
puisqu’elle est inconnue et qu’on ne saura jamais ce que cette
Tête renferme ; nulle sagesse et nulle intelligence ne peuvent la
saisir ... C’est pour cette raison que l’Ancien sacré porte le nom
de Néant, car le Néant même dépend de lui. »
« L’Ancien1 2 3 est formé de trois têtes synthétisées en une seule,
et c’est la Tête suprême au dessus de tout. Elles sont aussi synthé¬
tisées en deux, et enfin elles sont aussi synthétisées en trois...
L’Ancien sacré est aussi marqué et synthétisé en un seul ; il est un
et tout est un. »
« Et si tu demandes 3 qui est l’Ancien sacré, remarque que dans
les suprêmes hauteurs, il y a une tète inconcevable et impénétra¬
ble qui n’a point de marque, qui contient tout et qui renferme
également les deux têtes. Toute chose possède une organisation,
tandis que lui est en dehors du nombre, en dehors de ce qui peut
être compté ; il ne peut être conçu que par le désir du coeur.
» Le Commencement (Bereschith) se trouve dans 1 Ancien
sacré... C’est la lumière de la Sagesse... L’Ancien sacré rayonne
par la Sagesse...
» Toutes les choses dépendent les unes des autres et toutes sont
reliées les unes aux autres, jusqu’à ce que l’on sache que tout est
un et que tout est l’Ancien, et rien n’est séparé de lui.
» La Sagesse est appelée Éden. L’Éden dérive de l Eden supé¬
rieur, le plus mystérieux, qui n’a ni commencement ni fin, qui est
caché et non révélé, et qui est appelé Lui (Hou), tandis que l’Eden
inférieur a un commencement ; il est appelé : Toi (Atah) et Père
(Ab)... Dans le Livre d’exégèse de Rabbi Yabba le Vieillard, il est
dit : La règle générale est que la Petite Figure porte le nom
à'Atha, tandis que l'Ancien saint et mystérieux est appelé Hou ; et
cela est exact. Dès que le Commencement se produit, même mysté¬
rieux, il est appelé Atha. Comme il est le Commencement, on
1. Zohar , III, fol. 288* et 288b ; t. VI, p. 83.
2. Zohar, 111, fol. 288h ; t. VI, p. 84-
3. Zohar, III, foll. 289b et 290* ; t. VI, pp. 88-90.
Il - 16
LA KABBALE
91
l’appelle Père ; il est 1© Père des pères. Le Père procède de l’An¬
cien sacré, ainsi qu’il est écrit : « La Sagesse sort du Néant », car
1 Ancien sacré est insaisissable... Cette Sagesse est le commence¬
ment de tout... Cette Sagesse est le Père des pères et, en elle, sont
renfermés le commencement et la fin.
» Nous avons appris qu'à l’heure où l’Ancien sacré voulait éta¬
blir tout, il établit dans les régions suprêmes quelque chose comme
mâle et femelle... Et cette sagesse qui contient tout, lorsqu’elle se
manifeste et resplendit grâce à l’Ancien sacré, elle ne brille que
sous la forme de mâle et de femelle. Cette Sagesse se manifeste ;
elle produit Bina (l’Intelligence) ; il y a donc mâle et femelle, car
Hocmd (la Sagesse), c'est le Père, et Bina (l’Intelligence), c’est la
Mère. Ils sont deux plateaux d’une balance dont l’un est mâle,
l’autre femelle. C'est grâce à eux que tout est constitué sous la
forme de mâle et femelle. Sans la Hocmd, ibn’y aurait pas eu de
commencement, puisqu’elle est le Père des pères, l’origine de
tout. Quand l’union s’opère, la foi naît et se répand dans le
Monde. »
L’enseignement que vient de nous donner Yldrci zonta se
retrouve, parfois, en d’autres passages du Zohar , en celui-ci, par
exemple *, qui commente les trois premiers mots de la Genèse,
Bereschith bar A Élohim :
« Bereschith désigne le mystère de Hocmd. Barâ désigne le
degré suprême, voilé et impénétrable, appelé Kether. Élohim
désigne Bind . »
Le passage qui commence en ces termes s’achève par ces
paroles :
« Bereschith désigne le Verbe qui correspond au degré de
Hocmd, et il est appelé Commencement (Reschith). »
B
Nous trouvons ici une allusion à un enseignement qui, en d’au¬
tres passages, se montre entièrement développé.
A l’hypostase par laquelle Dieu se manifeste dans la création,
Philon donnait le nom de Sagesse (Soœîa) ou de Verbe (Aôyoç) ; le
Zohar , à son tour, usera, de ces termes pour exposer la doctrine
que nous venons d’examiner ; Hocmd et Bind, par lesquelles se
manifeste le Mystérieux, recevront également le nom de Verbe ;
mais il faudra distinguer deux états du Verbe, le Verbe avant la
i. Zohar, I, fol. 263» ; t. II, p. 620.
92
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 17
création de la matière, Verbe encore latent qu’on nommera Sagesse
(Hocmâ) ou Pensée, et le Verbe qui, depuis la création de la
matière, se manifeste en celle-ci ; ce dernier correspond à Bina ;
c’est lui qui mérite vraiment le nom de Verbe.
Par là, la théorie qui distingue la trinité du mystérieux Ancien,
de Hocmâ et de Binâ se trouve, en quelque sorte, ramenée à la
théorie qui voyait seulement en Dieu la dualité de Jéhovah et
d’Élohim, mais au gré de laquelle Élohim offrait deux aspects,
l’un caché et l’autre manifesté dans la création.
A la théorie que nous venons de résumer font allusion les paro¬
les que nous citions : « Bereschith désigne le Verbe qui corres¬
pond au degré de Hocmâ. »
Cette même théorie se trouve exposée en détail dans le passage
que voici 1 2 :
« La création s’opéra par la volonté du mystérieux Infini. Ce
n’est que pour la création des œuvres en détail qu’est prononcé le
mot parole pour la première fois, ainsi qu’il est écrit : « Et Elo-
» him dit : Que la lumière soit. » Donc le Verbe n'apparait que pour
la création des détails, alors que la création de la matière géné¬
rale fut opérée avant l’apparition du Verbe. C’est pourquoi, dans
les deux premiers versets de la Genèse , où est exposée la créa¬
tion de la matière en général, on ne trouve pas le mot : vayomei •,
dit. Bien que les mots : Bereschith bara Élohim signifient : Par le
Verbe, Élohim créa, de ce que la matière a été créée par le
Verbe, on ne doit pas conclure que celui-ci se fût déjà manifesté
avant la création. Certes, il existe de toute éternité, mais il ne se
manifesta pour la première fois que quand la matière fut créée.
Avant, le mystérieux Infini manifestait sa toute-puissance et son
immense bonté à l’aide de la mystérieuse Pensée, même essence
que le mystérieux Verbe, mais silencieuse. Le Verbe, manifesté à
l’époque de la création de la matière, existait avant sous forme de
Pensée ; car, si la parole est capable d’exprimer tout ce qui est
matériel, elle est impuissante à manifester l’immatériel. »
Cette Pensée, nous le voyons ici, c’est le Commencement que
désigne le mot Bereschith , comme, tout à l’heure, ce même com¬
mencement correspondait à la Sagesse (Hocmâ); cette Pensée et
cette Sagesse sont donc bien identiques.
Dans le passage suivant \ nous retrouvons, touchant l’Infini,
1. Zohar, I, fol. iô1» ; t. I, pp. y8-gy.
2. Zohar, \, fol, 21» ; t. 1, p. 12g.
II - 18
LA KABBALE
98
la Pensée et le Verbe, des considérations qui s’apparentent net¬
tement aux précédentes.
« A l’intérieur de la Pensée, il n'y a personne qui puisse con¬
cevoir quoi que ce soit ; à plus forte raison est-il impossible de con¬
naître l’Infini (Ayn-Soph) qui est impalpable. Toute question et
toute méditation resteraient vaines pour saisir l’essence de la
Pensée suprême, centre de tout, secret de tous les secrets, sans
commencement et sans fin, infinie, dont on ne voit plus qu’une
petite parcelle de lumière, telle que la pointe d’une aiguille ; et
encore cette parcelle n’est-elle visible que grêce à la forme maté¬
rielle qu’elle a prise ; car le Verbe a pris la forme des signes de
l’alphabet. »
Hocmd est donc, à toute raison, aussi inaccessible que le Mysté¬
rieux, que l’Infini, que le Point suprême. Touchant cette Sagesse,
ou peut bien poser la question : « Qui est-elle.? » Mais cette ques¬
tion est destinée à demeurer sans réponse. Pour qu’on puisse
répondre : « Elle est cela », il faut qu’elle se soit manifestée dans
la matière, que, de Verbe silencieux, elle soit devenue Verbe
parlé. C’est ce que nous allons apprendre ’.
« Avant la création, tout était au-dessus de l'entendement et de
la conception, et Hucmâ était aussi caché que le Point suprême.
Ce n’est que quand la lumière se fut répandue sur le Monde, qu’on
put s’apercevoir de l’existence de cette lumière ; avant la créa¬
tion, la subtilité de cette lumière était telle que nul n’en pouvait
percevoir l’existence. Mais lorsque la lumière devint accessible au
Monde, on commençait à se demander : « Qui (Mi)? ». C’est alors
seulement que l’existence de Cela ( É/eh ) devint possible. Ce mys¬
tère est également exprimé par les paroles de l’Ecriture : « Du
» sein de Qui (Mi) la glace est sortie. » En effet, le Monde serait
comme une glace s'il n'y avait que Mi, car toute demande et
toute recherche seraient infructueuses,..
» La vérité est qu’avant la création du Monde, il n’y avait
aucune distinction entre le Principe suprême et le Verbe. C’est
seulement après la création qu’on commença à distinguer entre
Qui (Mi) ? et Cela (Ê/eh) ; malgré cette distinction, l’un et l’autre
ne fout qu’un... De même, le Principe suprême et le Verbe sont
deux, tout en n’étant qu’un au fond. »
i. Zohuv, I, fol. 3o“ ; t. I, p. 188
94
IA CKUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 19
c.
La trinité, décrite jusqu’ici, du Mystérieux, de la Sagesse et de
l’Intelligence, ou bien du Principe suprême, de la Pensée et du
Verbe va se multiplier et se compliquer.
h'Idra zouta nous a enseigné que Hocmd et Bina étaient « quel¬
que chose comme mâle et femelle » ; elle leur a donné les noms
de Père, et de Mère.
Or, dit ce même livre « dans l’endroit où sont contenus le mâle
et la femelle, ils ne subsistent que par un autre état de mâle
et de femelle. » Le couple de Hocmd et de Binâ va, dès lors, pro¬
duire un nouveau couple ; le Père et la Mère auront un Fils et
une Fille.
De ce Père et de cette Mère, de ce Fils et de cette Fille, l’exis¬
tence est symbolisée par les quatre lettres qui forment le divin
tétragramme :
« Le yod 2 est renfermé dans la Sagesse (Hocmd) ; hé, c’est la
Mère, qui est appelée Bina ; vav et hé sont les deux enfants qui
sont couronnés par la Mère. »
De la Fille, née de Hocmd et de Binâ, il ne sera guère question ;
elle s’efface devant le Fils. « Le Fils prend possession de tout a,
il hérite de tout et il se répand partout. Le Fils transmet l’héritage
â la Fille qui est nourrie par lui. Car la loi est que le fils hérite du
père et de la mère, et non la fille ; c’est par le fils que celle-ci est
nourrie. »
A cette Fille obscure, YIdra zoula ne donne même pas, de nom,
tandis qu’elle prend soin de nommer le Fils « Le Père, la Mère
et le Fils, dit-elle, sont appelés Sagesse (Hocmd), Intelligence
(Binâ) et Savoir (Da ralh). Comme le Fils porte les signes caracté¬
ristiques du Père et de la Mère, on l’appelle Savoir, car il est leur
témoin ; et ce Fils est appelé Premier-Né. »
La Fille céleste est si complètement éclipsée par le Fils que,
pour désigner le couple du Fils et de la Fille, les Kabbalistes se
contentent parfois de désigner le Fils ; c’est ce que nous voyons
au passage suivant de YIdra zouta *, passage où, d’ailleurs, le
nom de Bina n’est point donné à la Mère, mais au Fils :
« Dans le livre d'exégèse de Rabbi Abba l’ancien, il est dit :
1. Zohar, II], fol. 290» ; t. VI, p.'Qo.
2. Zohar , III, fol. 290b ; t. VI, p. 92.
3. Zohar, III, fol. 291* ; t. VI. p. 94.
4- Zohar, III, fol. 290» ; t VI, p 90.
II - 20
LA KABBALE
95
Qu’est-ce qüe Bind ? Bina est produit par l’union du yod g t du hé,
comme son nom l’indique ( Benlah , Fils de Dieu). C’est la perfec¬
tion de tout. Quand les deux sont unis et que le Fils est avec eux,
la synthèse parfaite est réalisée, car ainsi se trouvent réunis le
Père et la Mère, le Fils et la Fille. »
D.
Après avoir exposé la théorie de la paternité divine, Ï.Idra
zouta ajoute 1 2 « Bien que', dans le Livre occulte, ces choses aient
été dites d’une autre façon, tout ce que nous disons, dans Yldra,
au sujet du Père et de la Mère est exact. » Que dit donc le
Livre occulte ?
Le Livre occulte considère un Père et une Mère, qu’il nomme
Jéhovah et Élohim, et qu’il fait correspondre aux deux lettres yod ,
hé du nom divin ; de ce Père et de cette Mère, il fait sortir uni¬
quement un Fils, qui correspond à lettre vav.
« Jéhovah est le côté mêle, dit-il, 8 et Élohim le côté femelle...
Yod désigne le mâle, hé la femelle ; vav sort des deux. »
« Il y a un yod caché, poursuit-il 3, en même temps qu’un yod
visible. » Ce yod caché, c’est évidemment Hocmcî, nommée ici
Jéhovah, tandis que le yod visible, c’est hé, c’est Bind, appelée
ici Élohim. « Le vav, qui ressemble à la languette d’une balance,
les tient en équilible. L'yod seul désigne le principe mâle. Le hé
désigne le principe femelle. De l’union du yod et du hé, sortit le
vav. »
Ce fils de Jéhovah et d’Elohim, le Livre occulte le désigne
comme le Verbe 4 5 : « Ÿod et hé sont les deux couronnes qui s’em¬
brassent, et c’est d’elles que sort la Langue qui parle des choses
sublimes. Le vav est caché entre le yod et le hé. »
Avec cét enseignement du Livre occulte concorde la doctrine de
maint passage du Zohar. L'Idra De-Maschcana, par exemple,
reprend des pensées semblables à celles du Livre occulte ; comme
le hé s’écrit en ajoutant un petit trait vertical au daleth, cette Idra
représente Bind par la lettre daleth lorsqu’elle n’est pas encore
unie à Hocmd, et par la lettre hé lorsque cette union est accomplie :
« Sache, dit-elle s, que j’ai vu Rabbi Siméon en songe, et que je
1. Zohar, lit, fol. 291“ ; t. VI, p. «5.
2. Zohar, II, fol. 178» ; t. IV, p. 142.
3. Zohar, II, fol. 178b ; t. IV, p. i43.
4. Zohar, II, fol. 176b ; t. IV, p. i3g.
5. Zohar, II, fol.'i*3b ; t. III, p. 4?8.
%
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 21
lui ai dit : Maître, tu nous as enseigné que le yod est aussi le sym¬
bole de la Sagesse, et, en effet, c'est ainsi. Mais pourquoi hé est-
il le symbole de Bina ? 11 m’a répondu : Vois que l’Écriture dit :
« Et un fleuve sort de l’Éden pour arroser le jardin. » Quel est ce
fleuve qui sort de l'Éden ? C’est Bina. Le yod est un point mysté¬
rieux ; hé projette les lumières de tous les côtés. Mais, comme on
nous l’enseigne, hé était daleth ; le yod s’unit avec dalelh comme
s'unissent le mâle et la femelle, et alors daleth devient hé. Le hé
devient mère et enfante le vav. C est le Fils qui se tient toujours
devant la Mère et que la Mère allaite. »
Un autre passage du Zohar 1 indique nettement la suite des pro¬
cessions qui, du Mystérieux ou Néant, descend successivement à la
Pensée, à l’ Intelligence, enfin au Verbe, et qui réunit toutes ces
hypostases dans l’ unité :
« C’est la voix qui forme le verbe, et il n'y a point de voix sans
verbe. La Voix a été envoyée de la région suprême pour garder
le Verbe ici-bas ; car il n’v a pas de voix sans verbe ni de verbe
sans voix...
» Remarquez que la Pensée est le premier degré ; c'est le
degré inconnu et impénétrable. Quand la Pensée s’étend plus
loin, elle arrive à la région de l’Esprit ; cette région forme la
troisième 2 des Sephiroth suprêmes, Bina; ce degré est moins
caché que le premier. Lorsque l’Esprit s'étend, le Verbe sort alors.
... La Voix est la synthèse de toutes les forces célestes, et c'est
elle qui conduit le Verbe, pour que celui-ci prononce des paroles
de joie. En examinant bien ces degrés, on trouvera que la Pensée,
la Bina (l’Esprit-Saint), la Voix et le Verbe ne forment qu’Un,
que tout se ramène à la Pensée, première de toutes, et qu’il n’y a
aucune séparation entre eux ; tout est Un, et la Pensée est unie
étroitement au Néant et n’en est jamais séparée, ainsi qu’il est
écrit : « Le Seigneur est Un et son nom est Un. »
E.
Dans la théorie dualiste de la Divinité, on considérait en Dieu
deux aspects ; d une part était l’Ancien, Jéhovah ou la Grande
Figure, qui demeurait sans cesse dans un impénétrable mystère ;
d’autre part, était Élohim ou la Petite Figure ; celle-ci présentait
comme deux côtés, un par lequel elle demeurait cachée au sein
de Jéhovah, un autre par lequel elle se manifestait au Monde.
i. Zohar, I, fol. 246b ; t. 11, pp. 575-576.
a. Parce qu’au dessus de la Pensée, se trouve l’Ancien ou Néant.
Il - 22
IA KABBALE
97
^ est cette Petite Figure, cet Élohim que nous avons vu, tout
(L abord, se dédoubler pour donner le couple de la Sagesse et de
l’Intelligence : de ce couple, ensuite, nous avons vu sortir le Verbe.
!1 semble donc que, semblables à la Petite Figure dont ils pro-
viennent, la Sagesse, 1 Intelligence et le Verbe présentent chacun
deux côtés, un côté supérieur par lequel ils demeurent cachés au
sein de l’Ancien, un côté inférieur par lequel ils se manifestent
ici-bas.
C est renseignement que donne nettement un texte de YIdra
zouta L
« Dans le Livre des mystère. s-, dit ce texte, nous avons appris
que le yod supérieur est le même que le yod inférieur ; de même,
le hé et le vav supérieurs sont les mêmes que le hé et le vcw infé¬
rieurs; les supérieurs dépendent de l'Ancien, les inférieurs de la
Petite Figure ; bien plus, ils forment la Petite Figure ; car, tous,
ils dépendent de l’Ancien Sacré. Le nom de l’Ancien est caché à
tous et est insaisissable. Pour que ceux d’en bas puissent subsis¬
ter, les lettres supérieures dépendent de l’Ancien des jours; car.
autrement, elles ne pourraient subsister. Et c’est pourquoi le nom
saint (J h v) est, à la fois, caché et révélé ; les lettres qui dépen¬
dent de l’Ancien des jours sont cachées à tous, tandis que celles de
la Petite Figure sont accessibles . Les lettres qui dépendent de
1 Ancien sacré sont cachées ; au yod d’en haut, caché, correspond
le yod d’en bas, révélé.... La lettre hé d’en haut rend stable l’au¬
tre hé, le hé d’en bas. »
La Sagesse, c’est clair, pas plus que l'Intelligence et le Verbe,
n est exempte de ce double aspect ; elle est, à la fois, mystérieuse
et révélée; YIdra zouta, d'ailleurs, le répète un peu plus loin1 2:« 11
y a deux Sagesses, la supérieure et l’inférieure. »
F.
Mais à cet enseignement, s’oppose un autre enseignement (pic
nous avons précédemment entendu ; selon cet enseignement-ci,
Hocmâ ne se révèle aucunement ici-bas ; elle demeure aussi mys¬
térieuse que l’Ancien. Ne nous étonnons donc pas de rencontrer,
dans le Livre occulte, une doctrine toute contraire à celle que
YIdra zouta prétend en tirer. Selon ce Livre occulte , la Sagesse,
que représente la lettre yod, n’offre pas deux côtés ; elle n’offre
1. Zohar, III, fol. 289“ ; t. VI, p. 86.
2. Zohar, III, fol. 290» ; t. VI, p. 90.
DUHEM — T. V 7
98
U CRUE DE Ij' ARISTOTELISME
II - 23
qu'un aspect, l’aspect supérieur et mystérieux. Seuls, l’Intelli¬
gence et le Verbe, que figurent les lettres hé et vav, sont, à la fois,
mystérieux et révélés ici-bas ; c’est seulement par l’Intelligence
et le Verbe que nous pouvons soupçonner la Sagesse.
« Il v a, dit le Livre occulte *, un vav d’en haut et un vav d’en
bas, de même qu'il y a un hé d’en haut et un hé d’en bas ; mais il
n’y a qu’un yod d’en haut, auquel rien ne s’associe et auprès
duquel nul ne peut monter. C’est par l'union du vav et du hé qu’on
aperçoit faiblement le yod , telles les veines qu’on aperçoit sous
l’épiderme. Malheur au Monde quand l’épiderme est assez opa¬
que pour cacher complètement les veines ! . Le yod éclaire le
vav et le hé , et malheur au Monde quand le yod se détourne du
vav et du hé par suite des péchés des hommes ! »
G.
Suivons les conséquences de ce dernier enseignement.
En Dieu, il y a deux hypostases qui demeurent inaccessibles à
toute connaissance ; c’est, d’abord, l’Ancien, le Mystérieux, la
Grande Figure ; c’est ensuite la Pensée silencieuse, la Sagesse,
Hocmâ.
Il y a aussi deux hypostases qui se révèlent partiellement au
Monde créé ; c'est l’Intelligence (Bina), et c’est le Verbe, fils
à'Hocmd et de Bina.
Mais comment distinguer l’une de l'autre les deux hypostases
absolument inconnaissables ? Bien naturellement, on sera conduit
à les confondre, à ne plus voir en Dieu que trois hypostases dont
une demeure absolument mystérieuse, tandis que les deux autres
se manifestent en partie dans la Création.
Cet enseignement, c’est celui que donnent une foule de passages
du Zohar.
Parfois, l’hypostase suprême et mystérieuse reçoit simplement
le nom de Dieu. Le plus souvent, on lui donne le nom de Saint, en
y ajoutant aussitôt cette formule : Béni soit-il ! Elle reçoit aussi ces
titres : l’Ancien, le Mystérieux, la Cause de toutes les causes,
l’Infini, la Sagesse d’en haut. On l’appelle le Roi d'en haut ou
simplement le Roi Elle est enfin le Père ou l’Essence fécondante.
Du Saint émane, en premier lieu, la Lueur ou Splendeur (Zohar).
Elle est la Mère d’en haut et d’en bas, la Matrone céleste, l’Es¬
sence génératrice. Elle est la semence et l’origine de l’Univers.
i. Zohar, II, fol. 777» ; t. IV, p. i!\i.
II - 24
U KABBALE
Ü9
Elle est la Gloire (Schekhina) d’en haut et d'en bas. ,, La Schek-
Inna, qui rés, de en haut -, réside également en bas parmi les
vêntl n US a r ” AUSSi re“e ép0USe du Saint reǰH elle sou-
ven letttre de Communauté d’Israël. ,, Le Saint (béni soit-il <)
cest le Bere -, et la Communauté d’Israël, c’est la Mère. » ’
Du Saint et de la Schekhina naît le Verbe, qui est souvent
nomme R„, d’en bas. Entre le Saint et la Lueur,1 ,1 est le L
Milieu1 3" edmlre ’ aUSS‘ re';0lt'11 fré<luement le <le Colonne du
oii'verile"* ^ d Élohim’ U esl donné tanWt à la Mère et tantôt
Les textes qui affirment cette doctrine ou qui en reçoivent leur
claircissement sont extrêmement nombreux. Contentons-nous
en C1^er ou (I en résumer quelques-uns.
« Le mot » : Lueur (Zohar) désigne l’étincelle que le Mystérieux
fit jaillir au moment de frapper le vide et qui constitue l’origine
, 1 Univers, palais construit pour la gloire du Mystérieux. Cette
e moelle constitue, en quelque sorte, la semence sacrée du
Mo“de . A,nsl , le mot Lu«'r (Zohar) désigne la semence qu’il
a jetee pour sa gloire . 4
» A 1 aide de la Lueur (Zohar), origine de tous les Verbes
(Maamaroth), Dieu créa le Seigneur (Elohim). Qu’on ne s’étonne
pas que 1 Ecriture ait employé le terme : créa pour désigner la
manifestation d’Elohim, bien que celui-ci soit d’essence divine
» Lorsque Moïse demanda à Dieu quel était son nom, celui-ci lui
répondit . Ehiéh ascher éhiéh (Ego sum qui sum). Le nom sacré
d Ehieh figure des deux côtés, alors que le nom à'Élohim forme la
ÏÉlohim PUiSqU’Ü %UFe aU milieu ’ car Ascher est synonyme
» Au moment où le Verbe de Dieu retentit, l’Essence généra-
rice . se manifesta également. De sorte que le Verbe, formant
la semence divine et appelé Ascher, se trouve au milieu, entre
1 Essence fécondante, le premier Éhiéh, et l’essence génératrice le
dernier Ehieh. La Lueur (Zohar) désigne également l’Essence Géné¬
ratrice _ °
» L’hypostase Élohim forme le trait d’union entre les deux
autres, la fécondante et la génératrice, qui ne sont jamais séparées
et ne forment qu’un Tout. »
1. Zohar, I, fol. 246» ; t. II, p. 574.
2. Zohar, III, fol. 6iB ; (. V, p. 169.
3. Zohar , I, fol. i5“ et i5b ; t. I, pp, 90-92.
100
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 25
Dans tout ce texte, Élohim désigne le Verbe ; en voici un ou le
titre d’ Élohim est constamment donné à la Mère d en haut, tandis
que le Verbe reçoit le nom de Colonne du milieu :
« Il y avait 1 * un roi qui se proposait de construire plusieurs édifi¬
ces. Ce roi avait un architecte qui ne faisait rien sans 1 autorisation
de son roi . Le roi, c’est la Sagesse supérieure d’en haut. Le roi
d’en bas est la Colonne du .milieu. Élphim est l’architecte celeste
appelé la Mère d’en haut. Élohim est également l’arclntecte d en
bas ; et c’est celui qui est désigné par le nom de Schekhina d en bas. . .
» Le Père adressa le Verbe à la Mère : Qu’il soit lait telle
chose. Et aussitôt la chose fut faite. »
Un peu plus loin, au gré du Zohar \ c’est « la Mere qui dit au
Père -.Faisons l’homme à notre image. » Le Père, « c est le
Suprême de toutes les choses suprêmes, c’est celui qui est appelé
la Cause de toutes les causes, c'est celui qui fait naître toutes les
causes suivies d’effets, et sans lequel rien ne se fait et rien n’existe,
c’est Celui sans l’autorisation duquel rien n’est fait au ciel .
» Ces paroles : « Faisons l’homme à notre image » indiquent
en vérité que, dans l’essence divine, il y a deux hypostases qui se
parlaient l’une à l’autre à ce moment. La seconde dit à la pre¬
mière : « Faisons », parce qu’elle ne doit rien faire sans l’autori¬
sation et la parole de la première ; de même que la première ne
fait rien sans consulter la seconde. »
Le Verbe est ainsi l’intermédiaire nécessaire entre la Cause des
causes et la Mère d'en haut, entre le Saint et la Schekhina, car un
peu plus loin, le Zohar écrit 3 4 : « La Schekhina dit au Saint (béni
soit-il !) : « Faisons l’homme à notre image. »
Dans cette trinité de la Cause suprême, d’Elohim et du Verbe
qui est leur constant intermédiaire, ne voyons rien qui contredise
à l’unité de l’essence divine : « Je ne vous ai pas dit ' que celui
qui est appelé la Cause des causes soit le même qu’Elohim, et je
ne vous ai pas dit non plus que celui qui est appelé la Cause des
causes soit un autre qu’Élohim. Dans l’essence divine, il n’y a ni
association ni nombre ; tout y est Un. L’association qui existe dans
l’essence divine est comparable à celle qui existe entre le mâle et
la femelle, qui ne sont appelés qu’un... En réalité, l’essence divine
est une ; il n’y a ni association ni nombre. »
Ce mystère de la trinité dans l'unité est exprimé avec force
i. Zohar, I, fol. 22“ : t. I, p. i3ti.
■i. Zohar, I, fol. 22* ; t. I, p. !38.
3. Zohar, 1, fol. 23« ; t. I, p. 141-
4. Zohar, I, fol. 22b ; V. I, p. 13p.
II - 26
LA KABBALE
101
dans ce passage du Zohar 1 qui doit être d’assez fraîche date,
comme l’est, dans l’écriture hébraïque, l’usage des points-voyelles :
« Lorsque le Point étincelant, qui est la semence du palais de la
matière, se dessina, le Tout prit la forme de trois points, repré¬
sentés par les points-voyelles, holem, sonreg et hireq, qui se
confondent 1 un dans l’autre et ne forment qu’un seul mystère. »
Le Saint, le Roi d’en haut, ne se manifeste jamais ici-bas ; mais,
cachées au sein de Dieu, la Schekhina et la Colonne du milieu
se révèlent dans le Monde. Aussi parle-t-on constamment de la
Schekhina d’en haut et de la Schekhina d’en bas, d'Élohini d’en
haut et d’Elohini d’en bas N’allons pas en conclure qu’il existe
deux Schekhina ou deux Elohim.
« L’Elohim d’en haut 2 et celui d’en bas ne sont qu’un sous
deux aspects différents »
« La Schekhina 3 se fait d’elle-même, à l’exemple du Saint
(béni soit-il !) dont elle n’est jamais séparée... Elle est à Dieu ce
que le point-voyelle est à la lettre ; le point-vovelle n’est pas une
chose distincte de la lettre, mais une indication de la manière de
la prononcer... Nous savons que Dieu est en haut et qu’il est en
bas, de même que l’accent d’en haut et le point-voyelle d’en bas
font partie de la lettre elle-même qu’ils accompagnent. Celui qui
s’évertue à faire une distinction entre la partie de Dieu qui est
plus haute et celle qui est plus basse, n’a pas de part en Dieu. »
H.
Toute cette doctrine kabbalistique de la trinité divine offre,
avec la doctrine chrétienne, une bien grande ressemblance ; entre
les deux enseignements, toutefois, une différence persiste ; pour
les Chrétiens, le Verbe est la seconde personne de la Sainte-Tri¬
nité ; c’est du Père et du Verbe que procède l’Esprit-Saint ; au
contraire, pour les Kabbalistes dont nous venons de rapporter
l’enseignement, la seconde hypostase de la Trinité divine, c’est la
Lueur ; le Verbe est le fils du Saint et de la Lueur. Nous allons
voir s’effacer cette dernière divergence entre la pensée rabbinique
et la foi chrétienne ; nous allons voir la Lueur procéder du Saint
et du Verbe.
Du Principe suprême, du mystérieux Ancien, une foule du
1. Zohar , fol. i5l> ; t. I, pp. 91-92.
2. Zohar , I. fol. 3 1 1> ; t. I, p. 197.
3. Zohar, II, fol. i58a ; t. IV, p. 94.
102
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
II - 27
textes kabbalistiques font sortir une première bypostase d’où
émane, à son tour, une seconde bypostase ; de ces deux hypos-
tases, la première, que représente la lettre yod, est mâle, et la
seconde, figurée par la lettre hé, est femelle. Mais aux deux
essences qui forment ce couple, les textes kabbalistiques ne don¬
nent pas tous les mêmes noms. Les uns les nomment Sagesse
(Hoçmâ)e, t Intelligence (Bind). Les autres les nomment Pensée et
Verbe. Ce sont là, d’ailleurs, semble-t-il, de simples variantes de
langage qui n’entraînent point de différence dans les idées ; et les
deux sortes de dénominations s’échangent, d’ailleurs, fréquem¬
ment.
Les Kabbalistes qui, au couple issu du Mystérieux, donnent les
noms de Sagesse et d’intelligence, réservent le nom de Verbe au
fils de Hocmd et de Bina ; ainsi sont nées les doctrines que nous
venons d’exposer.
Tout de môme, ceux qui ont donné au Père et à la Mère célestes
les noms de Pensée et de Verbe, ont, au fils issu de ce couple,
donné le nom de Lueur. La doctrine, d’ailleurs, parait s’être déve¬
loppée, dans ce cas-ci, exactement comme dans celui-là ; il y a eu
simple interversion des rôles attribués, ici et là, à l’Intelligence
ou Lueur et au Verbe.
La théorie nouvelle des processions divines se développe tout
au long dans un passage dont nous avons déjà cité les premières
phrases 1 .
« Le Verbe existe de toute éternité, mais il ne se manifesta
pour la première fois que quand la matière eût été créée. Avant,
le mystérieux Infini manifestait sa toute-puissance et son immense
bonté à 1 aide de la mystérieuse Pensée, même essence que le
mystérieux Verbe, mais silencieuse. Le Verbe, manifesté à
l’époque de la création de la matière, existait avant sous forme de
Pensée... C’est pourquoi l’Écriture dit : « Et Élohim dit. » C’est-
à-dire : Et Élohim se manifesta sous forme du Verbe. Cette
semence divine, par laquelle la création a été opérée, venait de
germer et, en se transformant de Pensée en Verbe, elle fit entendre
un bruit qui s’entendit au dehors. »
Cette Pensée silencieuse demeure cachée ; elle ne se manifeste
pas daps la création ; aussi le texte que nous lisons la tient-il pour
source d une lumière que la matière ne saurait recevoir. Il existe
une autre lumière, communicable à la matière ; cette seconde
i. Zohar , I, fol. i6h ; 1. 1, pp. g8-ioo.
II - 28
LA KABBALE
103
lumière procède delà Sagesse et du Verbe, du Père et de la Mère
célestes. Aussi notre texte poursuit-il en ces termes :
« L’Ecriture ajoute : « Que la Lumière soit (ïehi er) » car toute
lumière procède du mystère du Verbe. Le mot : ïehi se compose
de trois lettres, un yod au commencement et à la fin, et un hé au
milieu. Ce mot est le symbole du Père et delà Mère célestes, dési¬
gnés par les lettres yod et hé, et de la troisième essence divine,
qui procède des deux précédentes et qui est désignée par le der¬
nier yod du mot : ïehi ; cette lettre est identique à la première,
pour nous indiquer que toutes les trois bypostases ne sont qu’une.
Le Père, désigné par le premier yod, est le dispensateur de toutes
les lumières célestes. Lorsque la matérialisation du vide fut opérée
parle son du Verbe, désigné par hé, la Lumière céleste se cacha,
étant incompatible avec la matière . Quand le Verbe se mani¬
festa, il s’unit au Père pour la dispensation de la Lumière qui,
incompatible avec la matière tant qu elle procédait du Père seule¬
ment, devint accessible à la matière dès qu’elle procéda du Père
et du Verbe. Le premier yod du mot ïehi désigne le Père ; le der¬
nier yod désigne la Lumière céleste ; ce yod fut placé après le hé,
parce que, pour que la Lumière céleste qu'il désigne devint acces¬
sible à la matière, il a fallu qu’elle procédât du Père et du Verbe,
du premier yod et du hé.
» Comme les trois points-voyelles désignent également les
trois hypostases divines, le holern désignant le Père, le soureq le
Verbe et le hireq, la Lumière céleste, il s’ensuit que cette dernière
liypostase procède des deux premières avec lesquelles elle n’en
forme qu’une. C’est pourquoi le mot or est pourvu du point-voyelle
holcm, point suspendu au dessus de la lettre sans la toucher, afin
de nous indiquer que la lumière procédant du Père, symbolisé par
le point-voyelle holern, ayaut été inaccessible à la matière, il a fallu
qu’elle procédât du Père et du Verbe. »
Ce passage, assurément, reflète la formule : Qui ex Pâtre
Filioque procedit, du Credo; il est donc de date assez récente,
encore que, dès le Ve siècle, les églises d’Espagne aient accoutumé
d’énoncer cette formule.
I
Cette doctrine où, du Mystérieux, nous voyons sortir succes¬
sivement la Pensée, le Verbe, enfin la Lumière capable de se
manifester dans la création, cette doctrine, disons-nous, paraît
avoir subi la même contraction que celle où l’Ancien émettait
104
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 29
l’Intelligence, la Lueur et le Verbe. Dans le Mystérieux des mysté¬
rieux s’est fondue la Pensée silencieuse, la source de la Lumière
que la matière ne peut recevoir. Dieu a été ramené à n’être qu'une
trinité. La première hypostase, qui est l’Infini ou le Roi, est
demeurée inconnaissable. Le début de la création a coïncidé avec
la génération du Verbe. Du Père et du Verbe, a procédé la
Lumière capable de se manifester ici-bas.
Le Zohar nous enseigne \ dès lors, qu'au commencement, le
Roi ou l’Infini frappa le Vide avec le Verbe. « Le son du Verbe
constituait donc le commencement de la matérialisation du Vide.
Mais cette matérialisation serait toujours demeurée à l’état d’im-
pondérabilité, si, au moment de frapper le Vide, le son du Verbe
n’eût fait jaillir le Point étincelant, origine de la Lumière, qui
constitue le mystère suprême et dont l’essence est inconcevable.
C’est pour cette raison que le Verbe est appelé Commencement,
attendu qu’il est l’origine de toute la création. »
Pour achever la ressemblance de cet enseignement avec celui
que donne l’Église catholique, il conviendrait de donner le nom
d’Esprit-Saint à la Lumière céleste. Un tel langage serait-il con¬
forme à la pensée des auteurs du Zohar ?
Le Zohar parle, à plusieurs reprises, de l’Esprit d’Elohim.
Dans une de ces circonstances, il écrit s : « Remarquez que le
Monde a été créé par le Verbe uni à l’Esprit, ainsi qu’il est écrit :
« C’est par le Verbe du Seigneur que les cieux ont été affermis,
» et c’est l’Esprit de sa bouche qui a produit toute farinée des
» cieux. » Ainsi l’Écriture fait mention et du Verbe et de l’Esprit ;
l'un ne va jamais sans l’autre. » Ce texte permettrait, semble-t-il,
de regarder l’Esprit comme identique à cette Lumière dont la
matière peut recevoir communication .
Un autre texte est plus obscur 1 2 3. Nous y voyons que Dieu, au
cours de la création, s’est manifesté successivement sous forme de
quatre hypostases. Il s’est produit, d’abord, sous l’hypostase
Schadaï, puis sous l’hypostase Çebaoth, ensuite sous l’hypostase
Élohim. Enfin, une voix douce et harmonieuse se fit entendre. « Cette
voix, c’était l’Esprit d’Elohim.. .. Et ce n’est que quand la voix
douce et harmonieuse se fit entendre que le nom de Jéhovah fut
complet . Le nom de Jéhovah est formé de quatre lettres qui
sont en quelque sorte, pour l’essence divine, ce que les membres
sont pour le corps humain. » Ce passage nous fait souvenir d'une
1. Zohar, I, fol. ioa ; t. I, p. 90.
2. Zohar, I, fol. i56» ; t. II, pp. 21 3-2 14.
3. Zohar, I, fol. i(Ja ; t. I, p. 97.
II - 30
LA KABBALE
105
doctrine que nous avons précédemment rencontrée. Au gré de cette
doctrine, le Pè~re et la Mère célestes, Hocmn et Bina, représentés
parle t/or/ et le premier hé du tétragramme divin, ont eu un fils et
une fille, que représentent le vav et le second hé. Élohim serait,
si ce rapprochement est juste, le fils de la Sagesse et de l’Intelli¬
gence, tandis que l’Esprit d’Élohim en serait la tille.
En donnant à la Lumière céleste le nom d’ Esprit-Saint, on ren¬
drait un des enseignements du Zohar plus exactement, semblable
à la doctrine catholique sur la Trinité divine. Mais cette dénomina¬
tion n’est point utile si, de cet enseignement kabbalistique, on
veut seulement rapprocher la Théologie d’Ibn Gabirol. La trinité
du Créateur, du Verbe ou Volonté et de la Lumière, telle que la
conçoit Avicébron, a grande analogie avec la divine Trinité définie
par nombre de Kabbalistes. Ne soyons donc pas surpris des rappro¬
chements qu’on peut faire entre la pensée du Rabbin de Malaga
et le dogme de l'Eglise ; nombre de rabbins ont professé des théo¬
ries tout aussi voisines du Christianisme.
Nous nous sommes efforcé de distinguer nettement les théories
diverses que le Zohar propose touchant l’essence divine ; et peut-être
pourrait-on précisément nous reprocher d’avoir mis trop de netteté
dans ces distinctions; certes, les différents systèmes que nous
avons exposés se retrouvent dans le Zohar , mais ils n'y sont pas
séparés les uns des autres ; en dépit des contradictions qu’ils s'op¬
posent entre eux, ils se mélangent et s’enlacent d’inextricable
manière ; c’est que les auteurs du Zohar ne sont aucunement des
logiciens, soucieux d’expliquer leurs pensées suivant un ordre
parfait; leur féconde imagination se laisse entraîner aux caprices
de l’allégorie ; s’il y a disparate entre les pensées auxquelles elle
s’abandonne tour à tour, elle ne s’en inquiète guère.
IV
LA CRÉATION
Si l’Ancien des anciens demeure entouré d’un impénétrable
mystère, les diverses bypostases qu'il a engendrées sont, jusqu’à
un certain point, accessibles à la connaissance ; elles sont connais¬
sables parce qu’elles se manifestent dans la création ; aussi la
génération des diverses hypostases divines est-elle intimement liée
aux diverses phases par lesquelles l’œuvre créatrice a passé,
106
LA CRUE DE L'ARISTOTÉLISME
Il - 31
Selon Ad. Franck *, tous les Kabbalistes ont vu, dans le Monde
de la matière, une émanation de la substance divine; le Monde,
donc, n’aurait pas été le résultat d’une création, au sens où ce mot
est habituellement pris.
Si l’on peut trouver, dans le Zohar, des passages, vagues et
ambigus, que leur forme allégorique laisse solliciter dans le sens
de l’émanation aussi bien que dans le sens de la création, il en est
d’autres qui professent clairement la création ex nihilo, aussi clai¬
rement, du moins, qu’on le peut attendre d’un tel livre.
Nous avons entendu, déjà, le Zohar déclarer 1 2 que <i la création
s’opéra par la volonté du mystérieux Infini... Le Verbe n’appa-
rait que pour la création des détails, alors que la création de la
matière générale fut opérée avant la manifestation du Verbe. » La
matière, cependant, a été créée par le Verbe, mais non point par
le Verbe manifesté ; l’Infini a opéré la création première de la
matière « à l’aide de la mystérieuse Pensée, même essence que
le mystérieux Verbe, mais silencieuse. »
On ne saurait mieux affirmer que la création du Monde n’a pas
été autre chose, de la part de Dieu, qu’un acte de la Pensée et
de la Volonté.
Pourquoi la toute première création de la matière a-t-elle été
faite par l’intermédiaire de la Pensée silencieuse, et non par le
moyen du Verbe manifesté ? C’est qu’avant la création de la
matière, le vide seul existait, et que le Verbe manifesté, la Parole
ne se transmet pas dans le vide. C’est donc seulement par le
Verbe non manifesté, par la Pensée silencieuse, que l’Infini a pu
créer la matière au sein du vide :
« Avant toutes choses, dit le Zohar 3, le Roi a permis la trans¬
formation du vide en un éther transparent, fluide impondérable,
pareilà la lumière provenant des corps phosphorescents. Ensuite,
par un mystère des plus secrets de l’Infini, ce fluide se métamor¬
phosa en un gaz dépourvu de toute configuration aériforme, ni
blanc, ni noir, ni rouge, ni vert, ni d’aucune couleur... Ainsi, par
un mystère des plus secrets, l’Infini frappa le vide avec le son du
Verbe^ bien que les ondes sonores ne soient pas transmissibles
dans le vide. Le son du Verbe constituait donc le commencement
de la matérialisation du Vide... C’est pour cette raison que le
Verbe est appelé Commencement, attendu qu’il est l’origine de
toute la création. »
1. Ad. Franck, La Kabbale, 3e éd., pp. i5q-iCi.
2. Zohar, I, fol. i6^ ; t. I, p. 98.
3. Zohar, I, fol. i5® ; t. I, pp. 89-90.
II - 32
IA KABBALE
107
On ne saurait vraiment, dans cette description, trouver trace du
système de l'émanation
L éther, puis le gaz, créés dans cette première phase de l’œu¬
vre divine ressemblent fort à cette matière informe qu’un Saint
Augustin tentait vainement d’imaginer.
La première œuvre que le Verbe accomplit en cette matière fut
de lui imposer une configuration et des bornes ; en même temps,
il faisait jaillir le Point étincelant dont la Lumière allait être
accessible à la matière délimitée :
« C est seulement 1 quand Dieu fit prendre des contours à la
matière s, qu il donna naissance à cette variété de couleurs qui,
en réalité, n existent pas dans la matière, n’étant dues qu aux
modifications subies par la lumière selon les corps qu’elle
éclaire...
» Le son du Verbe constituait le commencement de la matéria¬
lisation du vide. Mais cette matérialisation serait toujours demeu¬
rée à l’état d’impondérabilité si, au moment de frapper le vide, le
son du Verbe n’eût fait jaillir le Point étincelant, origine de la
Lumière. »
Ce «• cordeau » que le Verbe a tendu pour borner le Monde d’en
bas et le séparer du Monde supérieur, du Monde idéal, dont
nous parlerons bientôt, ce cordeau, disons-nous, c’est le Firma¬
ment.
« En rendant la Lumière céleste accessible à la matière, dit le
Zohar 3, le Verbe, qui est désigné par le mot Élohim, n’a pas
rendu la matière susceptible de toute la lumière céleste ; il lui a
assigné certaines limites. Le Firmament qu’Élohim forma entre
la matière et la Lumière céleste, sert délimité entre l’une et l'autre ;
la matière peut y monter et la Lumière céleste peut descendre
jusque là. Mais, en même temps que de limite, le Firmament sert
de trait d’union entre l’une et l’autre ; et c’est grâce à ce trait
d’union que l’une et l’autre sont unies en Élohim ..
» En donnant aux ténèbres de la matière la faculté de se trans¬
former en lumière jusqu’à une certaine limite, et en traçant, à la
Lumière céleste, cette même limite jusqu’où la Lumière céleste
peut descendre, Élohim a formé ainsi le trait d’union entre le ciel
et la terre, « c’est-à-dire entre le Monde idéal et le Monde
matériel.
Si l’on voulait parler ici le langage d’Avicébron, on pourrait
1. Zohar, I, fol. i5® ; t. I, pp. 89-90.
2. Mot à mot : Quand il traça un cordeau .
3. Zohar, I, fol. i6*> ; t. I, pp. 100-101.
108
LA CRUE DK L’ARISTOTÉLISME
II - 33
dire que la première œuvre du Verbe fut l’imposition de la
forme corporelle à la matière informe.
À côté de ces récits de la création, on en peut citer nombre
d autres dont la forme allégorique se laisse moins aisément inter¬
préter. Tel est, par exemple, ce passage de YIdra rabba ‘,-qui
semblerait professer le système de l’émanation si on le prenait au
pied de la lettre, mais qu’il serait vraiment déraisonnable de ne
pas tenir pour symbolique :
« Lorsque la volonté de la Tête blanche décida d être glorifiée
dans ses œuvres, la Tête blanche fît sortir un fluide caché. Avant
tout, elle souffla sur ce fluide qui répandit des forces cachées unies
ensemble, montant et descendant ensemble, comme si elles ne for¬
maient qu’un seul corps. Au moment de souffler sur ce fluide caché,
la Tête blanche avait un Ehiéh (Ego swn). Le fluide montait et des¬
cendait et répandait des étincelles, du frottement desquelles sortit
une force cachée. La Tête blanche fut alors nommée As cher éhiéh
(Qui mm). Les forces cachées ayant été animées de la force supé¬
rieure que produisit le frottement des étincelles, se fusionnèrent
et formèrent un bloc pourvu de contours. La Tête blanche fut alors
nommée Jéhovah. Elle souffla pour la deuxième fois sur ce fluide,
et celui-ci répandit des étincelles de tous les côtés ; par le frotte¬
ment de ces étincelles, une nouvelle force cachée se produisit, qui
répandit, à son tour, des étincelles de tous les côtés. La Tête
blanche prit alors le nom de El. Cette nouvelle force cachée, pro¬
duite par le frottement des étincelles, monta et descendit, et ce
mouvement de haut en bas et de bas en haut la pourvut de douze-
cents enveloppes de feu, desquelles se dégagea une nouvelle force
cachée. Et la Tête blanche prit alors le nom d 'Élohim. C’était la
force de rigueur qui se ramifie dans toutes les directions ; elle
dégage des rayons utiles au Monde et d’autres qui ne le sont pas.
Elle souffla pour la troisième fois sur le fluide caché dont se déga¬
gea une nouvelle force cachée, et elle prit le nom de Jéhovah , attri¬
but de la miséricorde, appelé aussi ciel ( Schammaïm )% La force
céleste de Jéhovah réside entre deux autres forces appelées Çebao/h.
De ces trois forces émanent toutes les forces et toutes les armées
d’en haut préposées à la direction du Monde et chargées chacune
d’une action particulière. »
On pourrait rapporter ici d’autres récits de la création, analo¬
gues à celui qu’on vient de lire ; allégories compliquées et nébu¬
leuses, qui laissent malaisément deviner ce qu’elles prétendent
j. Zohar, I, fol. 2Ôib et fol. 202* ; t. II, pp. 091-592,
II - 34
LA KABBALE
109
enseigner. Nous les laisserons de côté pour nous en tenir aux pas¬
sages, de signification moins problématique, que nous avons cités.
V
LES DEUX MONDES
La Lumière céleste, connue le Verbe, se manifeste en partie
dans le Monde de la matière, mais, pour une part, elle lui
demeure inaccessible. Aussi le Verbe a-t-il borné la matière par
un Firmament qu’elle ne peut franchir, au-delà duquel elle ne
saurait s’élever pour s’imprégner de la Splendeur divine. Au-
dessus du Firmament, le Zohar demeure, exempt de toute union
avec la matière.
La divine Lumière, inaccessible à la matière, constitue, au gré
des Ivabbalistes, un premier Monde ; en compénétrant la matière,
cette Lumière en fait un autre Monde.
Le Firmament se trouve être ainsi à la limite des deux Mondes;
au-dessus, s’étend un Monde supérieur immatériel, que le Zohar
nomme souvent le Ciel, mais qu’en maintes circonstances, il a
soin de distinguer des cieux visibles; au-dessous, se trouve un
Monde' inférieur matériel que, parfois, le Zohar appelle la Terre.
Du Monde supérieur, la Sagesse divine, qui ne se révèle pas
dans le Monde de la matière, est le Loi ; c’est Elohim, c’est-à-dire
la Lumière, qui lui a servi d’architecte pour construire ce Monde ;
avec son architecte, le Roi communiquait par le Verbe. Quant au
Monde de la matière, Elohim, la Lueur, la Schekhina en est éga¬
lement l’architecte; mais il a le Verbe pour Roi, car, avec ,1a
Sagesse, il ne saurait être directement en rapport. Tel est le sens
de ce passage 1 que, déjà, nous avons cité :
« Le Roi, c’est la Sagesse supérieure d'en haut. Le Roi d’en bas,
c’est la Colonne du milieu. Elohim est l’architecte céleste appelé
la Mère d’en haut. Elohim est également l’architecte d'en bas ; et
c’est lui qui est désigné par le nom de Schekhina d’en bas. »
Un autre passage exprime la même pensée.
Parfois, dans le divin tétragramme, le Zohar remplace le yod
par un aleph: de Jéhovah , le nom de Dieu se transforme en Ahavah.
i. Zohar, I, fol. aa>» ; t. I, p. i36.
110
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 35
V aleph garde, d’ailleurs, le même sens que le yod : « Aleph 1
désigne l’Ancien et le plus sacré de tous. » Le vav et le hé conti¬
nuent de figurer le Verbe et la Lueur.
Or nous lisons 2 : « Ces mots : Le Ciel et la Terre, forment, par
leurs initiales, le nom divin Ahavah , par lequel furent créés le Ciel
et la Terre ; le Ciel par aleph et hé, et la Terre et tout ce qu’elle
contient par vav et hé. » Ici, comme en tant d’autres circonstances,
le Ciel désigne le Monde immatériel et la Terre le Monde matériel.
L’existence de ces deux mondes est un des enseignements les
plus clairs, les plus formels, les plus fréquemment répétés du
Zohar ; c’est aussi un de ceux par lesquels la Kabbale s’apparente
le plus étroitement au Platonisme. Citons quelques textes particu¬
lièrement instructifs.
« Tout 3, dans le Monde, est divisé en deux parties dont l une
est visible et l’autre invisible. Ce qui est visible n’est que le reflet
de ce qui est invisible... Ainsi toutes les œuvres du Saint (béni
soit-il !) ont leur reflet ici-bas. De même que Bereschith est
reflété ici-bas en Elohim, de même le Ciel est reflété dans la Terre ;
le Ciel invisible devait nécessairement avoir un reflet visible, et
c’est la Terre. »
« C’est le haut 4 5 et le bas qui sont désignés par les mots Ciel et
Terre. »
« 11 y a cieux et cieux s ; il y a des cieux en bas au-dessous des¬
quels existe une terre, et il y a des cieux en haut au-dessous des¬
quels existe également une terre. »
« Les cieux sont superposés les uns aux autres 6 ; les cieux
inférieurs, sont matériels et les cieux supérieurs sont immaté¬
riels. »
« Lorsque le Saint (béni soit-il !) créa son Monde 7, il le forma
de la Lumière dégagée d en haut, et il créa les cieux du premier
firmament que le Saint (béni soit-il !) avait étendu avant toutes
choses. C’est ce firmament qui donna naissance aux autres cieux
[supérieurs]...
» Il y a un firmament au-dessus des cieux [supérieurs] et lin
firmament au-dessous. Le firmament d’en haut donna naissance
aux cieux [supérieurs], et les cieux [supérieurs], à leur tour, enfan-
1. Zohar, I, fol. 262b ; t. U, p. f)2o.
2. Zohar, I, fol. a5ib ; t. II, p. 5qi.
•T. Zohar . I, fol. 39b ; 1. 1, pp. 241-242.
4 Zohar, I, fol. 4?b ; t. I, p 275.
5. Zohar, II, fol 209» ; t. IV, p. 21 5.
6. Zohar, II, fol. 2i3» ; t. IV, p. 223.
7. Zohar, I, fol. 252» et 252b ; t. II, p. 096.
II - 36
U KABBAUi j j |
terent le firmament d’en bas qui porte, pour cette raison, le nom
de firmament du Ciel. »
« Il y a sept astres 1 qui correspondent aux sept firmaments ;
tous font partie du système de notre Monde ; et au-dessus d’eux
est le Monde supérieur. 11 y a également deux Mondes, le Monde
supérieur et le Monde inférieur. Le Monde inférieur est formé sur
le modèle du Monde supérieur... Il y a également un Roi d’en
haut et un Roi d’en bas. »
« Jéhovah 2 désigne le degré supérieur, tandis que Notre-Sei-
gneur désigné le degré d’en bas, qui est le maître de toute la
Terre. »
« Les mêmes lumières 3 * 5 6 qui sont répandues dans le Monde d’en
haut sont répandues dans le Monde d’ici-bas, car l’un est l’image
de l’autre. »
Les choses qui, dans ce bas Monde, passent pour belles et pures
ne sont pas les seules qui aient leurs modèles dans le Monde
supérieur ; les êtres immondes d’en bas reflètent, eux aussi, des
êtres immondes de l’Univers immatériel; par cette affirmation,
la Kabbale s’oppose à la doctrine de Plotin ou de la Théologie
d Aristote avec laquelle, par ailleurs, elle offre tant de ressem¬
blances.
« De même * que, dans 1 eau d ici-bas, il y a de bons poissons
ainsi que des mauvais et des grenouilles, de même, dans les eaux
d en haut, il y a un serpent sacré et un serpent impur. »
Ces modèles supérieurs des choses d’ici-bas, comment devons-
nous les concevoir? Ils n'ont rien de matériel; ce sont des étin¬
celles émanées de la Lueur divine.
« Dans le Paradis d’en haut 3 existent toutes les images des
êtres d’en haut et de ceux d’en bas. Ces images ne sont pas gra¬
vées sur de l’or ou d'autres corps solides, mais elles sont repro¬
duites par des lumières célestes qui sont l’œuvre du Saint (béni
soit-il !) »
« Lorsque le Saint0 (hem soit-il !) a voulu créer les mondes, il
fit sortir un Rayon de lumière cachée ; et ce Rayon répandit immé¬
diatement un nombre incalculable de lumières brillantes ; et c’est
ainsi que fut formé le Monde d en haut. Les lumières brillantes
du Monde d’en haut répandirent à leur tour des rayons que
1. Zohar , I, fol. 34a ; t. I, p. 211.
2. Zohar, Ii, fol. 171b ; t. IV, p. 123.
3. Zohar, I, fol. i47b ; t. II, p. 182.
4- Zohar, I, fol. 243b ; t. II, p 562.
5. Zohar, II, fol. i.5oa ; t. IV, pp. 69-70.
6. Zohar, I, fol. i56» ; t. II, p. 214.
II - 37
I 12 LA CRUE DE L AR1ST0TÉLISME
l’Architecte céleste rendit ternes ; et il créa ainsi le Monde d îci-
bas. » ,
Étincelles émanées du Rayon produit par la Sagesse, c est-à-
dire de la Lueur divine, du Zo/iar, ces modèles immatériels des
êtres matériels doivent-ils être considérés comme des choses
extérieures à Dieu? En maintes circonstances, la Kabbale enseigne
qu’il les faut tenir pour les idées qui, au sein même de la Sagesse
divine, préexistaient à .la création, et d après lesquelles les
créatures ont été produites.
Lorsque le mystérieux Ancien eût engendré Hocmâ, la Sagesse
sacrée, il y détermina toutes les idées. Le Monde des idées, ren¬
fermé dans la Sagesse, ne se pouvait encore manifester; il res¬
tait aussi inconnaissable que l Ancien et que Hocmâ; Dieu demeu¬
rait tout entier dans un impénétrable mystère, il était a 1 état de
Mi (Qui?) ....
Voulant se manifester, Dieu créa hléh (Cela), c est-a-dire,
comme nous l’avons vu, le Verbe. Lorsque Mi se tut ainsi adjoint
fêlé h, Dieu s’appela Éloliim ; alors seulement il put se manifester
en créant hors de lui les choses dont les idées préexistaient dans
la mystérieuse Sagesse.
Mêlée à beaucoup d'allégories et de digressions, cette doctrine
s’affirme assez clairement dans les textes que nous allons citer.
« Lorsque le Mystère de tous les mystères voulut se manifes¬
ter ', il créa d’abord un point, qui devint la Pensée divine. Ensuite,
il y dessina toutes espèces d’images, y grava toutes sortes de figu¬
res, et y grava enfin la lampe sacrée et mystérieuse, image repré¬
sentant le mystère le plus sacré, œuvre profonde sortie de la Pensée
divine.
» Mais cela n'était que le commencement de l’édifice, existant
sans toutefois exister encore,' caché dans le Nom, et ne s’appelant,
à ce moment, que Mi.
» Alors, voulant se manifester et être appelé par son nom, Dieu
s’est revêtu d’un vêtement précieux et resplendissant, et créa lhléh
(Cela), qui s’ajouta à son nom. Éléh, ajouté à Mi renversé, a formé
Éloliim. Ainsi le mot Éloliim n’existait pas avant que fût créé
Éléh...
» Et de même -que, dans la création, Mi reste toujours attaché
à Éléh, de même, en Dieu, ces deux noms sont inséparables. C’est
grâce à ce mystère que le monde existe. >
« Lorsque ce degré [Eléh] n’était pas encore entré dans le
i. Zohar, 1, fol. a» ; t. J, pp. 8-y.
II - 38
LA KABBALE
113
Nom l, et qu il s appelait seulement Mi, Dieu n’enfantait ni pro¬
duisait les choses cachées, chacune selon son espèce, bien que
toutes fussent cachées en lui. Mais dès qu’il eût créé Éleh,queÉleh
se fût ajouté a son nom, et qu’il fût appelé Élohim, alors, par la
vertu de ce Nom, il les produisit en totalité. C’est là le sens de :
« Il appela parle nom. » Par son nom, il appela et produisit toutes
les espèces destinées à exister. »
C est donc par le Verbe que les idées des choses, douées d’une
mystérieuse préexistence au sein de la divine Sagesse, ont été
appelées, hors de Dieu, à l’existence réelle.
Voici un autre passage 2 qui, sous une forme différente et plus
allégorique, exprime la même doctrine :
« L Écriture désigne le Verbe par le mot : Beveschith , parce
que, pour opérer la création, il fut gravé sous la forme d’un tour¬
niquet représentant les six grandes directions célestes dont émane
tout ce qui existe aux six directions de ce Monde, les quatre points
cardinaux, le haut et le has...
» Le Saint mystérieux a gravé un Point ; et dans ce Point, il a
renfermé toutes les œuvres de la création comme on renferme
tout avec une clef ; et cette clef renferme le tout dans un palais.
Bien que ce soit le palais qui renferme tout, c'est la clef qui est
l’essentiel ; c’est elle qui ouvre et qui ferme...
» Bereschith, c’est la clef [du palais] qui renferme tout ; c’est elle
qui ouvre et qui ferme les six portes qui donnent accès aux six
directions. »
Sous une forme encore plus allégorique, 1 ' [tira rabba enseignait
la même doctrine. Les idées des choses, préexistantes, mais cachées
au sein de la divine Sagesse, elle en prenait pour symboles les
rois d’Ëdom qui avaient précédé les rois d’Israël. Pour que ces
idées se formassent, il avait fallu que l’Ancien tirât devant lui le
voile au travers duquel on commencerait à le pouvoir soupçonner;
avant de donner aux choses une existence qui lui fût extérieure, il
avait dû manifester sa propre existence en créant la Petite Figure.
« Devant lui, disait 1 ’ldra rabba 3, l’Ancien des anciens tira un
rideau au travers duquel sa royauté commença de se dessiner;
mais la compréhension était encore imparfaite, ainsi qu’il est
écrit : « Tels sont les rois qui régnèrent au pays d’Edom avant que
» les enfants d’Israël eussent un roi. » L’Ecriture parle du Roi
primitif et des enfants d’Israël primitifs. Tous ies êtres n’existaient
i. Zohar, I, fol. 2“ ; t. I, p. n.
a. Zohar, I, fol. 3b ; t. I, pp. 18-19.
3. Zohar, DI, fol. 128» ; t. V, p. 334 ■
DUHEM. — T. V.
8
Ü4 LA. CRtiE DE LARISTOTELISMtî IÎ - 39
que virtuellement, par leur nom seulement ; leur existence réelle
ne pouvait se manifester qu’après l’apparition de Dieu à travers le
nuage, à travers le voile. Nous avons appris, en outre, que lorsqu’il
a plu à la Volonté suprême de créer la Loi qui était cachée, deux
mille ans avant la création du Monde, celle-ci lui dit : Celui qui
veut établir quelque chose doit commencer par établir son propre
être. »
Dans cette Loi cachée, antérieure de deux mille ans à la création
du Monde, il nous faut reconnaître, sans doute, la divine Sagesse
et le monde idéal qu’elle renferme.
« Lorsqu’il a plu au Saint (béni soit-il!) de créer le Monde, il
regarda la Loi 1 et forma toutes les œuvres de la création sur le
plan de la Loi... Au moment de créer l'bomme, le Saint (béni
soit-il !) dit au Monde : Monde, Monde, sache que toi, ainsi que les
lois qui te régissent, vous ne subsistez que par la Loi. »
Cette doctrine de la création par le Verbe des idées qui préexis¬
taient dans la pensée divine est d’allure singulièrement chrétienne ;
elle ressemble étrangement, en particulier, aux pensées que Jean
Scot Érigène se plaît à développer ; ce n’est plus le Néo-platonisme
hellénique que nous rappelle la Kabbale ; c’est le Néo-platonisme
catholique.
Une particularité nous invite, d’ailleurs, et d’une manière très
pressante, à songer au De divisione naturæ , lorsque nous lisons
ces divers passages du Zohar. Afin d’autoriser de l’ Ecriture sainte
la théorie selon laquelle les idées ou causes primordiales des créa¬
tures auraient été, de toute éternité, fondées par Dieu au sein de
son Verbe, Jean Scot, nous l’avons vu2, use d’un curieux artifice
exégétiquc. Il prend les premiers mots de la Genèse : « In prin-
cipio Deus fecit cælumet terrain. » vVu lieu de les entendre ainsi :
« Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre », il leur donne ce
sens : « Dans le Principe, Dieu fit le ciel et la terre. » Ce Prin¬
cipe, Principiiun , c’est, à son gré, le Verbe de Dieu.
Or le Zohar développe exactement la même interprétation des
mots : « Bereschith bava Elohim... » Au lieu de voir dans: Beres-
chith la locution adverbiale : Au commencement , il voit dans ce
Commencement, dans ce Principe, la désignation de la Sagesse ou
du Verbe de Dieu.
« Le Verbe 3 est appelé Commencement attendu qu'il est l'ori¬
gine de toute la création...
1. Zohar, I, fol. i34a et i34b ; t. II, p. 1 3 1 .
•2. Voir : Ce volume, pp. 48-49-
3. Zohar , I, fol. i5a ; t. I, p. 90.
II - 40
La Kaëbalè
1 15
» Tel est le sens mystique des paroles : « Avec le Commence-
» ment, il créa Elohim », c’est-à dire à l’aide de la Lueur (Zohar)
origine de tous les Verbes (Maamaroth), Dieu créa Élohim ... Par
le mot Lueur, l’Ecriture désigne le Mystérieux appelé Beresckith
(Commencement), parce qu’il est le commencement de toutes
choses. »
« Les mots 1 : « Beresckith bava Elohim » signifient : « Par le
» Verbe, Dieu créa le ciel et la terre. »
« Il est écrit 2 : « Au commencement. » Rabbi Youdaï dit :
Uuelle est l’interprétation anagogique du mot : Beresckith. ? Beres-
ckith, au sens anagogique, signifie la Sagesse (Hocmâ), c’est-à-dire
que c est par le mystère sublime et impénétrable de Hocmâ que
le monde existe. » ^
« Beresckith 3 désigne le Verbe qui correspond au degré de la
Sagesse (Hocmâ) et il est appelé Commencement. » Le Verbe au
degre de Hocmâ, c’est le Verbe lorsqu’il est encore à l’état de
Pensee silencieuse, parce que la matière n’est pas créée et qu’i]
ne se peut manifester extérieurement.
Que de telles ressemblances, à la fois si étroites et si singulières,
soient un simple effet du hasard, il est fort difficile de le croire ;
on se contraint malaisément à penser que l’œuvre de Jean Scof
n’ait pas été connue par les philosophes juifs, qu’elle n’ait pas été
lue par Avicébron, par quelques-uns des Kabbalistes auxquels on
doit le Zohar.
Mais voici d’autres considérations qui nous présenteront le
monde idéal sous un nouvel aspect.
Il y a un instant g un texte nous a dit que les images des choses,
contenues dans le monde supérieur, « ne sont pas gravées sur de
l’or ou d’autres corps solides, mais quelles sont reproduites par
des lumières célestes qui sont l’œuvre du Saint. » Un autre texte
les a comparées à des lumières brillantes issues du Rayon caché
qu’avait produit le Saint.
Or, nous entendrons constamment le Zohar regarder les esprits
et les âmes comme des étincelles émanées de la divine Lueur.
Nous pouvons donc admettre, croyons-nous, que ces modèles des
choses d ici-bas, dont est peuplé le monde supérieur, doivent être
conçus comme des esprits ou des âmes. Aussi, des deux textes que
nous venons de citer, le premier s’achève-t-il en disant % du Rara-
1. Zohar, I, fol 16b ; t. I, p. 98.
2. Zohar, I, fol. 3h ; t. I, pp. 17-18.
3. Zohar, I, fol. 263* ; t. Il, p. 620.
4- Voir. p.
5. Zohar, II, fol. i5o& ; t. IV, p. 70.
116
LA CRUE DE l' ARISTOTÉLISME
II - 41
dis d'en haut : « Cet endroit est le séjour des esprits saints-, aussi
bien de ceux qui viennent en ce monde que de ceux qui n’y vien¬
nent pas. » Aussi le premier de ces textes était-il précédé de cette
affirmation1 2 : « Unis ensemble, le Verbe et l’Esprit ont donne
naissance à d’innombrables légions d’anges et armées célestes. »
Use présentait comme un éclaircissement de cette pensée.
Mais ce ne sont pas seulement les êtres d’ici-bas qui ont leurs
modèles en haut ; tout événement du monde inférieur n est que la
réplique d’un événement du monde supérieur. « Une tradition -
nous apprend que le monde ici-bas est formé sur le modèle du
monde d’en haut, et que tout ce qui se passe îci-bas se passe ega¬
lement en haut. » . ,
U y a plus; c’est l’événement d’en haut qui détermine 1 événe¬
ment d’en bas :
« Tout ce qui se produit sur la Terre n est que 1 effet ; la cause
est au Ciel. »
Pour séparer la mer1, il a fallu que la région celeste a
laquelle correspond la mer Rouge fût également séparée eu autant
de voies qu’il a fallu de gués dans la mer pour livrer passage aux
Israélites. Pour qu’un événement se produise ici-bas, il faut qu un
événement pareil se produise en haut, tout, ici-bas, n’étant que le
reflet du monde d’en haut. »
Aussi est-ce seulement en apparence que les corps, lcl"«as>
; missent les uns sur les autres ; en réalité, cette action exige 1 in¬
termédiaire d’une action toute semblable dont le monde céleste
est le théâtre. Lorsqu’ici-bas, en appliquant une chose à une autre,
un médicament au corps d'un malade, nous pensons faire agir
cela sur ceci, nous déterminons seulement, dans 1 Univers imma¬
tériel, une action semblable à celle que nous voulons produire,
et dont celle-ci résultera. « Tout ce qui est sur la Terre 3 * est formé
sur le modèle du monde d’en haut ; et il n y a pas le moindre
objet en ce bas monde qui n’ait son équivalent dans le monde d’en
haut qui le régit. En mettant en mouvement les objets d’ici-bas,
on fait agir les forces d’en haut qui les régissent. Ainsi tout objet
ici-bas est l'image d’une force céleste qu'on met en mouvement en
remuant 1 objet d ici-bas. »
Tout événement du monde d’en bas, donc, a pour cause un éve-
1. Zohar, I, fol. i5Ga ; t. 11, p. ^i4-
2. Zohar, II, fol. i44a ; t IV, P- 57-
3. Zohar, I, fol. 3o* ; 1. 1, p. 187
/*. Zohar, I, fol. 207!» ; t. Il, p. 432 .
5. Zohar, I, fol. i56>> ; t. II, p. 2i4-
II - 42
LA KABBALE
117
nement semblable qui se produit dans le monde idéal ; mais, à son
tour, cet événement du pionde idéal est, si l’on peut dire, provo¬
qué par un appel du monde matériel.
Cet appel, c’est quelque mouvement librement effectué, au sein
du monde matériel, par la volonté de l’homme; en sorte que les
actes libres de l’homme sont au point de départ de tous les chan¬
gements accomplis dans les deux mondes.
« Dès que le degré de la Clémence se réveille ici-bas le même
degré se réveille en haut. Remarquez, en effet, que le monde
ici-bas constitue le reflet du monde d’en haut. Si le monde ici-bas
se montre joyeux, le monde d'en haut lui sourit également ; mais
s’il est dans la tristesse, le monde d’en haut lui envoie la Rigueur.
La joie de l’homme lui attire une autre joie du monde d’en haut.
Tout ce qui arrive iei-bas n’est que le reflet de la conduite des
hommes. »
En vertu de cette théorie, on peut dire que les êtres d’ici-bas
sont mûs par les êtres immatériels dont ils sont les images ; ceux-ci
sont des forces célestes qui dirigent ceux-là, et ces forces, nous
l’avons vu, sont des âmes, des esprits, des anges.
« Chacun des ouvrages que le Saint (béni soit-il!) a faits dans
ce monde dépend d’un degré supérieur ? ; et ce degré, c’est un
chef céleste préposé à chacun des ouvrages de Dieu en ce monde,
pour le bien ainsi que pour le mal. »
Dans le monde immatériel, en effet, nous l’avons vu, il n'y a
pas seulement des êtres purs, mais aussi des êtres impurs; il y a
de bons anges et des démons malfaisants ; il y a des chefs célestes
à droite et des chefs célestes à gauche. « Lorsque l’homme marche
du côté droit, c’est le chef céleste qui est de ce côté qui dirige
tous ses actes et lui vient en aide... Mais si l’homme marche du
côté gauche, c’est le chef céleste du côté gauche qui dirige ses
actes et, requérant constamment contre lui, il finit par le perdre...
» Dieu a donc tout bien fait en subordonnant chacun des évé¬
nements de ce monde à un chef céleste. »
Du monde supérieur, nous nous trouvons maintenant en pré¬
sence de deux descriptions.
Dans ce monde, une de ces descriptions nous fait voir simple¬
ment la Sagesse divine au bien encore la Lueur au sein de
laquelle existent, d’une existence virtuelle, toutes les idées d’après
lesquelles Dieu a créé les choses d’ici-bas.
1. Zohar, II, fol. i84b ; t. IV, p. 160.
2. Zohar, I, fol. 195b ; t. II, p. i'jZ.
118
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 43
La seconde description fait, du monde d’en haut, le séjour d une
multitude d’esprits et d’âmes qui ont pour mission de diriger les
êtres de ce bas monde. Nous verrons, d’ailleurs, qu’il est aussi le
séjour de toutes lés âmes qui doivent descendre dans des corps
humains et de toutes les âmes des justes défunts.
Conduits par une imagination d'extrême fertilité, les auteurs du
Zohar étaient peu soucieux de rigueur logique. Ne se sont-ils pas
souciés, cependant, du désaccord qui semble rendre inconciliables
ces deux descriptions du monde invisible ? S’ils les ont voulu
accorder entre elles, ils ne l’ont pu faire que d’une seule manière ;
il leur a fallu supposer que tous les esprits, toutes les âmes qui ne
résident pas ou ne résident plus dans la matière ne sont pas réel¬
lement distincts, qu’ils sont tous fondus dans l’unité, qu’ils sont
simplement les idées de Dieu.
Contre une telle doctrine se dressent manifestement une foule
de textes du Zohar , tous ceux, en particulier, où l’immortalité
personnelle de l’âme humaine est clairement admise. Mais à
côté de ces textes, on en peut citer d’autres où les âmes séparées
des corps semblent bien se confondre toutes entre elles et ne faire
qu’un avec la divine Lueur; de ce nombre est le passage suivant1 :
« 11 y a trois Ames dans les degrés supérieurs ; et c’est parce
qu’elles sont trois qu’elles sont quatre.
» La première est l’Ame suprême inintelligible, même aux
êtres d'en haut, et à plus forte raison à ceux d’en bas ; c’est l’Ame
de toutes les âmes, éternellement cachée et jamais divulguée ;
tout dépend d’elle.
» Elle est entourée d'une lumière resplendissante comme le
cristal. Elle laisse échapper des gouttes cristallines qui s’unissent
les unes aux autres, pareilles aux articulations des membres qui
unissent toutes les parties du corps en un tout. C’est en ces gouttes
que l’Ame supérieure se manifeste ; elles ne forment qu’une Unité,
et il n’y a pas de séparation entre elles.
» L'Ame suprême est la plus cachée de toutes. L’autre Ame est
le principe femelle. Elle est renfermée dans les gouttes qui consti¬
tuent la force de la première. Elle en est l’Ame.
» De ces deux Ames unies est formé le Corps ; car c’est par leur
union que les Ames divines se manifestent dans le Monde, de
même que par le corps, qui est l’habit de l’âme, se manifestent
tous les actes de cette dernière. De même que le corps est uni à
l’âme, les deux Ames supérieures et cachées sont unies [à la troi¬
sième Ame].
i. Zohar, I, fol. 245» et fol. 245b ; t. U, pp. 570-571.
II - 44
LA KABBALE
119
» La troisième Ame est celle des justes d’ici-bas. Ces dernières
èmes émanent des Ames suprêmes, l’Ame femelle et l’Ame mâle...
» Le Saint (béni soit-il !) a eu un Fils de la Matrona. Et qui est
ce Fils ? C’est l’Ame suprême et sacrée. »
On ne saurait indiquer plus clairement que les âmes des justes
ne font qu un avec la troisième hypostase de la Trinité divine.
De cette troisième hypostase divine, les auteurs du Zo/mr fai¬
saient ainsi une sorte d Ame du Monde, de laquelle émanaient
tous les esprits et toutes les âmes du monde matériel.
« Des deux Lumières de l’Essence divine, disaient-ils encore
la Lumière active est mâle et la Lumière passive est femelle...
L union des deux Lumières celestes a provoqué une joie immense;
et de cette joie immense émana une troisième Lumière formant la
base des mondes et appelée Augmentation (Moussaph). C’est de
cette dernière lumière qu émanent toutes les puissances infé¬
rieures, tous les esprits et toutes les âmes saintes. »
Les Kabbalistes enseignaient donc parfois, sous une forme tantôt
plus claire et tantôt plus voilée, une doctrine monopsychite analo
gue à celle des Néo-platoniciens hellènes et arabes. Réellement
distincts lorsqu’ils adhéraient à des corps, les esprits et les
âmes émanaient de la troisième hypostase divine, de la Lueur ;
et au sein de cette Lueur, ces esprits n’étaient pas réellement dis¬
tincts ; ils n’existaient que d’une manière idéale et virtuelle.
Mais la plupart du temps, les Kabbalistes se montraient fort peu
préoccupés de ce mode d'existence des esprits au sein du monde
invisible. De ces âmes, de ces anges, ils parlaient comme ils l’eus¬
sent fait d’êtres réels, réellement distincts de Dieu et distincts les
uns des autres. Ainsi en est-il dans les divers passages où ils nous
montrent les chefs célestes qui gouvernent le monde inférieur. '
Le gouvernement du monde matériel par le monde immatériel
ne se fait pas toujours par commandement direct ; souvent l’ordre
se transmet en descendant une hiérarchie de chefs. En effet, « les
degrés dans les œuvres de Dieu 1 2 sont nombreux et différents les
uns des autres. »
Les chefs célestes chargés de gouverner la terre et tout ce
qu’elle renferme n’opèrent point directement; ils agissent par l’in¬
termédiaire des cieux visibles.
A chacun des astres visibles, un ange est préposé ; c’est cet ange
qui transmet aux êtres terrestres les ordres du chef céleste :
1. Zohar, I, fol. 17» ; t. I, p. 102.
2. Zohar ■, II, fol. 1 44h > F IV, p. 58,
120
LA CRUE T)E L’ARISTOTÉLISME
II - 45
« Dans toutes les étoiles et dans tous les corps célestes l, il y
a des anges chargés de régir le monde d’une manière convenable,
et il n’y a pas une plante sur la terre qui n’ait son régisseur dans
quelque étoile ou corps céleste. Chaque étoile, à son tour, est
placée sous les ordres d’un chef céleste qui la régit de manière
convenable. Toutes les étoiles du firmament sont au service de ce
bas monde ; et il n’y aurait ni plante ni arbre ni herbe sans les
étoiles qui se regardent avec la terre, face à face. »
« Le Saint (béni soit-il !) forma les cieux 5 [les deux immatériels
et les cieux matériels] et les légions d’anges qui les peuplent pour
gouverner la terre qui est au-dessous d’eux...
» Dans chaque ciel [visible], il y a un chef chargé du gouver¬
nement du monde et de la terre... Dans chaque ciel, il y a des
chefs qui gouvernent le monde. Le chef gouvernant un ciel donne
sa puissance au ciel, de sorte que tout ce que le ciel donne à la
terre vient du chef ; le ciel ne sert que d’intermédiaire. Quant au
chef, il prend en haut ce qu’il donne au monde par l’intermédiaire
du ciel. »
Ainsi le gouvernement du monde terrestre se fait par une suite
d’êtres qui s’échelonnent les uns au dessous des autres. Un chef
qui réside au sein du monde immatériel transmet l’ordre à l’ange
préposé à quelque corps céleste ; et, à cet ange, le corps céleste
qu’il régit sert d’instrument pour accomplir, sur la terre, l’œuvre
dont il est chargé.
Ce sont pensées toutes semblables à celles que Proclus dévelop¬
pait dans son Institution théologique.
Les auteurs du Zohar, d’ailleurs, rappellent sans cesse les Néo¬
platoniciens hellènes par le soin qu’ils prennent de construire de
longues et savantes hiérarchies sur les degrés desquelles les divers
êtres se viennent placer.
« En tout être, disent les Kabbalistes \ le cerveau est au milieu
de plusieurs enveloppes qui l’entourent. Le monde entier est
formé de cette façon, en haut aussi bien qu’en bas. A partir du
mystérieux Point suprême jusqu’au plus infime degré de la créa¬
tion, tout sert de vêtement à quelque autre chose, et cette autre
chose sert de vêtement a une chose supérieure, et ainsi de suite;
de sorte que le cerveau entouré d’une enveloppe sert lui-même
d’enveloppe à un cerveau supérieur; tout est donc cerveau à ce
qui lui est inférieur et enveloppe à ce qui lui est supérieur.
1. Zohar, II, fol. 1 7 1 h ; t. IV, p. iz3.
2. Zohar, II, fol. 209* ; t. IV, p. 2i5.
3. Zohar, I, fol. i9h et fol. 20* ; t. I, pp. 121-122,
II - 46
IA KABBA.LK
121
» Le Point suprême projetait une lumière immense d’une telle
limpidité, d’une telle transparence et d’une telle subtilité qu’elle
pénétra partout. De cette façon se forma autour de ce point un
palais qui lui servit de vêtement. » Par ce premier palais, le
Zchar entend évidemment le monde idéal. « La lumière du Point
suprême étant d’une subtilité inconcevable, celle du palais qui lui
est inférieur forme ainsi un cercle autour de lui.
» Mais la lumière du premier palais, bien qu’inférieure à celle
du Point suprême, était cependant d’une splendeur immense ; elle
a fini par former, autour de ce palais, un autre palais qui lui sért
en quelque sorte de vêtement, et ainsi de suite.
» Ainsi, à partir du Point suprême, toutes les échelles de la
création ne sont que des enveloppes les unes aux autres ; l’enve¬
loppe de l'échelon supérieur forme le cerveau de l’échelon infé¬
rieur. »
Dans la hiérarchie des substances, qui entourent le Point mys¬
térieux, toute substance plus parfaite et plus voisine du centre,
dit le Zohar, est le cerveau d’une substance moins parfaite, et
celle-ci sert d’enveloppe à la substance plus parfaite. Jbn Gabirol
eût dit que la substance plus parfaite est la forme de la substance
moins parfaite, et que celle-ci est la matière de celle-là. bien
souvent, les Kabbalistes usent d’un langage fort semblable à celui
d’Avicébron ; de deux substances qui se succèdent dans la hiérar¬
chie des êtres, ils disent que la plus élevée est l’âme ou l’esprit
de la plus basse et que celle-ci est le corps de la plus haute. L’est
ce qu’exprime, en particulier, le passage suivant 1 :
« Le Saint (béni soit-il !) fit l'homme ici-bas exactement sur le
modèle de la Gloire suprême d’en haut. Or la Gloire d’en haut a
un Esprit de l’esprit et une Ame de l’âme, jusqu’à ce qu’elle
arrive à la région d 'ici-bas qui est appelée corps (gomph). Un
esprit qui émane de la Source de vie pénètre dans la région
appelée corps et lui procure tout bien, toute nourriture et tout ce
dont il a besoin. De même, l’homme, ici-bas, est appelé corps
(gomph), et l’esprit qui le domine émane de l’Esprit d’en haut.
Mais comme l’Esprit d’en haut est composé de plusieurs degrés,
dont chacun est considéré comme l’esprit de l’autre, il s’ensuit
que ce qui, pour l'homme, est esprit, est chair pour la Gloire d’en
haut. »
Mohammed al Schahrastàni, dans son Histoire des sectes reli¬
gieuses et philosophiques , parle des doctrines d’Empédocle 2. Le livre
1 . Zohar, II, fol. i56h et fol. ;57» ; t. IV, pp. 89-00.
2. S. Munk, Mélanges de philosophie juive et arase; Paris, 1859, pp. 242-245.
122
LA CRUE I)E L’ARISTOTÉLISME
II - 47
apocryphe auquel il les emprunte conservait quelque vague sou¬
venir des enseignements authentiques du Philosophe d’Agrigente ;
il y était fait allusion, par exemple, à la lutte qui se poursuit, dans
le Monde, entre l’Amour et la Discorde. Mais ce livre présentait,
en outre, nombre de théories qui usurpaient visiblement l’autorité
d’Empédocle ; on y voyait Dieu créer d’abord la Matière première ;
par l’intermédiaire de celle-ci, il créait l’Intelligence ; par le
moyen de la Matière et de l’Intelligence, il produisait l’Ame du
Monde.
Or, au dire d’Al Schahrastâni, Empédocle enseignait ceci :
« L’âme végétative est l’écorce de l’âme animale et vitale ; celle-ci
est l’écorce de l’âme rationnelle, et cette dernière l’écorce de
l’âme intelligente. Tout ce qui est plus bas est une écorce pour ce
qui est plus haut, et ce qui est plus haut -en est le noyau. Quel¬
quefois il désigne l’écorce et le noyau parles mots corps et esprit ,
de manière qu’il fait de l’âme végétative le corps de l’âme vitale,
et de celle-ci, l’esprit de l’autre, et ainsi de suite jusqu’il arrive
à l’Intelligence. »
Les Kabbalistes tenaient donc exactement le même langage que
de faux Empédocle.
Or ce rapprochement est d’autant plus intéressant qu’Ibn Fala-
quéra pense qu’Ibn Gebirol s’est inspiré, de son côté, d’un traité
mis au compte d’Empédocle; voici, en effet, le début de la préface
que l’abréviateur du Fons vitæ a mise en tête de son œuvre 1 :
« Schem-Tob, fils de Joseph ben Falaquéra, dit : xVyant étudié
le livre composé par le savant Rabbi Salomon ben Gebirol et inti¬
tulé La source de rie , il m’a semblé que l’auteur, dans ses doc¬
trines, a suivi le système de quelques philosophes anciens, tel que
celui dont il est traité dans l’ouvrage composé par Empédocle
Sur les cinq substances. Le présent livre est fondé sur ce principe
que toutes les substances spirituelles ont une matière spirituelle,
la forme venant d’en haut sur la matière qui la reçoit d’en bas ;
c’est-à-dire que la matière est un substratum et que la forme est
portée par elle. »
En ces circonstances, nous voyons lbn Gebirol, d’une part, et
les Kabbalistes, d'autre part, s in pirer d’un même ouvrage apo¬
cryphe qui s’autorise du nom d Empédocle ; mais les auteurs du
Zohar conservent le langage métaphorique de leur modèle, tandis
qu’à ces figures, le Rabbin de Malaga subsitue la sévérité des
termes péripatéticiens coutumiers aux philosophes.
i. S. Munk, Op. laud., p. 3.
II - 48
LA KABBALE
123
IV
LES RAPPORTS DES DEUX MONDES. LA THÉORIE DE l’aMOUR
A l’égard du monde inférieur, le monde supérieur ne se com¬
porte pas seulement comme le cerveau à l’égard des membranes
qui l’enveloppent, comme l’âme à l’égard du corps ; il se comporte
encore comme le mâle à l’égard de la femelle. « Le Ciel, dit le
Zohar' , représente le principe mâle et la Terre le principe femelle.»
Et nous ne saurions nous en étonner, car 1 2 « nous avons appris
que tout ce que le Saint (béni soit il !) a fait en haut et en bas est
composé d’un principe mâle et d’un principe femelle. » Partout
où deux êtres se succèdent, se superposent dans la hiérarchie des
substances, le supérieur est l’époux et l’inférieur, l’épouse.
Partout, donc, nous rencontrons l’amour conjugal.
Nous le trouvons, d’abord, au sein de Dieu.
Toutes les théories de l’Être divin développées par les Kabbalistes
nous ont montré, au sein de l'unité divine, deux faces, deux
hypostases, deux personnes dont l’une était l’épouse de l’autre ;
et de l’union du Roi avec la Matrone céleste, du Père avec la
Mère naissait l’hypostase qui devait achever la Trinité.
L’amour conjugal, nous le retrouvons entre les deux mondes.
« Le monde d’en haut 3 donne le baiser au monde d’en bas. » —
« Les mondes supérieurs 4 éprouvent pour la région où vont les
larmes des hommes un désir égal à celui qu’éprouve le mâle pour
sa femelle. »
Nous voici donc amenés à nous poser cette question : Quel est,
au sujet de l’amour, l’enseignement des Kabbalistes?
Aristote, et les Néo-platoniciens arabes* après lui, ni concevaient
point l'amour désintéressé, l’amour du supérieur pour l’inférieur,
l’amour du riche pour le pauvre. Seul, l’indigent, l’être qui est
dans le besoin, aime et désire l’être qui lui peut fournir ce dont il
est privé; ainsi, au gré d’Aristote, la matière désire la forme, le
laid désire le beau, la femelle désire le mâle. L’amour est un
mouvement de sens unique; toujours il monte; il ne descend
jamais.
1. Zohar , I, fol. 3oa : t. I, p. 187.
2. Zohar, II, fol i44h > t. IV, p. 58.
3. Zohar, fol. i46b ; t. IV, p. 63.
4. Zohar, fol. i65a ; t. IV, p. 110.
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 49
1*24
À cette doctrine, Denys et la Théologie d'Aristote opposaient un
enseignement tout différent. L’indigent désire être rassasié et il
aime le riche qui comblera ses désirs; mais le riche, à son tour,
éprouve le besoin de distribuer les biens qu’il possède en surabon¬
dance, et il aime le pauvre sans lequel il n'en pourrait faire lar¬
gesse. L’être en puissance désire et aime l’être en acte grâce auquel,
à son tour, il sera mis en acte ; mais, de son côté, l’être en acte
désire et aime l’être en puissance faute duquel il ne pourrait
manifester l’énergie dont il est doué. L’amour n’est pas unilatéral ;
il est réciproque; c'est un mouvement de va-et-vient; à tout amour
qui monte correspond un amour qui descend.
Cette doctrine de l’amour, enseignée par Denys et par la
Théologie d'Aristote , est aussi celle que professent les Kabbalistes;
et comme s’ils voulaient éviter d’être pris pour disciples du
Stagirite ou d’Avicenne, c’est au mouvement descendant de
l’amour que leur méditation s’attache le plus souvent et avec le
plus de force.
Voici un passage 1 2 où le Zohar formule cette théorie de l’amour
en termes qu’on croirait empruntés à la Théologie d' Aristote :
« Les deux Lumières de l’Essence divine ont ceci de particulier
...que 1 une, la Lumière active, est mâle, et que l’autre, la Lumière
passive, est femelle. Et lorsque, unies dans la Colonne du milieu,
la Lumière mâle comble de son excédent d’activité la lacune
formée par la passivité de la Lumière femelle, l’équilibre s’établit.
Et toutes les fois que l’équilibre s’établit entre activité et passivité,
cet équilibre fait les délices de l’être qui donne son excédent et de
l’être qui le reçoit pour combler son passif ; et de ces délices naît
un troisième être. De même, Y union des deux lumières célestes a
provoqué une joie immense ; et de cette joie immense émana une
troisième lumière formant la base des mondes et appelée Augmen¬
tation (Moussaph) ».
Lesupérieur, donc, aime et désire l’inférieur ; le mâle recheiche
la femelle. Le Zohar se plait à répéter cette affirmation, si con¬
traire à la doctrine péripatéticienne.
« Partout, dit-il !, c’est le mâle qui court après la femelle et
l’informe de son amour, alors que, dans le Cantique des canti¬
ques , nous voyons la femelle courir après le mâle ; ce n’est pour¬
tant pas louable à la femelle, de courir après le mâle! »
« C’est l’usage 3 que l’homme cherche la femme. Ceci est com-
1. Zohar, I, fol. 17» ; t. I, p. 102.
2. Zohar , I, fol. 245» ; t. U, p. 570.
3. Zohar, I, fol. 264* ; t. II, pp. 622-623.
II - 50
LA KABBALE
125
parable à un homme qui a perdu un objet; n’est-ce pas lui qui
court après un objet perdu ?.... Il convient que l’époux cherche
l’épouse de même que celui qui a perdu un objet cherche l’objet
perdu. »
Toutefois, pour qu'au pauvre, le riche désire faire largesse des
biens qu’il possède d’une manière surabondante, il faut que la
prière de l’indigent lui ait, de celui-ci, révélé les besoins. Le
mouvement amoureux par lequel le supérieur s'abaisse vers Fin-
férieur doit être provoqué par le désir qui porte l’inférieur vers
le supérieur. « C’est de la femme que vient le premier désir 1 2 ; c’est
elle qui commence par inspirer des désirs à l’homme et le déter¬
mine aux relations conjugales. De cette façon, l’action des hommes
ressemble à celle d’en haut. »
Cette règle de tout amour est suivie au sein de l’Essence divine
aussi bien que dans le monde. Si le mystérieux Ancien a daigné se
manifester eu produisant Élohim, c’est parce que tous les êtres
brûlaient du désir de s’approcher de lui, qu’il leur demeurait
inaccessible et qu Elohim était seul capable de satisfaire ce
désir.
« Le Point suprême, dit le Zohar \ projette une lumière.... Nul
être ne peut supporter l’éclat de cette lumière suprême. Le Point
suprême ne peut être vu que par les rayons lumineux qui en
jaillissent. Mais comme tous les êtres éprouvent un besoin irrésis¬
tible d'approcher du Point suprême, tel un affamé brûlant du
désir de manger, les rayons jaillissant du Point suprême forment,
à leurs extrémités inférieures, un autre point; p’est le Point d’en
bas. Le Point d'en bas, c'est Elohim ; et pourtant, c’est la même
lumière qu’èn haut, l’Infini. »
Ainsi l’amoureuse opération par laquelle Dieu s'est révélé aux
créatures a été provoquée par le désir que les créatures éprouvent
de s'unir à Dieu. '
L’amour que les deux mondes éprouvent l’un pour l’autre obéit
à une loi analogue.
Le monde d’en bas a besoin du monde d’en haut ; il ne saurait
atteindre la perfection à laquelle il est destiné s’il n’était uni au
monde idéal.
« Les lumières brillantes 3 du monde d'en haut répandirent des
1. Zohar, I, fol. 491’ ; t. I, p. 288. A côté de ce texte el de beaucoup d'autres
qui expriment la même pensée, il convient de citer celui-ci, qui dit tout le
contraire: « C’est le désir du mâle qui provoque celui de la femelle » {Zohar,
I, fol. 245** ; t. II, p. 572).
2. Zohar, II, fol. 210^ ; t. IV, p. 219.
3. Zohar, I, fol. i56“ et i56,J ; t. Il, p. 214
m
La crl'é de l’aristotélisme
II - 51
rayons que l’Architecte céleste rendit ternes ; et il créa ainsi le
monde d’ici-bas. Et comme le monde d’ici-bas est une lumière
terne qui ne projette pas de rayons, il a besoin d’être constam¬
ment en communication avec le monde d’en haut. Mais cette
lumière a, en même temps, besoin d’être attachée au monde d’ici-
bas ; ce n’est qu’en restant, à la fois, attachée ici-bas et en haut
qu elle projette des rayons. »
Pour que se réalise cette union des deux mondes, il faut qu’un
double courant, un va-et-vient amoureux s’établisse entre eux.
« Les deux règnes se complètent 1 ; le règne du Roi d’en haut
est glorifié par le règne d’ici-bas.
» Le règne d’en haut fond la glace d’en bas, et le règne d’en bas
rend grâce à celui d’en haut.
» Le règne d’en haut envoie en bas sa voix vivifiante, et celui
d’en bas adresse en haut sa voix de reconnaissance...
» Elohim attire le Ciel sur la Terre et le Roi d'en .haut attire la
Terre vers le Ciel, de sorte que chacun règne sur ces deux mondes. »
« C’est en établissant en bas le règne d'en haut s que la maison
du Roi deviendra unie, et que le Roi s’en réjouira... Comme Élo-
him établira en bas le règne d’en haut, le Roi se réjouira en
Elohim, car les deux règnes n’en formeront qu’un. »
« Lorsque l'union parfaite du monde d’en haut avec celui d’en
bas sera accomplie 3, tous les arrêts de rigueur seront supprimés,
et la volonté de Dieu sera faite en haut et en bas. »
Mais le mouvement amoureux et bienfaisant du monde d’en
haut vers le monde d’en bas ne saurait se produire s’il n’était pro¬
voqué par quelque mouvement de l’univers matériel. C’est un
principe que le Zohar se plaît à rappeler fréquemment.
« Remarquez 4 que, pour pouvoir favoriser le monde d’en bas,
le monde d’en haut a besoin de l’impulsion du monde inférieur. »
« Une tradition nous apprend 5 qu’aucun mouvement ne se pro¬
duit en haut qu’après qu’un acte d’ici-bas devient visible. Dieu ne
châtie l’homme que quand celui ci réalise une mauvaise action. »
« David 6 priait Dieu de faire monter sa prière du côté de la
main droite de Dieu pour que celle-ci soit mise en mouvement ;
car lorsque la main droite de Dieu est mise en mouvement, les
ennemis sont brisés...
1. Zohar, I, fol. 29b ; t. I, pp. 1 85- 1 86 .
2. Zohar, I, fol. 2g» ; t. I, p. 184.
3. Zohar, I, fol. 45» ; t. 1, p. a63.
4- Zohar, I, fol. 82b ; t. I, p. 475.
5. Zohar, II, fol. 35b ; t. III, p. 171.
6. Zohar, I, fol. 86b ; t. I, p. 5oo.
II - 52
Là kaëbàlë
» Lorsqu’Abraham poursuivit ses ennemis, il adressa au Ciel
cette prière : 0 Seigneur, ne te tais pas ! Il voulait que son mouve¬
ment d’en bas, qui consistait dans la poursuite de l’ennemi, provo¬
quât le mouvement d'en haut, qui devait briser l’ennemi. »
Les actions des hommes peuvent donc déterminer ou arrêter le
courant bienfaisant qui s’écoule du monde idéal vers le monde
matériel.
« Les coupables causent des ravages dans le monde supérieur 1 2 ,
car, lorsque leurs péchés montent en haut, ils empêchent la
lumière, la miséricorde et les bénédictions célestes de descendre
ici-bas. »
« Combien 8 est grand le crime des coupables qui provoquent
une brèche dans le monde céleste et -empêchent les bénédictions
de descendre !... C’est par le mérite des justes que les bénédic¬
tions célestes se répandent dans le monde, et c’est par leur mérite
que tous les habitants de ce monde sont bénis. »
« Heureux 3 4 5 6 celui qui sait opérer cette union [des deux mondes] !
Un tel homme est aimé en haut et aimé en bas... En faisant
1 union telle qu elle a ete décrite, tous les arrêts de rigueur sont
arrêtés d’eux-mêmes, car, en présence d’une telle union, la
rigueur ne saurait tenir. »
« David * s efforçait tous les jours de faire monter le monde d'en
bas à un degré plus haut, pour l’approcher de celui d’en haut et
l’unir à lui par un lien indissoluble. »
« Lorsque Dieu se complaît aux œuvres des hommes “, une union
s’opère entre les deux mondes ; l’un ouvre ses trésors et l’autre
accueille les biens. Ce sont les deux mondes sacrés, celui d’en haut
et celui d’en bas. »
De quelle façon le torrent des bénédictions divines s'épanche,
comme par une suite de cascades, jusqu’au monde inférieur, le
Zohar le décrit 8 en termes qui rappellent le Livre des causes.
h Lorsque le Saint (béni soit-il !) créa le monde, il le forma de
telle façon qu’il fût desservi à l’exemple du monde d’en haut.
Aussi, lorsque les enfants de ce monde ont du mérite en marchant
dans la voie droite, le Saint (béni soit-il !) fait descendre l’Esprit de
vie d’en haut jusqu’à la région où réside Jacob ; de là, cet Esprit
de vie descend dans le monde où réside David ; et de là, enfin,
1. Zohar, I, fol. 87b ; t. I, p. 5o4-
2. Zohar , I, fol. 87b ; 1. 1, pp. 5o5-5o6.
3. Zohar , I, fol. 4&b t. I, pp. 263*264.
4. Zohar, I, fol. 87* ; t. I, p. 5o3.
5. Zohar, I, fol. 206b ; t. Il, p. 426.
6. Zohar, I, foll. 57b et 58® ; t. I, p. 333.
128
LA IHI.K DK L’ARISTOTÉLISME
II - 53
les bénédictions célestes sont répandues sur toutes les régions
inférieures. Ainsi l'Esprit de vie d’en haut, descendant d’étape en
étape, arrive jusqu’à notre monde... Lorsque l’esprit de vie d’en
haut arrive dans le monde du roi David, les bénédictions en sor¬
tent pour se répandre sur toutes les régions inférieures qu’elles
fortifient. »
Le juste n est pas le seul homme qui puisse, par ses bonnes
actions, provoquer l’union amoureuse du monde idéal avec le
monde matériel ; à l’aide des sacrifices, le prêtre met en œuvre un
pouvoir analogue.
« La mission du prêtre en ce bas monde 1 consiste à attacher ce
monde à celui d’en haut par un lien indissoluble ; le prêtre doit
bénir le monde afin que, grâce à cette bénédiction, ce bas monde
arrive à l’union avec celui d en haut. »
« Le sacrifice ofi’ert ici-bas 2 a pour but de faire voir 1 union du
monde d’en haut avec celui d’en bas. »
Cette impulsion du monde d'en bas, destinée à mettre en branle
le monde d’en liant, ne parvient pas d'emblée jusqu au Roi
suprême ; de même que les bénédictions d’en haut s épanchent
comme par une suite de cascades, ainsi 1 ébranlement d en bas
s’élève de degrés en degrés.
« Remarquez que le monde d’en haut est mis en mouvement
par l’impulsion de celui d’ici-bas, et que le monde d’ici-bas est, nus
en mouvement par celui d en haut. La fumée qui monte d ici-bas
allume les lampes d’en haut, de sorte que toutes les lumières bril¬
lent au Ciel, et c’est ainsi que tous les mondes sont bénis. La fumée
d’ici-bas délecte, en montant, les figures sacrées d’en haut qui sont
préposées au monde ; et c’est ce plaisir qui leur inspire des désirs
pour les degrés qui sont au-dessus d’eux, ainsi qu il est écrit .
« Les petits des lions rugissent après leur proie. » Ainsi les êtres
sacrés d’en haut éprouvent le désir de s unir à des êtres au-dessus
d eux, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la Matrone s unisse au Roi.
Et c’est ainsi que, par le désir d’en bas, les eaux d ici-bas jaillis¬
sent d’abord pour recevoir les eaux d en haut ; car la semence
d’en haut ne jaillit pas sans un désir préalable d’en bas. C’est alors
que toutes les lampes se trouvent allumées et que toutes les
bénédictions se répandent dans tous les mondes, ceux d en haut
et ceux d’en bas. »
Pour la première fois, nous lisons dans cette page un des ensei-
1. Zohar, I, fol. 87» ; t. 1, p. 002.
2. Zohar, I, fol. 23ob ; l. il, p. 547-
3. Zohar, I, fol. 244® ; t. II, p. 565.
II - 54
LA KABBALE
129
gnements que le Zohar répète le plus volontiers. Ce qui déter¬
mine vers le monde intérieur l’afflux des bénédictions d’en haut,
c’est la mystérieuse union du yod et du hé, du Roi céleste avec la
divine Matrone, avec la Sclickhina, avec la communauté d’Israël.
« Dans le livre de Rab Hamenoüna le Vieillard1, il est dit que
tout le temps que la Communauté d’Israël est attachée au Saint
(béni soit-il!) celui-ci fait téter au Monde le lait de la Mère
suprême , lui-même tette ce lait et il le fait téter aux autres. Mais
quand la Communauté tl Israël n est pas unie au Saint (béni soit-il !)
les bénédictions font défaut dans le Monde ; car il n’y a pas de
bénédiction la où le mêle et la femelle ne sont pas unis. »
Provoquer la bienfaisante union du Saint avec sa divine Épouse,
c est 1 objet que les justes poursuivent par leurs bonnes œuvres.
A 1 homme de bien, le Pasteur fidèle , commentant le Zohar ,
adresse * cet éloge : « Tu aimais la Schekhina de toute ta fortune,
car alors même que tu aurais possédé tous les mondes, tu les
aurais donnés pour provoquer l’union du Saint (béni soit-il!) avec
sa Schekhina. »
Les mauvaises actions, au contraire, mettent obstacle aux céles¬
tes épousailles et, partant, tarissent, pour le monde inférieur, la
source des bénédictions. « Tout pécheur :l excite les querelles
dans les mondes d’en haut et provoque la séparation dans le
Priuce du Monde, séparation entre le Roi et la Matrone. Malheur
à ceux qui en sont la cause ! Heureux le sort des pénitents qui
réparent les fautes commises et provoquent le rapprochement au
ciel ! »
Ce que le juste peut faire par ses bonnes œuvres, le prêtre le
peut faire par la prière et le sacrifice ; au prêtre, il appartient
d’intercéder « jusqu’à ce que le Roi4 s’unisse à la Matrone .
Remarquez que les prêtres et les lévites ont pour mission d’unir
le côté gauche au côté droit . Les prêtres ont pour mission de
réveiller le côté gauche, les lévites le côté droit, pour provoquer
ainsi l’union du principe mâle et du principe femelle . Quand
le principe mâle est uni par le désir au principe femelle, les
mondes sont bénis et la joie règne en haut et en bas. Ainsi les
prêtres et les lévites avaient pour mission de provoquer par les
sacrifices le désir du côté droit pour le côté gauche, désir qui
constitue la base du Monde et la joie des êtres d’en haut et d’en
bas. »
j. Zohar , III, fol. 17a ; t. V, p. 47.
2. Zohar, II, fol. i58l> ; t. IV, p. g5.
3. Zohar, III, fol. 16b ; t. V, pp. 46-47.
4- Zohar, I, fol. 244® ; t- II, p. 565.
DUHEM. — T. V. Q
Là. crüè bE l’aristotélisme
II - 55
130
« Aaroa1, en sa qualité de grand pontife, était le paranymphe
de la Communauté d’Israël ; c’était lui qui suivait la Matrone et
l’introduisait dans la chambre nuptiale du Roi. Depuis Aaron, tous
les pontifes qui faisaient le service au temple remplissaient le
même office qu’Aaron. »
Celui-là donc établit l’union entre le Monde d’en haut et le
Monde d’en bas, qui rapproche l’un de l’autre les deux époux
divins, le yod et le hé; or, de ces épousailles célestes, l’intermé¬
diaire constant, c’est le Verbe, c’est la Colonne du milieu; c’est
donc aussi le Verbe qui nouera le lien entre les deux mondes.
« L’hypostase 2 3 qui sert de trait d’union entre les deux autres, la
fécondante et la génératrice, sert aussi de trait d’union entre les
cieux et la terre. »
De même que la Colonne du milieu relie le Père divin à la Mère
céleste, de même il attache le Monde idéal qui est mâle au Monde
matériel qui est femelle. « Lorsque8 la séparation des eaux a eu
lieu, la querelle a cessé, car en s’interposant entre elles, Élohim
leur sert de trait d’union. Les eaux d’en haut forment la partie
mâle, les eaux d’en bas la partie femelle.... Les premières sont
symbolisées par la première lettre hé du nom sacré de Jéhovah
et les secondes par la seconde lettre hé. Pour que l’union fût faite
entre les eaux d’en haut.... et celles d’en bas..., Elohim s'inter¬
posa entre les eaux mâles et les eaux femelles et s’en lit le trait
d'union. » Alors « la lettre vav s’étant interposée entre les deux
lettres hé du nom sacré de Jéhovah, l’union du nom sacré et gravé
est devenue parfaite . Si la Colonne du milieu ne s’était pas
interposée entre elles, l’union et, partant, la fécondité des eaux
d’en haut et de celles d’en bas n'auraient jamais pu avoir lieu. »
Au moment de la création, le Verbe, nous l’avons vu, étendit
le Firmament pour servir de limite entre le Monde d’en haut et le
Monde d'en bas, entre la Lumière mystérieuse et la Lumière unie
à la matière ; mais cette limite était bien moins destinée à sépa¬
rer ces deux Lumières qu’a les relier l’une à l’autre. « En même
temps que limite 4, le Firmament est, entre elles, trait d’union ;
c’est par ce trait d’union que l’une et l’autre sont unies en Élohim...
» L’hypostase qui, dans l’essence divine, forme la Colonne du
milieu, est bonne, parce qu’elle sert de trait d’union entre le
Monde d’en haut et le Monde d’ici-bas. »
1. Zohar, II, fol. 49b I t. HL P* 226.
2. Zohar, I, fol. i5b ; 1. 1, pp. 92-93..
3. Zohar, I, foi 1 . 17*' et i8<> ; t. I, pp. 108-109.
4. Zohar, \, fol. 16k ; t., I, pp. 100-101.
II - 56
U KAfefcÀLÈ
i3l
Cette Colonne du milieu, ce Verbe, cet Élohim qui, unissant le
Monde îdM \ Cé.'eStefEPouse’ relie Ie Monde de la matière au
haut la Kabh P.artajlt’ falt écouler ‘“-bas le* bénédictions d’en
aut, la Kabbale lui donne souvent le titre de Juste
« Lorsque le Saint (béni soit-il !) créa le Monde, dit le Zohar ’
.1 le .onda sur une Colonne dont le nom est Juste. C’est ce Juste
créatures v**’' “■?“?' qUi aCCOrde la nou™*‘‘‘’e 4 toutes les
créatures ainsi qu .1 est écnt : « Et le fleuve sort de l’Éden pour
oser le Jardin. » . Ces paroles désignent le Juste qui répand
la nourriture dans le Monde.... Remarquez qu’il s’agit de là Tour
«turc sp.rituelle que le Royaume du cL accorde auTpau ”
^Tc 'l ^ JU8‘:,eSt 1,admi”^a‘eur de laTharSl
jaunie du Ciel, car c est lui qui la distribue à tous
naüté dJsr!T d en haUl.ré,PSnd Ses bénédictions sur la Commu-
nauté d lsraei on ouvrant les sources de la région jubilaire Or
ces bénédictions n’arrivent dans le Monde d’ici-bas que par l’in
termediaire d’un Juste qui, seul, donne à manger et à boire à là
Communauté d'Israël ; c’est à ce Juste que Tûtes les cTatur s
demandent leur nourriture. » U es
mpLfie, Verb,e’ le,/f *e; réside tout particulièrement dans le Firma-
, ou il unit le Monde idéal, la lumière mâle, avec le Monde
materiel, avec la lumière femelle.
« L’holocauste * monte de la femelle au mâle ; car à partir du
est LTlle T’ ,0U' eS‘ m4k; e‘ 4 ParUr d" JuSta’ » bas, tout
u rappeiie
avec le MonedreTe’,en ^ réunit le M°"da d» haut
son âme^nof6 ? “ aS ; SOn COrpS C9t ™e P°rlion de matière et
n Ame, nous le verrons, contient une étincelle de la Lumière
suprême; par la, donc, l’homme est l’image du Verbe ; par là le
nom d Homme supérieur (Adam Ilad) ou ’d’Homme primitif (Adam
Kadmôn) peut etre justement appliqué au Verbe.
Aussi Yldra rabba nous dit-elle 1 2 3 :
« Et maintenant, dirigez vos idées sur la Petite Figure et méditez
sur la sagesse suprême à l’aide de laquelle la Grande Figure se
métamorphose en Petite Figure. Représentez-vous l’essence de
celle-ci comme venant d’ici eh de là, c’est-à-dire composée de ciel
et de terre, de divin et d’humain, d’immatériel et de matériel, tel
1. Zohar, I, fol. ;>o8a et 208b ; t. II, np. 433-435
2. Zohar, I, fol. 246» et a46<> ; t. II, p 574
3. Zohar, UI, fol. ,35. ; t V.'pp. 354-355:
13*2
IA CRU K DE L’ARISTOTÉLISME
II - 57
un homme composé de corps et dW La Petite Figure est a, nsi
faite, afin de s’asseoir sur le Trône, ainsi qu i es cci ^
„ au-dessus du trône, il paraissait comme un homme assis sui ce
. trône », l’Homme qui est la synthèse de tous les »«“ ““?»■
l’Homme en qui sont renfermés tous les mondes d en haut
bas. l’Homme enfin qui embrasse tous les mystères, meme ceux
qui existaient avant la création du Monde. »
De cet Homme d’enhaut comme de l’homme qui vit ici-bas on
peut dire 1 : « L’homme est la base du Monde, et c est lui qui fait
l’union du Monde d’en bas avec celui d’en haut »
C’est par l’Homme d’en haut, donc, que le Monde mateuel est
uni au Monde des idées; c’est par lui, d’ailleurs, que le Mon e
matériel a été créé ; tant que le Verbe n’était pas engen re, es
modèles des choses existaient au sein de la Sagesse divine ; niais
les choses n’avaient pu acquérir, hors de Dieu, 1 existence reelle.
« Tant que les sept degrés * qui constituent les sept jours
célestes n’étaient point achevés. l’Homme d’en haut non plus
n’était pas achevé; mais dès que l’Homme d en haut eut ete
achevé, l’homme d’ici-bas devint complet ainsi que tous les
mondes. Si l’homme d’ici-bas domine sur tout ce qui a ete créé
dans le Monde, c'est parce que l’Homme d’en haut domine
^DèsTors! l’existence comme la conservation du Monde dépend du
Verbe ; c’est lui qui, de l’existence idéale à 1 existence reelle a
fait passer toutes les choses créées ; c’est lu. qui provoque les
épousailles célestes, qui rattache ainsi l’Univers d en bas a 1 Uni¬
vers d’en haut et répand sur celui-là les bénédictions de celui ci.
Ces deux œuvres, d’ailleurs, la création et la conservation, n en
font qu'une. « Rabbi Hiyâ dit 3 : Il est écrit : « Dieu crée la terre
» par sa puissance. » Pourquoi l’Ecriture dit-elle : « crée a terre »,
au lieu de : « créa la terre » ? C’est que le Saint (béni soit-il !) créé
constamment la terre . Et par qui la crée-t-il constamment .
« Par sa Puissance », dit l’Ecriture, mot qui désigne le Juste .
Ainsi le Saint (béni soit-il !) crée constamment la terre eu y appor¬
tant sans cesse des améliorations. Et cela, par qui le fait-il . Par
sa Puissance, ainsi que nous venons de 1 expliquer. »
Le Juste, l’Homme, c’est vraiment la Colonne qui porte le Monde.
r. Zohar, I, fol. 2o5b ; t. U, p.
•>. Zohar, I, fol. 265» ; t. II, p. 62a.
3. Zohar, I, fol. 33b ; t. I, p. 207.
II - 58
LA KABBALE
133
VII
LA GRANDE ANNÉE
Ces pensées devront être constamment présentes à notre esprit
si nous voulons comprendre certains enseignements des Kabba-
listes touchant la Grande Année.
Ces auteurs du Zohar lisaient 1 2 3 ce mot fameux de la Sagesse, qui
semblait faire, au retour périodique de toutes choses, une trans¬
parente allusion : « Ce qui a été est encore, ce qui doit être a
déjà été. »
Que l’Univers, revenant à l’état même où il s’est trouvé lorsque
Dieu le créa, dût recommencer une seconde vie toute semblable
à la première, c'est une opinion que certains Kabbalistes ont assu¬
rément professée. Cette opinion, le Livre occulte l’enseigne d une
manière formelle5.
« Le Monde, dit-il, subsistera pendant six mille ans auxquels
tont allusion les six premiers mots de la Genèse. Au commence¬
ment du septième millénaire, le Monde entier sera anéanti en
douze heures . A la treizième heure du septième millénaire,
Dieu nous relèvera dans sa miséricorde et renouvellera le Monde
en le remettant dans l’état où il était pendant les six millénaires
précédents. »
Si les auteurs du Zohnr semblent admettre ce que la théorie de
la Grande Année annonce pour l’avenir, ils paraissent se refuser
aux enseignements qu’elle donne touchant le passé.
Ces enseignements étaient assurément répandus autour d’eux.
<«■ Une tradition, disent-ils *, nous apprend qu’avant de créer ce
monde, Dieu avait créé et détruit plusieurs autres mondes. Quand
il a plu à la volonté de Dieu de créer ce monde, il consulta la Loi
et il créa le monde actuel de manière parfaite. »
Cette tradition, les Kabbalistes ne peuvent se résoudre à la
prendre au pied de la lettre. « Commént comprendre 4 que le
Saint (béni soit-il!) crée des mondes pour les détruire ensuite?
Mieux aurait valu qu’il ne les eût point créés ! En vérité, cette tra¬
dition renferme un mystère ; car comment expliquer autrement
1. Zohar, III, loi. 6ib ; t. V, p. 169.
2. Zohar, II, fol. 176b ; t. IV, p. 1 38.
3. Zohar, III, fol. 61» et 6ib ; t. V, p. 169,
4- Zohar, I, fol. 24b ; 1. 1, pp. i52-i53.
134
LA CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
II - 59
les mots : « Et les détruit »? D’abord le Saint (béni soit-il!) ne
détruit jamais l’oeuvre de ses mains. Et, qui plus est, l’Ecriture dit
des cieux : « Car les cieux disparaîtront comme la fumée, et la
» terre s’en ira en poudre comme un vêtement usé ; et ceux qui
» l’habitent périront avec elle. » De ce verset, il résulterait non
seulement que Dieu détruit les mondes déjà créés à la suite de la
colère ressentie contre les êtres qui les habitent, mais encore que
le Saint (béni soit-il !) crée et détruit systématiquement ! »
Cette tradition, donc : « Le Saint (béni soit-il) crée des mondes
et les détruit » doit être interprétée dans un sens allégorique. La
Kabbale semble l’avoir entendue de la manière suivante :
Les mondes détruits symbolisent les idées qui résidaient, avant
la création, au sein de la divine Sagesse. « Malheur* aux hommes
qui ne savent pas qu’à l’heure où se présenta à la Pensée du Saint
(béni soit-il !) l’idée de créer son Monde, sa Pensée embrassait à la
fois tous les mondes, et que c’est par cette Pensée seule que tous
les mondes furent créés _ C’est par cette Pensée, qui est aussi la
Sagesse, que furent créés et ce Monde-ci, et le Monde céleste. »
Ces idées ne pouvaient subsister hors de Dieu tant que le Verbe
n’avait pas été engendré ; lors de la génération du Verbe, qui devait
être le Commencement de la Création, qui devait unir le Saint son
père avec la Lumière, avec la Communauté d'Israël sa mère, et,
par lài le Monde d’en haut avec celui d’en bas, les choses reçurent
l’existence réelle, et leurs modèles n’eurent plus en partage l’exis¬
tence purement idéale qui était, auparavant, leur seul apanage.
Telle est l’explication que semblent proposer, sous forme enve¬
loppée, les phrases suivantes 1 2 :
« La vérité est que le Saint (béni soit-il !) a créé le Monde en y
joignant la doctrine ésotérique exprimée dans le mot Bereschith .
C’est par ce Commencement que Dieu créa le ciel et la terre, qui
sont fondés sur l’Alliance (Berith) dont les lettres se retrouvent
dans le mot Bereschilh . Ainsi Dieu créa le ciel et la terre après
avoir détruit les mondes préexistants et les avoir réduits à l’état
de thohou , parce que l’Alliance, qui seule soutient les mondes,
n’était pas encore faite. »
La même interprétation est proposée par Vldra zoula en ter¬
mes qui paraîtront plus clairs, surtout si l’on veut bien se souve¬
nir que les idées dont le Monde d’en haut est peuplé sont toujours
figurées par des étincelles jaillies de la divine Lumière.
1 . Zohar, II, fol. 20a ; t III, p. 97.
2, Zohar, I, foil. 24b et 25a ; 1. 1, p. i53.
II - 60
LA KABBALE
135
Ges mondes préexistants qui ont été détruits, ils « sont appelés
étincelles volantes, dit 1 Idra zouta' . La chose est comparable à
un artisan qui travaille le fer ; il frappe avec le marteau sur le
fer rougi , de nombreuses étincelles se répandent dans toutes les
directions ; mais il n’en reste pas trace au bout d’un instant ; ce
sont les mondes préexistants ; et c’est pourquoi ils n’ont pas pu
subsister, jusqu’à ce que 1 Ancien sacré les eût affermis et que
1 Artisan eût donné la forme à son œuvre. C’est pourquoi nous
avons enseigné qu une flamme fit jaillir des étincelles dans trois
cent vingt directions ; ce sont ces étincelles qui sont appelées les
mondes préexistants et dont l’existence a été éphémère. Ensuite
1 Artisan donna la forme à son œuvre ; il lui donna une forme
mâle et femelle, et grâce à cela tout subsiste, même les étincelles
éteintes. De la Lampe éclatante sort une flamme qui frappe comme
un marteau et fait jaillir des étincelles, les mondes préexistants.
Celles-ci se mêlent à un air très pur, et leur éclat s’adoucit au
moment de l'union du Père et de la Mère.
» Le Père, c’est l’esprit caché dans l’Ancien des jours, en qui
est enfermé cet air très pur. Ce dernier s’unit à la flamme qui sort
de la Lampe éclatante, cachée dans les entrailles de la Mère. »
« Avant la création du Monde actuel1 2, les faces ne regardaient
pas les faces, et c’est pourquoi les mondes préexistants ont été
détruits. >>
Ces mondes, antérieurs au Monde actuel, ne pouvaient subsister
parce qu’ils résidaient uniquement dans la Pensée incapable de se
manifester, parce que les deux hypostases mystérieuses, l’Ancien
et la Pensée, qui forment le yod , la partie droite et mâle de Dieu,
étaient seules; la partie gauche et femelle, le hé , la Lumière
n’avait pas encore été produite, et le vav, le Verbe, fils et trait
d’union du yod e t du hé, n’avait pas encore été engendré. C’est à
cet enseignement que fait encore allusion le passage suivant 3 :
« Les mots : Seigneur mon Dieu (Jéhovah Élohi) désignent les
deux degrés de l’essence divine qui constituent le commencement
de la Foi et qui sont la base de l’unité et de l’indivisibilité du
Monde au moment où il a été conçu dans la Pensée suprême et
du Monde futur. Les mots : « Jéhovah Élohi, tu es très grand » dési¬
gnent le commencement de la Foi, telle qu’elle était aux premiers
jours et dans les jours anciens, c’est-à-dire aux époques diverses
1. Zohar , III, fol. 292b ; t. VI, pp. 100-101.
2. Zohar, fol. 292» ; t. VI, p. 100.
3. Zohar, II, fol. 98* ; t. III, pp. 394*395,
136
LA. CRUE DE I, ARISTOTÉLISME
II - 61
des mondes préexistants, ou dominait le côté droit seulement.
Le mot très (meôd) désigne le côté gauclie. »
Un texte encore peut être cité, qui nous parait singulièrement
instructif.
L'Idra rabba vient de nous inviter à contempler l’opération
mystérieuse par laquelle la Grande Figure a engendré la Petite
Figure, l'Homme d’en haut, qui est la synthèse du Monde supé¬
rieur et du Monde inférieur comme l’homme d’ici-bas est une syn¬
thèse d’àme et de corps ; elle poursuit en ces termes 1 :
« Nous avons appris dans le Livre occulte que 1 Ancien des
anciens, avant de préparer ses parures, » c’est-à-dire de se mani¬
fester par la production de la Petite Figure, « bâtissait et consti¬
tuait des rois ; mais ceux-ci ne pouvaient subsister, et il a fallu les
cacher et réserver leur existence à un temps futur, ainsi qu il est
écrit : « Tels sont les rois qjii régnèrent au pays d’Édom avant que
» les enfants d’Israël eussent un roi. »
Par ces rois d’Édom, nous le savons s, le Zohar désigne les
idées des créatures qui préexistent, non encore réalisées, au sein
delà Sagesse de Dieu. Ne le saurions-nous pas que la suite nous
l’apprendrait.
« Les êtres primitivement créés ne sortirent de cette région [où
ils ne pouvaient subsister] qu’après que la Tête blanche se fut con¬
stituée.... Les mondes d’ici-bas n’avaient pas d’existence définitive,
tant que l’Ancien des anciens n’était pas orné de toutes ses paru¬
res . Les mondes qui préexistaient dans la Pensée suprême ne
pouvaient subsister, parce que l’Homme n’était pas encore consti¬
tué, l’Homme dont l’image est la synthèse de tout. Et lorsque la
Figure de l’Homme a été formée, l’existence a été assurée à tous
les êtres. Si l’Écriture dit : Et tel roi est mort, et tel autre roi est
mort, elle entend par là que leur existence a été ditférée à un temps
ultérieur ; car toute descente à un degré inférieur est appelée
mort . Quand l’Homme a été constitué, l’existence des êtres pri¬
mitifs s’affermit. »
De la même manière se doit interpréter cette tradition : Avant la
création du monde actuel, d’autres mondes ont été détruits. Il faut
simplement entendre par là que l’existence de ces mondes-ci a
été remise à une époque ultérieure, à l’époque où Dieu se mani¬
festerait en engendrant son Verbe, l’Homme d’en haut.
Pris isolément, chacun de ces textes serait assez obscur ; mais
ils s’éclairent l’un l’autre, et leur ensemble exprime une doctrine
1. Zohar, III, fol. i35« et i35b ; t. V, p. 355.
2. Voir p. i j#
II - 62
LA KABBALE
137
qui se perçoit nettement ; cette doctrine, c’est une des pensées
essentielles de la Kabbale, c’est la pensée que la manifestation du
Verbe a seule permis à l’Univers idéal, conçu par la Sagesse de
Dieu, de recevoir, hors de Dieu, l’existence réelle. Or cette doc¬
trine est essentiellement chrétienne ; elle porte toute la philoso¬
phie de Jean Scot Erigène.
VIH
l'astronomie DES KABBALISTES
L’Astronomie des Kabbalistes ne se sépare pas de leur Théo¬
logie ; l’enseignement qu’ils ont donné au sujet du Verbe ne se
dissocie pas de la doctrine qu’ils professent touchant le Firmament.
Le Verbe établit l’union entre les deux Mondes, entre le Monde
idéal d’en haut et le Monde matériel d’en bas ; c’est par le Fir¬
mament que cette union s’établit 1 :
« Le Firmament qu’Elohim forma entre la matière et la lumière
céleste sert de limite entre l'une et l’autre ; la matière peut y
monter et la lumière céleste peut descendre jusque là. Mais, en
même temps que de limite, le Firmament sert de trait d'union
entre l’une et l’autre ; et c’est grâce à ce trait d’union que l’une et
l’autre sent unies en Elohim. »
De ce Firmament suprême, voici une description détaillée 2 :
<c II est écrit : « Et Elohim dit : (Jue le Firmament soit fait au
» milieu des eaux et qu il sépare les eaux d’avec les eaux. » Rabbi
Yéhoudadit : ... Le Firmament dont parle l'Ecriture est établi au
milieu des eaux. C’est le Firmament établi au-dessus des Hayoth
et qui sépare les eaux d’en haut de celles d’en bas. Les eaux d'en
bas soupirent après celles d’en haut. Aussi ce Firmament, établi au
milieu, sert-il d’intermédiaire entre celles d’en haut et celles d’en
bas...
» Tel est le mystère du Firmament que Dieu a établi au milieu
des eaux, c'est-à-dire entre les régions supérieures et les régions
inférieures, c’est-à-dire au-dessus des Hayoth.
» Rabbi Isaac dit : Dans l’intérieur du corps humain, il existe
un diaphragme qui sépare la poitrine de l’abdomen ; ce dia-
i. Zohar, fol. iôb ; t. I, pp. ioo-ioi
a. Zohar, I, 3a*> ; t. I, pp. 202-ao3,
138
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 63
phragme, tout en séparant la partie supérieure de la partie infé¬
rieure, transmet à cette dernière les éléments qu’il reçoit de la
première. Il en est de même du Firmament établi au milieu, entre
les régions inférieures et les régions supérieures ; il communique
aux Hayoth, situées au-dessous de lui, la lumière qu’il reçoit d’en
haut. »
Ce Firmament est souvent considéré comme un orbe matériel
transparent semblable à du cristal. « Au-dessus des cornes des
Hayoth , dit le 7ohar ', il y a encore un Firmament, ainsi qu’il
est écrit : « Au dessus de la tête des Hayoth, on voyait un Firma-
» ment qui paraissait comme un cristal étincelant et terrible à
» voir. »
Mais, parfois, ce Firmament, œuvre du Verbe, trait d union par
lequel le Verbe établit la communication entre le Monde supé¬
rieur et le Monde inférieur, ce Firmament, disons-nous, est iden¬
tifié avec le Verbe. « Rabi Yessé dit 1 2 : Il y a neuf cieux, et la
Schekhina en constitue un dixième. »
Aussi certains textes assurent-ils que le Firmament est incréé,
qu’il n’a point eu de commencement. « L’ncriture 3 ne dit pas :
« Qu’un Firmament soit fait et qu’il soit placé au milieu des
» eaux », mais bien : « Que le Firmament soit au milieu des eaux »,
parce que le Firmament dont parle l’Écriture existe de toute éter¬
nité; au moment de la création, il n’a pas été créé, mais seule¬
ment placé au milieu des eaux supérieures et inférieures, c’est-à-
dire au-dessus des Hayoth. »
Le Firmament est la borne qu’Élohiin a mise entre le Monde
idéal et le Monde matériel ; le Monde matériel, qui gît au-dessous
du Firmament, a été créé à la ressemblance du Monde idéal situé
au-dessus du Firmament ; en particulier, les cieux de celui-ci ont
servi de modèles aux cieux de celui-là. « Rabbi Abba dit 4 : ... Il y
a cieux et cieux ; il y a des cieux en bas, au-dessous desquels existe
une terre, et il y a des cieux en haut au-dessous desquels se
trouve également une terre. Tous les degrés d’en haut et d’en bas
sont ainsi formés. »
De ces cieux, quel est le nombre ? C’est un symbole qui nous le
dira.
« Les dix rideaux du Tabernacle, poursuit Rabbi Abba 5, sont
l’emblème des cieux d’ici-bas. »
1. Zohar, II, fol. 56b ; t. III, p. 2.53.
2. Zohar, II, fol. i65» ; t. IV, p. 109.
3. Zohar, I, fol. 32b ; t. I, p 2o3.
4. Zohar, II, fol. 209a ; t. IV, p. 2i5.
5. Zohar, loc. cit.
II - 64
LA KABBALE
139
De même, Rabbi Hiyâ déclare 1 : « Les dix rideaux dont parle
l’Ecriture désignent les cieux... Les initiés savent que les dix
rideaux du Tabernacle ici-bas sont l'image des cieux d’en haut. »
Et Rabbi lessé disait à son tour 2 3 * 5 : « Il y a neuf cieux, et la
Schekhina en constitue un dixième ; car l’Écriture parle de dix
rideaux , or, s il y avait dix cieux, il y en aurait onze avec la Sche¬
khina ; mais il n’y en a que neuf, ce qui fait dix avec la Schekhina...
Les dix rideaux du Tabernacle sont ainsi l’image des dix cieux.
Ceci constitue le plus grand des mystères ; il n’est connu que de
peu d’initiés. »
Au-dessous du Firmament, frontière commune des deux Mondes,
s’étagent donc neuf sphères célestes.
La neuvième, la plus élevée, la plus voisine du Firmament, c’est
celle dont les textes précédents nous ont, à plusieurs reprises, dit
le nom ; c’est le ciel des Hayoth.
Les Hayoth sont des anges auxquels le Zohar prête des corps
et dont il donne des descriptions apocalyptiques. La grandeur de
ces êtres confond 1 imagination» « Chacun des membres des
Hayoth 3 représente une hauteur égale à sept fois la profondeur
de l’abîme, à sept fois la hauteur des sept palais célestes, et à
sept fois la distance entre la Terre et le Firmament. » Quatre
Hayoth 4 se tiennent devant le char de Dieu, et l’une de ces
Hayoth a la figure d’un aigle. « Chaque ange de la région des
Hayoth sous la conduite de Michel, est pourvu de quatre
ailes. »
C’est le ciel des Hayoth que l’Écriture désigne lorsqu’elle parle
des « eaux d’en bas. » Aussi ce ciel prend-il parfois le nom
d’Océan céleste.
« Au-dessus des cornes des Hayoth, dit le Zohar 6, il y a
encore un Firmament.... Au dessous de ce Firmament, se trouvent
de nombreuses légions [d anges] du côté droit et du çôté gauche.
Au-dessous de l’Océan céleste, on voit de nombreux poissons par¬
courant les eaux dans tous les sens, ainsi qu’il est écrit : « Dans
» cette mer si grande et d’une si vaste étendue, se trouvent un
» nombre infini de poissons, de grandes et de petites Hayoth. »
Dans sa concavité, le ciel des Hayoth embrasse huit autres
cieux.
1. Zohar , II, foll. i64b et i65® ; t IV, p. 109.
2. Zohar, loc. cit
3. Zohar, H, fol. 5tP> ; t. III, p. 253.
4- Zohar, I, fol. 4^® ; t. I, p. 253.
5. Zohar, I, fol. 23h ; t I, p. i46.
6. Zohar, II, fol. 56b ; 1. 111, p. a53.
I iO ia crue de l'aristotélisme 11-65
Au sujet de ces huit cieux inférieurs, tous les textes du Zohar,
sauf un, s’accordent en un même enseignement, qui est celui-ci :
Les sept cieux les plus voisins de la Terre, qui sont souvent
nommés les sept firmaments, sont seuls pourvus d’astres ; ils con¬
tiennent les étoiles fixes aussi bien que le Soleil, la Lune et les
étoiles errantes. Le huitième ciel, nommé Arabolh, est un ciel
invisible et sans astre. C’est ce huitième ciel dénué détoile qui
gouverne les sept firmaments étoilés et leur imprime le mouvement
diurne.
Voici quelques passages où s'affirme cette doctrine :
« Une tradition 1 nous apprend que le Saint (béni soit-il !) a
formé sept firmaments en fixant à chacun d’eux des étoiles
fixes et des étoiles mobiles. Au-dessus de ces firmaments est
étendu Y Arabot h.
» L’étendue de chaque firmament est de cent ans de marche. La
hauteur 2 de chaque firmament est (le cinq cents ans de marche ;
une pareille distance sépare un firmament de l’autre. L’étendue 3 de
T Arabot h est de mille cinq cents ans de marche, et son épaisseur
est également de mille cinq cents ans.
» C’est de la lumière de Y Araboth. que tous les firmaments au-
dessous de lui sont éclairés.
» Une tradition nous apprend également qu’au-dessus de
Y Arabot b, se trouve le firmament des Hayoth. »
« Le huitième ciel '* est appuyé sur les Hayoth supérieures ;
il n’a aucune couleur, car il est mystérieux et caché. Toutes les
couleurs sortent de lui, mais lui, il n’en a aucune ; tous les lumières
sortent de lui, mais on ne remarque en lui ni lumière ni ténèbres
ni aucune couleur. Les âmes des justes situées sous le firmament
inférieur voient la lumière qui s’échappe de ce firmament
suprême ; mais elles ne la voient qu’à l’exemple de quelqu'un
qui regarde au travers d’une cloison translucide. Nul ne peut
voir cette lumière que celui qui est dedans. C’est pourquoi l’Écri-
ture dit : « Les cieux des cieux sont au Seigneur. » C’est une
allusion au ciel suprême étendu au-dessus des autres ».
« Rabbi Hivâ dit 3 : . Les dix rideaux dont parle l’Ecriture
désignent les dix cieux. Sept de ces cieux sont étendus dans le
1. Zohar , II, fol. 56l> ; t. III, p. 202.
2. Le début de cet alinéa n'est pas compréhensible. Il nous parait vraisem¬
blable tju’il le faudrait entendre ainsi : La hauteur du premier firmament,
e’cst-à-dire sa distance à la Terre, est de cent ans de marche. L 'épaisseur .
3. 11 faut entendre par là, pensons-nous, la distance entre le firmament
suprême et Y Araboth .
4- Zohar, II, fol. 2i3a et 2I31» ; t. IV, p. 223.
5. Zohar, III, foll. i64h et |65» ; t IV, p. 109.
II - 66
LA KABBALE
141
Trésor d’en haut. Au-dessus de ces cieux existe un ciel qui n’a
nulle couleur et qui échappe à tout entendement. Nul ne sait ce
qui se passe dans les trois cieux supérieurs ; il convient à l’homme
de garder le silence à ce sujet et de ne pas même chercher à
approfondir ce mystère .
» Rabbi Yessé dit : Il y a neuf cieux, et la Scliekhina en con¬
stitue un dixième . 11 y a sept firmaments en haut et sept firma¬
ments en bas. A l’exemple des firmaments d’en haut, les firma¬
ments d’en bas sont pourvus d’étoiles et de planètes qui régissent
le Monde d’une façon convenable. Dans tout ordre de choses, le
septième est supérieur, excepté pour les firmaments, où c’est le
huitième qui régit tous les autres ».
Pourquoi les Kabbalistes ont-ils tenu à ne compter que sept
firmaments pourvus d’astres, et non huit, comme tous les astro¬
nomes de l’Antiquité ? La raison s'en trouve assurément dans
l’importance que la Loi juive, et le Zohar après elle, accordaient
au nombre sept.
« Remarquez 1 que, lors de la création du Monde, le Saint
(béni soit-il !) créa sept firmaments en haut, sept terres en bas,
sept mers, sept fleuves, sept jours, sept semaines, sept ans,
sept fois sept ans et les sept mille ans de la durée du Monde. A
chaque septième se trouve le Saint (béni soit-il!). Il y asept firma¬
ments en haut ; chacun d’eux est orné d'étoiles, d’astres et de
soleils . Tous les firmaments sont superposés comme des pelures
d’oignon; les uns sont en haut et les autres en bas. Chaque firma¬
ment marche et se meut par la crainte de son Maître ; c’est sur
l'ordre de Dieu qu'ils se meuvent, sur son ordre qu’ils demeu¬
rent immobiles. »
Comment les Rabbins kabbalistes s'y prenaient-ils pour distri¬
buer, entre les sept firmaments inférieurs, le Soleil, la Lune, les
cinq étoiles errantes alors connues et les étoiles fixes ? Nous
n’avons rien rencontré dans le Zohar qui nous permit, à cette
question, de donner une réponse catégorique. Tout au plus
pouvons-nous former une conjecture. Celle-ci repose sur un
passage * qui commente cette parole de la Genèse : « Au firma¬
ment du Ciel, que des lumières soient faites. » Nous y lisons que
« la Lune.... et le Soleil . avaient été primitivement créés dans
le but de cohabiter et d’éclairer la Terre simultanément ; mais c’est
par la faute du Serpent que les lumières de ces deux astres furent
«
i. Zoheu *, III, fcj. iob ; t. V, p. 27.
2 Zohat', I fol. 4*>b î t. I, p- 269.
LÀ CRUE DE L ARISTOTÉLISME
II - 67
142
séparées. » Peut-être faut-il conclure de là que l’Astronomie kabba-
listique logeait le Soleil et la Lune au sein d’un même firmament ;
elle ne pouvait, alors, regarder ce firmament comme un orbe
rigide entraînant dans sa course les astres qui s’y trouvent sertis.
Un passage du Zohar semble donner, au sujet des divers cieux,
un enseignement différent de celui que nous venons d’entendre ;
cet enseignement paraît conforme à celui qui, au témoignage
d’Origène *, s’était répandu dans l’Ecole d’Alexandrie aussitôt
après Ptolémée. Rabbi Abba, dans la bouche de qui cet ensei¬
gnement est placé par le Zohar, aurait mis dans le huitième ciel
la multitude des étoiles fixes ; du neuvième ciel, il n’aurait plus
fait le mystérieux ciel des Haijoth , mais une sphère sans astre
chargée de communiquer par entrainement le mouvement diurne
à toutes les autres ; au-dessus de ce neuvième ciel, serait le Firma¬
ment ; c’est peut-être ainsi qu’il faut interpréter le texte sui¬
vant 1 2 :
a Rabin Abba dit : . Il y a cieux et cieux ; il y a des cieux
en bas, au-dessous desquels il existe une terre, et il y a des cieux
en haut, au-dessous desquels existe également une terre. Tous les
degrés d’en haut et d’en bas sont ainsi formés. Les dix rideaux
du Tabernacle sont l’emblème des cieux d’ici-bas . .
» Le Saint (béni soit-il !) forma ces cieux et les légions d’anges
qui les peuplent pour gouverner la Terre qui se trouve au-dessous
d’eux.
» Le neuvième ciel conduit les astres qui sont au-dessous de
lui et qui gravitent autour de lui, car ils sont tirés par lui à
l’exemple d’un char tiré par son attelage.
» Le dixième ciel est le plus important.
» Dans tous les cieux, il y a des légions d’anges, excepté à
partir du septième où sb répand la lumière émanée du Trône
suprême. Cette lumière éclaire d’abord le dixième ciel ; celui ci
la transmet au neuvième qui est au-dessous de lui ; le neuvième
la transmet au huitième, et ainsi de suite.
» C’est au huitième ciel que les étoiles sont comptées et reçoi¬
vent la lumière qui est proportionnée à chacune. »
Au cours du Zohar, ces lignes sont les seules où l’on puisse,
moyennant quelque- complaisance, retrouver des pensées confor¬
mes à celles que professaient les astronomes au temps où les Kab-
balistes écrivaient.
1. Voir tome II, pp. 191-193.
2. Zohar, II, fol. 209» ; t. IV, pp. 2i5-2iô.
II - 68
U kabbale
143
IX
LES KABBALISTES ONT-ILS PROFESSÉ LE SYSTÈME ASTRONOMIQUE
d’aristarque de samos ?
Ces rabbins, qui se montrent si peu soucieux des choses de l'As¬
tronomie, ont-ils embrassé une théorie, alors délaissée, mais qui
evait un jour nous révéler le véritable système du Monde ? Qnt-
üs admis les hypothèses d’Aristarquè de Samos et les faut-il comp¬
ter au nombre des précurseurs de Copernic ? Ils semblent bien peu
capables de mériter un tel honneur ; cet honneur, cependant, leur
a ete accorde par divers auteurs, en particulier par Ad Franck1
et par Jean de Pauly 2.
Passons en revue les textes qui, à tort ou à raison, ont, à nos
Jvabbalistes, valu cette réputation.
Voici ce que le Zohar donne comme un emprunt au livre de
Kab Hammenouna le Vieillard 3 :
« Toute la Terre habitée tourne en rond comme un cercle. Cer¬
tains de ses habitants se trouvent dessus, certains autres dessous,
toutes ces créatures ont des visages différents suivant le climat de
chaque région, et toutes marchent debout comme les autres hom¬
mes. De là vient qu il y a certaines régions, sur la Terre, où il fait
nuit justement quand, en d'autres régions, il fait jour, de sorte
que certains hommes jouissent de la lumière justement quand cer¬
tains autres sont plongés dans les ténèbres. Il y a également une
région où il fait constamment joui- et où la nuit ne dure que fort
peu de temps. »
Ad. Franck dit, de ce texte « qu'on le croirait écrit par quel¬
que disciple de Copernic » et il se demande 6 « comment, dans un
temps aussi éloigné de nous que celui auquel nous rapportons le
principal monument du système kabbalistiqùe, on a pu connaître
le principe qui fait la base de la Cosmographie de nos jours, ou
le système de Copernic, si clairement résumé dans un passage dont
nous avons, plus haut, donné la traduction. »
A reconnaître, dans ce passage, une allusion à la rotation diurne
i. Ad. Franck. La Kabbale, 3e éd., p. 73 et p. 97.
noté ^63°^ar’ traC* '^eaa Pau^’ t- T P- 4g (en note) ; t. VI, p. 3q3,
3. Zohar, III, fol. i6» ; t. V, p. 29.
4- Ad. Franck, Op. laud., p. 75.
5. Ad. Franck, Op. laud., p. 97.
144
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 69
de la Terre, nous serons moins disposés qu’Ad. Franck. « La terre
habitée tourne en rond comme un cercle », dit le Zohar. Mais ne
dit-on pas d’une route qu elle tourne lorsque son tracé est courbe,
d'une ligure peinte qu elle tourne quand elle donne 1 illusion de
la rondeur ? La phrase citée peut donc assurément s interpréter
comme l’affirmation que la Terre est ronde, et non point comme
l’indication d’un mouvement de rotation. Or, les explications qui
viennent aussitôt après ne se rapportent aucunement à la rotation,
mais simplement à la rotondité ; si l’auteur y joint quelques consi¬
dérations que ne justifie pas la seule figure de la Terre, ce sont
remarques cjui ont trait au mouvement annuel du Soleil , elles ne
sont pas, d’ailleurs, entièrement exactes, et elles interviennent où
elles n’ont que faire, indices assurés de l’ignorance de Rab Ham-
menouna le vieillard à l’égard des éléments de l’Astronomie.
Au sujet de cette phrase : « Toute la Terre habitée tourne en
rond comme un cercle », Jean de Pauly fait observer 1 2 que « cette
théorie se trouve déjà dans le Talmuil de Jérusalem. Mais à l en¬
droit indiqué -, si nous en croyons Ad. Franck 3 4, « on lit dans le
Talmud de Jérusalem qu’Alexandre le Grand, en parcourant la
* Terre pour en faire la conquête, apprit qu elle est ronde ; et l’on
ajoute que c’est pour cela qu’il est ordinairement représenté un
globe à la main. » C’est donc la rotondité de la Terre qu’enseigne
le Talmud , et non le mouvement de rotation de ce corps.
Venons à un autre passage où Ton a cru reconnaître' de profon¬
des connaissances astronomiques ; c’est celui-ci 1 :
« Voici ce qui est dit dans le Livre d e v Mystères suprêmes :
» De nombreuses roues tournent autour de corps formés d’ato¬
mes agrégés. Certains de ces corps sont mobiles, d autres sont
fixes. La rotation de ces roues a commencé dès le jour où la Terre
a été un agrégat d’atomes. Ces roues font tourner la Terre en cer¬
cle et autour d’elle-même. Parmi ces roues, il y en a une qui
tourne en cercle mais qui ne tourne pas autour d’elle-même. Cette
roue embrasse douze mille mondes qu elle entraîne dans sa circu¬
lation. Au-dessous de cette roue, il y a une colonne qui va jus¬
qu’au plus profond abîme. Les pierres de 1 abîme roulent autour
de cette colonne ; et c'est le long de cette colonne qu’elles montent
et descendent. La colonne est appuyée sur ces pierres ; elle laisse
approcher les unes et repousse les autres. Autour de la colonne
1. Zohar, loc. cit., en note.
2. Talmud de Jérusalem , traité Aboda Zara, ch. III.
3. Ad. Franck, Op. laud., p. 98.
4. Zohar, II, fol. 2351' ; t. IV, pp. 261-2G2.
II - 70
LA KABBALE
145
tournent deux cent-vingt roues. La roue qui est au dessus de la
colonne et qui embrasse douze mille mondes tourne autour du
Tabernacle, mais ne tourne pas autour d'elle-même. Il en résulte
que le Tabernacle céleste est fondé sur douze mille mondes. Une
voix retentit dans le Tabernacle céleste et fait entendre ces paro¬
les . Que ceux qui ont les yeux dessillés contemplent cette roue
qui tourne, et ils comprendront la Sagesse de leur Maître ; ils con¬
naîtront les choses u en haut servant de clef à ouvrir les portes
qui conduisent au Maître, et ils connaîtront les mystères du Taber¬
nacle sacré. Heureux le sort de ces hommes dans ce monde et
dans le monde futur ! »
Ce passage inspire à Jean de Pauly la réflexion que voici 1 :
« A part des données obscures, telles que la colonne, les pierres
de 1 abîme etc., cette Fosse fia est une description astronomique
des plus exactes. Nous y voyons la théorie de l'attraction, de la
rotation et de la révolution des planètes sous le nom de roues. »
Les données que Pauly déclare obscures sont, à notre avis, ce
que ce texte offre de moins ambigu. Dans cette colonne qui va jus¬
qu au plus profond de l'abîme, nous devons, croyons-nous, recon¬
naître la Colonne sur laquelle les deux Mondes sont fondés, la
Colonne du milieu, le Verbe. Un autre texte 2 nous montre cette
colonne dressée depuis le Paradis d’en bas, séjour des âmes justes,
jusqu’au Paradis d’en haut. Du Paradis d’en haut, les Ames ont été
charriées vers le Paradis d’en bas par les rayons de la Lumière.
« Pour remonter au Paradis d’en haut, les âmes s’attachent à la
Colonne du milieu. » Ce sont sans doute ces âmes que la précé¬
dente allégorie désigne sous le nom de pierres de l’abîme.
En revanche, nous serions bien embarrassés de dire ce qu'y
figure la roue qui embrasse douze mille mondes, qui ne tourne pas
sur elle-même mais autour du Sanctuaire. Il faut, croyons-nous,
une singulière dose de bonne volonté pour reconnaître, dans
ces images étranges, « une description astronomique des plus
exactes», pour y découvrir «la théorie de l’attraction, delà rota¬
tion et de la révolution des planètes ». Nous n’y pouvons voir qu’un
symbolisme compliqué dont la signification nous échappe, mais
qui ne parait, en tout cas, nullement soucieux d'Astronomie ; et
lorsque, dans cette déconcertante description, nous entendons par¬
ler « de? roues qui font tourner la Terre en cercle et autour d'elle-
même », nous croirions fort imprudent d’en conclure que lesKab-
balistes admettaient la rotation diurne de la Terre.
1. Zohar, t. VI, p. 3g3, note 1 463 .
2. Zohar, II, foll. 2ioh et 21 ia ; t. IV, p. 219.
DUHEM. — r. v. lu
146
La cruè de i/aristotèlisme
II - 71
Attribuaient-ils à la Terre une circulation annuelle autour du
Soleil ? On l’a pensé en lisant ce qui suit 1 :
« L’Écriture dit : « Il fit des cieux une tente pour le Soleil »,
c’est-à-dire : Le Soleil sacré a établi sa résidence dans les cieux
qui lui servent de dais. Dès qu’il est entré dans les cieux et *’en
pare, « il est comme un époux qui sort de dessous son dais. » Il
se réjouit et parcourt les cieux. De là il s’en va et monte dans une
autre tour qui est dans un autre endroit. Telle est la signification
des paroles de l’Écriture : « Il sort de l’extrémité du ciel et son
» orbite est à l’autre extrémité », c’est-à-dire : 11 part du Monde
supérieur et arrive en ce bas Monde.
» Le mot: outhqouphatho exprime l’idée de rondeur, c’est-à-dire
la Terre. C’est pour la même raison qu’on appelle la durée d’une
année : thqouphath ha-sand, parce que dans cet espace de temps,
la Terre a vu tous les rayons de la circonférence solaire, qu elle
entoure de tous côtés. « Et il n’y a personne qui se cache à sa
» chaleur », dit l’Écriture. De même que le Soleil, qu’il soit visible
sur la Terre ou non, ne cesse d’avoir la Terre exposée aux rayons
de sa circonférence, de même, il n’y a rien qui puisse se cacher
de lui. »
Ces mots : « Dans la durée d’une année, la Terre a vu tous les
rayons delà circonférence solaire qu elle entoure de tous côtés »,
suggèrent à Pauly cette réflexion 2 : « Le mouvement de la Terre
autour du Soleil était donc enseigné parla Tradition. »
A cette phrase obscure et imprécise," est-il raisonnable d’attri¬
buer cette signification savante, alors qu’aucun mot du contexte
ne nous y autorise, alors que, bien plutôt, les phrases précédentes
nous en dissuadent? Ces phrases précédentes, en effet, nous parlent
toutes du mouvement du Soleil ; elles nous en parlent, d’ailleurs,
en un langage figuré, allégorique, poétique ; elles ne prétendent
aucunement nous donner un enseignement astronomique ; si on
leur attribuait une semblable prétention, si on les prenait exacte¬
ment au pied de la lettre, on en ferait un ramas d’absurdités.
N’est-il pas clair que les paroles où Jean de Pauly a voulu voir
une adhésion à la théorie d’Aristarque de Samos ne sont que l’ex¬
pression peu précise de cette vérité, sur laquelle insistent les
lignes suivantes : Il n’est aucun point sur la Terre qui, au cours
d’une année, n’ait vu le Soleil ?
En résumé, les Kabbalistes nous sont apparus comme aussi peu
1. Zohar, \, fol. 9» ; t. I, pp. 49*5o.
2. Zohar, t. I, p. 49, en note.
II - 72
IjA kabbale
147
soucieux que possible des enseignements de l’Astronomie ; dans
les astres et dans les cieux, ils ne cherchent que des symboles
propres à figurer leurs doctrines théologiques et mystiques ; les
formes \agues de leur langage poétique, dédaigneux de toute
précision géométrique, ont seules permis qu’on les prit pour des
précurseurs de Copernic.
X
LA CHIMIE KABBALI8TIQUE
C’est sous une forme allégorique très vague que les Rabbins
kabbalistes ont parlé d’Astronomie ; ils vont, fort heureusement,
nous dire d’une manière beaucoup plus précise ce qu’ils pensaient
des éléments et des mixtes ; c’est l’objet d’un assez .long passage
du Zohar L
Le Monde d’en bas ayant été créé à l’image du Monde d’en haut,
les quatre éléments qui se trouvent en celui-là correspondent à
quatre éléments qui résident en celui-ci.
« Le corps [d Adam] est composé d’éléments des deux Mondes,
de ceux du Monde d’en haut et de ceux du Monde d’en bas. Rabbi
Siméon dit : Remarquez que les quatre éléments primitifs consti¬
tuent le mystère de la Foi ; ils sont l’origine de tous les mondes ;
ils cachent le mystère des légions célestes. A ces quatre éléments
célestes correspondent.les quatre éléments matériels, le feu, l’eau,
1 air et la terre, qui sont le symbole d’un mystère suprême...
Remarquez que le feu, l’air, l’eau et la terre sont l’origine et la
racine du Monde d’en haut et du Monde d’en bas ; tous les mondes
sont fondés sur eux. »
A l’exemple de l’École péripatéticienne," les Kabbalistes attri¬
buent deux qualités à chaque élément ; le feu est sec et chaud,
1 air est chaud et humide, l’eau est humide et froide, la terre est
froide et sèche.
« Les quatre points cardinaux s'unirent, au moment de la créa¬
tion, aux quatre éléments constitutifs du Monde d’ici-bas... Ces
quatre éléments sont répartis entre les quatre points cardinaux du
Monde, le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest ; chacun de ces quatre
points cardinaux forme la région de l’un des quatre éléments sus-
i. Zohar , II, foll. a3B-24b ; t. III, pp. 116-122.
148
LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME
II - 73
nommés ; le feu a son séjour au Nord, l’air à 1 Est, 1 eau au Sud,
la terre à l’Ouest.
» Remarquez que le feu est... du côté Nord parce que la cha¬
leur et la sécheresse dominent dans le feu; or le Nord, qui est
le contraire de chaleur et de sécheresse, a reçu en partage le feu
pour que cet élément supplée à ce qui manque a ce point cardinal ,
voilà pourquoi le feu a été mêlé au Nord pour ne former qu’un
corps avec lui. »
L’association de chaque élément avec le point cardinal qui lui
correspond réunit ainsi les quatre qualités premières.
La théorie des qualités communes à deux éléments ou symboles,
esquissée par Aristote, développée par le faux Ücellus, par
Chalcidius, par Mac robe, par Saint Basile, par Némésius d’Emese,
trouve, dans les rahhins de la Kabbale des adeptes convaincus.
« Remarquez, disent-ils, que le feu appartient à un point cardi¬
nal, le Nord, et que l’eau appartient au point cardinal opposé,
le Sud ; voilà pourquoi il y a incompatibilité entre ces deux
éléments. Mais quand l’air se place au milieu, il attire les deux
éléments des deux côtés en tonnant entre eux un tiait d union —
» Le feu est en haut ; 1 eau est au-dessus de la terre , entie le
feu et l'eau, se trouve l’air qui unit les deux éléments précédents
et leur enlève le caractère d incompatibilité qui les distingue ordi¬
nairement. La terre porte ainsi l’eau d’abord ; l'air est au-dessus
de l’eau et le feu est au-dessus de l'air; les quatre éléments étant
ainsi superposés, il s'ensuit que la terre tire sa force des trois
éléments qu’elle porte sur elle.
» Remarquez que l’air appartient à 1 Est ; 1 Est est Iroid et sec
et l’air est chaud et humide ; et c’est pourquoi il peut s’unir des
deux côtés; car le feu est chaud et sec, 1 eau est froide et
humide ; or l’air qui est chaud et humide s attache par son côté
chaud au feu, et le point qui est humide s attache a 1 eau. L)e cette
façon, l'air concilie le feu et l'eau et leur enlève l'incompatibilité
qui les sépare d’ordinaire. »
Chacun des quatre éléments est l'objet de considérations sem¬
blables à celles qui viennent d être développées au sujet de laie.
Dans le Zohar , donc, la théorie des symboles revêt exactement
la forme que Saint Basile nous a présentée le premier l, que
Némésius d’Émèse 2 3 et Mac robe 1 ont reproduite.
En vertu de cette théorie, les quatre éléments forment une
1. Tome 11, pp. 48o-4*li-
2. Tome II, p. 4^5.
3. Tome II, pp. 481-482.
II - 74
LA KABBALK
149
chaîne fermée où chacun des maillons s'unit, par une qualité com¬
mune à celui qui le suit ; cette pensée, que les Alchimistes du
Moyen Age reprendront avec une constante faveur, est clairement
exprimée par le Zohar :
« L’Ouest, qui est la région de l’élément de la terre ', e^t chaud
et humide, de sorte qu il s unit par son côté humide au Nord, qui
est froid et humide ; car l’humide s’unit à l’humide ; voilà com¬
ment le Nord s’unit à l’Ouest d’un côté. Le Sud, qui est chaud et
sec, s’unit par la chaleur à la chaleur de l’Ouest. Voilà donc
1 Ouest uni aux deux côtés, au Nord et au Sud. Le Sud s’unit éga¬
lement à 1 Est, parce que le Sud étant sec, sa sécheresse s’unit à
la sécheresse de l’Est. L’Est s’unit également au Nord par son
côté froid ; le froid de l’Est s'unit auiroid du Nord. De cette façon,
nous trouvons l’imion du Sud et de l’Est, de l'Est et du Nord, du
Nord et de 1 Ouest, de 1 Ouest et du Sud ; par leurs points
d affinité, les quatre points cardinaux se trouvent ainsi liés
ensemble.
» Remarquez que le feu, l’air, l’eau et la terre sont liés l’un à
l’autre sans aucune séparation. »
Pour les Kabbalistes, d’ailleurs, comme pour Aristote, les
éléments se peuvent transmuer l’un en l’autre. « L’eau, disent-ils 1 2,
provient de l’air, l’air du feu et le feu de l’eau; ansi les trois
éléments, différents en apparence, ne sont qu’un au fond ». Et
encore 3 * 5 : « L’air procède de l’eau et l'eau procède de l’air; tous
deux ne font qu’un et. pourtant, ils sont deux. »
Au gré d’Aristote \ l’existence d’une qualité commune, d’un
symbole, favorisait la transformation de deux éléments l’un dans
l’autre ; le faux Ocellus 6 et Chalcidius 6 avaient fortement insisté
sur cette pensée à laquelle les auteurs du Zohar ne semblent
point s’être arrêtés.
De même qu’il y a quatre éléments, il y a quatre métaux
auxquels la Kabbale attribue une importance primordiale ; ce
sont 7 : « lor, 1 argent, le cuivre et le fer. » Ces quatre métaux
sont formés, par voie de combinaison, à partir des quatre éléments.
Il y a quelque confusion dans ce que le Zohar nous enseigne de
1. Dans le texte, les qualités ont été constamment transposées; nous les
avons rétablies à leur place véritable.
2. Zohar, I, fol. 3i* ; t. I, p. ig4-
3. Zohar, II, fol. 8ia ; t. III, p. 33p.
4- T. II, pp. 423-424.
5. T. II, p. 425.
6. T. II, pp. 421-422.
7. Zohar, II, fol. 23& ; t. 111, p. 118.
150
LA. CRUE DE LARISTOTÉLISME
II - 75
la composition de ces métaux x. Nous y voyons que la terre joue,
dans la formation de tout métal, un rôle essentiel ; qu elle le pro¬
duit par son union directe ou indirecte avec un ou plusieurs autres
éléments., « Remarquez que, sans terre, il n y a ni or ni argent ni
cuivre [ni fer] ; car la formation de chaque métal s'opère par le
concours qu’un élément prête à 1 autre par 1 intermédiaire de la
terre, qui unit tous les éléments par un point d’affinité. Le feu,
l’eau et l’air se mêlent à la terre et, par deux points analogues,
s’opère la formation des métaux. »
Ces deux dernières phrases, qui semblent se contredire, signi¬
fient sans doute que certains métaux sont formés par l’union de la
terre avec un seul élément, et d’autres par l’union du même corps
avec deux éléments. Nous voyons, en effet, que « le feu, s’unissant
à la terre, produit l'or... et que l’eau, s’unissant à la terre, produit
l’argent.... La terre se trouve ainsi unie aux deux métaux, or et
argent, entre lesquels elle est placée. » L’or et l’argent sont donc
obtenus par une simple combinaison binaire.
Nous entrevoyons que le fer et le cuivre résultent de combinai¬
sons ternaires ; mais les indications que le Zokar donne au sujet de
ces combinaisons sont incomplètes ou contradictoires. Il déclare
que « la terre produit le fer par le mélange du sec et du froid» ;
peut-être faut-il entendre par là que, pour former le fer, la terre
s’unit au feu, d’une part, et à l’eau, d’autre part. Il marque claire¬
ment que le feu entre aussi dans la composition du cuivre ; mais il
dit que « l’air s’unit à l’eau et au feu, et que, de son mélange avec
ces deux éléments, se forme le cuivre » ; le cuivre ne contiendrait
donc pas de terre, contrairement à ce qui a été nettement affirmé ;
peut-être faut-il lire terre au lieu d 'eau, et dire que le feu forme
le cuivre en s’unissant, d’une part, à la terre et, d’autre part, à
l’air.
« Comme les métaux sont le produit d’un [ou de deux] des trois
éléments avec la terre, il s’ensuit que, lorsque la terre s’unit à un
métal quelconque, elle produit un autre métal qui a de la ressem¬
blance avec le premier. Ainsi le mélange de la terre avec l’or pro¬
duit la gangue qui ressemble à l’or; son mélange avec l’argent pro¬
duit le plomb; son mélange avec le cuivre supérieur rouge produit
le cuivre inférieur jaune, et son mélange avec le feu produit
l’acier. »
Les terres sont des combinaisons quaternaires de la terre élé¬
mentaire avec les trois autres éléments. « Lorsque la terre se
i. Zohar, U, fol. 2411 et 24b ; t. III, pp. 120-J21.
ÏI - 76
LA KABBALE
151
marie aux trois autres éléments, elle produit d*autres genres de
terres qui ont de la ressemblance avec les éléments qui s étaient
unis à la terre. »
C’est au nombre de ces combinaisons quaternaires qu’il faut ran¬
ger le corps de l’homme.
« Rabbi Siméon dit : Ce qui précède corrobore la sentence de
Rabbi Hizqiya suivant laquelle, au moment de la création de
1 homme, le Saint (béni soit-il !) en forma le corps de la terre sur
laquelle s'élevait le sanctuaire d’ici-bas, et en forma l'âme de la
terre sur laqueUe s élève le sanctuaire d en haut. Et de même que
lorsque 1 homme fut formé de la terre d’ici-bas, les trois autres
éléments vinrent s'associer à la terre, de même, lorsque l'âme fut
créée de la terre d en haut, les trois autres éléments constitutifs
du Monde d’en haut vinrent s’associer à la terre d’en haut; et c’est
ainsi que l'homme fut achevé. »
Partant, 1 homme 1 « est composé d’éléments des deux Mondes,
de ceux du Monde d’en bas et de ceux du Monde d’en haut. »
Ainsi la doctrine chimique que professaient les Kabbalistes se
reliait à leur théorie sur la composition de l’homme.
XI
LAME HUMAINE
Il est peu de sujets auxquels le Zohar revienne plus volontiers
qu’à la constitution de l’âme humaine ; il en est également peu où
ses divers enseignements présentent un plus complet accord.
De ces enseignements, le dogme essentiel est celui-ci : L’homme,
ou, tout au moins, le juste du peuple d’Israël, possède trois âmes;
bien qu'unies entre elles pendant cette vie, ces trois âmes sont
réellement distinctes et séparables ; séparées avant la naissance,
car elles ont des origines diverses, elles seront de nouveau sépa¬
rées après la mort, car leurs destinées sont différentes.
Des trois âmes, la moins élevée, c’est l’esprit vital ; le Zohar lui
donne le nom de nrphesck ; l’hébreu biblique réservait ce nom au
corps que la vie n’a point encore abandonné. Au-dessus de l’esprit
vital, se trouve l’esprit intellectuel, rouali. Enfin, au sommet de 1a.
hiérarchie, réside l’âme proprement dite, neschamah.
i. Zohar, II, fol. a3i> ; t. III, p. 1 18,
152
1,4 CRIJK DK l’vRISTOTKLISME
II - 77
« L’âme humaine, dit le Zohar ', est désignée sous trois noms :
Esprit vital (nephesch), esprit intellectuel (rouah) et âme (nescha¬
mah). Toutes les parties de l’âme se tiennent ensemble, bien que
chacune d’elles réside dans une région différente du corps... Les
trois parties de l’âme sont formées à l’exemple des Trois d’en haut,
qui ne forment qu’une unité. Nephesch n’a point de lumière pro¬
pre ; il a cela de commun avec le corps ; il ne sert celui-ci que pour
le délecter et le nourrir. ... Rouah domine et éclaire nephesch ; celui-
ci sert de piédestal à celui-là. Neschamah domine rouah et l’éclaire
de lumière vivifiante. Voilà comment les trois parties de l’âme se
tiennent ensemble à l’exemple d'en haut. »
« De même qu’il y a une hiérarchie dans le sacerdoce ", il y en
a également une dans l’esprit de l’homme. D’abord, il y a l’âme
proprement dite ( 'neschamah ); ensuite, il y a l’esprit intellectuel
( rouah ); enfin, il y a l'esprit vital (nephesch). L’âme doit dominer
sur l’esprit intellectuel et celui ci sur l’esprit vital. »
Lorsqu’ Avicébron veut unir entre elles deux substances dont
l’une est plus élevée que l'autre, il donne à la plus haute le nom
de forme et à la plus basse le nom de matière; pour les Péripatéti-
ciens, d’ailleurs, et, en particulier, pour la Théologie d’Aristote, la
matière est à l’égard de la forme comme la femelle à l’égard du
mâle; de même, dans la hiérarchie des substances, c haque terme,
au gré des Kabbalistes, est uni au terme inférieur comme le mâle
à 1a. femelle ; ainsi en est-il de la neschamah à l’égard du rouah , du
rouah à l’égard du nephesch.
« L’âme (neschamah), dit le Zohar ', émane d’une région supé¬
rieure et l’esprit intellectuel (rouah) d’une région inférieure; ils
s'unissent ensemble à la façon de l’union du mâle et de la femelle,
et ce n’est qu’unis ensemble qu’ils luisent et qu ils reflètent la
lumière supérieure. Lorsqu’ils sont unis, ils sont appelés lumière
( ner )...
» L’âme et. l'esprit, voilà le mâle et la femelle ; ils ne projettent
de lumière que quand ils sont unis: séparés, ils n’ont point de
lumière et ne portent pas le ner . »
Lorsqu’ Avicébron plaçait dans l’homme trois âmes dont chacune
jouait le rôle de forme à l'égard de celle qui se trouvait au-dessous
d'elle, dont la plus humble était, à son tour, la forme du corps;
lorsque le Rabbin de Malaga inaugurait ainsi la théorie de la
superposition des formes substantielles, dont la Chrétienté latine
1. Zohar, II, fol 1 . (4il 2 3> el it^ ; l. IV, pp. 48-49 •
2. Zohar, II, fol. 95» et 90b ; l. III, p. 383.
3. Zohar, II, fol. 99b ; t. III, p. 401.
Iî - 78
LA KABBALE
153
devait disputer avec tant d ardeur, il usait d’un langage emprunté
au Péripatétisme pour exprimer une pensée néo -platonicienne ;
c est cette même pensée que les Kabbalistes formulaient, mais
dans une langue moins précise et plus imagée.
Les trois âmes qui se superposent en 1 homme ne sont pas si
étroitement unies qu elles ne se puissent dissocier même au cours
de la vie.
« L âme sainte (neschamah) se retire de l’homme trente jours
avant la mort ’... Qu’on ne croie pas que c est seulement lorsque
1 homme est mort que 1 âme s’en sépare ; elle s’en sépare pendant
qu’il est encore en vie; Pâme ne prête plus sa lumière à l’esprit
intellectuel et celui-ci ne prête plus sa lumière à l’esprit vital ; de
là vient que l’homme perd son visage, parce qu il n’est plus éclairé
par l’ànie... L’âme s'en retire, et du moment que l’esprit intellec¬
tuel n’éclaire plusl’esprit vital, celui-ci faiblit et le corps perd l'ap¬
pétit ainsi que les autres désirs...
» Toutes les fois que l’homme tombe malade, la neschamah se
sépare de lui, et le rouah cesse d’éclairer le nephesch jusqu’à ce
que cet homme ait été jugé. Si l’homme se trouve digne, l’âme
retourne à sa place et prête de nouveau sa lumière au corps ; sinon
l’âme reste séparée du corps pendant les trente jours qui précè¬
dent la mort, et l’homme perd son image... Aucun malade ne gué¬
rit sans avoir été, au préalable, jugé en haut. »
11 ne faut pas croire, d’ailleurs, que tout homme possède Les trois
âmes ; seuls, les prédestinés atteignent à ce degré de perfection.
« L'âme 1 2 est formée de trois degrés ; et c’est pour cela qu’à
l’exemple du mystère suprême, elle a trois noms : nephesch, rouah,
neschamah .
» Nephesch est. . le degré le plus infime de tous ; rouah est un
degré au-dessus de nephesch , pour dominer l’autre ; neschamah
est le degré qui est au-dessus des autres et qui les domine ; c’est
le degré sacré qui est au-dessus des autres.
» Les trois degrés se trouvent chez les hommes (pii ont mérité
pour avoir servi leur Maître.
» D’abord, l’homme possède le nephesch qui le prépare à mener
une vie sainte.
» Si l'homme s'en sert pour mener une bonne vie, on le gratifie
du rouah, qui est un degré sacré au-dessus du nephesch et qui est
accordé aux hommes de mérite.
1. Zohar, I, fol. 227a ; t. II, pp. 4ü4-49a.
2. Zohar, I, fol. 206» ; t. II, p. 424
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 79
154
» Quand, possédant nephesch et rouah, l’homme se consacre, de
manière convenable, au service de son Maître, il reçoit la nescha-
maÂ, degré suprême et sacré qui domine tous les autres. Pourvu
de ce degré suprême et sacré, l’homme devient parfait de tous les
côtés, au point d'être jugé digne du Monde futur. »
Distinctes par leur nature et leur rôle, les trois âmes de l’homme
parfait, nephesch, rouah et neschamah , le sont également par leur
origine.
Les âmes saintes, les ncschamoth, préexistent, au sein du Monde
des idées, à leur descente en ce bas Monde.
« Tous ceux qui conduisent les hommes dans les diverses géné¬
rations 1 existent, en image, au ciel avant leur venue en ce monde.
La tradition nous apprend que toutes les âmes des hommes étaient
déjà gravées au ciel sous la forme des corps qu elles étaient desti¬
nées à animer, et cela avant même qu’elles ne descendissent ici-
bas. Tout ce qu’un homme apprend en ce monde, l’âine le savait
déjà avant de venir ici-bas.
« Tout cela ne concerne que les âmes des justes qui aiment la
vérité. Mais les âmes de ceux qui ne sont pas dignes en ce monde
étaient déjà tenueg à l’écart de Dieu avant leur descente ; elles
pénétraient souvent dans l’abîme, et il leur tardait de venir en ce
monde. Une tradition nous apprend que le6 âmes des hommes
entêtés étaient déjà entêtées avant leur venue dans ce monde. '>
Ce texte nous affirme deux propositions que d’autres textes
vont confirmer :
« Certaines âmes restent longtemps en haut 2 avant que le
Saint (béni soit-il !) les fasse descendre en bas. Une tradition nous
apprend que dès la création du Monde, les âmes sc tiennent en
présence du Saint (béni soit-il !) où elles sont retenues jusqu’à
l’heure de leur descente sur la terre...
» Les âmes des justes... le Saint (béni soit-il !) les avait présen¬
tes à l’esprit ; ces âmes sont destinées à descendre ici-bas dans le
cours des générations. »
« Les âmes des justes 3 sont connues dans le Monde d’en haut
même avant leur descente en ce bas monde. »
Lésâmes des justes ont en haut des formes semblables à celles
des corps qu elles animent ici-bas.
Nous eroyons, cependant, que si l’on veut éviter de flagrants
désaccords entre les diverses parties de la doctrine dos Zohar, cette
1. Zohar, III, fol. 6il> ; t. V, p. 169.
2. Zohar, EU, fol. 168* et 168& ; t. V, pp. 186-187.
3. Zohar, II, fol. 12» ; t. III, p. 53.
II - 80
LÀ KABBALE
m
dernière proposition ne se doit pas entendre de l’âme (neschamah )
pendant qu elle réside dans le Monde d’en haut, mais de l esprit
rationnel (rouah) attendant, dans le Paradis d’en bas, sa venue
dans notre monde ; -ce que nous aurons à dire du sort de Pâme
après la mort confirmera cette interprétation.
Etincelles émanées de la Lueur divine, les âmes vont descendre
ici-bas ; cette descente a lieu au moment de l union mystérieuse
entre l’Epoux et l'Epouse célestes. « Au moment 1 de l’union de
1 Epoux et de 1 Epouse, toutes les âmes sortent du fleuve céleste qui
constitue le sort d’en haut. » Suivons les dans leur descente.
« Le Saint (béni soit-il) est caché dans trois mondes 2. L’homme,
qui a été fait à 1 image de Dieu réside également dans trois
mondes.
» Le premier monde est celui de la division, et l’homme s’y
trouve et ne s’y trouve pas ; dès qu’on le veut regarder, il dispa¬
raît.
» Le second monde est celui qui est attaché au Monde supé¬
rieur ; c’est ce monde qui porte le nom de Paradis terrestre, parce
que c’est par lui qu'on connaît le Monde d’en haut.
» Le troisième monde est le plus mystérieux et le plus caché de
tous et nul être ne le connaît. »
Ce troisième monde, c’est le Monde d'en haut où, connues de
Dieu seul, lésâmes résidaient avant leur descente ici-bas. Le Monde
de la division, c’est celui où l’homme mène sa vie éphémère. Entre
ces deux mondes-, se place le Paradis terrestre, Paradis d’en bas
ou Eden.
« L’homme a péché 3 et a été chassé du Paradis de la terre que
le Saint (béni soit-il !) à fait d’après le modèle du Paradis d’en haut.»
Lorsque les âmes des justes quittent le Monde supérieur, c’est
dans ce Paradis d’en bas, qui en est l’image, qu’elles sont, tout
d’abord, transportées.
« Le Paradis d’en haut 4 est un mystère suprême et l’intelli¬
gence n’est pas autorisée à en saisir l’essence. Le Paradis d’en bas
aurait pu être révélé aux hommes, s’il h’était pas enchaîné au
Paradis d’en haut, de sorte qu’une révélation sur le Paradis d’en bas
aurait nécessairement divulgué les secrets de celui d’en haut qui
ne sont connus que de Dieu seul...
» Le Point suprême projette une Lumière... Nui être ne peut
1. Zohar, I, fol I. 207b et 208a ; t. II, p. 43a-
2. Zohar, Ht, fol. i5ga et i5gb ; t. V, pp. 4 1 1 -4 1 2 .
3. Zohar, II, fol. i5oa ; t IV, p. 69.
4. Zohar, II, fol. 2 job ; t. IV, p 219.
156
LA CRUE DS L’ARISTOTÉLISME
11-81
supporter l’éclat de cette Lumière suprême. Le Point suprême ne
peut être vu que par les rayons lumineux qui en jaillissent. Mais
comme tous les êtres éprouvent un besoin irrésistible d’approcher
du Point suprême, tel un affamé brûlant du désir de manger, les
rayons jaillissant du Point suprême forment à leurs extrémités
inférieures un autre point ; c’est le Point d’en bas.
» Le point d’en bas, c’est Elohim ; et pourtant, c’est, la même
Lumière qu’en haut, l’Infini. Ce mystère est connu des initiés.
» Le fleuve qui sort, de l'Êden désigne les rayons qui unissent
le point d'en haut au point d’en bas
» Les âmes émanent du Point d’en haut et sont charriées par
ce fleuve jusqu’au Paradis d’en bas. »
« Au moment où l’âme descend pour venir en ce monde, elle
pénètre d’abord dans le Paradis d’en bas1 .
» ‘Tous les esprits qui viennent en ce monde sont composés de
mâle et de femelle ; chaque esprit quitte le ciel, mâle et femelle
unis. Ce n’est qu’ici-bas que l’esprit, mâle quitte l’esprit femelle. Si
l’homme est digne, il retrouve l’autre moitié de son âme qui s'unit
à la sienne ; c'est l’épouse prédestinée, à laquelle il s'unit pour ne
former qu'une âme et qu’un corps .
» C’est à cause du péché d'Adam et de sa femme . que l’âme
se sépare en deux dès qu’elle arrive ici-bas, et elle reste séparée
jusqu’au jour où il plaît au Saint (béni soit-il!) de faire l'union.
Si l'homme est digne, on lui donne l’épouse prédestinée ; sinon,
il en reste séparé, et elle est donnée à un autre dont elle a des
enfants qui ne sont pas légitimes. »
Interrompons un instant cet exposé de la descente de l'âme ici-
bas pour signaler un curieux rapprochement entre ce que nous
venons d’entendre et une pensée chère à Jean Scot Érigène. Celui-
ci fait aussi, de la distinction des sexes, une suite du péché
d’Adam. « Si le premier homme n’avait pas péché, dit-il2, sa
nature n’éprouverait pas la partition en deux sexes. 11 demeu¬
rerait d'une manière immuable dans ses raisons primordiales au
sein desquelles il a été fondé à l'image de Dieu. » Lorsque à la tin
du Monde, les hommes retourneront à leurs substances éternelles,
la distinction des sexes disparaîtra de nouveau. « Dans la résur¬
rection, le sexe sera supprimé \ la nature deviendra une, elle sera
seulement homme ( homo ), comme il en eût été si l’homme n'eût
point péché. »
1. Zohar, III, fol. 43® et 43b ; t. V, pp, [20-121 .
2. Joannis Scoti Erigenæ De divisione naturœ lib. II, cap. 6 [Joannis Scoti
Erigenæ Opéra. Accurante J. P. Migne ( Patrologiœ lalinæ t. ÇXXII), col. 532, .
3. Joannis Scoti Erigenæ Op. laud., lib. V, cap. 20 ; éd. cit., col. 8g3.
II - 82
U KABBALE
157
Ce rapprochement se joint à plusieurs autres qu on peut faire
entre les doctrines de l’Erigène et celles du Zohar ; il est permis
de soupçonner chez les rabbins qui ont rédigé ce livre, comme
nous 1 avons soupçonnée chez Avicébron, une certaine connais¬
sance, directe ou indirecte, des pensées du Philosophe chrétien.
Mais sans insister plus longtemps à ce sujet, revenons à la des¬
cription que la Kabbale nous donne de la descente des âmes
humaines en ce monde.
« Ces âmes 1 descendent donc en bas pêle-mêle, les âmes mâles
et les âmes femelles ensemble. Au moment du mariage, il faut
que les âmes se retrouvent ; chaque âme mâle doit retrouver
l’âme femelle qui était sa compagne avant sa descente sur la
terre. »
Les deux âmes se séparent en entrant dans le Paradis terrestre
où chacune va s’unir à un esprit rationnel (rouah).
Ce Paradis, en effet, « est le séjour des esprits saints 2, aussi
bien de ceux qui viennent en ce monde que de ceux qui n’y vien¬
nent pas.
» Les esprits destinés à descendre et à venir un jour eu ce
monde sont revêtus de corps et ont des visages semblables à ceux
des corps qu ils sont destinés à animer plus tard. Ces esprits-là
restent là et contemplent la gloire de leur Maître jusqu’à leur
venue dans ce Monde. »
« Les âmes3 4, aussi bien celles qui ont été déjà revêtues d’un
corps que celles qui sont destinées à l’être, sont présentes dans
le Paradis terrestre; toutes ont une forme semblable à celle des
corps qu elles animaient ou qu’elles doivent animer] sur la
terre . L’âme qui anime le corps... prend l’empreinte du corps ;
la forme du corps, tant que l’homme vit ici bas, constitue les
traits en relief, alors que la forme de l’àme constitue les traits en
creux. Mais quand l’àine est séparée du corps, ses traits, qui
étaient auparavant en creux, se transforment en relief, en sorte
(pie sa forme est exactement semblable à celle du corps qu elle
avait animé ici-bas et qui exerçait sur elle l'effet d’un cachet. »
Comment devons-nous concevoir ce « corps du Paradis i dont
l’esprit était revêtu avant sa venue dans ce monde >> ?
« Dans ce Paradis 5, existent toutes les images des êtres d’en
1. Zohar, l, loi. 208-* ; t. Il, |». 4o2.
2. Zohar, II, fol. i5o11 ; t. IV, p. 70.
M Zohar, II, fol. n» ; t. III, p. 4&-
4. Zohar, II, fol. i5o“ ; t. IV, p. 70.
5. Zohar, II, fol. i5o11 ; t. IV, p, 69.
158
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
II - 83
haut et d’en bas. » En particulier, les quatre éléments dont se com¬
pose notre corps y ont leurs modèles ; ces modèles de nos élé¬
ments matériels sont quatre souffles, quatre vents.
« De même 1 que le corps ici-bas est composé d’éléments des
quatre points cardinaux, et de même que la forme du corps est
formée de ces éléments, de même, au Paradis, l âme est formée
des quatre vents qui soufflent au Paradis. L’enveloppe dont l'âme
y est revêtue est formée de ces quatre vents. Aussi cette enveloppe
donne-t-elle à l’âme la même forai e qu’avait le corps sur la terre.
Sans ces quatre vents, qui constituent l’air du Paradis, l’âme n’au¬
rait aucune forme, car elle n’aurait aucune enveloppe. Ces quatre
vents sont noués l’un à l’autre et donnent la matière à l’enve¬
loppe de l’âme, comme les quatre élément? de la terre fournissent
la matière du corps. »
Nous savons maintenant comment l’âme et l’esprit rationnel,
unis à ce corps paradisiaque, attendent dans l’Eden le moment de
paraître sur la terre. « Quand arrive l’heure de quitter cet
endroit 2, ces esprits se dépouillent des corps dont ils étaient revê¬
tus au Paradis et s'enveloppent de corps terrestres formés d’une
goutte de liquide puant. »
. Nous avons décrit la venue en ce monde des diverses parties
de l’àme humaine ; la mort ramènera chacune d'elles au lieu d’où
elle est issue.
« Nephesch 3 demeure à côté du corps jusqu’au moment où celui-
ci est décomposé sous la terre : c’est cette partie de Pâme qui
parcourt souvent ce bas monde et qui va trouver les vivants pour
s’enquérir de leurs douleurs, et quand les vivants ont besoin d’une
grâce, elle prie pour eux.
» Rouah pénètre dans l’Eden d’en bas où il prend la figure que
le corps avait ici-bas, à l’aide d’une enveloppe qtPil y entoure. Il
y jouit du bonheur du Jardin....
» La ncschamah remonte immédiatement dans les régions d'en
haut d’où elle émane... Elle ne descend jamais plus ici-bas, car
elle es’ composée du Monde d’en haut et de celui d'en bas.
» Tant qu'elle n’est pas arrivée à sa place, où elle est attachée au
Trône sacré, rouah ne peut pénétrer dans PEden d’en bas et
nephesch ne trouve pas de repos près du corps. Dès qu elle est
arrivée à sa place, toutes les autres parties de l’âme se trouvent
1. Zohar, II, loi. i3h ; t. III. pp. 69-60.
2. Zohar, II, fol. i5o« ; t IV, p. 70.
3. Zohar, II, fol. i4ib ; t. IV, pp. 48-49-
II - 84
LA KABBALK
159
en repos... Ainsi toutes les parties de l’àme sont en peine jusqu’à
ce que la neschamah se trouve à sa place en haut...
» Tant que la partie supérieure de l’âme n’est pas arrivée à la
place qui lui est assignée, la seconde ne peut pas pénétrer dans le
Paradis d’en bas et la troisième ne trouve pas de repos dans la
tombe. Nephesch reste dans la tombe tant qu’il y a des os. »
Voici donc neschamah dans le Monde d’en haut, rouah dans le
Paradis terrestre, nephesch dans la tombe, près des restes du corps.
Ne croyons pas, cependant, que ces trois parties de Pâme demeu¬
rent sans cesse disjointes.
« Tous les sabbats *, les jours de fête et les premiers de chaque
mois (néoménies) les esprits intellectuels montent, couronnés, en
haut, [au Paradis supérieur], où le Saint (béni soit-il!) les traite
comme il traite les âmes ( neschamolh )... afin qu’on ne croie pas
que le Saint (béni soit-il !) délaisse l’esprit intellectuel (rouah) pour
ne s’occuper que de l’âme (neschamah). »
Dans l’Éden d’en bas, « rouah 2 prend la figure du corps qu’il
avait ici-bas, à l’aidé d’une enveloppe qui l’y entoure... Les jours
de sabbat, de néoménie et de fête, il remonte dans les régions
supérieures ; mais il revient ensuite à sa place. »
« Le sabbat et les jours de fête 1 2 3 4, les esprits se dépouillent de
leurs enveloppes et montent dans la région supérieure pour y
jouir de la contemplation de la gloire de leur Maître. »
Cette glorification de l’esprit intellectuel s’accompagne d’une
glorification de l’esprit vital et du corps lui-même.
« Alors que neschamah 4 reçoit la couronne sacrée et que rouah
remonte dans les régions supérieures, ce qui a lieu les jours de
sabbat, de néoménie et de fête, nephesch ranime dans la tombe les
os qui reprennent la forme que le corps avait durant son séjour
sur la terre. Ce corps ainsi ranimé monte en haut et chante les
louanges du Saint (béni soit-il!)... Si l’œil était autorisé à voir ce
qui se passe dans la nuit du sabbat, de néoménie et des fêtes, on
apercevrait au cimetière des ombres, ayant la forme des corps,
qui louent le Saint (béni soit-il !)...
» Le nephesch qui trouve du repos est accueilli par Idoumiam
et ses cohortes qui lui ouvrent les portes du Paradis et lui font
voir la gloire des justes ainsi que la gloire de son propre rouah.
Le nephesch s’attache alors à son rouah et l’entoure comme un
1. Zohar, II, fol. 97b ; t. III, p. 391.
2. Zohar, III, fol. i4ib t. IV, p. 48.
3. Zohar , 111, fol. i53b ; t. IV, p. 89.
4. Zohar, III, fol. i4 aa et i42b ; t. IV, pp. 49*5 *•
160
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
II - 85
vêtement, et c'est ainsi qu'il apprend les choses de l’autre monde.
» Et quand rouah monte pour recevoir la couronne de la nes¬
chamah d’en liant, nephesch s’attache à lui et en reçoit la lumière
comme la Lune reflète celle du Soleil. Pendant que rouah s attache
à sa neschamah , celle-ci s’attache à la h in de la Pensée qui consti¬
tue le mystère du Nephesch d’en haut ; celui-ci, a son tour, s atta¬
che au Rouah d en haut, et celui-ci s attache a la Neschamah d en
haut, et celle-ci, entin, s’attache à l’Infini. G est ainsi que le repos
règne partout en haut et en bas. >'
La chaîne qui commence par l’union des divers degrés de làme
humaine se poursuit et s'achève par l’union des liypostases de
Dieu.
Ces voyages de lame, qui descend et remonte, qui s’entoure,
pour descendre d’enveloppes de plus en plus grossières, qui les
délaisse les unes après les autres lorsqu’elle remonte, offrent plus
d’un trait de ressemblance avec les migrations de l’âme telles que
Proclus les avait décrites.
Au gré de la STotysttotyiç OeoAoy tx/j , chaque âme partielle (usptxr,
’lrj'/h) descend 1 une infinité de fois dans le Monde de la généra¬
tion ; une infinité de fois, elle remonte Vers l'Un, afin de se con-
joindre à l’âme céleste et indivise dont elle procède ; ces alterna¬
tives de descente et d’ascension se font suivant un rythme
périodique.
Pour descendre dans le Monde inférieur, l’ànie partielle est
pourvue 2 3 d'un véhicule (oyvyua) que fabrique pour elle une cause
immobile, un être céleste. Ce véhicule est éternel \ indivisible
par essence, immatériel, impassible. Proclus le nomme 4 un corps
éternel (àtôiov <rû>p.a). « Joute âme possède donc le corps éternel
qu elle a, tout d’abord, reçu en partage. »
A l’âme qui se dispose à descendre ici-bas, ce véhicule ne suffit
pas. u Le véhicule de toute à me partielle 5 se revêt, pour descen¬
dre, de tuniques de plus en plus matérielles... L’âme, de son
côté, descend en cessant d’être purement raisonnable, en s’empa¬
rant des vies dénuées de raison. — llâo-r,; [as puer,; '^yr^ to oy7|(ua
xàxew". p. sv TtpotrOécrs'. y-.Ttovojy sv'jAoT.éptov., ... Kal yap sxe'.v/) xàxsun jjlsv
àXôywç, àXôyouç TcpoaJaëoùaa Çcjcé;. » Pour remonter, elle rejette
1. IIPOttAOÏ AIAAOX.OV IIAATUNIKO)' Aroi/itofftç i}io'/.oytxÿ, CCV1. Ed. Franco-
furti ad Mœnum, 1822, pp. 3o8-3u. Éd. adjointe à : Plotini Enneadts, Fir-
min-Didot, Parisiis, i85o, p. CXVI.
2. Procli Op. Iciud., CCV1I ; éd. 1822, pp. 3io-3ii ; éd. 1 855 . p. CXVI.
3. Procli Op. laud., ÜCVIII ; éd. 1822, pp. 3io-3ii ; éd. 1 855, p. CXVI.
4. Procli Op. laud., CCVII ; éd. 1822, pp. 3io-3ii ; éd. 1 855, p. CXVI.
5. Procli Op. laud., CCIX ; éd. 1822, pp. 3 1 2-3 1 3 ; éd. 1 855, p. CXVI.
II - 86
LA KÀBBALK
161
toutes ces puissances génératrices ; en même temps, son véhicule
se dépouillé de tous les manteaux matériels qu’il avait revêtus, il
revient à sa forme première ; ainsi l’état de ce véhicule correspond
toujours a celui de l’âme qu’il porte. >>
Pendant la vie de l'Ame ici-bas, nous voyons le corps changer
< e grandeur et de figure ; gardons-nous d’attribuer ces change¬
ments au véhiculé « Le véhicule apparenté à une âme a tou¬
jours même grandeur et même figure. S’il parait tantôt plus grand
et tantôt plus petit, si sa figure ne reste pas semblable à elle-
nienie, cela provient de corps étrangers qui s’unissent à lui ou
s en séparent. Puisqu’il tient son essence d’une cause immobile,
i est évident que sa grandeur et sa figure lui sont également assi¬
gnées par cette cause, et que l’une et l'autre sont invariables...
Si donc il nous paraît tantôt de telle figure et tantôt de telle autre,
tantôt de telle grandeur et tantôt de telle autre, c’est par l’effet
de corps étrangers que les éléments matériels lui adjoignent, puis
lui enlèvent. » ’ r
De cette théorie de Proclus, se rapprochent maints passages du
Zohar, soit de ceux que nous venons de commenter, soit de ceux
qu il nous faut maintenant étudier
De la théorie kabbalistique de l âme humaine, nous avons
retracé les traits principaux ; à cette esquisse, il faudrait mainte¬
nant, pour être complet, ajouter une foule de détails; parmi ces
détails, il en est un bon nombre qui ont pour objet d’expliquer
certaines prescriptions religieuses de la Loi, tels les préceptes
(datifs au lévirat , il en est aussi qui viennent compliquer encore
le système forme par le nephesch , le roua, h et la neschama/t.
De ces complications, lune des plus étranges est expliquée
dans le passage suivant 2 :
" 1 eûtes les âmes saintes et supérieures que le Saint (béni
soit— 1 1 !) a destinées à descendre en ce bas inonde, en attendant
I heure fixée pour la descente, quittent, à des époques détermi¬
nées, la région supérieure qui est leur résidence, e! descendent
dans le Paradis pour s y delecter. Là elles rencontrent les âmes
des prosélytes ainsi que d’autres âmes inférieures, lesquelles, une
fois revenues de la terre, ne peuvent s’élever plus haut que le
Paradis. Les âmes supérieures s’emparent alors de ces âmes et
s en font des enveloppes. Chaque âme supérieure se trouve enve¬
loppée, comme d un habit, d’une âme inférieure. Cependant, elle
1. I’hocu O/j. laad. , CCX ; éd. 1822, pp. 3 r 4-3 1 5 ; éd. i855. p. CXVIf.
2. Zohar, II, fol. y8h ; t. III, pp. 398-397,
DUHEM . — T. Y. \\
162
U CRUE DE L ARISTOTELISME
II - 87
ne garde L’enveloppe que durant son séjour au Paradis , mais elle
en est dépouillée toutes lés fois qu’elle quitte le Paradis pour
monter dans la région supérieure, car, dans cette région, les âmes
supérieures ne peuvent pas conserver leurs enveloppes. Ainsi les
âmes supérieures ne peuvent descendre dans le Paradis qu entou¬
rées d’une enveloppe ; et ce sont les âmes inférieures, celles qui
ne peuvent jamais s’élever au-dessus du Paradis, qui leur servent
d’enveloppes...
» L’âme supérieure ne peut entrer dans un corps que lorsqu elle
est enveloppée préalablement d’une âme inférieure, laquelle lui
sert en quelque sorte de nourriture. Quand le profane regarde un
homme, il n’en voit que le corps; le sage aperçoit aussi l’enve¬
loppe de l’âme ; quant à l’âme même, Dieu seul la connaît. »
Ce n’est donc pas assez que le corps d’un homme serve de logis
à trois âmes, la neschamah, le rouah et le nephesch; la neschamah
qui anime ce corps n’a pas seulement pour subordonné le rouah
qui lui est propre ou, comme dit parfois le Zohar, son esprit ori¬
ginel ; elle a encore sous sa dépendance un esprit occasionnel ,
c’est-à-dire une âme qui, dans une vie antérieure, n’avait pas
mérité la plénitude du salut.
Mais voici que cet assemblage d’âmes va se compliquer encore
davantage. .
« De ce qui précède, il résulte 1 2 que, lorsque 1 âme supérieure
descend de la région supérieure pour venir en ce bas monde, elle
traverse le Paradis inférieur où elle accroche l’âme inférieure qui
ne peut pas monter plus haut. Elle descend donc sur la terre
revêtue de son esprit originel ainsi que de l’âme inférieure.
» En même temps qu’elle est revêtue de son esprit originel,
l’âme supérieure arrive sur la terre avec un autre esprit occa- /
sionnel; mais celui-ci ne peut pas entrer dans le corps qu’anime
l’âme supérieure. Ainsi l’esprit occasionnel qui, jadis, avait animé
un corps, et qui a disparu de ce bas monde sans avoir été purifié
au préalable, c’est-à-dire sans avoir accompli sa mission sur terre,
l’esprit occasionnel, disons-nous, erre dans l'immensité, de 1 espace
sans pouvoir trouver de repos nulle part ; il roule ainsi d un bout
de l’Univers à l’autre, telle une pierre de fronde, jusqu’à l’heure
où il rencontre un autre esprit qui lui procure la rédemption. »>
Cet esprit rédempteur, qu’est-il à l’égard de l’esprit occasionnel?
Nous nous souvenons * que les âmes supérieures, les neschamoth ,
ont été créées par couples ; chaque couple est descendu indivis
1. Zohar . U, fol. 99b ; t. III, PP- 4oi-4<>2.
2. Vide supra, p. 106.
II - 88
LA KAfiBALK
168
jusqu’au Paradis terrestre ; là seulement, l’âme mâle et l’âme
■ femelle ont été dissociées. Cette neschamah, donc, qui a démérité
et qui est maintenant réduite au rôle d’esprit occasionnel, a, dans
le monde des âmes, une neschamah conjointe ; c'est celle-ci qui
sera, pour celle-là, l’esprit rédempteur.
« Cet esprit rédempteur n’est autre que l’esprit conjoint. Comme
ces deux esprits sont sortis unis de la région céleste, il est naturel
que l’un des conjoints ait pitié de l’autre quand il est en
détresse. »
Le couple de 1 esprit rédempteur et de l’esprit occasionnel
obtiendra ce qui était refusé à ce dernier lorsqu’il était seul. Ce
couple va servir d’enveloppe à la neschamah qui descend sur terre
pour la première fois afin d'animer un corps nouveau ; avec
1 esprit originel de cette neschamah, l’esprit rédempteur et
1 esprit occasionnel vont s attacher au nrphesch du corps nouveau.
Ainsi ce corps nouveau « est souvent animé de trois esprits 1 2 ;
d’abord celui du conjoint qui attire l’âme de son époux ou épouse
en détresse ; ensuite, l’esprit errant ; enfin l’esprit originel de
l’âme nouvelle dont ce corps est jugé digne... A l’heure de la
résurrection, les esprits des deux conjoints retourneront dans
leurs premiers corps. Quant au corps nouvellement formé, il sera
animé par l’esprit originel de l’âme nouvelle dont ce corps a été
jugé digne. »
Toutes ces superpositions et juxtapositions d’âmes qui tantôt se
séparent et, tantôt, se réunissent ne satisfont pas encore les
Kabbalistes. A toutes ces âmes, à tous ces esprits qu’ils supposent
en un même homme, ils associent encore un être qu’ils laissent
singulièrement vague et mal défini, et qu’ils nomment 1 image ou
la figure de cet homme.
Cette image se trouvait associée à la neschamah, dans le Monde
supérieur, au moment où la conception de l’homme a déterminé la
descente de l’âme dans le Monde inférieur.
« L'esprit* descend alors accompagné d’une image ; cette image
accompagnait déjà l’esprit en haut au moment de la conception,
et c’est avec la même image que l'esprit descend en ce monde.
» Tant que cette image se tient près de l’homme, celui-ci peut
subsister sur la terre...
» L’image sainte se tient toujours au-dessus de l’âme, jusqu’à ce
qu’elle vienne en ce monde. Dès qu elle arrive en ce monde,
1. Zohar , II, fol ioo* ; t. III, p. 4o4.
2. Zohar, III, fol. 43* ; t. V, pp. ng-120.
164
LA CHU K DE l’àHISTOTÉLISME
II - 89
l’image s'associe à elle et croit avec elle... Les jours de 1 homme
dépendent de cette image. »
En effet, trente jours avant la mort, nous lavons vu la
neschamah délaisse le moribond et, en même temps, l'homme
perd sa figure.
Après la mort de l'homme, que devient cette figure? Sans doute,
elle retourne dans le Monde supérieur où elle se tient au-dessus
de la neschamah , comme elle le faisait avant que celle-ci ne
descendit sur la terre. Il n’est exception à cette règle que pour
l’homme qu’un acte de colère a voué aux démons : « Quand un tel
homme approche de sa fin s, le mauvais esprit qui s’était attaché
à lui chaque jour vient et s’empare de l’image céleste dont son
àme était accompagnée dès l’heure où il avait été conçu dans le
sein de sa mère. L’esprit emporte cette image et l’homme en reste
privé pour toute l’éternité. Quand son âme privée de l’image
quitte le corps, tous les êtres célestes en concluent qu’elle est
repoussée de partout. »
L’image ou figure de l’homme dont nous parlent ces te\tes-là
est peut-être identique à la force céleste auquel celui-ci i. * 3 4 fait
allusion :
« Les forces célestes sont pour les âmes ce que les âmes sont
ici-bas pour les corps. Les âmes, à leur retour dans la région
céleste, seront animées de forces célestes aussi supérieures à
elles qu’elles-mêmes l’étaient aux corps. »
Si ce rapprochement est fondé, il jette quelque jour sur la
mystérieuse nature de l’image. Rappelons-nous, en effet, que ces
forces célestes supérieures aux âmes sont, pour le Zohar v, des
anges ; l’image, alors, nous apparaîtra comme une sorte d’ange
gardien préposé à chaque homme.
Tout ce que le Néo-platonisme des Hellènes et des Arabes a dit
de l’âme humaine nous surprend par deux caractères ; cette doc¬
trine ne tient aucun compte de l’individualité humaine, car elle
morcelle l'âme de chacun de nous et la compose de plusieurs
âmes plus ou moins séparables ; cette doctrine ne tient aucun
compte de l’irréductible indépendance de chaque individu humain,
car elle fond les raisons des hommes divers dans une seule Intel¬
ligence active.
Dans le premier travers, la Kabbale s’est jetée plus pleinement
i. Vidje supra, p. 1 53 .
a. Zohar, lit, fol. 43" ; t. V, p. 120.
il. Zohar, I, fol. i86b ; t. II, p. 337 -
4. Vide supra, p. 1 1 7 .
II - 90
LA KABBALK
I ().')
encore que le Néo- platonisme des Hellènes et des. Arabes ; dans
1 âme de 1 homme elle a distingué un nombre plus grand encore
de parties distinctes, et elle les a supposées plus complètement
dissociables. Dans le second travers, elle a également donné, bien
que d’autre manière ; elle n’a pas enseigné, du moins explici¬
tement, que toutes les âmes humaines se venaient confondre en
une âme unique, mais elle a voulu que les Ames de deux ou trois
hommes différents pussent, soudées entre elles, cohabiter dans
un même corps.
Ce sera le propre de la Théologie catholique de lutter contre
ces doctrines et de défendre l’individualité comme l’indépendance
de la personne humaine; au xme siècle, au xivc siècle, nous la
verrons condamner tantôt ceux qui tentent de superposer, en un
même homme, plusieurs âmes distinctes, et tantôt ceux qui
cherchent à réunir toutes les raisons humaines dans une seule
Intelligence active. Elle se séparera, par cette double lutte, de
tous les Néo-platonismes.
XII
CONCLUSION
Ce que nous avons exposé de la doctrine kabbalistique n’en est,
peut-on dire, que le squelette ; pour reproduire exactement ce que
fut cette doctrine, il faudrait recouvrir ce squelette d’une chair
opulente ; aux auteurs du Zohar , il faudrait emprunter la fécondité
tout orientale de leur imagination et revêtir d’ornements somp¬
tueux, aux chatoyantes complications, les enseignements que nous
avons présentés avec sécheresse. Sur ces enseignements, nous
verrions alors se greffer de nouvelles théories où la pensée philo¬
sophique s’enveloppe du mystère des symboles et du charme do
la poésie ; telle est la théorie des dix Sephiroth, qui tient si grande
place dans la Kabbale, et dont nous n’avons soufflé mot.
Entre la philosophie kabbalistique, dont nous avons tenté de
mettre à nu les idées essentielles, et d’autres philosophies, cer¬
taines ressemblances sautent aux yeux les moins clairvoyants.
Telle théorie du Zohar est toute semblable à une théorie corres¬
pondante développée par le Néo-platonisme hellénique ou latin ;
ainsi en est-il, par exemple, de la théorie des quatre éléments et
de leurs combinaisons. Certains enseignements des rabbins imitent
166
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 91
à s’y méprendre les dogmes de l’Église catholique ; si voisines du
Christianisme sont leurs pensées sur la divine Trinité et sur la
création que, parmi les Juifs, l’étude du Zohar a déterminé de
nombreuses et fréquentes conversions au Catholicisme ’.
Faut-il, avec Ad. Franck, juger que ces étroites ressemblances
ne sont pas la marque d’une mutuelle influence entre les doctrines
qu’elles rapprochent? Que les auteurs du Zohar ont tout ignoré
du Néo-platonisme alexandrin ? Qu’à l’enseignement orthodoxe de
l’Église catholique, ils n’ont pas fait d'emprunt? Que les seules sec¬
tes plus ou moins apparentées au Christianisme dont il les faille
rapprocher sont les Gnostiques et les Nazaréens ? Enfin que tout
ce qui, dans leurs idées, n’est pas proprement et authentiquement
juif leur vient d’Orient et leur est inspiré par 1 esprit de 1 ’Avesta?
Une semblable thèse nous parait avoir quelque chose d’une
gageure.
L’influence directement exercée par le Plotinisme sur certaines
pensées du Zohar nous semble difficile à nier. Ce que les rabbins
kabbalistes ont dit de l’amour est trop conforme à l’enseignement de
Denys, ce qu’ils ont enseigné sur l’existence idéale du Monde en
Dieu, sur la création des choses par le Verbe rappelle de trop près
la philosophie de Saint Augustin et de l’Érigène, leur doctrine de la
Trinité s’efforce trop visiblement de s’assimiler le£ définitions des
conciles, pour que la doctrine chrétienne n’ait pas eu sa part dans
la formation de leur Théologie.
Mais au delà de cette affirmation, que le sentiment nous dicte
sans que la raison critique nous permette de la justifier par le
détail, il est malaisé de pousser. Nous ignorons trop complètement
le nombre, la nature, la date des diverses pièces qui ont été sou¬
dées, remaniées, commentées en vue de composer le Zohar ; nous
ne saurions dire à quel moment ni par quelle voie les pensées
néo-platoniciennes ou chrétiennes ont pu s’infiltrer dans cet
édifice.
En 1409, le rabbin Moïse Botril disait, dans son commentaire
sur le Se/jher v tzirah * : « La Kabbale n’est pas autre chose qu’une
philosophie plus pure et plus sainte ; seulement le langage philo¬
sophique n’est pas le même que celui de la Kabbale. »
Des propositions bien différentes peuvent exprimer, en effet, une
même pensée. S’agit il de déclarer que deux substances, dont
l’une est supérieure à l’autre, s’associent pour ne plus former
qu’un seul être? Le Zohar fait appel à des comparaisons variées.
i. Ad. Franck, La Kabbale, 3* éd., pp. 255-256.
a. Cité par Ad. Franck, La Kabbale , 3® éd,, p. q5.
II - 92
LA KABBALE
167
A l’égard de la substance inférieure, la substance supérieure est
comme le cerveau à l’égard des méninges qui l’entourent, comme
le corps à l’égard de l’habit qui l’enveloppe, ou bien encore
comme l’époux à l’égard de l’épouse. A ces images qu’exprime le
langage courant, la Philosophie substituerait des termes plus
techniques ; aimant à se servir de la langue d’Aristote pour expri¬
mer des pensées étrangères au Péripatétisme, Ibn Gabirol dirait
que la substance supérieure est, à l’égard d’une substance infé¬
rieure. comme une forme à 1 égard d’une matière. Mais sous ces
mots divers, un esprit quelque peu perspicace reconnaîtrait la
même idée.
Ainsi suffit-il bien souvent d’une sorte de traduction pour faire
apparaître une ressemblance profonde entre la doctrine du Zohar
et la doctrine d’Avicébron ; sur la trinité de Dieu, sur la création
du Monde, sur la constitution de l’âme humaine, les deux doctri¬
nes enseignent à peu près les mêmes propositions, mais ce que
celle-ci s’efforce de rendre clair à la raison en s'aidant des termes
philosophiques du Péripatétisme, celle-là, par de poétiques figu¬
res, le fait briller aux yeux de l’imagination.
Comment faut-il expliquer cette étroite ressemblance entre l’en¬
seignement des Kabbalistes et la philosophie d’Avicébron?
Elle peut tenir, tout d’abord, aux sources communes où celui-ci
et ceux-là ont également puisé. Nous avons, par exemple, reconnu
de part et d’autre l’influence exercée par un traité faussement
attribué à Empédocle 1 .
Cette explication suffit-elle ? Ne convient-il pas, en outre, d’ad¬
mettre quelque action directe ? Mais si I on veut invoquer une telle
action, dans quel sens la faut-il diriger ? Ibn Gabirol était-il in¬
struit de la Kabbale, ou bien, au contraire, les auteurs du Zohar
avaient-ils lu le Fons vitæ ? La réponse à cette question dépend
essentiellement de l’opinion qu’on professe touchant l’ancienneté
relative de ces deux ouvrages.
S. Munk 2, au gré de qui nombre de passages du Zohar ne sont
pas antérieurs au xmê siècle, voit volontiers, dans les Kabbalistes,
des disciples du P»abbin de Malaga. Plus justement peut-être
pourrait-on dire que le lent travail de compilation et de retouches
successives qui a produit le Zohar avait commencé longtemps
avant Ibn Gabirol et n’a pris fin qu après lui ; Avicébron a donc pu
subir l’influence de la Kabbale et les Kabbalistes, à leur tour, se
mettre à l’école de leur grand coreligionnaire.
1. Vide supra, pp. 121-122.
2. S. Munk, Mélanges de Philosophie juive et arabe, pp. 275-290.
168
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
II - 93
Les doctrines d’Avicébron ont exercé un puissant attrait sur
plusieurs philosophes juifs.
L’auteur du Fons vitæ est cité à plusieurs reprises par le rabbin
Joseph ben Zaddik *, qui mourut en 1149. Il était grandement
admiré î par Moïse ben Jacob ben Ezra de Grenade, qui florissait
dans la première moitié du xne siècle ; Moïse ben Ezra s’inspire
souvent de lui dans son traité de philosophie intitulé A rougath
habosem. Le célèbre Abraham ben Ezra 3 fait également, dans
divers passages de ses commentaires sur la Bible, l’éloge d’Ibn
Gabirol.
Il est vrai que la parenté des doctrines kabbâlistiques avec les
dogmes chrétiens scandalisait parfois les Juifs soucieux de la
pureté de leur foi 4 ; à plus forte raison ceux-ci devaient-ils éprou¬
ver de vives inquiétudes lorsqu’ils reconnaissaient, dans la
Source de vie , l’union de cette inspiration chrétienne avec des
doctrines issues de cette philosophie hellénique, qu’exécrait de
tout Juif orthodoxe.
Ce n’est pas, bien au contraire, la haine de la philosophie grec¬
que qui, contre les enseignements du Fom vitæ , irrita le célèbre
Abraham ben David ha-Lévi, martyrisé à Tolède en 1180.
Abraham ben David « compose3, en 1160, sous le titre de La foi
sublime, un traité de Théologie où il cherche à mettre d’accord la
Religion juive avec la Philosophie aristotélique. C’est en qualité
de Péripateticien et de théologien orthodoxe qu’il attaque avec
beaucoup d’amertume l’auteur de la Source de vie.t.
» Cette critique amère d’Abraham ben David contribua peut-
être à discréditer de plus en plus parmi les Juifs la philosophie
d’Ibn Gabirol. »
Au xme siècle, un seul rabbin semble se soucier encore des doc¬
trines d’Avicébron; Schem-Tob ben Falaquéra a, comme nous
l’avons vu, résumé avec une grande fidélité la Source de vie; de
plus 6, dans le commentaire qu’il a composé sur le Guide des
égarés de Maïmonide, et qu’il a intitulé Moré ha-Moré (Le guide
du Guide), il a fréquemment cité l’ouvrage dont il avait composé
des extraits.
i . Max Doctor. Die Philosophie der Josef (ibn) Zaddik, nach ihren Oue/leit,
insbesondere nach ihren Bezichungen zu den lanteren Brüdern und zu Gabirol
(Beitrâge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Bd. II, Heft II
Münster, i8g5). ’ ’
2. S. Munk, Op. laud., pp 262-266.
3. S. Munk, Op. laud., p. 266.
4- Ad. Franck, La Kabbale, 3e éd.. pp. 256-257.
5. S. Munk, Op. laud., pp. 268-274.
6. S. Munk, Op. laud., p. 274.
II - 94
LA KABBALE
169
Mais les efforts d Ibn Falaquéra ne purent, vers la doctrine
d’Ibn Gabirol, ramener l’attention des penseurs juifs ; le More
Nehouchim de Moïse ben Maimoun venait de leur révéler une
nouvelle philosophie, celle d’Ibn Sinâ ; c'est de cette seule philo¬
sophie que les rabbins d'Israël, désormais, se montreront sou¬
cieux, soit pour l’adopter, soit pour la combattre; or le More
Nébouchim ignore la Kabbale et ne prononce même pas le nom
d’Ibn (Tabirol.
III - 1
CHAPITRE VII
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
I
LA PHILOSOPHIE DE MOÏSE MAÏMONIDE
c Ce n’est qu’indirectement *, par l’impulsion nouvelle qu’il
donna aux études juives, que Maïmonide fonda chez ses coreli¬
gionnaires l’autorité d’Ibn Rochd. Maïmonide et Ibn Rochd pui¬
sèrent à la même source, et, en acceptant chacun de leur côté
la tradition du Péripatétisme arabe, arrivèrent à une Philosophie
presque identique... Pour qu’une telle doctrine pût s’appeler
Averroïsme, il n’y manquait que le nom d’Averroès. »
Ces lignes sont d’Ernest Renan. De la position prise en Philo¬
sophie par Maïmonide, on pourrait malaisément donner une plus
fausse idée.
Demandons, à Maïmonide lui-même de nous décrire cette posi¬
tion.
11 nous dira, tout d’abord5, dans quelles limites il est disposé
à recevoir l’autorité d’Aristote :
« Je te dirai en thèse générale... : Tout ce qu’Aristote a dit
surtout ce qui existe au-dessous delà sphère de la Lune, jusqu’au
centre de la Terre, est indubitablement vrai ; et personne ne
saurait s’en écarter, si ce n’est celui qui ne le comprend pas ou
bien celui qui a, d’avance, adopté des opinions erronées et qui
veut repousser les objections qui renversent ses opinions erro¬
nées. Mais à partir de la sphère de la Lune et au-dessus, tout ce
qu'en dit Aristote ressemble, à peu de choses près, à de simples
conjectures ; et à plus forte raison, ce qu’il dit de l’ordre des Intel¬
ligences, ainsi que quelques-unes de ces opinions métaphysiques
i. Ernest Renan, Averroès et T Averroïsme, pp. \l\\-il\2.
Le Guide des Egarés, Traité de Théologie et de Philosophie par Moïse
ben Maimoun dit Maïmonide. Traduit et annoté par S. Munk. Deuxième partie,
chapitre XXII. Tome detrxième, Paris, 1861, pp. 179-180.
III - 2
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
171
qu'il adopte, sans pouvoir les démontrer, mais qui renferment de
grandes invraisemblances, des erreurs évidentes et manifestement
répandues parmi les nations, et de mauvaises doctrines qui se
sont divulguées.
» Il ne faut pas me critiquer pour avoir fait ressortir les doutes
qui s’attachent à son opinion. Est-ce bien par des doutes, me
diras-tu, qu’on peut détruire une opinion ou établir l’opinion
opposée ? Certes, il n’en est point ainsi ; mais nous agissons avec
ce Philosophe comme ses sectateurs nous ont recommandé d’agir
avec lui. En effet, Alexandre a déjà exposé que, toutes lés fois
qu’une chose n’est pas susceptible d’être démontrée, il faut poser
(successivement) les deux hypothèses contraires, voir quels sont
les doutes qui s’attachent à chacun des deux cas opposés, et
admettre celui qui offre le moins de doutes... Et c’est là que ce nous
avons fait. Après qu’il nous a été avéré que, dans la question de
savoir si le Ciel est né ou éternel, aucune des deux hypothèses
opposées ne saurait être démontrée, et après avoir exposé les
doutes inhérents à chacune des deux opinions, nous t’avons montré
que l’opinion de l’éternité du Monde est celle qui offre le plus de
doutes et qu’elle est très dangereuse pour la croyance qu’il faut
professer à l’égard de Dieu. »
En face de la Métaphysique d’Aristote, l’attitude sceptique et
critique de Maimonide ressemble-t-elle le moins du monde à
l’attitude servilement admiratrice d’un Averroès?
Ce n est pas, tant s’en faut, que le docte Rabbin veuille s’engager
dans la voie suivie par les Motékallémln musulmans et travailler,
comme Al Gazâli, à la destruction de la Philosophie ; loin de là.
La position qu’il va prendre à l’égard de ces théologiens, il la déter¬
mine1 aussi nettement que celle d’où il veut considérer la Philo¬
sophie d’Aristote : « Quant aux Andalous de notre communion,
ils sont tous attachés aux paroles des Philosophes et penchent
vers leurs opinions, en tant qu’elles ne sont pas en contradiction
avec un article fondamental de la Religion ; et tu ne trouveras
point qu’ils marchent, sous un rapport quelconque, dans la voie
des Motékallémin C’est pourquoi, dans le peu de choses qui nous
reste de leurs -auteurs modernes, ils suivent, sous beaucoup de
rapports, à peu près le système adopté dans ce traité.
» 11 faut savoir que tout ce que les Musulmans, tant Motazales
qu’Ascharites, ont dit sur les sujets en question, ce sont des opi-
i. Moïse MaïmoMde, Op. laud , Première partie, ch. LXXI ; trad. S. Munk,
1. 1, pp. 338-349-
172
la cm k DK l'aristotélisme
III - 3
nions fondées sur certaines propositions, lesquelles sont emprun¬
tées aux écrits des Grecs et des Syriens, qui cherchaient à contre¬
dire les opinions des philosophes et à critiquer leurs paroles. Et
cela pour la raison que voici : Lorsque l'Eglise chrétienne, dont
on connaît la profession de foi. eut re<;u dans son sein ces nations,
parmi lesquelles les opinions des philosophes étaient répandues,
— car c’est d’elles qu’est émanée la Philosophie, — et qu'il eut
surgi des rois qui protégeaient la Religion, les savants de ces siè¬
cles, parmi les Grecs et les Syriens, virent qu’il y avait là des
assertions avec lesquelles les opinions philosophiques se trouvaient
dans une grande et manifeste contradiction. Alors naquit parmi
eux cette science du calam, et ils commencèrent à établir des
propositions profitables pour leur croyance, et à réfuter ces opi¬
nions qui renversaient les bases de leur Religion. FJ lorsque les
sectateurs de l’Islamisme eurent paru et qu'on leur transmit les
écrits des philosophes, on leur transmit aussi ces réfutations qui
avaient étaient écrites contre les livres des philosophes. Ils trou¬
vèrent donc les discours de Jean le Grammairien, d’ibn ’Adi 1 et
d’autres encore, traitant de ces matières ; et ils s’en emparèrent
dans la pensée qu’ils avaient fait une importante trouvaille. Ils
choisirent aussi dans les opinions des philosophes anciens tout ce
qu’ils croyaient leur être utile, bien que les philosophes plus
récents en eussent démontré la fausseté, comme, par exemple,
l’hypothèse des atomes et du vide... Ensuite le calàm s’étendit, et
on entra dans d’autres voies extraordinaires, dans lesquelles les
Motéca/lémin grecs et autres ne s’étaient jamais engagés ; car
ceux-ci étaient plus rapprochés des philosophes. Puis il surgit
encore, parmi les Musulmans, des doctrines religieuses qui leur
étaient particulières et dont il fallait nécessairement prendre la
défense ; et, la division ayant encore éclaté parmi eux à cet égard,
chaque secte établit des hypothèses qui pussent lui servir à défen¬
dre son opinion . . .
» En somme, tous les anciens Motéca/lémin , tant parmi les
Grecs devenus chrétiens que parmi les Musulmans, ne s’attachè-
i. « Abou-Zacariyya Ya hya Ibn ’Adi, chrétien jacobite, de Tecrit en Méso¬
potamie, vivait à Bagdad au x« siècle. Il était disciple d’Al Farâbi, et se ren¬
dit célèbre par ses traductions arabes de plusieurs ouvrages d’Aristote et de
ses commentateurs... Ibn ’Adi composa aussi des écrits théologiques, où il
cherchait à mettre d’accord la Philosophie avec les dogmes chrétiens ; ainsi,
par exemple, il voyait dans la Trinité l’unité de l’intellect, de l’intelligent et
de l’intelligible... Rparaîtrait que Maimonide ne connaissait pas bien l’epoque
à laquelle avait vécu Ibn ’Adi et qu’il le croyait plus ancien, puisqu’il semble
supposer que les premiers Motécallémin musulmans avaient puisé dans ses
écrits. » (S, Munk, loc. cit . , p. 34 1, note 2),
IIÏ - 4
MOÏSE MAÏMONIDK ET SES DISCIPLES
173
rent pas d abord, dans leurs propositions, à ce qui est manifeste
dans l’être, mais ils considéraient comment l'être devait exister
pour qu’il put servir à prouver la vérité de leur opinion ou, du
moins, ne pas la renverser. Cet être imaginaire une fois établi, ils
déclarèrent que l’être est de cette manière ; et ils se mirent à
argumenter pour continuer ces hypothèses d'où ils devaient pren¬
dre les propositions par lesquelles leur système pût être confirmé
ou mis à l'abri des attaques. Ainsi firent même les hommes intel¬
ligents qui, les premiers, suivirent ce procédé...
» Telle est la méthode de tout Motécallem d’entre les Musulmans
dans ce genre de questions ; et il en est de même de ceux qui les
ont imités parmi nos coreligionnaires et qui ont marché dans leurs
voies. Quant à leurs manières d’argumenter et aux propositions
par lesquelles ils établissent la nouveauté du Monde ou en nient
l’éternité, il y en a de variées ; mais la chose qui leur est com¬
mune à tous, c’est d’établir tout d’abord la nouveauté du Monde,
au moyen de laquelle il est avéré que Dieu existe.
» Quand donc j’ai examiné cette méthode, mon àme en a
éprouvé une très grande répugnance, car elle mérite, en effet,
d’être repoussée ; car tout ce qu’on prétend être une preuve de la
nouveauté du Monde est sujet au doute, et ce ne sont là des preu¬
ves décisives que pour celui qui ne sait pas distinguer entre la
démonstration, la dialeètique et la sophistique. Mais pour celui
qui connaît ces différents arts, il est clair et évident que toutes
ces démonstrations sont douteuses, et qu’on y a employé des pré¬
misses qui ne sont pas démontrées.
» Le terme jusqu’où pourrait aller, selon moi, le théologien qui
cherche la vérité, ce serait de montrer la nullité des démonstra¬
tions alléguées par les philosophes pour V éternité du Monde ; et
combien ce serait magnifique si l'on y réussissait ! En effet, tout
penseur pénétrant qui cherche la vérité et ne s’abuse pas lui-
même sait bien que cette question, je veux dire celle de savoir si
le Monde est éternel ou créé, ne saurait être résolue par une
démonstration décisive, et que c’est un point où l'intelligence
s’arrête... Or, puisqu’il en est ainsi de cette question, comment
donc la prendrions-nous pour prémisse en vue de construire la
preuve de l’existence de Dieu ?... Selon moi, au contraire, la
manière véritable, c’est-à-dire la méthode démonstrative dans
laquelle il n’y a pas de doute, consiste à établir l’existence de
Dieu, son unité et son incorporalité par les procédés des philo¬
sophes, lesquels procédés sont fondés sur l’éternité du Monde. Ce
n’est pas que je croie l’éternité du Monde ou que je leur fasse
174
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISMK
III - 5
une concession à cet égard ; mais c’est que, par cette méthode,
la démonstration devient sûre, et on obtient une parfaite certi¬
tude sur ces trois choses, savoir, que Dieu existe, qu’il est un , et
qu'il est incorporel, sans qu’il importe de rien décider à l’égard
du Monde, savoir s’il est éternel ou créé. Ces trois questions gra¬
ves et importantes' étant résolues par un véritable démonstration,
nous reviendrons ensuite sur la nouveauté du Monde et nous pro¬
duirons à cet égard toutes les argumentations possibles. »
Moïse Maimonide divise donc lui même en deux parts l’œuvre
qu’il se propose d’accomplir ; tout d’abord, il construira un sys¬
tème philosophique où, à titre provisoire, l’éternité du Monde se
trouvera reçue ; puis il ébranlera par des doutes les arguments
que l’on invoque en faveur de cette éternité.
Or, le système qu’il va construire, ce sera textuellement celui
qui est enseigné dans la Métaphysique d’Avicenne et dans la Phi¬
losophie d’Al Gazàli. Quant aux doutes qu’il opposera aux preuves
de l’éternité du Monde, ce seront, pour la plupart, ceux-là mêmes
qu’Al Gàzali a développés dans sa Destruction des philosophes.
Pour chacune des deux parties de l’œuvre accomplie par Rabbi
Moïse, Averroès n’eût point trouvé d anathème assez tranchant.
A. L'existence de Dieu.
« Les propositions dont on a besoin pour établir l’existence de
Dieu, pour démontrer qu’il n’est ni un corps ni mie force dans un
corps, et qu’il est un , sont au nombre de vingt-cinq qui, généra¬
lement démontrées, ne renferment rien de douteux ; car déjà
Aristote et les Péripatétieiens qui lui ont succédé ont abordé la
démonstration de chacune d’elles. » C’est en ces ternies que Maï-
monide commence l’exposé des preuves de l’existence de Dieu '.
Ces preuves, il entend les développer avec une rigueur toute
géométrique ; aussi commence-t-il par formuler les vingt-cinq pos¬
tulats qu’il invoquera. Ces nombreux postulats, il admet qu’ils
ont tous été pleinement démontrés « par Aristote et par les Péri-
patéticiens qui lui ont succédé. » C’est là une parole dont il
importe de marquer le sens ; au nombre des Péripatétieiens,
Maimonide range assurément les philosophes de l'Ecole d’Avi¬
cenne ; en effet, certaines des propositions qu’il formule résument,
pour ainsi dire, ce qui caractérise l’enseignement de cette Ecole ;
i. Moïse Maïmonide, Op. taud., Deuxième partie, Introduction; éd cit ,
t. II, p. 3.
III - 6
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
m
ces propositions-là, aucun Péripatéticien authentique, fidèle à la
véritable doctrine d’Aristote, ne les eut admises.
N’est-ce pas, en effet, la substance même de l'enseignement
d’Avicenne et d’Al Gazâli que nous reconnaissons en lisant les
axiomes suivants ?
« Dix-neuvième proposition *. — Toute chose dont l'existence a
une cause est, par rapport à sa propre essence, d une existence
possible ; car, si ses causes sont présentes, elles existera ; mais si
elles n’ont jamais été présentes, ou si elles ont disparu ou, enfin,
si le rapport qui rendait nécessaire l’existence de la chose est
changé, elle n’existera pas.
» Vingtième proposition. — Tout ce qui est d’une existence
nécessaire, par rapport à sa propre essence, ne tient son existence,
en aucune façon, d’une cause quelconque.
» V ingt-et-unième proposition. — Tout ce qui est un composé de
deux idées différentes a nécessairement, dans cette composition
même, la cause (immédiate) de son existence telle qu’elle est, et,
par conséquent, n'est pas, en lui-même, d’une existence néces¬
saire ; car il existe par l’existence de ses deux parties et de leur
composition.
» Vingt-deuxième proposition. — Tout corps est nécessairement
composé de deux idées différentes et est nécessairement affecté
d’accidents. Les deux idées qui en constituent l’être sont sa
matière et sa forme ; les accidents qui l’affectent sont la quantité,
la figure et la situation.
» Vingt-troisième proposition. — Tout ce qui est en puissance,
de manière à avoir dans son essence même une certaine possibi¬
lité, peut, à un certain moment, ne pas exister en acte.
» Vingt-quatrième proposition. — Tout ce qui est une chose
quelconque en puissance a nécessairement une matière ; car la
possibilité est toujours dans la matière.
» Vingt-cinquième proposition. — Les principes de la substance
composée sont la matière et la forme, et il faut nécessairement
un agent, c’est-à-dire un moteur, qui ait mû le substratum afin de
le disposer à recevoir la forme. »
Dans ces propositions, la cause, c’est ce qui donne l’être, c est
la cause créatrice telle que les Néo-platoniciens 1 ont conçue,
cette cause en laquelle Averroès refusait très justement de
reconnaître aucune des quatre causes définies par Aristote ; la
possibilité, la matière y sont ce qu Avicenne et Al Gazàli enten-
i. Moïsi Maïmonidb, loc. cit. ; éd. cit., t. II, pp. 18-22.
176
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 7
daient par ces mots ; elles ne sont nullement la ôiivajAt;, la oXr,
d’Aristote.
Si l’on imaginait qu’il fût possible d’interpréter ces axiomes
dans un sens purement péripatéticien, on serait bientôt détrompé
par l’usage qu’en fait Maïmonide. En effet, parmi des démonstra-
trations \ vraiment imitées d’Aristote, qui prouvent l’existence de
Dieu premier moteur du Monde, il s’en rencontre une autre qui,
selon la très juste remarque de Munk 1 2 3, porte la marque bien
reconnaissable de la pensée d’Ibn Sinà ; cette preuve, la voici * :
« On ne saurait douter qu’il n'y ait des choses qui existent, et
ce sont ces êtres perçus par les sens... S’il y a des êtres qui nais¬
sent et périssent, comme nous le voyons, il faut qu’il y ait aussi un
être quelconque qui 11e naisse ni ne périsse. Dans cet être qui 11e
naît ni ne périt, il n’y aura absolument aucune possibilité de périr ;
au contraire, il sera d’une existence nécessaire et non pas d’une
existence possible.
» On a dit ensuite : L’être nécessaire 11e peut être tel que par
rapport à lui-même ou bien par rapport à sa cause ; de sorte que,
(dans ce dernier cas), il pourrait, par rapport à lui-même, exister
ou ne pas exister, tandis qu’il sera nécessaire par rapport à sa
cause, et que sa cause, par conséquent, sera le véritable être
nécessaire, comme il a été dit dans la dix-neuvième (proposition).
Il est donc démontré qu’il faut nécessairement qu i! existe un être
dont l’existence soit nécessaire par rapport à lui-même, et que.
sans lui, il 11’existerait absolument rien...
» C’est là une démonstration qui n’admet ni doute ni réfuta¬
tion ni contradiction, si ce n’est pour celui qui ignore la méthode
démonstrative.
» Nous disons ensuite : L’existence de tout être nécessaire en
lui-même doit nécessairement ne point avoir de cause, comme il
a été dit dans la vingtième proposition ; il n’y aura en lui aucune
multiplicité d’idées, comme il a été dit dans la vingt-et-unième
proposition, d’où il s’ensuit qu il ne sera ni un corps ni une force
dans un corps, comme il a été dit dans la vingt-deuxième. Il est
donc démontré, par cette spéculation, qu’il y a un être qui, par sa
propre essence même, est d’une existence nécessaire, et c’est celui
dont l’existence n'a point de cause, dans lequel il n'y a point de
1. Moïse Maïmon de, Op. /and.. Deuxième purlie, cli. I; érl. rit., t. Il,
PP- 29-44.
2. Moïse Maimonide, lue. ci/. : éd. cil,, l. Il, pp. 38-3y, noie 1, et p. !\u,
note 2.
3. Moïse Maïmonide, loc. ci/., éd. cit., I . II, pp. 38-42.
III - 8
MOÏSK MAlJIOMm: KT SES DISCIPLES
177
composition, et qui, à cause de cela, n'est ni un corps ni une force
dans un corps.; cet être est Dieu (que son nom soit glorifié !). De
même, on peut démontrer facilement l’impossibilité que l'exis¬
tence nécessaire par rapport à l'essence même appartienne à deux
etres... On peut démontrer de plusieurs manières que, dans l’être
nécessaire, il ne peut y avoir de dualité en aucune façon. »
A ce Dieu dont 1 existence, seule nécessaire par soi, a été démon¬
trée à la manière d'Avicenne, quelle sorte de science notre
Rabbin va-t-il attribuer, celle que lui concède Aristote, ou bien
celle que lui donne Avicenne ?
« Il y a eu (entre les philosophes) un conflit d'opinions 1 * 3 ; les
uns ont dit que Dieu connaît seulement les espèces et non les
individus, tandis que les autres ont soutenu qu'il ne connaît abso¬
lument rien en dehors de son essence, de sorte que, selon cette
dernièie opinion, il n y aurait point en lui une multiplicité de
( onnaissances ; enfin, il y a eu des philosophes qui croyaient
comme nous que Dieu connaît toutes choses, et que rien absolu¬
ment ne lui est caché ; ce sont certains grands hommes antérieurs
a Aristote... Nous soutenons, nous autres croyants, que Dieu con¬
naît ces choses avant qu elles naissent... »
« Une chose sur laquelle on est d’accord A c'est qu’il ne peut
survenir a Dieu aucune science nouvelle, de manière qu’il sache
maintenant ce qu il n avait pas su auparavant. Il ne peut pas, non
plus, même selon l'opinion de ceux qui admettent les attributs,
posséder des sciences multiples et nombreuses. Cela démontré,
nous disons, nous autres sectateurs de la Loi, que, par une science
unique, il connaît les choses multiples et nombreuses, et que,
par rapport a Dieu, la variété des choses sues n'implique point la
variété des sciences, comme cela a lieu par rapport à nous. De
même, nous disons que toutes ces choses nouvellement survenues,
Dieu les savait avant quelles existassent, et il les a sues de toute
éternité ; par conséquent, il ne lui est survenu aucune science
nouvelle. »
« Ce n est pas des choses que lui vient la connaissance qu il en
a ', de sorte qu’il y aurait là multiplicité et renouvellement ; au
contraire, ces choses dépendent de sa science, qui les a précédées
et les a établies telles qu elles sont, soit êtres séparés, soit indivi-
i. Moïse Maimonide, O/j. luud.. Troisième partie, -ch. XVf ; cd. cil. l UI.
|'|>. ! 1 3- 1 l/j ’’
Moïse Maimonide, Op , fond.. Troisième partie, cl). XX; cd. cil., I lit
|>. i/J7 .
3. Moïse Maimonide, Op. Iniirl., Troisième partie, ch. XXI - éd cil | IH
p. i r>7.
LlUHEM — T. V.
12
178
1a (RUÉ RE 1 ARISTOTÉLISME
III - 9
dus corporels et permanents, soit êtres matériels individuellement
variables... Pour Dieu donc, il n’y a pas de science multiple, et il
ne peut survenir rien de nouveau dans sa science, qui est inalté¬
rable ; car en connaissant toute la réalité de son essence inaltéra¬
ble, il connaît par cela même tout ce qui doit nécessairement
résulter de ses actions.
» Faire des efforts pour comprendre comment cela se fait, ce
serait comme si nous faisions des efforts pour que nous soyons Lui
et pour que notre perception soit la sienne... Si nous savions nous
en rendre compte, nous posséderions nous-mêmes 1 intelligence
qui donne ce genre de perceptions ; mais c est là une chose
qu’aucun être, hormis Dieu, ne possédé, et qui est elle-même
l’essence divine. »
Ainsi, de la science divine, Maimonide, rompant nettement avec
la doctrine d’Aristote, pense exactement ce qu’Avicenne avait
pensé.
13. Les Intelligences célestes.
De Dieu, descendons aux créatures et, d’abord, aux sphères
célestes '.
« Que la sphère céleste soit douée d’une àme, c’est ce qui
devient clair quand on examine bien (la chose). Ce qui fait que
celui qui entend cela croit que c’est une chose difficile à com¬
prendre, ou le rejette bien loin, c’est qu’il s'imagine que, lorsque
nous disons douée d'une âme , il s’agit d’une àme comme celle de
l’homme, ou comme celle de 1 âne ou du bœuf. Mais ce n est pas
là le sens de ces mots, par lesquels on veut dire seulement que
son mouvement local prouve qu’elle a indubitablement en elle un
principe par lequel elle se meut, et ce principe, sans aucun doute,
est une âme. En effet, .... il est inadmissible, .... que le principe
de son mouvement soit une nature et non pas une Ame ; car ce
<pii a mouvement naturel , le principe qui est en lui le meut uni¬
quement pour chercher son lieu (naturel), lorsqu’il se trouve en un
autre lieu, de sorte qu’il reste en repos dès qu’il est arrivé à son
lieu, tandis que cette sphère céleste se meut toujours circulaire-
ment en la même place.
» Mais il ne suffit pas qu'elle soit douée d’une âme, pour qu’elle
doive se mouvoir ainsi ; car tout ce qui est doué d une âme ne se
meut que par nature ou par une conception. Par nature-, je veux
dire ici [ce qui tend! à se diriger vers ce qui lui convient ou à fuir
i . Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, chapitre iV ; éd. cit., t. II,
pp. 5j-62.
III - 10
MOÏSE MAIMONIDE LT SES DlSClPLÈS
179
ce qui lui est contraire.... Or cette sphère ne se meut point clans le
but de fuir ce qui lui est contraire ou de chercher ce qui lui con¬
vient.... Son mouvement circulaire ne saurait donc avoir lieu qu’en
vertu d’une certaine conception , qui lui impose de se mouvoir
ainsi. Or la conception 11a lieu qu’au moyen d’un intellect ; la
sphère céleste, par conséquent est douée d’un intellect.
» Mais tout ce qui possède un intellect, par lequel il conçoit
une certaine idée, et une âme, par laquelle il lui devient possible
de se mouvoir, ne se meut pas nécessairement quand il conçoit
une idée ; car la seule conception ne nécessite pas le mouve¬
ment... Il est donc clair que ml âme par laquelle se fait le mouve¬
ment, ni 1 intellect par lequel on conçoitla chose, ne suffisent pour
produire le mouvement dont il s’agit jusqu’à ce qu’il s’y joigne un
désir de la chose conçue. Il suit de là que la sphère céleste a le
désir de ce quelle a conçu, à savoir, de l’objet aimé, qui est
Dieu.... C est à ce point de vue qu’on a dit que Dieu met en mou¬
vement la sphère céleste ; cela veut dire que la sphère désire
s’assimiler à l’objet de sa perception...,
» La chose que conçoit telle sphère, de manière à opérer son
mouvement rapide en un jour, doit nécessairement différer de
celle que conçoit telle autre sphère, qui accomplit une seule révo¬
lution en trente ans.... Il y a des Intelligences séparées en même
nombre que celui des sphères, chacune des sphères éprouve un
désir pour cette Intelligence, qui est son principe, et celle-ci lui
imprime le mouvement qui lui est propre, de telle sorte que telle
intelligence met en mouvement telle sphère....
» Si les philosophes modernes ont dit que les Intelligences sont
au nombre de dix, c est qu ils ont compté les globes ayant des
astres et la sphère environnante , bien que quelques-uns de ces
globes contiennent plusieurs sphères. Or, il ont compté neuf
globes : la sphère qui environne tout, celle des étoiles fixes, et les
sphères des sept planètes.
} » Quant à la dixième Intelligence, c’est l'Intellect actif , dont
l’existence est prouvée par nos intellects passant de la puissance
à l’acte, et par' les formes survenues aux êtres qui naissent et
périssent, après quelles ont été simplement en puissance dans
leurs matières.... Ce qui donne la forme est une Forme séparée ,
et ce qui donne l’existence à l’intellect est un Intellect, à savoir
Y Intellect actif; de sorte que l’Intellect actif est aux éléments et à
ce qui en est composé, ce que chaque Intelligence séparée , appar¬
tenant à une sphère quelconque, est à cette sphère ; et que le rôle
de l'intellect en acte qui existe en nous, lequel est émané de
\m
I.A i:m j: DK l/.VHISTOÏKLlSMK
llî - 11
X Intellect actif , et par lequel nous percevons ce dernier, est le
même que le rôle de l'intellect existant en chaque sphère, intel¬
lect qui est émané de l'Intelligence séparée, et par lequel La
sphère perçoit X Intelligence séparée, la conçoit, désire s assimiler
à elle, et arrive ainsi au mouvement.
» Il s'ensuit aussi... que Dieu ne fait pas les choses par contact ;
quand ('par exemple ;, il brûlé, c’est par l’intermédiaire du feu, et
celui-ci est nui par l'intermédiaire du mouvement de la sphère
céleste, laquelle à son tour est mue par l'intermédiaire d'une
Intelligence séparée. Les Intelligences sont donc les anges qui
approchent (de Dieu»-, et par l intermédiaire desquels les sphères
sont mises en mouvement —
» (Test Dieu qui a produit la première Intelligence, laquelle
met eu mouvement la première sphère, de la manière que nous
avons exposée. L'Intelligence qui met en mouvement la deuxième
sphère n'a pour cause et- pour principe que la première Intelli¬
gence, et ainsi de suite - .de sorte que 1 Intelligence qui met en
mouvement la sphère la plus voisine dç nous est la cause et le
principe de l’ Intellect actif. Celui-ci est la dernière des Intelli¬
gences séparées, de meme-- que les corps, commençant par la
sphère supérieure, finissent par les éléments et par ce qui se com¬
pose tic ceux-ci.
» On ne saurait admettre que 1* Intelligence (pii met en mouve¬
ment là sphère supérieure soit elle-même l’Etre nécessaire :
comme, 'en effet, elle a quelque chose do commun avec les autres
Intelligences, à savoir la* mise en mouvement des corps, et que
Imites, elles se distinguent les ulies des autres par une autre chose,
chacune des- dix est composée de deux choses, et, par conséquent,
il faut qu’il y ait une Cause première pour le tout. »
Au cours de cette exposition, Maimonide a cité à plusieurs
reprises le nom d'Aristote, comme si les idées qu il présentait
étaient celles du Philosophe. Il conclut en ces termes : « Telles
sont les paroles d’Aristote et son opinion. Les preuves sur ces
choses ont été exposées, autant qu elle peuvent l’être, dans les
livres de ses successeurs. » Ces livres des successeurs d’Aristote,
c’est-à-dire d'Al Fàràbi, d'Ihn Sinà et d’Al Gazàli, sont, en réa¬
lité, les sources auxquelles Kabbi Moïse a puisé ; dans son discours,
on reconnaît sans peine, presque textuellement reproduits, des
passages de la Métaphysique d’Avicenne et de la Philosophie d’Al
Gazàli.
D’ailleurs, si Maimonide croit que toute cette théorie des moteurs
célestes est d’Aristote ; s il pense qu’un Juif, respectueux des Ecri-
III - 12
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
181
tares, la peut recevoir, à condition .le mettre au nombre des
anges les Intelligences qui meuvent les sphères il n’ignore pas,
cependant, qu’à la Métaphysique d’Aristote, le fils d’Israël est tenu
d’apporter une modification 1 2 3 :
« hn ce qu Aristote a dit de tout cela, il n’y a rien non plus qui
soit en contradiction avec la Loi. Mais ce qui nous est contraire
dans tout cela, c’est que lui, il croit que toutes ces choses sont
<tci ne lies et .|ue ce sont des choses qui par nécessité viennent
ainsi de Dieu, tandis que nous, nous croyons que tout cela est
erré, que Dieu a créé les Intelligences séparées et a mis dans la
sphère céleste une faculté de désir qui l’attire vers elles, que c’est
Dieu, en un mot, qui a créé les Intelligences et les sphères, et qui
y a mis ces /'acuités directrices. C’est, en cela que nous sommes en
contradiction avec lui. »
Or, au lieu de regarder les orbes célestes et leurs Intelligences
motrices comme des êtres non seulement éternels, mais néces¬
saires et existant par eux-mêmes, admettre que ces êtres tiennent
leur existence de l’opération créatrice de Dieu, ce n’est pas
apporter au Péripatétisme une modification de détail ; lors même
qu’on accorderait l’éternité aux sphères et à leurs Intelligences,
ou porte à la Métaphysique d Aristote un coup qui renverse un
des piliers fondamentaux et qui ruine tout l’édifice.
Par l’influx qui émane de Dieu, le bien se répand de créature en
créature, depuis le premier créé jusqu’à l’être qui se trouve au
plus bas degré de la création; l’étude de cette divine influence
était le principal objet du Livre des Causes dont tous les philoso¬
phes musulmans ont médité l’enseignement. Moïse Maimonide n’a
garde de manquer à suivre cet exemple que lui ont donné les
savants de l’Islam ; il consacre de longues pages à décrire com¬
ment se répand sur les créatures Je régime de Dieu ou l 'épanche¬
ment ( feïdh ) de sa bonté.
« Le régime 3 descend de Dieu sur les Intelligences , selon leur
ordre successif; les Intelligences, de ce quelles ont reçu elles-
mêmes, épanchent des bienfaits et des lumières sur les corps des
sphères célestes ; et les corps, enfin, épanchent des forces et des
bienfaits sur ce corps qui liait et périt, lui communiquant ce
qu’elles ont reçu de plus fort de leurs principes.
1 . Moïse Maïmomde, Op. laiul.. Deuxième partie, chapitres V, VI et N tl ;
cd. cit. , t. II, pp. 62-77.
2. Moïse Maïmonide, Op. taud-, Deuxième partie, ch. VI; éd. cit., t. II.
P-, 75-
3. Moïse Maïmonide, Op. laiul., Deuxième partie, ch. XI : é.i, cil., t. II,
PP 95-96.
182
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 13
» Il faut savoir que tout ce qui, dans cette classification, com¬
munique un bien quelconque, n’a pas uniquement pour but final
de son existence, tout donneur qu’il est, de donner a celui qui
reçoit ; car il suivrait de là une pure absurdité. En effet, la fin est
plus noble que les choses qui existent pour cette fin ; or, il s ensui¬
vrait que ce qui est plus élevé, plus parfait et plus noble existe
en faveur de ce qui lui est inférieur, chose qu’un homme intelli¬
gent ne saurait imaginer. Mais il en est comme je vais le dire :
Quand une chose possède un certain genre de perfection, tantôt
cette perfection y occupe une étendue suffisante pour que la chose
elle-même soit parfaite, sans qu’il s’en communique aucune per¬
fection à une autre chose ; tantôt, la perfection a une étendue telle
qu’il y en a de reste pour perfectionner autre chose... Il en est de
même dans l’Univers ; l 'épanchement, qui Vient de Dieu pour pro¬
duire les Intelligences séparées, se communique aussi à partir de
ces Intelligences pour qu elles se produisent les unes les autres,
jusqu’à l’Intellect actif avec lequel cesse la production des Intel¬
ligences séparées. De chaque Intelligence séparée émane égale¬
ment une autre production, jusqu’à ce que les sphères aboutissent
à celle de la Lune. Àprè cette dernière, vient ce corps qui naît et
périt, je veux dire la Matière première et ce qui en est composé.
De chaque sphère, il vient des forces (qui se communiquent) aux
éléments, jusqu’à ce que leur épanchement s’arrête au terme (du
monde) de la génération et de la corruption. »
C. h' influence du monde céleste sur le monde sublunaire.
Rabbi Moïse consacre un chapitre entier 1 du Guide des égarés
à étudier comment cet épanchement opère au sein du monde
sublunaire.
Lorsqu’en une certaine opération, l’agent est corporel, il faut,
pour que cette opération s'effectue, qu’un certain rapport soit
établi entre l’agent et le patient ; ce rapport est obtenu par un
mouvement qui rapproche l’agent du patient. Mais lorsque l’agent
est incorporel, il ne peut plus être question d’en approcher le
patient; ce qui, dans ce cas, rend l’opération possible, c’est une
certaine disposition de la matière à subir l’action de la substance
séparée qui doit agir.
Or, à la matière qui forme le substratum des corps soumis à la
i. Moïse Maïmonide, Op. laud.j Deuxième partie, chapitre XII; éd. cit.,
t. Il, pp. ç8-io4-
III - 14
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
188
génération et à la corruption, quel est l’agent qui donne la forme ?
« L’efficient de la forme est une chose non susceptible de division,
car son action est de la même espèce que lui ; il est donc évident
que l'efficient de la forme, je veux dire ce qui la donne, est néces¬
sairement une forme, et celle-ci est une forme séparée. Il est inad¬
missible que cet efficient, qui est incorporel, produise son impres¬
sion par suite d’un certain rapport. En effet, n’étant point un corps,
il ne saurait ni s’approcher ni s’éloigner, ni aucun corps ne saurait
s’approcher ou s’éloigner de lui ; car il n’existe pas de rapport de
distance entre le corporel et l’incorporel. Il suit nécessairement
de là que l’absence de cette action a pour cause le manque de dis¬
position de telle matière pour recevoir l’action de l’être séparé. »
D’où viendra cette disposition ? D’abord du mélange. En se
mélangeant entre eux en diverses proportions, les éléments engen¬
drent des mixtes disposés à recevoir telle influence et non pas telle
autre, ou à subir avec plus ou moins d’intensité une influence
donnée .
Les actions mutuelles des corps contribueront aussi à cette dis¬
position de la matière. « L’action que les corps élémentaires, en
vertu de leurs formes particulières, exercent les uns sur les autres
a pour résultat de disposer les différentes matières à recevoir
l’action de ce qui est incorporel, c’est-à-dire les actions qui sont
les formes. » Dans la matière ainsi préparée, les formes seront
imprimées par l’Intelligence séparée qui est chargée de répandre
l’épanchement divin au sein du monde de la génération et de la
corruption.
Selon la nature et le degré de la préparation quelle a subie, la
matière participera dans une mesure différente à cet épanchement.
L’action de cette Intelligence s’exerce d’une manière absolument
uniforme : « Aucune force ne lui arrive d’un certain côté ni d’une
certaine distance, et sa force n’arrive pas non plus ailleurs par un
côté déterminé, ni à une distance déterminée, ni dans un temps
plutôt que dans un autre temps ; au contraire son action est per¬
pétuelle, et toutes les fois qu'une chose a été disposée , elle reçoit
cette action toujours existante qu’on a désignée par le mot épan¬
chement. »
En tout cela, nous reconnaissons un développement de pensées
que 1a. Philosophie d’Al Gazâli avait déjà exposées, alors qu’elle
méditait « la fleur des choses divines », sous la continuelle inspi¬
ration du Livre des Causes .
184
I.A ClllIE DE L ARISTOTÉLISME
III - 15
1). L intelligence de l'homme.
Toute cette théorie de l'épanchement, trouve son application en
ce qui est dit do l'action de l'Intelligence active sur l’Ame de
l’homme.
En même temps que l’homme reçoit la vie, une Ame liait en lui.
Cette Ame n'est rien encore qu'une chose eu puissance, une dispo¬
sition ’. Cette disposition, qu’il est seul à recevoir, à l’exclusion de
tous les autres animaux 1 2 3. « c’est la faculté rationnelle, je veux dire
cette intelligence qui est 1 intellect hylique » ; c’est donc le voù;
OXixo; d’Alexandre. Cette faculté n'est pas une substance séparée
comme l’Intelligence active elle réside dans un corps, de la
même manière que les Ames des sphères célestes ont leur siège
dans le corps de ces sphères.
Lorsque cette intelligence en puissance, cette intelligence hyli¬
que, se trouve en présence d’une chose intelligible en puissance %
d’un morceau de bois, par exemple, l’intelligence en puissance et
l’intelligible en puissance sont deux choses distinctes. « Mais tout
ce qui est en puissance doit nécessairement avoir un substratum, »
une matière; aussi l’intelligible en puissance réside-t-il dans la
matière du bois et l’intelligence eu puissance dans le corps de
l’homme.
Cette intelligence en puissance va passera l'acte; elle va opé¬
rer l’action de comprendre ; elle va, du morceau de bois, intel¬
ligible en puissance, abstraire la forme intelligible du bois, et
la concevoir, c’est-à-dire s'identifier à elle. 11 y aura donc là
trois choses : l’intelligence en acte, l'opération intellectuelle, et
la forme intelligible en acte ; mais, maintenant, ces trois choses
n’en feront plus qu’une. « Il n’y a point là deux choses, savoir l’in¬
tellect et la forme pensée du bois: car l’intellect en acte n’est
pas autre chose que ce qui a été pensé. Et la chose par laquelle la
forme du bois a été pensée et abstraite, à savoir l’opération intel¬
lectuelle s, est elle-même indubitablement l’intellect passé à
l’acte; en elfet, l’essence de tout consiste en son action, et il ne
1. Moïse Maimonide, Op. laud., Première partie, chap. LXX ; éd. cit
p. 328.
2. Moïse Maïmonidë, Op. /and., Première partie, chapitre LXXlf ; éd. oit
t. I, p. 369.
3. Moïse Maïmonidë, loc. cit., éd. cit., t. I, pp. .'{73-374.
4- Moïse Maïmonidë, Op. lancl.. Première partie, ch. f,XVIII ; éd. cit., t. f,
pp. 3o4-3io.
ô. Munk (éd. cit., t. II, p. 3o8) a traduit : /’ intelligent ; en cette théorie, en
e/fet, les traducteurs latins entendent toujours par intellû/ens, l’opération intel¬
lectuelle, identifiée avec celui qui opère.
III - 16
MOÏ S F. MAIMONIDE ET SES DISCIPLKS
185
se peut pas que 1 intellect en acte soit une chose et son action une
autre chose ; car le véritable être de l’intellect, c’est la concep¬
tion Doit il s’ensuit que l’intellect, l’opération intellectuelle et
I intelligible sont toujours une seule et même chose toutes les lois
qu’il s’agit d’une pensée en acte. »
Ce passage de l’intelligence en puissance à l’intelligence en acte
resuite de 1 action exercée par 1 Intelligence active, qui n’est point
multiple et logée en des corps divers, comme les intelligences
hvliques, mais unique - et détachée de tout corps s.
Pour que l’Intelligence active puisse taire passer à l’acte l'intel¬
ligence hylique, il faut qu elle trouve une matière préparée à
recevoir son épanchement ; selon donc que l’ême rationnelle sera
ou ne sera pas convenablement disposée \ elle recevra ou ne rece¬
vra pas l’influence de l’Intelligence active, elle passera ou ne pas¬
sera pas à 1 état d’intelligence en acte; cette intermittence, cepen¬
dant, ne sera nullement du fait de l’Intelligence active, qui
demeure toujours identique à elle -même.
Suivant le degréde préparation de son àme rationnelle, l’homme
reçoit une part plus ou moins grande de cet, épanchement, en sorte
qu il s’élève plus ou moins en perfection ; car c’est la perfection
de 1 homme « de devenir 5 intelligence en acte, de sorte que, par
cette perfection, il ait de tout ce qui existe, la connaissance que
l’homme peut avoir. » « La véritable perfection humaine ", en
effet, consiste à acquérir les vertus intellectuelles, c'est-à-dire à
concevoir des choses intelligibles qui puissent nous donner des
idées même sur les sujets métaphysiques. C’est là la fin dernière
de l’homme, qui donne à l’individu humain une véritable perfec¬
tion. »
I, épanchement qu’un homme reçoit de l’Intelligence active 7 peut
être simplement suffisant pour lui faire atteindre la perfection
individuelle; mais il peut aussi être surabondant pour cet objet;
il stimule alors le savant quia, pour son propre compte, atteint la
j . Munk (ibid.) a traduit : la perception.
a. Moïse Maïmonide, Op. laud.. Première partie, cli. I \.\ ; éd cit.. t. I,
j). 328.
3. Moïse Maïmonide, Op. laud.. Première partie, eh. LXXII ; éd. cit., t. [,
P- 373-
f\. Moïse Maïmonide. Op. laud., Seconde partie, ch. XVIU; éd. cit., t. II,
pp. i38-i39-
5. Moïse Maïmonide, Op. laud.. Troisième partie, ch. XXVII; éd. cit,,
t. III, p. 212.
(i. Moïse Maïmonide, Op . laud.. Troisième partie, ch. I,IV ; éd. cit,, t. III,
pp. ^6l-/|t)2.
7. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, chapitre XXXVII ; éd. cit.,
t. II, pp. 292-29.'!,
186
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 17
perfection intellectuelle, à composer des ouvrages et à professer.
« Il est dans la nature de cet Intellect actif de se communiquer
perpétuellement ef d’étendre successivement son épanchement d'un
individu à un autre, jusqu’à ce qu’il arrive à un individu au-delà
duquel son influence ne saurait se répandre, et qu’il ne fait que
perfectionner personnellement. »
11 peut arriver, et il arrive ordinairement que l’émanation de
l’Intelligence active ne se répande que sur l'âme rationnelle ; ainsi
se forment « les savants qui se livrent à la spéculation. » Mais il
peut arriver aussi qu’après avoir amené l’âme rationnelle à sa per¬
fection, elle déborde en outre sur la faculté imaginative ; elle pro¬
duit alors un prophète ’. « C’est sur la faculté rationnelle seule¬
ment que s’épanche directement l’Intellect actif s, qui la fait
passer à l’acte, et c’est par la faculté rationnelle que l’épanchement
arrive à la faculté imaginative. » « Sache donc 3 que la prophé¬
tie, en réalité, estime émanation de Dieu, qui se répand, parl’in-
termédiaire de l’Intellect actif, sur la faculté rationnelle d’abord,
ensuite sur la faculté imaginative ; c’est le plus haut degré de
l’homme et le terme de la perfection à laquelle son espèce peut
atteindre. »
Rabbi Moïse se complaît à développer cette théorie du prophé¬
tisme, dû à l’épanchement que répand l’Intelligence active à la
fois sur l’âme rationnelle et sur la faculté imaginative, « comme
nous l’avons exposé, et comme d’autres, parmi les philosophes,
l’ont aussi exposé 4. » Cette théorie, en effet, Maimonide ne l’a
pas créée ; ébauchée par Avicenne 5, elle se trouvait pleinement
développée en la Philosophie d’Al Gazâli 6.
Devant nos yeux se dresse l’ensemble du système philosophique
que Maimonide nous avait promis de construire ; nous pouvons
maintenant le juger. « Pour qu’une telle doctrine pût s’appeler
Àverroïsme, disait Renan, il n’y manque que le nom d’Averroès. »
A cette étrange appréciation, nous opposerons celle-ci : A ce sys¬
tème, il ne manque que le nom de celui qui l’a produit, et ce nom,
c’est : Avicenne.
i Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XXXVII; éd. cit.,
t. Il, p. 290-291.
2. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XXXVIII, éd. cit.,
t. II, p. 298.
3. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XXXVI ; éd. cit.,
t. II, p. 281.
4. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XXXVII; éd. cit., t. n,
p. 291.
5. Avick*n.s Compendium de Anima, Vonetiis, MDXLVI, cap. X.
6. Philosophia Algaielis, lib. II, tract. V, cap. X.
III - 18
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
187
E. L'immortalité de l'âme.
En un seul point, la pensée de Maimonide s’écarte de la doctrine
d’Avicenne pour se rapprocher de celle d’Averroès ; cette théorie,
où le Rabbin se montre infidèle à l’enseignement d’Ibn Sinâ, con¬
cerne le sort de l'Ame humaine après la mort. D’ailleurs, il nous
dira lui-même quelle influence a ravi son assentiment ; c’est celle
d’Ibn Bâdja.
Maimonide n’accorde pas l’immortalité à toutes les Ames humai¬
nes ; il la réserve aux âmes des hommes d’élite. « Les Ames des
hommes d’élite, selon notre opinion ', bien que créées, ne cessent
jamais d’exister. » Ces Ames sont celles que l’Ecriture nomme les
âmes des justes s. Pourquoi cette restriction ? Rabbi Moïse ne nous
le dit pas, mais il est aisé, par tout ce que nous savons des prédé¬
cesseurs de Maimonide, d’en deviner la raison ; c’est l’épanchement
ne l’Intelligence active qui, à l’Ame humaine, confère l’immorta¬
lité ; cette immortalité ne peut donc appartenir qu’à ceux dont
l'Ame rationnelle offrait, à l’action de l’Intelligence séparée, une
matière convenablement préparée.
Ces âmes des hommes d’élite ne demeurent pas, après la mort,
distinctes les unes des autres ; voici par quelle théorie Maimonide
est conduit à cette conclusion :
Parmi les êtres pourvus de corps, la diversité des matières est
la seule chose qui distingue les individus les uns des autres, par
conséquent, la seule cause de multiplicité numérique. Entre intel¬
ligences séparées de tout corps, la diversité ne peut provenir de
la différence des matières ; il faut un autre principe d'individua¬
tion; c’est la relation de cause à effet qui fournit ce principe ; deux
intelligences séparées sont numériquement distinctes parce que
celle-ci est cause de celle-là et celle-là effet de celle-ci ; ainsi se
distinguent les unes des autres les dix Intelligences célestes qui
s’ordonnent du Premier Créé à l’Intelligence active. C’est cette
doctrine que Maimonide formulait en son seizième axiome 3 : « Tout
ce qui est incorporel n’admet point l’idée de nombre , à moins que
ce ne soit une force dans un corps, de sorte qu’on puisse nombrer
les forces individuelles en nombrant leurs matières ou leurs sujets.
C’est pourquoi les choses séparées, qui ne sont ni un corps ni une
i. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XXVII; éd. cit., t. II,
P 200
1 2. Moïse Maïmonide, Op. laud., Première partie, ch. LXX; éd. oit., t. I,
p. 827.
3 Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, Introduction ; éd. cit.,
t. II, pp. i5-i6.
188
LA au; K 1)K l’aristotélisme
III - 19
force dans un corps, n'admettent aucunement l idée de nombre, si
ce n’est en ce sens qu elles sont les causes et les efïets les unes des
autres. »
Cette théorie repose sur ce principe essentiellement pcripatéti-
cien que, semble-t-il, le Néo -platonisme avait délaissé : La multi¬
plicité des individus d’une même espèce n'a d’autre raison d être
que la diversité des matières où réside la commune forme de
cette espèce.
Forces dans des corps, les âmes des hommes peuvent être,
durant la vie, distinctes les unes des autres. Certains philosophes
ont cru qu’elles demeuraient encore distinctes après que la mort
les a séparées du corps. « Mais toi ’, tu sais que ces choses sépa¬
rées, je veux dire celles qui ne sont ni corps ni faculté dans un
corps, mais qui sont de pures intelligences,' n'admettent en aucune
façon la multiplicité, si ce n'est en ce sens que les unes d’entre
elles sont la cause de l’existence des autres, de sorte qu’elles ne se
distinguent entre elles qu’en ce que telle est cause et telle autre
effet. Or, ce qui survit de Zcid n'est ni cause ni effet de ce qui sur¬
vit à’Amr; c’est pourquoi l'ensemble est tin en nombre, comme
l’a montré Abou Bekr ben al Câyeg, lui et d’autres qui se sont
appliqués à parler de ces choses profondes. » Cet Abou Bekr ben
al Çâyeg est le même qu’on nomme lbn Bâdja, que les Scolasti¬
ques latins appelaient Avempace. La théorie de l’immortalité de
l’âme, développée en sa Lettre d' adieux , inspira donc également
Moïse Maimonide et Averroès.
F. La non-éternité du Monde.
Dans ce que Maimonide écrit touchant l’éternité du Monde il ne
saurait plus être question d’accord avec Averroès; bien ‘au con¬
traire, Averroès eut traité ces discussions avec la plus grande
sévérité et le plus profond mépris, car elles sont puisées en la Des¬
truction des philosophes d’Al Gazâli, et la source d’où elles pro¬
viennent se laisse partout reconnaître.
Rabbi Moïse commence par exposer les preuves invoquées en
faveur de l’éternité du Monde. Ces preuves, il les attribue toutes à
Aristote, encore qu’Aristote, à son avis 1 2, ne les ait pas regardées
1. Moïse Maïmonide, Op. laud., Première partie, ch. LXXIV ; éd. ci t . , t. I,
pp. 434-435.
2. M0Ï6F. Maïmonide, Op. laud.. Deuxième partie, ch. XV; éd. cit., i, II,
pp. 121-126,
III - 20
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DlSCIl'EES
189
comme capables de formel* une démonstration entièrement con¬
vaincante.
Or, parmi ces preuves, il en est qui sont, en etièt, d'Aristote et
(pic les philosophes néo-platoniciens lui avaient empruntées ;mais
il en est aussi où la Métaphysique d’Avicenne est clairement sup¬
posée. Ainsi, après avoir établi d’une manière assez obscure
d’ailleurs, l'éternité de la Matière première péripatéticienne,
Moïse donne cet autre argument 2 :
« Avant que le Monde fût, sa naissance devait être ou possible,
ou nécessaire, ou impossible; or si sa naissance a été nécessaire,
il a toujours existé; si sa naissance a été impossible, il n’a jamais
pu exister ; entin, si elle a été possible, quel serait donc le substra¬
tum de cette possibilité ? 11 fallait donc nécessairement quelque
chose qui tut le substratum de la possibilité et par quoi la chose
.en question pût être dite possible. •>
« (l'est là, poursuit Maimonide, une méthode très forte pour
établir l’éternité du Monde. '> Or cette méthode n’est nullement
dans le sens de la Métaphysique d'Aristote, tandis que la P /ri/o. So¬
phie d’Al Oazàli l’a exposée avec grand soin.
Tous ces arguments en faveur de l’éternité du Monde sont de
même forme ; concédant que le Monde a commencé, ils considèrent
ce qui eût été possible avant ce commencement, puis ils constatent
que la. possibilité de ces choses implique à son tour la coexistence
du Monde. A tous ces arguments. Maimonide oppose une même fin
de non-recevoir ; nous sommes, à son avis, radicalement incapa¬
bles de raisonner sur ce qui était ou n'était pas possible avant la
naissance du Monde ; « De la nature qu'a une chose après être
née, achevée et arrivée en définitive à l’état le plus parfait, dit-
il on ne peut nullement argumenter sur 1 état où était cette
chose au moment où elle se mouvait pour naître. On ne peut pas
non plus argumenter de l'état où elle était au moment de se mou¬
voir sur celui dans lequel elle se trouvait avant de commencer à
se mouvoir. Dès que tu te trompes là-dessus et que tu persistes a
argumenter de la nature d’une chose arrivée a 1 acte sur celle
qu’elle avait étant en puissance, il te survient des doutes graves;
des choses qui doivent être te paraissent absurdes, et des choses
absurdes te semblent devoir être. »
i. Moïse Maimonide, Ojj. lutiil.. I >eu x »<■ m»-* pdi'lic, e li . XIV : <*,« t . cil., I. Il,
|)|). 1 1 o- 1 1 6 .
■>. Moïse M.aïmuniük, ioc. cil , i)p. 117-118.
ü. Moïse Maimonide, Ojj. tant/.. Deuxième partie, cl». WH; ni. cil., I. Il,
p. iüo.
190
la cru; de l'aristotélisme
III - 21
Cette pensée, Moïse Maimonide l’éclaircit à l’aide d’ingé¬
nieuses comparaisons ; Al Gazàli, à qui il l’emprunte, l’avait for¬
tifiée par un argument qu’il ne reproduit pas; nous voulons parler
de cet argument ad hominem , singulièrement fort à l’encontre des
péripatéticiens et de tous ceux qui bornent l’Univers : Lorsque
vous considérez ce qui est possible au delà de la dernière spHere
céleste, vous vous heurtez, vous aussi, à de perpétuelles contra¬
dictions.
« Après avoir exposé que ce que nous soutenons est possible,
dit Maïmonide \ je chercherai également, par une preuve spécu¬
lative, à le faire prévaloir sur l’autre opinion ; je veux dire à
faire prévaloir l’opinion de la création sur celle de l’éternité.
J’exposerai que, si nous sommes conduits à quelque conséquence
absurde en admettant la création, on est poussé à une absurdité
plus forte encore en admettant l’éternité. »
L’argument que Maïmonide va développer n'a point du tout la
portée que notre rabbin lui attribue ; pour comprendre comment
il a été conduit à l’interpréter dans un sens qu’il n’a pas, il faut
faire une remarque ; il ne semble pas que Moïse Maïmonide ait
jamais établi de distinction bien tranchée entre les deux
notions d éternité du Monde et de nécessité du Monde , comme
Aristote, il parait admettre que deux partis seulement soient pos¬
sibles, l’un qui tient le Monde pour nécessaire et éternel, l’autre
qui le tient pour contingent et innové ; à aucun moment, nous ne
le voyons, comme Avicenne ou Al Gazàli, opposer les deux
notions de Monde innové et de Monde créé de toute éternité ; cette
circonstance comme beaucoup d’autres, nous montre qu’il n’avait
pas reçu en partage le sens logique très aiguisé de ses précur¬
seurs arabes.
Rabbi Moïse, donc, va soutenir l’opinion suivante, également
contraire à celle des Péripatéticiens et à celle des Néo-platoniciens :
Le Monde n’a pas pu émaner de Dieu par une opération telle
qu’à aucun moment, le Créateur n’aurait eu à choisir entre divers
partis également possibles. Lorsqu’il aura établi que la création de
l’Univers porte la marque d’une volonté libre, il croira avoir
démontré que cette création a eu commencement.
Or cette idée que le Monde n’a pu être produit tel qu’il est sans
que la volonté créatrice eût à choisir librement entre plusieurs
déterminatios également possibles, Maïmonide la trouvait, nette¬
ment formulée, dans la Destruction des philosophes.
i. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XVI; éd. cit., t II
p. 129.
Hi 22
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
191
« Vous êtes incapables, disait Al Gazâli aux philosophes d’ex¬
pliquer comment une chose a été décidée plutôt qu’une autre
clios i semblable. Le Monde provient d’une Cause qui l’a créé en
chois ssant les différences qui s’y trouvent. Or, pourquoi a-t-il été
approprié d’une certaine manière [plutôt que d’une autre ?]...
C’est ce que l’on peut considérer 1 2 en la diversité du mouvement
des orbes, dont les uns vont d’Orient en Occident, les autres en
sens contraire, etc. Il est impossible à notre adversaire de donner
des raisons de la diversité qui se remarque daus les choses et les
dispositions. »
Al Gazâli répétait des considérations semblables 3, alors qu’il
voulait montrer aux Néo-platoniciens le caractère illusoire de l’ex¬
plication qu’ils avaient imaginée pour concilier la variété du Monde
avec leur principe : D’une cause une provient nécessairement un
effet un. C’est cette argumentation de la Des truc (ion des philoso¬
phes que Maimonide va reprendre et développer.
« J ai pour but, dit-il 4, de te montrer par des preuves qui
approchent de la démonstration, que cet Univers nous indique
nécessairement un Créateur agissant avec intention...
» Je vais exposer cette méthode, après avoir d’abord posé en
principe ce qui suit : Toutes les fois qu’une matière est commune
à des choses qui diffèrent entre elles d’une manière quelconque,
il a fallu nécessairement, en dehors de cette matière commune,
une cause qui ait fait que ces choses eussent, les unes telle qualité,
les autres telle autre, ou plutôt il a fallu autant de causes que de
choses différentes. C’est là une proposition sur laquelle tombent
d’accord les partisans de l’éternité du Mende et ceûx de la créa¬
tion. Après avoir posé ce principe, j’aborde l’exposition que j’avais
en vue, en discutant, sous forme de questions et de réponses, sur
l’opinion d’Aristote. »
Nous allons, en effet, entendre, de la bouche de Maimonide,
une suite de questions posées au Stagirite; mais sous le nom
d’Aristote, c’est la Philosophie d’Al Gazâli, qui donnera toutes les
réponses.
« Nous posons d’abord à Aristote la question suivante : Tu nous
as démontré que toutes les choses sublunaires ont une seule et
1 . Averrois Cordübensis Dastractio destruclionum Altjazelis, Pars prima,
Disputatio. 1, treizième : Ait Algazel.
2. Averroès, loc. cit., quatorzième : Ait Algazel.
3. Averrois Cordübensis, Op. /aud., Pars prima, disputatio, 111, trente-
deuxième : Ait Algazel .
4. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XIX; éd. cit., t II,
pp. i46-i63.
J, A • tU,t: 1>E I. AIUsTUTÉLISMK
III - 23
t»2
même matière, commune à toutes; quelle est donc alors la cause
de la diversité des espèces qui existent ici-bas, et quelle est la
cause de la diversité des individus de chacune de ces espèces ? —
Là-dessus, il nous répondra : Ce qui cause la diversité, c'est ce
que les choses composées par cette matière diffèrent de mélange.
. Car ces mélanges divers [des quatre éléments! la matière
acquiert des dispositions diverses pour recevoir des formes
diverses, et ces formes, à leur tour, la disposent pour la réception
d’autres formes, et ainsi de suite .
» Alors, nous adresserons à Aristote cette autre question : S’il
est vrai que le mélange des éléments est la cause qui dispose les
matières à recevoir les formes diverses, qu'est-ce donc alors qui
a disposé cette Matière première de manière qu'une partie reçùl
la forme de feu et une autre partie la forme de terre ? . — A
cela, Aristote fera la réponse suivante : Ce qui a fait cela, c’est la
différence des lieux ; car ce sont ceux-ci qui ont produit dans la
Matière unique les dispositions diverses. La partie qui est plus
près de la circonférence a reçu de celle-ci une impression de
subtilité et de mouvement rapide . , de sorte qu’ainsi préparée,
elle a reçu la forme de feu ; mais à mesure que la Matière s'éloigne
de la circonférence et qu'elle est plus près du centre, elle devient
plus épaisse, plus consistante et moins lumineuse; elle se fait
alors terre .
» Enfin nous lui demanderons encore : La matière de la circon¬
férence, c’est-à-dire du Ciel, est-elle la même que celle des élé¬
ments? — Non, répondra-t-il, mais au contraire, celle là est une
autre matière et elle a d’autres formes .
» Ecoute maintenant, ù lecteur de ce traité, ce que je dis, moi :
. . Toutes les sphères célestes ont une même matière, car toutes
elles se meuvent circulai renient. Mais en fait de forme, les sphères
diffèrent les unes des autres; car telle se meut de l'Orient à l'Occi¬
dent, et telle de l’Occident à l’Orient, et, en outre, les mouve¬
ments diffèrent parla rapidité et la lenteur.
» On doit donc encore adresser à Aristote la question suivante :
Puisque toutes les sphères ont une matière commune, et que dans
chacune d’elles le substratum possède une forme particulière qui
n’est pas celle des autres, qui est donc celui qui a particularisé
ces substrata et qui les a disposés pour recevoir des formes
diverses? Y a-t-il, après la sphère, autre chose à quoi l’On puisse
attribuer cette particularisation, si ce n’est Oicu. le Très-haut?
• • * • / . .
» S’il y a au-dessous de la sphère céleste tant de choses diverses,
III - 24
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
193
bien que leur Matière soit une, comme nous l’avons exposé, tu peux
dire que ce qui les a particularisées, ce sont les forces des sphères
et les différentes positions de la Matière vis-à-vis de la sphère
céleste, comme nous 1 a enseigné Aristote. Mais pour les diversités
qui existent dans les sphères et les astres, qui a pu les particula¬
riser, si ce n’est Dieu ? Car si quelqu’un disait que sce sont les
Intelligences séparées, il n’aurait rien gagné par cette assertion.
En effet, les Intelligences ne sont pas des corps, de sorte qu’elles
puissent avoir une position par rapport à la sphère; pourquoi donc
alors ce mouvement de désir, qui attire chaque sphère vers son
Intelligence séparée, telle sphère l'accomplirait-elle vers l’Occi¬
dent et telle autre vers l’Orient? Crois-tu que telle Intelligence
soit du côté de l’Occident et telle autre. du côté de l'Orient ? Pour¬
quoi encore telle sphère serait-elle plus lente et telle autre plus
rapide . ? Il faudrait donc dire nécessairement que c’est la nature
même de telle sphère et sa substance qui ont exigé qu’elle se mût
de tel côté et avec tel degré de vitesse, et que le résultat de son
désir fût obtenu de telle manière. Et c’est, en effet, ce que dit
Aristote et ce qu’il proclame clairement .
» Ce qui rend encore plus évidente l’existence de la détermina¬
tion [volontaire] en la sphère céleste, de sorte que personne ne
saurait lui trouver d’autre cause déterminante que le dessein d’un
être agissant avec intention, c est la manière d exister des astres.
En effet, la sphère étant toujours en mouvement et l’astre restant
toujours fixe [en sa sphère], cela prouve que la matière des astres
n est pas la même que celle des sphères. »
« C’est une proposition 1 sur laquelle Aristote et tous les philo¬
sophes sont d’accord que- d’une chose simple, il ne peut émaner
qu’une seule chose simple. Si la chose est composée, il peut en
émaner plusieurs choses, selon le nombre des simples qu’elle
renferme et dont elle est composée....
» Si Aristote dit que la première Intelligence sert de cause à la
deuxième, la deuxième à la troisième, et ainsi de suite, dût-il y
avoir des milliers de degrés, la dernière de ces Intelligences sera
toujours indubitablement simple. D’où donc viendrait la compo¬
sition qui, d’après Aristote, existerait pas nécessité dans les
êtres ?.... Comment les Intelligences ont-elles pu devenir la cause
des sphères émanant d’elles? Quel rapport y a-t-il entre la
matière des sphères et l’Intelligence séparée, qui est absolument
immatérielle ? Supposé même que nous accordions que chaque
i. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XXII; éd. cit., 1. II,
pp. 172-175.
DUHEM. — T. V. 13
194
il chie 1>E (/aristotélisme
III - 25
sphère a pour cause une Intelligence, ainsi qu on 1 a dit, parce
que cette Intelligence est composée en ce qu’elle se pense elle-
même et qu’elle pense aussi ce qui est au dehors d’elle ; de sorte
qu’elle est en quelque sorte composée de deux choses, dont 1 une
produit l’autre Intelligence, qui est au dessous de celle-là, et
dont l’autre produit la sphère ; on pourrait encore lui demandei .
Cette chose une et simple de laquelle émane la sphère, comment
a-t-elle pu produire la sphère, puisque celle-ci est composée de
deux matières et de deux formes, qui sont, d’une part, la matière
et la forme de la sphère, et, d’autre part, la matière et la forme
de l’astre fixé dans la sphère ? Si donc tout se passait par voie de
nécessité, il nous faudrait nécessairement supposer dans cette
Intelligence composée une cause également composée de deux
parties dont l’une pût produire le corps de la sphère et l’autre le
corps de l’astre. »
« Il est bien évident *, par les paroles d’Aristote, qu il désire
nous présenter systématiquement l’existence des sphères, comme
il l’a fait pour ce qui est au-dessous de la sphère celeste, de manière
que tout ait lieu par une nécessité physique et non par l’intention
d’un Être qui poursuit le but qu’il veut, et qui détermine les choses
de telle manière qu’il lui plaît. Mais il n’y a point réussi et on n’y
réussira jamais....
» Il n’a réussi à rien de tout cela; car si tout ce qu il a exposé à
l’égard des choses sublunaires est systématique, conforme à ce qui
existe et dont les causes sont manifestes ; si l’on peut dire que
tout y a lieu par une nécessité qui résulte du mouvement et des
forces de la sphère céleste ; il n’a pu donner aucune raison évi¬
dente de tout ce qu’il a dit à l’égard de la sphère céleste ; la chose
ne se présente pas sous une forme systématique, de manière qu’on
puisse en soutenir la nécessité. »
« Sache 1 2 que selon notre opinion, à nous tous qui professons la
nouveauté du Monde, tout cela est facile et marche bien d’accord
avec nos principes ; car nous disons qu il y a un Être déterminant
qui, pour chaque sphère, a déterminé comme il a voulu la direc¬
tion et la rapidité du mouvement ; mais que nous ignorons le mode
de cette Sagesse qui a fait naître telle chose de telle manière. »
En ce Moïse ben Maimoun, dont Renan voulait faire un émule
d’Averroès, nous reconnaissons, d’une façon presque constante,
un fidèle disciple d’ Al Gazâli ; disciple du philosophe Al Gazâli
1. Moïse Maïmonide, Op. laud., Deuxième partie, ch. XIX; éd. cit., t. II,
pp. i5a-i54.
2. Moïse Maïmonide, loc. cit., p. iS*).
III - 26
MOÏSE MA DI O Ml DE ET SES DtsCÎPLES
198
tandis qu'il construit un système de Métaphysique où l’éternité du
Monde est provisoirement concédée, c'est au soufi Al Gazâli, des¬
tructeur des philosophes, qu’il demande les motifs de douter par
lesquels il ébranle l’éternité du Monde, et les preuves par les¬
quelles il manifeste, dans les mouvements des deux, les sûmes
du libre choix de Dieu.
Ces deux attitudes, Al Gazâli les avait prises, à deux époques
differentes de sa .vie, qu’une conversion séparait l'une de l’autre ;
Maimonide les, tient en même temps et dans le même livre;
cependant, il n’y a, dans sa pensée, aucune inconséquence ; elle se
développe suivant un plan tracé d’avance et où la Logique ne
trouve rien à reprendre. Maimonide, en effet, doué d'un sens
critique très sur et très aiguisé, a fort bien su reconnaître que cer¬
taines questions philosophiques, tel le problème de l’éternité du
i londe, défient la puissance de démonstration départie à notre
raison ; ces questions nous passent à ce point que les deux solu¬
tions contradictoires nous paraissent l'une et l’autre inconce¬
vables; tout au plus pouvons-nous peser les motifs de douter
qu émeut chacune d elles et pencher vers celle qui offre le moins
d’invraisemblance.
G est par cette habileté à peser et examiner que le prudent
Maimonide se distingue des Arabes, particulièrement de son con¬
temporain Averroès, aux doctrines arrêtées et fixées jusqu’en leurs
moindres conséquences. Là est l’originalité du Rabbin, non dans
ses théories mêmes qu il tient tout entières d’Avicenne, d’Al Gazâli
et d lbn Bâdja.
Il
LE COMFLIT DU NÉO-PLATONISME ET DE LA THÉOLOGIE CHEZ LES JUIFS
La philosophie si prudente de Maimonide allait cependant
provoquer, au sein de la Synagogue, d’ardentes disputes.
C’est en arabe que Moïse ben Maimoun avait écrit ses principaux
ouvrages. Peu d années après sa mort, dès les premières années
du xme siècle, le Guide des égarés fut traduit en hébreu et com¬
menté. L’auteur de la traduction et du commentaire était Samuel,
fils de Jéhouda ben Tibbon, rabbin de Lunel ; c’était le chef de
cette famille des Ibn Tibbon, souche de traducteurs et de savants
qui ont illustré les communautés juives de Lunel, de Montpellier,
d’Arles et de Marseille.
196
l.A CllUE 1)E L’ARISTOTÉLISME
III - 27
L’exemple de Maimonide inspira aux Juifs du midi de la France
une ardente curiosité pour les sciences et la philosophie des Grecs
et des Arabes. Grâce à Samuel ben Tibbon et aux divers membres
de sa famille, à Jacob d'Antoli, à Moïse ben Fibbon, enfin a
Jacob ben Makir, le célébré Profatius, les Juifs du Languedoc et
de la Provence reçurent en leur langue la plupart des livres grecs
ou arabes dont la Scolastique latine était déjà dotée.
Cet afflux de pensée musulmane et, surtout, de pensée païenne
n’avait pu se produire, si soudain et si abondant, sans troubler la
foi de maint Israélite. C’est au cours des dernières années du
xmc siècle que la secousse causée à l’orthodoxie juive par les
philosophies péripatéticienne et néo-platonicienne devint assez
violente pour inquiéter les chefs de la Synagogue.
« L’ébranlement qu’avait causé 1 la grande publicité donnée
par les Tibbon au Guide des Égarés de Moïse Maimonide, dans les
premières années du xm° siècle, était loin d’être calmé au temps
où nous sommes. Jamais certainement tentative aussi hardie n était
venue d’un théologien. La Théologie chrétienne, dès le xne siècle,
avait cherché à s'incorporer l’Aristotélisme, mais en le corrigeant,
en lui enlevant ses théories mal sonnantes, si bien même qu en
définitive tout se borna à l’introduction sans réserve dans les éco¬
les chrétiennes de la Logique péripatéticienne, c’est-à-dire de la
partie du Péripatétisme qu’aucune école ne peut renier. 11 n en
fut pas de même daus le Judaïsme. C'est la Philosophie péripatéti¬
cienne tout entièrè, avec sa Théodicée restreinte, sa théorie de
l’àme pleine d’hésitation, sa négation de la Providence au sens
vulgaire, son rationalisme absolu, son apparent matérialisme, que
Maimonide adopta. Non seulement il n’y fit pas les suppressions
et les additions que Thomas d’Aquin, Albert le Grand jugèrent
indispensables; mais, parmi les interprétations du Péripatétisme,
celle qu’il choisit lut la plus matérialiste, la plus opposée aux
sentiments religieux du vulgaire, la plus ressemblante aux asser-
tions.des panthéistes et des athées. Le Péripatétisme de Maimonide
est la Philosophie arabe telle qu’Averroès, de son côté, arrivait
vers le même temps à la présenter. Comment est-il possible qu’un
docteur, en apparence très Iklèle au Judaïsme, qui passa la moitié
de sa vie, comme tous ses coreligionnaires, a commenter la Loi et
le Talmud, se soit fait en même temps l’adepte et le propagateur
d’une Philosophie dont la base était l’éternité du Monde, la néga-
i Ernest Renan, Les rabbins français du commencement du XI siècle,
Seconde partie : Communautés juives du midi. Philosophes, savants et traduc¬
teurs ( Histoire littéraire de la France , t. XXVII, 1877), pp. 647-648.
III - 28
MOÏSE MAÏMONIOE ET SES DISCIPLES
197
tion de la création, à plus forte raison de la révélation, du pro¬
phétisme, du miracle ? Nous ne nous chargeons pas de l’expliquer.
Il semble que la pensée de Maimonide resta toujours contradic¬
toire, que Maimonide théologien et Maimonide philosophe furent
deux personnes étrangères 1 une a 1 autre et qui ne se mirent
jamais d accord. La distinction de la « vérité théologique » et de
la « vérité philosophique », qui devait plus tard devenir l’essence
même de 1 Averroïsme italien, parait avoir été en germe dans
1 esprit du fondateur du rationnalisme juif. »
Ce qu’un tel jugement a d’excessif et d’injuste à l’égard de la
philosophie de Maimonide, il est, croyons-nous, facile de le recon¬
naître à qui a lu ce que nous avons dit de cette doctrine. Mais si l’on
s explique mal qu un Renan 1 ait jugég de la sorte, on comprend
fort bien qu’une opinion semblable ait pu se former, au sujet de
1 enseignement de Rabbi Moses, en la pensée de maint docteur de
la Synagogue; en dépit de ses efforts pour concilier la Bible avec
les théories métaphysiques d’Avicenne et d’Al Gazàli, le Guide des
égarés devait sembler singulièrement hérétique à tout Israélite
quelque peu soucieux d’orthodoxie.
On conçoit donc aisément que la grande publicité donnée au
Guide des égarés par la traduction et par le commentaire de..
Samuel ben Tibbon ait été, pour plus d’un savant rabbin du Lan¬
guedoc, de la Provence ou de la Catalogne, une occasion de scan¬
dale. Ces contrées devinrent sans doute le siège d’un mouve¬
ment hérétique analogue à celui qui se produisait depuis long¬
temps dans les pays soumis à la domination musulmane, et dont
Guillaume d’Auvergne nous retrace le tableau dans un curieux;
passage de son De legibus. Voici, de ce passage, ce qui est relatif
aux Juifs 1 :
« Après qu’ils se furent mélangés aux Chaldéens ou Babyloniens
et à la Nation arabe, ils s’adonnèrent aux sciences et à la philoso¬
phie de ces peuples ; ils suivirent les opinions des philosophes, ne
sachant défendre, contre les discussions et les arguments de
ceux-ci, les dogmes de leur religion et la foi d’Abrahain; ils tom¬
bèrent donc dans l’erreur par rapport à leur religion et devinrent
hérétiques en la foi d’Abraham, surtout après que l’empire des
Sarrasins se fut étendu sur les contrées qu ils habitaient. A par¬
tir de ce moment, en effet, beaucoup d’entre eux admirent l'éter¬
nité du Monde et les autres erreurs d’Aristote. Aussi rencon-
i. Guliermi P AR1SIENSI8 Episcopi De legibus cap. I (Guliermi Parîsiensis
Opéra, éd. i5i6, t. I, fol. XII, coll. a et b).
198
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
III - 29
tre-t-on fort peu de véritables Juifs qui ne soient pas devenus Sar-
razins en quelque partie de leurs croyances, qui ne donnent pas
leur consentement aux erreurs d’Aristote, parmi ceux que 1 on
trouve en la terre des Sarrasins et qui demeurent au milieu des
philosophes. En outre, ils ont trouvé une grave occasion d’aposta-
sier dans ce fait que beaucoup de préceptes de la loi semblent
absurdes ou inutiles. Comme l’absurdité ou 1 inutilité de ces pré¬
ceptes est apparente, et qu’on ne voit aucune raison de ce qu ils
commandent ou défendent, aucune utilité dans leur observance, il
ne faut pas s’étonner qu’on s’en éloigne et qu’on les rejette comme
fardeaux superflus. »
Il ne serait pas étonnant que la connaissance du Guide des éga¬
rés eût provoqué, parmi les rabbins qui habitaient les côtes du
golfe du Lion, une dangereuse ardeur pour l’étude de la philoso¬
phie païenne.
Le péril en lequel cette œuvre de Maïmonide avait peut-être
mis l’orthodoxie juive ne put que devenir plus grave et plus pres¬
sant lorsque Jacob d’Antoli et, surtout, Moïse ben Samuel eurent
traduit en hébreu les commentaires d’Averroès. Alors, les juive-
ries du midi de la France sentirent passer ce vent de rationa¬
lisme et de doute qui avait secoué la Chrétienté latine lorsque
Michel Scot avait apporté à l’École la traduction de ces mêmes
livres. La foi juive, comme la foi chrétienne, eut à lutter contre
l’Averroïsme ; et comme cette dernière doctrine prétendait ruiner
des dogmes communs aux Juifs et aux Chrétiens, la défense, bien
souvent, dut se porter aux mêmes points et combattre avec les
mêmes armes.
Une première lutte 1 contre les doctrines de Maïmonide et contre
les explications allégoriques par lesquelles il mettait les récits
bibliques, celui du miracle de Josué, par exemple, d’accord avec
la Physique d’Aristote, s’était déroulée, de 1231 à 1235, à Mont¬
pellier ; un des rabbins les plus considérables de cette ville, Salo¬
mon ben Abraham, convainquit plusieurs de ses confrères de la
nécessité d’excommunier l’exégèse de Moïse ben Maimoun. Mais
cette première escarmouche était comme oubliée lorsqu’en 1303,
la guerre se ralluma. Les adversaires qui y prirent part évitèrent,
autant qu’il leur fut possible, que leurs coups atteignissent leur
illustre coreligionnaire Maïmonide ; ils les dirigèrent surtout con¬
tre Platon, contre Atistote et contre les commentateurs arabes de
ce dernier.
i . Ernest Renan, Op. laud., p. 64g.
III - 30
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
199
Cette guerre fut déclarée par Abba Mari, fils de Moïse, fils de
Joseph qui était né à Lunel d’une famille d’obscurs rabbins.
Abba Mari habitait Montpellier lorsqu’en 1303, il écrivit1 2 « à Salo¬
mon ben Addéreth, le rabbin le plus distingué de Barcelone, une
lettre dans laquelle il se plaignait de l’abandon où tombaient les
études talmudiques, de la préférence qu’on accordait aux études
philosophiques et à l’interprétation allégorique de la Bible. »
Cette lettre fut le point de départ d’une longue correspondance
entre Abba Mari et Salomon ben Addéreth, le signal d’une vive
querelle entre rabbins voués à l’étude exclusive du Talmud et
Juifs philosophes qui lisaient Maïmonide, Aristote et Averroès.
Abba Mari, sur ses vieux jours, a soigneusement réunies toutes les
pièces de ce débat ; elles ont été conservées, publiées en hébreu,
et Ernest Renan les a résumées 3.
Cette correspondance nous fait connaître 4 les chefs d’hérésie
que les rabbins talmudistes reprochaient aux Juifs averroïstes ;
ces chefs d’hérésie, nous les trouverions tous au nombre des
erreurs condamnées, en 1277, par Étienne Tempier et par les
théologiens de Paris.
« Les opinions d’Aristote, le père des philosophes, écrit Abba
Mari à Addéreth, impliquant la négation de la providence indivi¬
duelle, l’attribution de la providence aux astres, l’éternité du
Monde, et surtout ce théorème fondamental que tout se passe
d’après les lois naturelles, sont des hérésies complètes, contraires
à la Loi et aux paroles des prophètes...
» Maïmonide nous avertit de ne pas lire les commentaires sur
Aristote qui prétendent prouver l’éternité du Monde. Or la plu¬
part des volumes scientifiques que nous possédons sont les com¬
mentaires et les résumés d’Averroès, « et j’ai vu, au commence-
» ment de son Traité du Ciel et du Monde , qu’il donne des
» preuves pour l’éternité des corps célestes, preuves qui nous
» amèneraient à croire à l’éternité du Monde. »
Les docteurs chrétiens de Paris eussent souscrit aux condamna¬
tions portées par Abba Mari contre les enseignements hérétiques
du Péripatétisme ; mais il ne s’en fut guère rencontré pour
repousser, comme il le fait, toute étude de la Philosophie : « Le
Talmud 5 permet l’étude des sciences à ceux qui ont des relations
1. Ernest Renan, Op. laud., pp. 648-649.
2. Ernest Renan, Op. laud., p. 65 1 -
3. Ernest Renan, Op. laud., pp. 654-696.
4. Ernest Renan, Op. laud., pp. 680-681.
5. Ernest Renan, Op. laud., pp. 681-682.
200
LA CR U K DE L’ARISTOTÉLISME
III - 31
avec la cour et pendant les heures où il ne fait ni jour ni nuit
(c’est-à-dire pendant quelques minutes du crépuscule)... Il résulte
de tout cela que nous ne devons pas étudier les livres philoso¬
phiques, même pour en tirer des résultats vrais... Comme conclu¬
sion, Abba Mari engage Addéreth et ses collègues à n’avoir
d’égard pour personne et à procéder avec rigueur contre ceux qui
ne veulent pas abandonner ces études dangereuses. »
L’appel d’Abba Mari fut entendu. Pin 1304, Salomon ben Addé¬
reth et quatorze autres rabbins de Barcelone envoyèrent à leurs
confrères de Montpellier, une lettre 1 par laquelle on prononçait
l’excommunication contre ceux qui s’occuperaient des études philo¬
sophiques avant d’avoir atteint l’àge de trente ans.
Cette excommunication était une condamnation de 1 œuvre des
Tibbonides ; elle portait atteinte à l’honneur de cette dynastie de
traducteurs et de savants. Le vieux Profatius 2 3, qui était alors le
plus illustre des Ibn Tibbon, fut, en cette circonstance, leur héraut.
Le jour où la lettre d’Addéreth et des rabbins de Barcelone fut lue
à la synagogue de Montpellier, Jacob ben Makir prit la parole et
s’éleva vivement contre le contenu de cette lettre. De ce moment,
Profatius se trouva chef des rabbins attachés à l’étude de la Phi¬
losophie et des Sciences, comme Abba Mari l’était de ceux qui ne
voulaient lire que la Tliora et le Talmud.
Entre les deux partis, la lutte fut ardente ; les accusations
d’hérésie et les anathèmes se croisèrent. Israël n’était pas une
église hiérarchisée et soumise à un porjtife, mais une synagogue
anarchique et privée de grand prêtre; nulle autorité ne pouvait
imposer silence aux adversaires, peser leurs raisons et leurs torts
et porter un arrêt qui mît fin au débat.
Celui qui mit fin au débat, ce fut Philippe le Bel ; en juillet
1306, l’expulsion générale des Juifs, chassant à la fois de
Montpellier Averroïstes et Talmudistes, les accabla de craintes et
de soucis qui leur firent oublier leur différend philosophique et
_£ft%i<eux„ Abba Mari s’enfuit en Arles et, de là, à Perpignan;
peut-être son extrême vieillesse s’écoula-t-elle à Barcelone * ; on
sait qu’il vivait encore en 1310; on ignore la date de sa mort.
Quant à Profatius, il avait cessé de vivre avant l’ordonnance de
Philippe le Bel, car « dans la réponse qu’En Douran de Lunel
adresse à Don Vidal Salomon, réponse qui n’est pas postérieure
1 . Ernest Renan, Op. laud , pp. 602-663.
2. Voir : Seconde partie, ch. V, § IX; t. III, pp. 2ç8-3j2,
3. Ernest Renan, Op. laud . , p. 649.
III - 32
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
201
au commencement de 1306, Jacob ben Makir est déjà mentionné
comme décédé *. »
IH
LÉVI BEN GERSON
Chassés de France, les' Juifs cherchèrent refuge dans les pays
voisins, aux frontières desquelles expirait l’autorité de Philippe-
le-Bel ; la Catalogne et la Provence les recueillirent ; dans ces
contrées, d’ailleurs, se poursuivaient les discussions philosophi¬
ques qui avaient pris naissance àLunelouà Montpellier; c’est ainsi
que Profatius trouva, peut-on dire, un continuateur en la per¬
sonne de Lévi ben Gerson
A. Lévi ben Gerson astronome .
A Lévi ben Gerson, on a souvent décerné des éloges extraor¬
dinaires ; on en a parlé comme d’un homme dont les connaissances
auraient grandement surpassé la science de son temps ; mais de .
la science qu’on possédait au temps de Lévi ben Gerson se faisait-
on toujours une idée très exacte? Peut-être, avant d’exposer les
principales doctrines philosophiques du rabbin de Bagnols, sera-
t-il bon de marquer ce qu’il y a de juste et de fondé dans cette
très grande renommée.
Cette renommée a fait surtout valoir les travaux astronomiques
de maître Léon le Juif.
1. Krnest Renan, Op.daud., p.6oi.
2. Voir : Seconde parlie, ch. VIII, § VII; t. IV, pp. 39-40.
Aux renseignements que nous avions donnés en cet endroit sur la vie de
Lévi ben Gerson, nous en pouvons joindre un, qui concerne la date de sa
mort. Cette date nous est révélée par les dernières lignes de la Pronostica/io
que nous avons signalée au t. IV, p. 38 ; en effet, ces dernières lignes sont les
suivantes :
« Magister Léo, morte, preoenlus anno Christi 1 344°, die 20 rnensis aprilis,
circa meridiem, de hac conj unctione nil amplius ordinavit . Ego vero f rater
Petrus de Alexandria, ordinis fratrum Here/nitarum Sancti Augustini, cum
ad/utorio rnagistri Salomonis, fratris carnalis predicti rnagistri, istud inve/i-
turn et ordinatum per eum, de hebreo transtuli in latinum, anno quo supra, sue
sententie nil addendo, nichil in aliquo minuendo . . »•
Lévi ben Gerson est donc mort le 20 avril 1 344-
Pierre d’Alexandrie, à qui nous devons cette traduction et l’indication qui
la termine est aussi celui qui avait, à la demande du pape, traduit le traité
de Lévi sur le bâton de Jacob (Voir : tome IV, p. 4°).
Nous extrayons ce renseignement, et beaucoup de ceux qui vont suivre dans
le texte, de l’cuvrage que voici : Krnest Renan, Les écrivains juifs français
du XfV’ siècle [Histoire littéraire de la France, t. XXXI, 1893, p. 643).
202
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
III - 33
Les doctrines astronomiques de notre auteur sont exposées au
cinquième livre de son grand traité Milchamot Adonaï. Nous avons
dit 1 comment les neuf chapitres où se trouve décrit le bâton de
Jacob avait été extraits de l’ouvrage et traduits en latin, en 1342,
sur l’ordre du pape, par Pierre d’Alexandrie. Nous avons dit auss1
comment tout le cinquième livre avait reçu plus tard une version
latine.
Képler connaissait sans doute de réputation ce cinquième livre
du Milchamot Adonaï et souhaitait de se le procurer, car un de
ses amis, Johannes Ramus, lui écrivait2 : « Plaise à Dieu que tu
puisses trouver chez les rabbins le cinquième traité des Guerres
du Seigneur (Defensiones Dei) de Rabi Lévi ! »
Plus récemment, S. Munk disait3 : « Cet ouvrage, qui devrait
occuper une place dans l’histoire de l’Astronomie, mériterait un
examen approfondi de la part d’un spécialiste ».
Cet examen approfondi, justement souhaité par Munk, n’a pas
été fait jusqu’ici; mais quelques renseignements sommaires l'ont
préparé.
Un des manuscrits du texte hébreu conservés à la Ribliothèque
Nationale, les trois manuscrits de la version latine que possèdent la
Ribliothèque Vaticane et la Bibliothèque Ambrosienne de Milan
ont permis à Renan de donner 4 la table des cent trente-six chapi¬
tres qui composent ce traité astronomique.
Plus récemment, M. Joseph Carlebach a publié5 le traité jarith-
métique De numcris harmonicis de Léo Hebræus ; à cette publica¬
tion, il a joint une étude sur Lévi ben Gerson considéré comme
mathématicien ; cette étude renferme de précieux renseignements
sur les doctrines astronomiques de notre rabbin.
Après avoir transcrit les titres des cent trente-six chapitres astro¬
nomiques du Milchamot Adonaï, Renan disait® :
« Voilà donc un ouvrage de science parfaitement saine et
rationnelle, quelles qu’en soient les erreurs de détail, qui éclôt,
dans la première moitié du xive siècle, au sein des juiveries du
midi. La cour d’Avignon, si éclairée pour le temps, en reconnaît
la supériorité et se le fait traduire. Léon de Bagnols est un savant
dans le sens où nous l’entendons. 11 rejette les routines tradition-
1 . Tome IV, p. l\o.
2. Johannes Ramus Johanni Keplero ; Joannis Kepleri Opéra. Ed. G. Frisch.
T. VI, p. 66 et p 534.
3. S. Munk, Mélanges de Philosophie juive et arabe, p. 5oo.
4. E. Renan, Op . laud., pp. 624*64 i-
5. Joseph Carlebach, Lewi ben Gerson als Mathematiker. Ein Betrag sur
Geschichte der Mathemati/c bei den Juden. Berlin, 1910.
6. Ernest Renan, Op. laud., p. 642.
III - 34
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DÏSCIPLES
203
nelles ; il dit 1 2 comme Galilée : Dicta antiquorum doctorum magis
ad impedimentum quam ad juvamen fuerunt. S’il y a quelque
chose de vrai dans cette idée que Dieu crée par siècle un contem¬
plateur pour son œuvre, Léon de Bagnols fut, à son heure, ce
contemplateur. Personne, à sa date, ne paraît avoir porté dans la
Cosmographie mathématique autant de science spéciale et de
sagacité. »
Voilà le jugement qu’il nous faut examiner. Lévi ben Gerson
fut-il le génie isolé que Renan nous dépeint? Fut-il, au contraire,
homme de son temps et de son milieu ?
Le bâton de Jacob parait être, pour Léon de Bagnols, un titre
de gloire très légitime. Nous avouerons sans ambages que nous
connaissons trop imparfaitement les instruments astronomiques
employés au Moyen Age pour être en état de marquer avec préci¬
sion les avantages du bâton sur les diverses espèces d’astrolabes
qu’on employait avant lui.
Un de ces avantages parait dû à l’idée qu’eut notre astronome
d’adapter une chambre obscure au bâton de Jacob; à l’aide de
cette chambre obscure, il pouvait î déterminer le diamètre appa¬
rent du Soleil et de la Lune ; il pouvait, dans les éclipses de Soleil
et de Lune, mesurer, à chaque instant, la partie de l’astre qui.
demeurait visible.
M. Carlebach ne craint pas de célébrer cette idée de Léon de
Bagnols comme « une découverte qui fait époque, die Leos epoche-
machende Entdeckung ». C’est en exagérer de beaucoup la nou¬
veauté.
Nous avons vu3 4 5 comment, à la fin du xme siècle, les canons
d’Astronomie adressés, probablement par Roger Bacon, à un
certain Jean, recommandaient l’emploi de la chambre noire pour
l’observation des éclipses ; l’observation de l’image permet de
mesurer la portion de l’astre qui demeure visible. Nous avons
entendu * Jean Peckbam, dans sa Perspectiva commuais , faire
allusion à cette observation des éclipses parle moyen de la cham¬
bre noire. Nous avons reproduit6 le passage où Guillaume de
Saint-Cloud, à son tour, prescrivait d’user de cette chambre pour
suivre, sans fatigue pour la vue, la marche d’une éclipse de Soleil.
Certainement, donc, au temps où Lévi ben Gerson composait le
1. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonai, livre V, ch. XCVIII. — E. Renan,
Op. laud., p. 63g.
2. Joseph Carlebach, Op. laud., p. 3i.
3. Voir : Seconde partie, ch. VII, note ; t. III, p. 5o5.
4. Loc. cit., p. 5 1 6.
5. Voir: Seconde partie, ch. VIII, § II ; t. IV, pp. 17-18.
204
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 35
Milchamot Adonai , les astronomes se servaient depuis longtemps
de la chambre noire.
Toutefois, on doit attribuer, semble-t-il, au Rabbin de Bagnols,
le mérite d’avoir pleinement dissipé les confusions qui avaient
longtemps troublé la théorie de cet instrument. De ces confusions,
nous avons sommairement retracé Thistoire1. Les uns, avec Roger
Racon, soutenaient que la chambre noire fournit une image dont
la figure reproduit celle de l’objet lumineux ; les autres, avec
Witelo, s’attachaient à rendre compte des contours arrondis que
la pénombre impose à l’image. Lévi ben Gerson parait avoir nette¬
ment discerné les deux effets. Il a commencé 3 par considérer le
cas où l’ouverture est réduite à un point; il a démontré, comme
le faisait Bacon dans son Opus majus, que l’image est, dans ce cas,
semblable à l’objet. Prenant ensuite le cas d’une ouverture dont
les dimensions ne sont plus négligeables, il a montré que le
même raisonnement se devait répéter pour chacun des points de
cette ouverture ; on a donc, de l’objet lumineux, une multitude
d’images qui se recouvrent seulement en parties ; si l’on reçoit
ainsi les rayons du Soleil sur une fenêtre rectangulaire, l’image
a la forme d’un rectangle aux coins arrondis.
De cette théorie, Lévi a déduit, pour les observations astrono¬
miques, des règles précises que M. Carlebach résume en ces
termes :1 :
« Les étoiles sont à une distance prodigieuse de la Terre; aussi
les peut-on regarder comme des points et traiter leurs rayons
comme parallèles ; partant, la grandeur des images qu’elles four¬
nissent dépend seulement de l’ouverture „
» Pour une observation d’éclipse, Léon donne la règle sui¬
vante : Prenez une ouverture circulaire ; à l’aide du bâton de
Jacob, placez l’écran perpendiculairement à la direction des
rayons qu’il reçoit ; prenez le plus grand diamètre de l’image de
la partie éclipsée, le plus petit diamètre de l’image de l’astre
éclipsé ; de l’un comme de l’autre, retranchez le diamètre du
trou, car chacune des deux images se trouve accrue de cette
même quantité ; le rapport des deux différences vous donnera le
rapport du diamètre de l’astre entier au diamètée de la partie
éclipsée. »
Léon de Bagnols, nous en avons maintenant la preuve, savait
fort bien la Perspective.
i . Voir : Seconde partie, ch. Vil, note ; t. III, pp. 5o5-5iy.
2. Joseph Carlebach, Op. laud ., p. .33.
3, J. Carlebach, Joc. ci t,
III - 36
MOÏSE MAÏ MOISI DE ET SES DISCIPLES
203
Quel usage Lévi fît-il de son instrument ? Il lui dut, si nous
en croyons M. Carlebach, une découverte capitale. « Léon, dit-il
reconnaît et enseigne le premier que les apogées de toutes les pla¬
nètes sont en mouvement, contrairement à l'affirmation de Proclus
et de Ptolémée ; il démontre que les arguments de ces astronomes
à 1 égard d’un tel mouvement sont mal fondés ; en comparant ses
propres observations à celles des Anciens, il détermine la gran¬
deur du mouvement annuel des apogées. Cette découverte est une
preuve de l'heureux emploi que trouvait le bâton de Jacob dans
la main de son inventeur. »
Qu’il est dangereux d écrire sur l’œuvre d’un savant, quand on
ne connaît rien de ce qu’ont fait ceux qui l’ont précédé ! Tout ce
qu on trouve dans les traités dont on s’occupe, on le prend pour
invention nouvelle, alors même qu'il s'agit d’une vérité très
anciennement et très communément reçue.
11 est bien vrai que Proclus refusait1 2 * 4 5 de croire au déplacement
des apogées des planètes, comme il refusait de croire au déplace¬
ment des points équinoxiaux ; mais il faut bien peu connaître l’his¬
toire de l’Astronomie pour prêter semblable opinion à Ptolémée ;
au mouvement lent des étoiles fixes, celui-ci faisait participer les
apogées de toutes les planètes 3 ; l’apogée du Soleil était le seul
qu’il tint pour immobile Le premier qui ait enseigné le mouvement
de l’apogée solaire, mouvement qu’il égalait à celui des apogées
des aptres planètes, ce n’est pas Lévi ben Gerson ; c’est Ai Fer-
gàni \ Après Al Fergani, il n’est pas d’astronome arabe qui n’ait
admis ce mouvement. Dès 1140, les Tables de Marseille appre¬
naient 5 à la Chrétienté latine d’Occident que les « auges d’Alba-
téni » ou apogées de tous les astres errants demeuraient invaria¬
blement liés aux étoiles fixes et suivaient celles-ci dans leur lent
déplacement ; depuis ce temps, il n’était pas un recueil de tables,
pas une théorie des planètes qui ne répétât cet enseignement ;
vraiment, il était singulièrement vieux et singulièrement commun
au temps de Lévi ben Gerson qu’on lui voudrait donner pour
inventeur.
En ce temps-là, les astronomes de Paris ne prononçaient plus
guère le nom d’Alpétragius dont le système, définitivement con¬
damné, commençait à sombrer dans l’oubli. Ce système, notre
1. J. Carlebach, Op . laud., j>. 4 1 -
2. Voir : Première partie, ch. XII, § III ; t. II, pp. 198-109.
ü. Voir : Première partie, ch. XII, § II; t. Il, pp. 188-189.
4. Voir : Première partie, eh. XII, § IV ; t. II, pp. 206-207.
5. Voir : Seconde partie, ch. III, § VI ; t. III, p. 212.
LA CKUE DK L’ARISTOTÉLISME
III - 37
200
rabbin, moins avancé que ses collègues de Paris, croit qu’il est
encore nécessaire de le discuter, et c’est ce qu’il fait dans plu¬
sieurs chapitres du Milchamot Adonaï
Mais s’il rejette l’Astronomie d’Al Bitrogi, ce n’est pas qu’il
veuille, sans aucune réserve, donner sa confiance à l’Astronomie
de Ptolémée ; bien au contraire ; contre les doctrines de la
Grande Syntaxe , il accumule critique sur critique, objection sur
objection ; l’opiniâtreté avec laquelle il combat les théories de
Y Almageste rappelle ce livre, composé par quelque astronome hel¬
lène oublié, que Djéber ben Aflah s’est approprié 2 3. D’ailleurs,
sur le cinquième livre des Guerres du Seigneur , l'influence des
Neuf livres d' Astronomie de Géber est en une continuelle évidence ;
elle se montre, en particulier, dans le souci que prend l’auteur
juif d’établir cette proposition '1 : « 11 n’est pas nécessaire de mettre
Vénus et Mercure au-dessous du Soleil ; il semble plus probable
qu’on les doive placer au-dessus du Soleil. »
A l’appui de l’hypothèse qui met Mercure et Vénus entre la
Lune et le Soleil, un traité, que certains Grecs portaient au
compte de Ptolémée 4, citait une présomption qui devait sembler
très forte ; de cette supposition, se tirait un moyen de déterminer
la distance des divers astres errants à la Terre ; et cette méthode,
pour distance du Soleil à la Terre, redonnait ce que les procédés
d’Aristarque de Samos, d’Hipparque,«de Ptolémée avaient direc¬
tement trouvé. Ni de cet argument ni de la théorie qui le fournit
Géber n’avait soufflé mot. Tout au contraire, Lèvi ben Gerson l’exa¬
mine avec grand soin-. Après avoir démontré 5 que Mercure et
Vénus sont les seules étoiles errantes qu’on puisse placer entre la
Lune et le Soleil, après avoir établi 6 comment, en leur assignant
cette place, il devient possible de déterminer la distance de chaque
astre à la Terre, il cherche quels changements on doit apporter
aux conclusions de ce calcul, soit qu’on mette Vénus et Mercure
au-dessus du Soleil 7, comme le voulait Géber, soit que, suivant
1. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï , livre V, cc. XL, XL1Î, XL1V. —
Ernest Renan, Op. laud., pp 635-636.
2. Voir: Première partie, ch. XI, § VIII ; t. II, pp. 1 72-1 79.
3. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, ch. CXXXIII. — E. Renan,
Op. laud., p 64i.
4. Voir : Première partie, ch. IX, § V ; t. II, pp. 3<j-44
5. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, ch. GXXV1IJ, — E. Renan,
Op laud., p 64 1 -
6. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, cc. CXXLX, CXXX, CXXXI
et CXXXII.
7. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, ch. CXXXIV.
III - 38
Moïse maïmoniùë Et ses l>1sciplës
•207
le sentiment d’Alpétragius, on place Mercure au-dessous du Soleil
et Vénus au-dessus '.
Ce traité astronomique, que le Milchamot Adonaï semble avoir
surtout dressé contre les enseignements de Ptolémée, donne lieu
à une remarque surprenante.
Dans la doctrine de 1 Almageste, il n’est guère qu’un chapitre où
de grandes modifications aient été introduites avant le temps où
vivait Lévi ben Gerson ; c'est, le chapitre de la précession des équi¬
noxes. En revanche, ce chapitre-là avait été bouleversé de fond
en comble. A la rotation constamment dirigée d’Occident en Orient
qu admettait la Grande Syntaxe , le Tractatus de molu octavæ
sphæræ, attribué à Ibâbit ben lvourrali, avait substitué un mouve¬
ment compliqué d’accès et de recès, et- ce mouvement avait servi
à construire les labiés de Tolède. Les auteurs de la traduction
latine des Tables Alphonsines avaient composé ce mouvement d’ac¬
cès et de recès avec une rotation continue; Au temps où se compo¬
sait le Traité des Guerres du Seigneur , les astronomes parisiens ne
se souciaient plus du tout de la Théorie des planètes d’Albitrogi et
ils ne disputaient point du rang qu’il convient d’assigner a Vénus
et à Mercure; en revanche, ils se montraient fort perplexes au
sujet des mouvements divers qui, au ciel des étoiles fixes, avaient
été successivement attribués par l 'Almageste, par les Tables de
Tolede, par les Tables d Alphonse A; du crédit plus ou moins grand
qu’il convenait d’attribuer à l’un ou à l’autre de ces systèmes dépen¬
dait le degré de confiance qui méritaient les diverses tables, et des
problèmes aussi graves que la réforme du calendrier’ demeu¬
raient en suspens tant que ce degré de confiance n’était pas exac¬
tement fixé.
Or, de ce grave débat, le Milchamot Adonaï ne nous fait pas
entendre le moindre écho ; à le lire, nous croirions que l’hypo¬
thèse d’une précession toujours dirigée d’Occident en Orient est
la seule qu’il y ait lieu d’examiner et que la grandeur de cette pré¬
cession prête seule à controverse ; à la détermination de cette
grandeur, il consacre un chapitre unique 2.
Ni le système des sphères liomocentriques d’Alpétragius, ni le
système des excentriques et des épicyclcs de Ptolémée ne saurait,
au gré de Lévi ben Gerson 3, rendre compte pleinement des mou¬
vements astronomiques; notre auteur va donc s’efforcer de com-
1. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï , livre V, ch. CXXXV.
2. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, ch. LXI. — E. Renan, Op .
laud ., p. 687 .
3. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, cc. XLIII et XL1V. — •
E. Renan, Op. laud,. p. 636. — J. Garlebach, Op. laud., p. 43.
208
LA CRUE DE l’aRISTOTÉISME
III - 39
poser une nouvelle théorie. « Dans ce traité, dit-il \ notre inten¬
tion, c’est de rechercher quelles hypothèses ou doit faire sur le
système des corps célestes et sur le nombre de ces corps, si l’on
en veut tirer une explication complète des mouvements observés,
une explication qui concorde avec les variations de grandeur
observées dans les étoiles, et qui soit conforme aux principes fon¬
damentaux de la Physique. »
Les astronomes de Paris, un Jean de Jandun par exemple, en
étaient venus à faire leur cet axiome de la Science grecque : Les
hypothèses de l’Astronomie ne sont pas des propositions de Phy¬
sique ; elles n’ont d’autre objet que de sauver les phénomènes aussi
exactement et aussi simplement que possible. Lévi ben Gerson
ne leur accorderait pas cette opinion. Il veut que les doctrines de
la Physique concourent avec l’expérience pour déterminer les sup¬
positions que l'astronome admettra. « Nous déclarerons 1 2 que, dans
le mouvement des astres errants, pour découvrir des racines cer¬
taines, nous ne saurions nous appuyer seulement sur les expériences
et sur le sens ; il nous faut avoir, en outre, certaines raisons doc¬
trinales et certains arguments magistraux ; nous enseignerons le
moyen de découvrir ceux-ci et celles-là. — In 49° declarabimus
quod ad inveniendum radie es ce r tas in molibus planelarum non
possimus tantum inniti experientiis et semai ; sel oportet habere
rationes aliquas doctrinales et magistralia argumenta, et eas ac
ea docebimus invenire. » Notre auteur croit, d’ailleurs, qu’il a pu
construire un système aussi conforme aux principes de la Physi¬
que qu’aux données de l’observation. « Par la supposition que
nous venons de présenter 3, on sauve tout ce qui apparaît dans le
mouvement des astres errants, touchant la variation de leur dia¬
mètre apparent et touchant leurs mouvements apparents en lon¬
gitude, latitude et diversité de distance à la Terre. — In 50° decla-
rabimus quod per positionem nostram ante expositam salvantur
omnia que apparent in motibus planetarum quantum ad diversita-
tem quantitatis eorum vise motuumque suorum apparentium in
longitudine , lalitudine et diversitate. »
Ce système astronomique qui donne à son auteur si pleine satis¬
faction, en quoi donc consiste -il ? A l’aide des titres de chapitres
copiés par Renan, à l’aide des trop brèves indications données par
M. Garlebach, nous allons nous efforcer de le deviner.
1. J. Garlebach, Op. laud., p. t\i .
2. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, cii. XLIX. — K. Renan, Op.
. laud., p. 636.
3. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, ch. L..
ÎII - 40
MOÏSE MAÏMOMM ET SES DISCIPLES
209
Lévi ben Gerson, semble-t-il, ne recourt plus aucunement à
1 emploi d epicycles ; le mouvement de tout astre errant se décom¬
pose, a son gre, en un certain nombre de mouvements circulaires
et uniformes qui, tous, entourent la Terre ; chacun de ces mouve¬
ments est produit par une sphère solide, en sorte qu on attribuera
a chaque planète autant d orbes que son mouvement complexe com¬
porte de circulations distinctes
Les orbes d’un astre errant se suivent dans un certain ordre ;
chaque orbe est entraîné par les mouvements de tous ceux qui le
précèdent; il v ajoute son mouvement propre; l’astre est serti
dans le dernier orbe. Ce sont là suppositions qu’Eudoxe, Calippe,
Aristote avaient admises. Mais tous ces astronomes, lorsqu’ils
appliquaient ces principes, rangeaient les divers orbes d’un même
astre errant dans 1 ordre où on les rencontre lorsqu’on marche
vers le centre du Monde; le mouvement, à leur avis, se transmet¬
tait en descendant; il ne remontait jamais. Lévi 1 2 fait tout juste
l’hypothèse contraire ; il veut que le mouvement se transmette
toujours d un orbe à l’orbe qui se trouve immédiatement au-dessus
de lui; c est 1 orbe le plus élevé, et non pas le plus bas, qui doit
porter l'astre.
En particulier, parmi les sphères qui sont attribuées à un même
astre errant, la plus bas placée, celle qu’entourent toutes lesautres,
se voit chargée de transmettre le mouvement diurne à l’ensem¬
ble 3 4 5.
Les divers orbes d une planète ne pourront être tous des sphè¬
res concentriques à la Terre ; la distance d’un astre errant à la
Terre éprouve des changements que les variations du diamètre
apparent mettent en évidence ; ces changements de diamètre
apparent, Lévi les connaît fort bien ; le bâton de Jacob lui a per¬
mis d en faire, pour la Lune, une étude précise .
Notre auteur admet, d’ailleurs, la possibilité de mouvements
excentriques au Monde ; il repousse s le principe péripatéticien en
vertu duquel un mouvement de rotation ne pourrait être réalisé
s’il ne s’effectuait autour d'un corps fixe mis en son centre.
Partant, parmi les sphères qui sont attribuées à un même astre
1 . J. Carlebach, Op. laud . , p. 43.
2. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V. ch. XXIX. — li. Renan, Op.
laud., p. 635. — J. Carlebach, Op . laud., p. 43. ’
3 Lévi ben Gerson, Milchamot Adonai, livre V. ch. XXX. — K. Renan, Op.
l'/ud., p. 035. — Joannis Fici Mirandulæ Comitis Disputai iones udnersus ns/ro-
/oç/os, disput. Mil, cap. I. — J. Carlebach, Op. laud., p 43.
4. J. Carlebach, Op. laud., pp. 38-39.
5. Lévi ben Gerson, Milchamot Adonaï, livre V, ch, XLV. — K. Renan, Op
laud., p. 636. — J. Carlebach. Op. laud., p. 42.
ouhem. — T. v. U
210
LA CRUE DE L'ARISTOTÉLISME
III - 41
errant, il se trouvera des orbes concentriques au Monde et des
orbes excentriques; ceux ci et ceux-là ne pourront être immédia¬
tement contigus. Reprenant une supposition que Moïse Maimonide
et Albert le Grand attribuaient à Thâbit ben Kourrah \ Lévi ben
Gerson pense qu entre ces divers orbes, la continuité et la trans¬
mission du mouvement se trouvent assurées par un corps fluide
incapable d’opposer la moindre résistance aux déformations que
les mouvements célestes lui font éprouver i. 2 * 4 ; il s attache à définir *
avec un soin particulier les propriétés physiques de ce fluide
intermédiaire.
Quarante-huit sphères \ concentriques au Monde ou excentri¬
ques. suffisent, si l’on en croit Lévi ben Gerson, à rendre compte
très exactement de tous les mouvements des étoiles fixes et des
astres errants.
Chacune de ces sphères est mue par une intelligence immaté¬
rielle 5 ; le nombre de ces esprits qui meuvent les cieux doit donc
être porté à quarante-huit. Lévi, toutefois, reprenant une consi¬
dération d’Avicenne 6, pense qu’à tout le système des sphères qui
meuvent une même planète, on pourrait n attribuer qu une seule
intelligence motrice ; on pourrait aussi n'en attribuer qu’une aux
sphères qui entraînent les étoiles fixes ; on ne compterait plus
alors que huit moteurs séparés de la matière.
Pour les Péripatéticiens comme pour les Néo-platoniciens, le
mouvement se transmettait, de sphère en sphère, de la plus élevée
à la plus basse ; cet ordre de transmission du mouvement mar¬
quait aussi l’ordre hiérarchique entre les moteurs ; parmi les intel¬
ligences motrices, la plus noble mouvait la sphère la plus élevée,
le premier mobile ; la plus humble présidait à la rotation de la
sphère la plus voisine de la Terre, de celle qui porte la Lune. Au-
dessous de la moins noble parmi les substances séparées qui
meuvent les cieux, le Néo-platonisme arabe eu mettait encore
une ; et celle ci, députée à la sphère où régnent la génération et la
destruction, c était l’Intelligence active.
Lévi ben Gerson admet, lui aussi, une Intelligence active qui
gouverne le Monde sublunaire ; mais de même qu a son gré, le
i . Voir : Première partie, ch. XI, § I ; t. Il, pp. i 18-1 iç).
2 Lévi ben Gerson, Milchamot Adonai, livre V, ch. XXVIII. — E. Renan ,
Op. laud., p. 035. — J. Carlebach. Op /and., p. 43 et p. 108, note 07.
3 Lévi ben Gerson, Milchamot Adonai , livre V, seconde partie, ch. 11. —
J. Carlebach, Op. laud., p 108, note 67.
4. J. Carlebach, Op. laud., p. 40-
5 lévi ben Gerson, Milchamot Adonai, livre V, troisième partie. — J. Car¬
lebach, Op. laud., pp. 48-49-
6. Voir : Troisième partie, ch . Il, § VI ; t. IV, p. 45i.
III - 42
MOÏSE M Aï MON ll)E ET SES DISCIPLES
211
mouvement se transmet toujours d’une sphère à la sphère supé¬
rieure, de même chaque intelligence surpasse en noblesse celles
qui meuvent des orbes plus éloignés du centre du Monde ; dans la
hiérarchie des substances séparées, l’Intelligence active n’est donc
plus celle qui occupe le dernier rang ; plus noble que toutes les
autres, au contraire, elles les domine toutes ; elle ne trouve au-
dessus d’elle que Dieu même. A cette Intelligence active, il rend la
place sublime que lui attribuait la Théologie d'Arislole et d’où le
Néo-platonisme arabe l’avait fait déchoir.
Pour connaître le nombre total des substances séparées, il faut,
aux moteurs des cieux, joindre l'Intelligence active et Dieu ; selon
quon aura, aux sphères < élestes, préposé quarante-huit intelli¬
gences ou seulement huit intelligences, on comptera cinquante
substances séparées ou seulement dix telles substances. Ainsi s’ex¬
plique le rôle privilégié que la Bible attribue aux deux nombres
dix et cinquante.
Le système du Monde que nous venons de décrire à grands
traits vaut-il qu on salue dans Lévi ben Gerson le seul génie digne
de contempler 1 Univers que Dieu ait créé au cours du xivc siècle?
Sans doute, ce système révèle un grand souci d’originalité. Le
Rabbin de Bagnols, assurément, n’aime pas à suivre les idées
reçues , volontiers, il en prend le contrepied. Tous les astronomes
de son temps se déclarent satisfaits de l’Astronomie de V Alma-
geste ; il accable de critiques le système de Ptoléméc. Ses contem¬
porains jugent inutile de justifier les hypothèses astronomiques
par des raisons de Physique ; il tient cette justification pour indis¬
pensable. Les Physiciens enseignent d’un commun accord que
tout orbe céleste est un solide invariable ; Lévi met un fluide
entre les diverses parties du ciel. Les auteurs dont sa pensée
semble s’inspirer ont tous fait descendre le mouvement de sphère
en sphère ; il enseigne que le mouvement se propage en montant.
Les métaphysiciens s'accordent à faire, de l’Intelligence active la
plus humble des substances séparées ; il en fait la plus noble après
Dieu.
Toutes ces propositions trahissent 1 amour de la nouveauté, le
besoin de ne pas répéter ce qui se dit communément. Mais inno¬
vation n’est pas toujours amélioration ; et, dans tous ces change¬
ments, on ne voit guère de véritable progrès ; plusieurs d’entre
eux pourraient être, à plus juste titre, tenus pour retours en
arrière ; comparée aux doctrines que l’Université de Paris profes¬
sait à la même époque, la Cosmologie de Lévi ben Gerson semble
212
LA CRUE L>E L ARISTOTÉLISME
III - 43
sollicitée par certaines tendances vieillottes, par certaines préoc¬
cupations quelque peu surannées.
Cependant, il est difficile de croire que le Rabbin de Bagnols
ait vécu dans l’ignorance de l’École astronomique parisienne. Par
la cour pontificale d’Avignon, qui l’honorait de ses faveurs, par
pierre d’Alexandrie, qui traduisait ses ouvrages, il était en con¬
stants rapports avec la Chrétienté. Ces rapports étaient assez
étroits pour que Maxiinilian Curtze 1 et i\l. Moritz Cantor ! aient
supposé, probablement à tort 3, qu’il avait abandonné la religion
de ses pères et qu’il s était converti au Catholicisme. Mais Lévi ben
Gerson eut, sans doute, avec les savants de Paris, des relations
tout à fait directes. Son traité Des nombres harmoniques, en effet,
commence en ces termes 4 :
« En l’année 1342 5 de l’incarnation du Christ, alors que notre
œuvre mathématique se trouvait achevée, un maître éminent de la
science musicale, Maître Philippe, de Vitry au royaume de France,
me pria de lui démontrer une des propositions qu’on suppose en
ladite science. — In Christi incarnationis anno 1342, nostro opéré
mathematico jam completo, fui requisitus a quodam eximio magis-
trorum in scientia musicali , scilicet a magistro Philippe de
Vitriaco , de régna Francie, ut démons trarem unum supposition in
pr édicta scientia. »
Évêque de Meaux, Philippe de Vitry s’adonnait aux Mathémati¬
ques ; on a de lui un traité d’Arithmétique ; il protégeait très cer¬
tainement ceux qui cultivaient la même science que lui ; tandis
qu'en 1342, le Rabbin de Bagnols rédigeait, à sa prière, son traité
Des nombres harmoniques, Jean de Murs lui adressait , vers le
même temps, une Arithmétique en vers latins. 11 serait bien sur¬
prenant que Jean de Murs et Lévi ben Gerson se fussent ignorés
l’un l’autre et que, par l’intermédiaire de Philippe de Vitry, Léon
n’eiU pas connu les travaux, si prochains des siens, qu effectuaient
Jean des Linières, Jean de Murs, Firmin de Belleval.
Lorsque nous voudrons apprécier exactement 1 œuvre accom¬
plie, soit en Astronomie, soit en Philosophie, par Lévi ben Gerson,
i Maximilian Curtze, Die Abhandlung des Levi ben Gerson liber Trigonomé¬
trie und den Jacobslab ( Bibliotheca mathe/natica, ale bolge, B<1. AU, 1898;
^ 2. Moritz Cantor, Vorlesungen liber die Geschichtc der Mathematik,*** Autl.,
Bü. Ih Einleitung, p. IV.
3. J. Carlebach, Op.laud., cap. VII, pp. 81-88.
4. Ernest Renan. Op. laud., p. 64a. — J. Carlebach, Op. uiud ., p. 129.
5. Le texte publié par Renan dit : *343. . ,
6. Voir : Seconde partie, ch. Vffi, % VI ; t. IV, p. 34. - A la ligne 9 de
cette page, au lieu de 1 34 1 , il laul l*1"® *343.
III - 44
MOÏSE MA.ÏMONIDE ET SES DISCIPLES
213
nous devrons nous souvenir que la pensée parisienne n’a pu iui
demeurer tout à fait étrangère.
B. L'Ame humaine et son immortalité.
Parmi les questions où le Néo-platonisme d’un Moïse Maimonide
venait heurter les enseignements de la foi d’Israël, il en est deux
qui semblent dominer toutes les autres : L’âme immortelle de
l’homme conserve-t-elle sa personnalité ou bien lui faut-il, afin de
se perpétuer, se fondre dans une Intelligence active unique pour
tous les hommes ? Le Monde est-il éternel ou bien a-t-il eu un
commencement ? C’est à ces deux problèmes que Léon le Juif a
tout spécialement attaché son attention.
Ce qu’il a dit de chacun de ces deux problèmes, mais particuliè¬
rement du premier, a été exposé en grand détail par M. Joël * ;
sans reproduire tous les renseignements que nous fournit celui-ci,
nous allons nous efforcer d’en dégager, touchant l'immortalité de
l’âme, l’idée maîtresse de Lévi ben Gerson.
L’opinion que celui-ci professe au sujet de l’intelligence en
puissance 3 se rapproche grandement de celle d’Alexandre
d’Àphrodisias ; il pense, comme ce dernier, que l’intelligence est
une mise en acte de la matière, que la matière est le support de
l’intelligence en puissance. Mais il s’écarte d’Alexandre en ce que
la matière, à son gré ne porte pas directement l’intelligence en
puissance ; elle la porte indirectement et par un intermédiaire.
En effet, avec Avicébron, dont il subit ici l’évidente influence,
Lévi veut qu’on distingue entre les formes directement tirées de
la matière, et les formes qui adviennent indirectement à lamatière,
à titre de mises en acte ultérieures de formes préexistantes. « La
matière ; s’élève de degré en degré par des mises en acte succes¬
sives qui se superposent les unes aux autres. Une première enté-
léchie est l’intermédiaire par lequel cette matière atteint une autre
entéléchie ; une entéléchie n’est là que pour en désirer une autre,
jusqû a ce qu’une dernière entéléchie soit atteinte, par laquelle se
trouvent parcourus tous les degrés du devenir. »
Chez les animaux ‘, aussi bien que chez l’homme, une première
1 . Voir : Seconde partie, ch. VIII, § VII ; t. IV, pu 3q-4o.
2. M. Joël, Lewi ben Gerson (Gersonides) a/s Religionsphilosoph . Ein Bei-
Irag zur Geschichte der Philosophie und der philosophischen E.regese des Mit-
telalters. Breslau, 1862 (M, Joël, Beitrcige znr Geschichte der Philosophie .
Bd. I. Breslau, 1876).
3. M. Joël, Op. laud., p. 3t.
214
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
III - 45
forme se rencontre ; c’est l’âme sensitive, avec l’imagination, qui
en fait partie. Une nouvelle mise en acte, appliquée à l’âme sen¬
sitive et, spécialement, à l’imagination, engendre cette seconde
forme que nous nommons intelligence en puissance ; elle trans¬
forme l’âme animale en âme humaine.
L’âme sensitive est donc, pour l’intelligence en puissance, une
condition d’existence, puisque, sans l’intermédiaire de cette âme,
cette intelligence ne pourrait informer la matière ; mais si elle
est, pour cette intelligence, condition d’existence, elle n’est pas,
pour elle, condition de pensée ; l'activité de cette intelligence en
puissance, activité par laquelle elle conçoit et devient intelligence
acquise, est une activité séparée de la matière, une activité indé¬
pendante des perceptions sensibles ; comment cela peut être, c’est
ce que nous comprendrons quand nous aurons arrêté notre atten¬
tion sur la nature de l’Intelligence active.
Lévi conçoit 1 l’Intelligence active exactement comme l’ont con¬
çue les Néo-platoniciens arabes et, particulièrement, Al Gazâli.
C’est l’Intelligence active qui, dans le monde sublunaire, fait
passer toutes choses de la puissance à l’acte. On peut, d’une cer¬
taine façon, dire que l’Intelligence active, c’est l’ordre même et la
loi des choses d’ici- bas ; mais il faut préciser le sens de cette affir¬
mation et, pour la préciser, le Rabbin de Bagnols recourt à un
principe sur lequel le Livre des Causes a fort insisté.
Lorsqu’une substance supérieure imprime des formes dans une
substance d’ordre moindre, ces formes n’ont pas même nature
dans la substance qui les imprime et dans celle qui les reçoit ; en
chacune d’elles, elles épousent la nature même de la substance
où elles résident; si, par exemple, une intelligence imprime des
formes dans la matière, ces formes sont formes intelligibles dans
la substance qui les imprime et formes matérielles dans la matière
à laquelle elles sont imposées. Ainsi la forme d’une œuvre d’art
n’est pas de même nature dans le génie de l’artiste qui la conçoit
et dans le corps qui la reçoit.
Toutes les formes prises par les choses du monde sublunaire
existent également au sein de l’Intelligence active dont ces choses
les tiennent ; mais, formes matérielles dans les choses, elles sont
formes intelligibles au sein de l’Intelligence active ; entre elles,
ces formes intelligibles présentent certains rapports, certaines
relations qui en assurent l’ordre et l’unité ; à ces rapports, à ces
relations, correspondent, entre les formes reçues par le monde
i. M. Joël, Op. laud., p. 32,
III - 46
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
215
sublunaire, des rapports et des relations qui confèrent, à ce inonde,
l’ordre et l’unité.
L’intelligence en puissance peut être définie 1 comme le pouvoir
qui réside en nous de connaître l’ordre et la loi du monde sublu¬
naire ; par cette connaissance, elle devient intelligence acquise.
Comment s l’intelligence en puissance saisit-elle cet ordre du
monde sublunaire ? 11 semble que ce soit par l'intermédiaire de
l’âme sensitive dont les perceptions lui font connaître les formes des
choses d’ici-bas. Mais ces formes des choses d’ici-bas, de quelle
nature sont-elles au sein de l’intelligence acquise ? Y sont-elles de
nature matérielle comme dans les choses mêmes qui existent hors
de nous ? Non point, mais de nature intelligible, tout comme les
formes contenues dans l’Intelligence active.
Si donc notre intelligence acquise connaît les formes des choses
sublunaires, ce n’est pas qu’elle les tire de nos perceptions sensi¬
bles ; elle les reçoit directement de l’Intelligence active. Lévi ben
Gerson admet, sans doute, que les perceptions sont seulement l’oc¬
casion de l’opération par laquelle l’Intelligence active imprime
et met en acte, dans notre intelligence en puissance, les formes
intelligibles qui résident éternellement en elle ; de notre connais¬
sance du monde extérieur, il esquisse une explication bien voi¬
sine de celle que proposera Malebranche ; Dieu même jouera, au
gré de Malebranche, le rôle que notre Rabbin fait jouer à l’Intel¬
ligence acîive.
Voilà donc comment la mise en acte de l’intelligence en puis¬
sance est indépendante de nos perceptions, comment l’âme sensi¬
tive est condition nécessaire pour que l’intelligence en puissance
puisse apparaître, mais non pour qu’elle puisse penser.
De ce que l’intelligence acquise fonctionne sans que la matière
soit, ni directement, ni par l’intermédiaire de l’âme sensitive,
condition de ce fonctionnement, Lévi en conclut que l’intelligence
acquise est immatérielle.
Or une substance immatérielle est immortelle ; c’est de la forme,
en effet, que provient toute existence et tout bien ; c’est la matière,
et la matière seule qui est cause de destruction, lorsqu’elle cesse
d’obéir à la forme, lorsque sa force passive surpasse la force active
de la forme. Immatérielle, donc, l’intelligence acquise est néces¬
sairement immortelle
Pour sauver l’immortalité individuelle de l’âme humaine, que
216
LA CRU K DE l’aRISTOTÉLISME
III - 47
niaient ou compromettaient le Péripatétisme et les divers Néo-pla¬
tonismes, Lévi ben Gerson n'a point reculé devant ce parti extrême :
En faire une substance absolument séparée de la matière, une pure
intelligence au sens qu’ Aristote donnait à ce mot. La solution est
singulièrement audacieuse et originale.
*
C. La création du Monde.
De tous les problèmes qui mettaient aux prises les dogmes reli¬
gieux du Judaïsme avec les doctrines des philosophes, la création
du Monde est celui qui a le plus fortement retenu l’attention de
notre Ràbbin. Des solutions qu’il a proposées, M. Joël nous fait
connaître certaines parties 1 ; mais les idées les plus importantes
nous seront révélées par le Traité de la création du Monde dont
Galo Calonymos est l’auteur 2.
En effet, le Juif napolitain auquel nous devons la traduction de
la Théorie des planètes d’Al Bitrogi, cite volontiers les opinions
que son coreligionnaire Rabbi Lévi avait soutenues non seulement
dans ses Guerres du Seigneur ( Milchamot Adonaï), mais encore
dans son Commentaire sur la Paraphrase de la Physique d'Aris¬
tote , donnée par Averroès.
Lévi ben Gerson a très profondément étudié Maimonide ; c’est
de celui-ci, semble-t-il, qu’il tient la méthode sceptique à l’aide
de laquelle il examine successivement les arguments des adver¬
saires de l’innovation et les raisons des partisans de la création,
puis les déclare également insuffisants.
Voyons d’abord quelques-unes des réflexions par lesquelles
Lévi ben Gerson ruine les arguments d’un Aristote ou d’un
Averroès contre la doctrine de la création.
De la nature même de l’instant, les Péripatéticiens prétendent
acculer à une absurdité ceux qui attribuent un premier instant à
la durée du Monde. Pour les Péripatéticiens, l’instant n’est rien
qui soit doué d’une existence actuelle ; l’instant n’existe qu’en
puissance entre un temps passé et un temps futur qu’il sépare l’un
de l’autre; il est donc contradictoire de parler d’un instant qu’un
temps suivrait, mais qu’un autre temps ne précéderait pas.
t. M. Joël, Op. taud., pp. 71-87.
, 2- Liber de mundi creatione p/iysicis rationibus probata egregii doctoris
Calo calonymos hebrei Neapolitnni Ad Reverend iss imum Dominum Dominum
Egidium Cardinatem litterari^m patrem. Venetiis 220 Aprilis i523. _ Au
tome IV (pp. 496-497, en note), nous avons décrit la première et, crevons-
poos, la seule édition qui ait été donnée de cet ouvrage,
III - 48
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
217
(i Peuti dit Calo Galonymos ', répondre selon la méthode
indiquée par Rabbi Lévi dans sa Paraphrase du livre des Phy¬
siques , et dire : Le raisonnement n’est pas concluant. Nous pré¬
tendons, en eflet, qu il en est de 1 instant comme du point. Parfois,
c est seulement en puissance que le point est le commencement
dune longueur; un tel point, alors, est, en même temps, com¬
mencement et tin. Parfois, c’est d’une manière actuelle qu’un
point est commencement ; un- tel point est seulement commence¬
ment. De même, tantôt c est seulement en puissance que l’instant
est commencement de temps, et tantôt, il l est d’une manière
actuelle ; il 1 est seulement en puissance lorsqu’il est ce qui dis¬
tingue le passé du futur ; il est commencement d une manière
actuelle lorsqu'il est commencement d’un temps sans être fin d’un
autre temps. Lorsque nous disons d’un instant, d’ailleurs, qu’il est
commencement d une manière actuelle, il n’en résulte nullement
que cet instant soit une chose déterminée, douée d’existence en
acte , en effet, ce qui est vrai au sens composé ne l’est pas toujours
au sens divisé. »
Cette distinction entre le sens composé et le sens divisé était
usuelle, au temps où Lévi écrivait, dans les écoles de Paris et
d’Oxford ; elle aidait puissamment à délier les sophismes les plus
captieux ; notre Rabbin est évidemment rompu aux exercices de
Logique où se plaisaient alors les Scolastiques chrétiens.
Les caractères qui se rencontrent dans toutes les générations
que nous observons ont fourni aux Péripatéticiens nombre d’argu¬
ments contre la création du Monde. Moïse Maïmonide avait déjà
montré combien ces arguments s 'éloignaient de raisonnements
convainquants. Aux considérations de Rabbi Moïse, Rabbi Lévi
donne une forme nouvelle et une plus claire netteté.
« Il y a, dit Calo Galonymos J, une réponse universelle qui se
tire de la nature même de la génération et que formule Rabbi Lévi
au quatrième chapitre de son livre : Les guerres du Seigneur.
« Après avoir bien examiné ces raisons, dit-il, nous reconnaîtrons
» que nombre d’entre elles sont prises d’une comparaison entre
» la génération universelle, qui est l’objet de nos recherches, et
» les générations particulières qui se produisent d’une manière
>> naturelle. 11 est évident qu’il ne faut pas comparer entre elles
» ces deux sortes de générations et attribuer à la première tout ce
i . Calo Calonïmos, O/j. laud , lib. III, pars II, cap. IV ; premier fol. après
le fol. sign. Fiii, v°.
a. Calo Calonïmos, Op. laud., lib, III, pars I, cap. III; fol. sign. Diii, v» et
fol. suivant, r° et v°,
218
LA CRUE DE l’aR1ST0TÊLI8ME
III - 49
» qui se rencontre clans les générations des diverses parties du
» Monde. Certains caractères, en effet, appartiennent nécessaire-
» ment à toute génération particulière en tant qu’elle est particu-
» lière ; il est impossible qu’ils se rencontrent dans la génération
» universelle, s’il y a une génération universelle. » Rabbi Lévi
s’étend très longuement sur ceci, qu’il y a une différence entre ces
deux sortes de générations. Voici le résumé de son discours : La
génération universelle est à la génération particulière dans le
même rapport que la génération totale d’un homme à la nutrition
de cet homme. »
Tout raisonnement sera donc sophisme, s’il nie la création du
Monde en vertu de caractères que montre, il est vrai, toute géné¬
ration particulière, mais qu’elle montre seulement en tant qu’elle
est particulière.
« Aussi, dans son Exposition de la Paraphrase du Livre des
Physiques , Rabbi Lévi dit-il : « Cette démonstration par laquelle
» Aristote prouve que la Matière première ne peut être engendrée
» ni détruite, n’allez pas vous imaginer faussement qu’elle soit
» une preuve décisive de l’éternité du Monde. En effet, la géné-
» ration dont parle celui qui tient pour la création est toute diffé-
» rente de celle dont parle ici le Philosophe ; cette dernière géné-
» ration est naturelle, et celui qui tient pour la création ne
» prétend aucunement que le Monde ait été engendré d’une
» manière naturelle ; aussi cette génération-ci n’est-elle point la
» venue d’une forme dans une matière, mais la production pure et
» simple d’un sujet. Voilà pourquoi celui qui tient pour la
» création du Monde admet que le corps du Ciel a été engendré,
» encore que la génération naturelle soit impossible à ce corps. »
Suggérée par Maimonide, mais précisée et popularisée par
Saint Thomas d’Aquin, cette distinction était courante, au xtv® siè¬
cle, dans les écoles de la Chrétienté latine.
De la distinction qu’il vient de poser, Lévi ben Gerson fait usage
en diverses circonstances, particulièrement en celle-ci 1 :
Aristote soutient que le Ciel n’a pu être engendré, car toute
génération consiste dans un passage d’une forme à la forme con¬
traire ; or il n’est pas de forme qui soit contraire à celle du Ciel.
Rabbi Lévi conteste d’abord, même pour les générations particu¬
lières, que la production d’une forme suppose toujours la pré¬
existence de la forme contraire ; puis il soutient que si la généra-
i . Cal© Calonymo9, Op. laud., lib. III, pars IV, cap. II ; 3® fol. après le fol.
sign. Hiii, r° et v«.
III - 50
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
219
tion, dans les substances composées, se fait à partir d’une forme
préexistante contraire à celle qui est engendrée, ce caractère
n’appartient pas à la génération considérée en elle-même ( per se);
il lui est accidentel ; dans une telle génération particulière, la
matière requiert une préparation qui la dispose à recevoir la
forme nouvelle ; la forme préexistante et contraire à cette forme
nouvelle n’a d’autre objet que d’assurer cette préparation ; si donc
la génération particulière requiert cette forme, c’est en tant
qu’elle est particulière, ce n’est point en tant que génération ; à la
génération universelle, on ne saurait attribuer le même caractère.
Contre la création du Monde, le Péripatétisme dresse cette
objection : La Matière première n’a pu être engendrée, car toute
génération suppose un sujet dans lequel elle est produite ; il fau¬
drait donc que la Matière fut précédée d’un sujet, qu’il préexistât
une matière de la Matière.
A cet argument, Léon de Bagnols eût pu répondre en recourant
à la distinction qu’il a posée ; si toute génération particulière
requiert la préexistence d’un sujet, c’est parce qu’elle est parti¬
culière, non parce qu’elle est génération. A cette réplique, il en
préfère une autre qui vaut d’être remarquée ; dans son Exposition
de la Paraphrase d'Averroès sur le premier lime des Physiques, il
écrit 1 :
« A supposer que cette Matière première ait été engendrée de
la façon qu’imagine Aristote, il n’y aurait nulle absurdité ; cette
génération, en effet, pourrait avoir pour sujet un corps dénué de
la disposition qui caractérise la Matière première ; car cette dis¬
position n’appartient pas au corps en tant que corps ; le corps
céleste ne possède pas la disposition à recevoir les formes natu¬
relles, et il n’est pas de sa nature qu’il les reçoive ; la disposition
à recevoir les formes naturelles appartient donc à tel corps,
mais elle ne lui appartient pas en tant qu’il est corps ; ce qui
appartient à un corps en tant que corps c’est la similitude, c’est
la figure, ce sont les autres caractères qui constituent les accidents
universels du corps, et qui ne résident pas dans un corps en tant
qu'il est tel corps. Cette disposition à recevoir les formes natu¬
relles est donc une certaine différence qui est donnée en propre à
tel corps ; partant, il est évident qu’elle y procède à la manière
d’une forme et que, par cette disposition, la Matière des choses d’ici-
bas est devenue ce qu’elle est, c’est-à-dire la Matière de toutes les
choses qui possèdent des formes naturelles. Manifestement donc
i. Caî.0 Cailomtkos, Op. laad ., lib. III, pars I, cap III ; foi. sigB. E, ro.
220
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 51
cette Matière peut être engendrée ou détruite de la façon que nous
venons de dire. »
Cette réponse de Lévi ben Gerson repose tout entière sur une
supposition que Calo Calonymos a eu soin de signaler à son lec¬
teur, et qui est la suivante : La puissance ou disposition à recevoir
les formes naturelles est une sorte d’attribut qui a été adjoint à la
Matière première.
Le Rabbin de Bagnols, donc, considère un sujet encore moins
déterminé que la Matière première, un sujet aux dépens duquel la
Matière première sera engendrée ; ce sujet est purement et simple¬
ment Corps ; pour parler le langage d’Avicenne ou d’Avicébrôn,
il ne possède absolument que la corporéité ; à ce sujet, à ce Corps,
la disposition à recevoir les formes naturelles est conférée de la
même façon qu’une forme est conférée à une matière préexis¬
tante ; de cette façon, cette Matière première qui est eu puissance
des formes naturelles est produite, aux dépens du Corps, par une
véritable génération.
Aucun Péripatéticien fidèle aux enseignements d’Aristote et
d’Averroès n’eût admis que la Matière première des choses natu¬
relles pût être produite de cette façon ; ces considérations, en
effet, reposent en entier sur les principes d’Avicenne, d'Avicébron
et d’Al Gazâli.
Nous avons dit avec quel soin Léon le Juif s’efforçait de décou¬
vrir les paralogismes que cachent les arguments des Péripatéti-
ciens contre la création du Monde. Mais il n’est pas moins
empressé à reconnaître les difficultés qu'implique l’hypothèse de
la création. En effet, s’il lui semble que la disposition à recevoir
les formes naturelles peut être assimilée à une forme, qu elle
peut être conférée à un sujet préexistant qui est Corps et n’est que
cela, et donc que la Matière première d’Aristote peut être
engendrée, il ne lui paraît pas qu’à son tour le Corps pur et simple
soit susceptible de génération ; de là les objections qu’il dresse
contre les tenants de la création du Monde et que Calo Calonymos
résume en ces termes 1 :
« Dans aucun être produit par génération, nous ne voyons que
la corporéité soit engendrée ; seul, l'ensemble des autres formes
(formalitas) est engendré.
» Item. La forme ne produit que son semblable ; comment donc
produirait-elle le Corps, qui ne lui est pas semblable ?
i. Calo Calonymos, Op. laud., lib. II, cap. III; fol. précédant immédiate¬
ment Je fol. sigo D, r°et rü.
III - 52
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
22Î
» Item. Si le Monde avait été engendré à partir du pur néant, le
vide sè fût rencontré, ce qui est absurde. Or que le vide se fût alors
rencontré, en voici la preuve : Considérons les dimensions dans
lesquelles le Monde se trouve contenu ; avant que le Monde fût
produit, il était possible qu’un corps s’y trouvât contenu ; or c’est
cela même qui est l’essence du vide, car le vide est un lieu privé
de corps, dans lequel il serait possible qu'un corps se trouvât.
» En outre, avant la création du Monde, il n’existait aucune
nature douée de caractères qui lui fussent propres ( naturel appro-
priata); partant, le lieu où le Monde a été produit ne possédait pas
une puissance qui lui appartint en propre (possibilitas appropriât a)
à l’exclusion des autres lieux vides ; puis donc qu’en tous lieux le
vide se comportait de même façon à l’égard de l’Agent créateur,
nous demandons comment il se fait que le Monde se soit trouvé en
tel lieu et non point en tel autre; il aurait dû se trouver en tout
lieu vide de tout corps; dès lors, il existerait un corps actuellement
infini, ce qui est absurde. »
Toutes ces objections, on le voit, supposent qu’on puisse, en
l’absence de tout corps naturel, concevoir un corps doué des seuls
attributs que considère la Géométrie ou, en d’autres termes, un
espace ayant longueur, largeur et profondeur. Seule, l’objection,
suivante se réclame d’autres principes :
« Avant que le Monde ne fût produit, il était ou nécessaire ou
impossible ou simplement possible. S il était nécessaire, il n’a
jamais manqué d’être. S’il eût été impossible, il n’eût jamais été
effectué. 11 fallait donc que son existence fût seulement possible ;
mais toute possibilité requiert un sujet [où cette possibilité se
rencontre] ; avant donc que le Monde fût produit, il existait
quelque sujet. »
Cette dernière objection se pourrait lire dans la Métaphysique
d’Avicenne ou dans la Philosophie d’Al Gazàli ; à ces traités, elle
emprunte la notion de la possibilité telle qu’elle la conçoit ; Moïse
Maimonide, d’ailleurs, l’avait textuellement formulée '.
Après avoir argumenté contre les deux partis, quelle solution
Lévi proposera-t-il de sa discussion ? Cette solution, Calo Calonv-
mos la résume en ces termes * :
« Dieu n’a pas créé le Monde à partir du pur néant, mais à
partir d’une Matière éternelle qui ne possédait absolument aucune
forme, qui était dépouillée de toute forme ; cette Matière ne conser-
i . Vide supra, p. i8y.
2. Calo Calonymos, Ojj. laud., lib. I, proemium, foi. sign. Aii, v°.
222
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
III - 53
vait même pas de figure qui lui fût propre, car elle était dépour¬
vue de cette nature d’où il provient que le corps garde sa figure.
» Rabbi Lévi tenait pour cette opinion parce que, de même que
le principe de toutes les formes est une Forme numériquement
une, de même le principe de toutes les matières doit être une
Matière numériquement une.
» Voici en quoi consista l’œuvre de la création : Le Créateur a
fait qu’une partie de cette Matière gardât désormais une figure qui
lui fût propre ; cette partie a constitué l’orbe des cieux ; dans cet
orbe. Dieu a créé les orbes particuliers et les astres ; entre les
orbes qui ont des centres différents les uns des autres, il a placé
une certaine partie de cette Matière, afin qu’il n’y eût point de
vide dans ces intervalles ; enfin, dans une autre partie de cette
Matière, il mit une nature telle qu’il y eût, en cette partie de la
Matière, possibilité de recevoir toutes les formes ; cette dernière
matière, c’est la matière inférieure.
» Selon Rabbi Lévi, il est possible que Dieu impose, aux diverses
parties d’une même Matière homogène, des dispositions différentes
ou des formes différentes, parce que la création est volontaire ; il
a donné de grands développements à ce sujet.
» Enfin, dit-il, il ne faut point s’étonner que cette Matière pre¬
mière ait été privée de toute forme. Cela serait impossible après la
création du Monde, à cause des formes élémentaires qui se trou¬
vent alors en la Matière et dont elle ne peut plus être dépouillée ;
mais avant la création du Monde, cette disposition naturelle n’exis¬
tait pas, et il n’était pas impossible de rencontrer une Matière
privée de toute forme.
» Ce qui a conduit Rabbi Lévi à tenir ce parti, c'est qu il n’a pas
cru pouvoir éviter d’autre manière les objections qui se dressent
de part et d’autre ; en effet, parmi ces objections, _ les unes sem¬
blent prouver que la création a été tirée de quelque chose, les
autres qu elle a été faite de rien ; selon Rabbi Lévi, ces thèses sont,
les unes et les autres, impossibles à soutenir ; il reste donc que la
création ait été faite en partie de quelque chose et, en partie, de
rien ; elle a été faite en partie de quelque chose, puisqu’elle a été
tirée d un Corps, et en partie de rien, puisque ce Corps était privé
de toute forme ; de cette manière, selon cet auteur, se résolvent
tous les doutes élevés contre chacune des deux opinions, ce que les
Anciens n ont pas vu; à ce sujet, il se répand en interminables
bavardages. »
Dans cette théorie, nous pouvons démêler des influences
diverses.
III - 54
MOÏSE MAÏMONIDE ET SES DISCIPLES
223
En tirant de l’existence d’une Forme première unique la néces¬
sité d’une Matière première unique, Lévi ben Gerson semble se
souvenir des enseignements de son coreligionnaire Ibn Gabirol.
Sa Matière première, dénuée de toute figure et de toute dimension
déterminée, susceptible de devenir, par une spécialisation nou¬
velle, soit matière des corps célestes, soit matière des corps sublu¬
naires, sa Matière première, disons-nous, ressemble fort à celle
d’Avicenne et d’Avicébron ; surtout, elle est très exactement celle
d’Al Gazâli.
Mais ni Avicenne, ni Avicébron, ni Al Gazâli n’a supposé que
la Matière première pût, dénuée de toute forme, exister d’exis¬
tence réelle. Au gré des deux philosophes arabes, le Monde n’a
pas commencé ; la Matière première est donc éternelle, mais éter¬
nellement elle a été unie à la forme. Au gré du philosophe juif,
le Monde a commencé ; mais avant la création, la Matière pre¬
mière n’avait pas d’existence réelle ; elle possédait seulement une
existence idéale dans la pensée de Dieu.
Admettre, avec Léon le Juif, que la Matière première éternelle
a, durant un passé infini, subsisté réellement sans être pourvue
d’aucune forme, puisqu au moment de la création, elle a reçu soit
une forme céleste, soit la forme de quelque corps sublunaire,,
c’est admettre une doctrine nouvelle, que Péripatéticiens et Néo¬
platoniciens eussent rejetée de concert.
Cette doctrine, toutefois, a dû être suggérée à Lévi ben Gerson
par les discussions qui s’étaient poursuivies, au commencement
du xivc siècle, dans la Faculté de Théologie de Paris. Avec Jean
de Duns Scot, nombre de commentateurs des Sentences avaient
admis que la Matière première ne saurait, d’une manière naturelle,
exister en l’absence de toute forme, mais que la toute-puissance
de Dieu la pourrait, d’une manière miraculeuse, faire subsister
dans cet état d’absolu dénûment. Pour la théorie de Lévi ben
Gerson, ces docteurs chrétiens eussent éprouvé moins de répu¬
gnance que les Péripatéticiens ou les Néo-platoniciens.
D. La Grande Année et la théorie péripatéticienne du temps.
Après avoir exposé eette doctrine de Lévi ben Gerson, Calo
Calonymos ajoute :
« Peut-être Rabbi Juda Lévi, dans son livre intitulé Cozari,
a-t-il, au sujet de cette opinion, pris la suite de Rabbi Lévi ; il y
déclare, en effet, que si quelque homme en possession de la Loi
224
LA CRtJb DE l’aristotélisme
III - 55
éprouvait le besoin de croire que la Matière a exis'té de toute éter¬
nité et que des mondes multiples ont précédé celui-ci, cela ne
ferait point tache en la foi de cet homme, pourvu qu'il croie que
ce Monde-ci est nouveau, qu'il a commencé en un temps bien
déterminé, et que ce temps fut le début du genre humain auquel
appartiennent Adam et Eve. »
Le poète Juda ha-Lévi n'a point pris la suite de Lévi ben Gerson,
car il a (ce qu'ignorait Calonymos) de longtemps précédé celui-ci ;
c’est, en effet, vers 1140 qu’il a composé son poème intitulé Cojsri
ou mieux Khozari 1 . En face des hésitations delà Philosophie, le
Khozari célèbre les certitudes de la foi ; « il contribua peut-être à
faire revivre la Kabbale qu’un siècle plus tard, nous trouvohs dans
un état très florissant. >-
Pour retrouver l’origine de la doctrine soutenue par Juda
ha-Lévi, d’ailleurs, il était bien inutile de recourir à l'influence de
Lévi ben Gerson. Nous savons combien fut ancienne et répandue
l’hypothèse qu'une multitude infinie de mondes s’étaient suc¬
cédé avant le ‘commencement de celui qui nous porte ; nous savons
aussi que cette supposition était bien connue des Rabbins ; les
Kabbalistes en donnaient une interprétation allégorique * ; pour
eux, les mondes détruits avant la création de notre Univers figu¬
raient simplement les idées des choses qui ne pouvaient, avant la
manifestation du Verbe, exister hors de la divine Pensée; mais sans
doute, parmi les Juifs, sc rencontrait-il des gens qui voulaient
prendre cet enseignement au pied de la lettre ; c’est à eux que
songeait Rabbi Juda ha Lévi ; c’est leur opinion qu'il jugeait accep¬
table sous certaines conditions.
D’ailleurs, parmi les successeurs de Lévi ben Gerson, il se
trouva des Rabbins pour aller plus loin que lui et que Juda
ha-Lévi ; tels sont ceux dont Galo Calonymos nous parle en ces
termes i. * 3 :
« Quelques-uns de nos sages, et des plus notables, comme Rabbi
Nissim et Rabbi Hasday, ont mordu, pour ainsi dire, à l’opinion
que Rabbi Moïse [Maimonide] avait soutenue touchant la création
à partir du pur néant ; ils tiennent que nous pouvons croire à l’exis¬
tence éternelle du Monde dans le passé ; non que le Monde soit
issu du Dieu de gloire par voie de nécessité et d’émanation (per
viam consecutionis et processus ), comme le prétendent les philo¬
sophes ; mais il a été produit d une manière intentionnelle et
i . S. Munk, Mélanges de philosophie juive et arabe, pp. 483-485.
a. Voir pp. i33-i37_
3. Calo Calonymos, (Jp. faud., lib. 1, proemium, fol. sign. Aiii, v»,
III - 56
MOÏSE MAÏMO.MDE ET SES DISCIPLES
225
volontaire ; Dieu n’a jamais manqué de vouloir le Monde ; le Monde
a donc été éternel, parce que, toujours, Dieu a voulu qu’il fût ;
tenir cptte opinion ne fait point, à leur avis, tache dans la foi. »
Ainsi, bien après Maïmonide, des rabbins poursuivaient la chi¬
mérique conciliation entre la foi des Israélites et les enseigne¬
ments des philosophes péripatéticiens ou néo-platoniciens.
Qu une multitude infinie de mondes ait précédé le monde au
sein duquel nous vivons, c’était un corollaire de la doctrine de la
Grande Année ; au gré de celle-ci le temps était périodique, et, au
bout d une certaine durée, revenait identique à lui-même, rame¬
nant les événements qui, déjà, s'étaient produits. Cette doctrine
heurtait violemment la notion que tout homme possède du temps
et qui suggère, à la sagesse populaire, ce vieux dicton : Le temps
passé ne revient pas. Mais l’empire exercé, sur les esprits du
xiv siècle, par la philosophie péripatéticienne et néo-platonicienne,
était souvent assez tyrannique pour imposer silence à la sagesse
commune. Dans les écoles de Paris, nous le verrons, il était alors
de mode de discuter cette question : Le temps passé peut-il reve¬
nir numériquement le même ? Et nous entendrons des logiciens
subtils, comme Guillaume d Ocliam ou Nicolas Donet, répondre
affirmativement à cette question.
Peut-être se rencontrait il des rabbins qui tinssent la même opi¬
nion ; en tous cas, aux philosophes païens, chrétiens ou juifs qui
la défendaient, Lévi ben Gerson opposait son enseignement ; il
avait fort bien vu comment la définition péripatéticienne de l’instant
et du temps conduisait tout naturellement a cette conséquence ;
Un instant déjà écoulé peut et doit revenir.
Voici comment Calo Calonymos nous résume 1 ce que disait, a
ce sujet, le Rabbiu de Bagnols :
« Rabbi Lévi éclaire, semble-t-il, ce qu’imagine la foule de ceux
qui philosophent ; il montre comment, dès là que le temps est une
conséquence du cercle, dès là que l’instant est, dans le temps, ce
(ju est le point sur le cercle, le temps sera forcément cyclique ;
puis il renverse cette opinion dans les termes suivants : « Dira-t-on
» que le temps est conséquence du mouvement continuel, que ce
» mouvement est nécessairement le mouvement de révolution
» accompli sur une ligne circulaire, qu’enfin chaque instant a lieu
» en un point marqué sur la ligne que décrit ce mouvement ? La
» nature de l’instant, ce sera la nature du point dans une ligne
» circulaire, puisque c’est de cette dernière nature que l’instant
i. Lalo Calonymos, Dp, laud., lib. lit, pars II, cap. IV, fol. sign. Fin, \«.
DUHEM. — T. v. 13
226 la cRtiÉ dè l’arisîotélismë III - 57
» tire son existence ; or un point sur une ligne circulaire est tou-
« jours, à la fois, commencement et fin ; il faut donc que, tou-
» jours, l’instant soit, à la fois, commencement et fin. — A celui
» qui soutient cette opinion, je réponds : 11 n est pas vrai que,
» toujours et à la fois, l’instant doive être commencement et fin ;
» cela est nécessaire pour le point pris sur la ligne circulaire, en
» tant que celle-ci est circulaire ; mais le temps ne procède pas à
» la façon d’un cercle ; le retour du mouvement accompli sur une
» ligne circulaire ne ramène pas le temps passé ; on ne saurait
» donc conclure du temps ce que l’on conclut de la ligne circulaire
» en tant qu’elle est circulaire. Voici qui vous montrera clair e-
» ment l'erreur de cette démonstration : Il en résulterait que les
» meules de moulin, qui se meuvent d’un mouvement de révolu-
» tion, auraient un mouvement de durée infinie ; c’est une mani-
» feste absurdité. »
« Prêtez attention aux paroles de cet auteur, poursuit Calo
Calonymos ; elles suffiront à vous montrer clairement que l’in¬
stant n’est pas comme le point qu’on marque sur un cercle. »
Lévi ben Gerson ne cesse d’insister sur cette pensée : Un
instant n’est pas nécessairement compris entre un temps passé
et un temps futur. Cette pensée lui a permis d’affirmer que le
temps avait pu commencer ; elle lui permet d’ affirmer égale¬
ment que le temps pourra prendre fin ; en effet, la possibilité de
la fin du Monde ne paraît pas l’avoir moins préoccupé que la
possibilité de la création.
E. La fin du Monde.
A la suite d’Aristote, Averroès s’était acharné à prouver que le
mouvement ne peut, dans l’Univers, prendre fin. Dans sa Para¬
phrase sur le livre des Physiques, il développait un singulier argu¬
ment. Le mouvement une fois arrêté, disait-il, la possibilité du
mouvement demeure ; cette possibilité ne peut disparaître, car
cette disparition serait l’effet d’un changement, d’un mouvement,
postérieur au dernier mouvement ; mais dire que le mouvement
demeure possible c’est, au sens que la philosophie péripatéti¬
cienne attribue au mot possible, dire que quelque mouvement se
produira quelque jour ; donc, après le mouvement qu on préten¬
dait être le dernier, il y aura sûrement un autre mouvement.
Lévi ben Gerson saisit fort bien ce qu’il y a de sophistique dans
une semblable argumentation. Pourquoi donc l’Univers ne per-
III - 58
MOÏSE MAIMONIDE ET SES btSClPLES
227
drait-il pas, à la lois et au même moment, le mouvement et la
capacité de se mouvoir ?
K ^ Univers, dit-il au livre des Guerres du Seigneur l, perdra à
la fois le mouvement et la manière d'être qui le rend apte à se
mouvoir. L’être qui se nourrissait perd tout d’un coup, en mou¬
rant, le mouvement qui constitue la nutrition et la manière d’être
qui lui permettait de se nourrir. De même façon se peut-il faire
que la corruption du premier mobile le prive à la fois du mouve¬
ment circulaire et de la possibilité de se mouvoir d’un tel mou¬
vement. » « Il développe ce raisonnement, ajoute Calo Calonymos,
en un discours d’une extrême prolixité. »
Ge même raisonnement, le Rabbin de Bagnols le reproduit dans
son Commentaire sur le livre des Physiques. « Cet Univers en mou¬
vement, qui subit la corruption, nous le pouvons regarder, dit-il,
comme un individu unique. Pourquoi donc, après le dernier mou¬
vement de cet individu, faudrait-il qu’il y eût encore un autre mou¬
vement. En eflet, dans un individu déterminé, et en tant qu’il est
un individu déterminé, rien n empêche qu à-1 heure de la corrup¬
tion, deux choses disparaissent ensemble, [savoir le mouvement et
l’aptitude à être mùj ; par exemple, nous disons bien qu’à sa mort,
Socrate éprouve une dernière sensation. »
Que le premier mobile ne put cesser de se mouvoir et, donc,
que le temps ne pût prendre fin, Averroès le prétendait conclure
encore de l’éternité du premier Moteur; ce raisonnement, non
plus, ne trouve point grâce aux yeux de Léviben Gerson.
Bien que le premier mobile, dit-il dans le Milchamot Adonaï \
tienne son mouvement d'une puissance motrice éternelle, il est
possible que, de lui-même, il s’arrête et demeure en repos. « Une
fois parvenu au terme de son mouvement, le mobile peut éprou¬
ver de la fatigue, et, en vertu de sa nature, il peut perdre le
mouvement. En eflet, si un mobile cesse de çe mouvoir pour demeu¬
rer en repos, cela ne provient pas de la puissance du moteur,
mais nécessairement de la fatigue qui survient en ce mobile. Par
exemple les organes du chanteur, ceux à l’aide desquels il chante,
sont mis en mouvement pàr le chant qu’imagine l’àme de ce chan¬
teur ; lorsque ces organes ont persévéré quelque temps en ce mou¬
vement, une fatigue leur advient, et bien que le moteur, que le
chant conçu par l’imagination demeure ce qu’il est, ces organes
délaissent le mouvement. Il en est ainsi, sauf dans le cas où nous
1. Calo Calonymos, Op. laud., lib III, pars. III , cap. IV, fol. sigu. Hiii. r°.
2. Calo Calonymos, Op. laud., lib. II, cap. III j fol . sign. C, v®, fol. sign.
Cii, r®.
228
LA (.Il UE DE L ARISTOTÉLISME
III - 59
supposerions <juo le moteur contraint d’une manière nécessaire le
mobile à se mouvoir, de même façon qu’un corps en meut un
autre par contact ; mais, [dans le cas du mouvement des cicux], il
est absurde de faire cetle supposition ; la faire, en effet, ce serait
admettre que, sans cesse, le mouvement des cicux, impossible i>ar
lui-même, est 'rendu nécessaire par ses causes ; ce serait donc
admettre que c'est un mouvement violent... Or c est une grande
absurdité, caron ne trouve rien de tel dans les choses de la nature,
et, qui plus est, il serait impossible que ce mouvement violent se
continuât perpétuellement.
» En outre, c’est, par l’intermédiaire de l’imagination et de la
providence que sont mus les corps célestes ;ou voit donc que leurs
moteurs ne les meuvent point violemment, mais à l’aide d’un choix
et d'un désir ; ce que produit la puissance motrice, ce n est pas le
mouvement continuel de ces corps ; ce qu elle produit, c est ce
choix et ce désir du mouvement, comme l’imagination d un chaut
produit, dans le chanteur, le désir de chanter ; partant, si nous
supposons linie la possibilité de mouvement qui est en eux, il en
résulte qu’un jour, leur mouvement fera défaut. »
Les fragments cités par tlalo Calonymos ne suffisent assuré¬
ment pas à nous faire pleinement connaître la philosophie de
Eévi ben Gerson ; ils nous fournissent, cependant, certains rensei¬
gnements précieux.
Us nous montrent, en premier lieu, avec quelle ardeur le
Kabbin de Baguols s’adonnait à la besogne qui, pendant tout le
Moyen Age, sollicita F effort de la Scolastique chrétienne. 11 réfute,
dans les doctrines des philosophes païens, tout ce qui contredi¬
rait manifestement aux dogmes religieux, particulièrement aux
trois grands dogmes de l’immortalité de Filme, de la création et
de la fin du Monde ; il recueille ce que ces doctrines renferment
d’acceptable pour un Chrétien ou pour un Juif; il en veut former
un système où la raison et la foi trouvent un harmonieux accord.
Dans l'accomplissement- de cette tâche, Lévi ben Gerson n’est
pas seulement aidé par les pensées de ses illustres coreligion¬
naires, des Avicébron et des Moïse Maimonide; il n’ignore certes
pas l’oeuvre des maîtres chrétiens ; on perçoit bien souvent, dans
les raisonnements qu’il développe et dans les solutions qu’il
propose, l’écho des discussions agitées au sein de l’Université de
Paris.
Visiblement, la pènSée juive n’est plus isolée ; les doctrines
d’Avicébron et de Moïse Maimonide ont, sur la Scolastique latine,
exercé une profonde influencé ; cette influence renverse main-
III - 60
moïse maïmo.mde et ses disciples
220
tenant son cours ; elle instruit les rabbins de ce qu’ont élaboré les
Facultés où s’enseigne la Théologie chrétienne.
IV
CHASDAÏ CHEZ K A-S
De cette influence exercée sur la pensée rabbi nique par la
Scolastique latine et, surtout, par la Scolastique parisienne, il
serait intéressant de donner de frappants exemples *. Four les
rencontrer, nous serons obligés de descendre assez bas dans le
cours des temps, car les synagogues ont été, semble-t-il, fort en
retard sur les universités. Ils nous seront fournis par Chasdaï
Crczkas.
Né à Barcelone, d’une famille qui comptait, parmi ses ancêtres,
des Talmudistes célèbres, Chasdaï vécut à la fin du xive siècle
et au commencement du x\c siècle i. 2 *. Ses principales doctrines
philosophiques sont exposées dans un traite intitulé La, lumière
du Seigneur, Or Adonaï : ce traité fut achevé en 1410
Des théories exposées par Or Adonaï , M. Joël a donné une ana¬
lyse assez étendue ; cette analyse nous fournira les quelques points
sur lesquels nous souhaitons d'attirer particulièrement l’attention
du lecteur.
Dans la’ préface d'Or Adonaï , Chasdaï déclare son intention4:
il admire .Moïse Maïmonide, mais il reproche vivement à ce grand
homme d’avoir recueilli les débris de la Philosophie hellénique
pour en faire les fondements du Judaïsme; les successeurs du fils
de Maimoun ont poussé plus loin que lui dans la mauvaise voie oii
il avait engagé les études des rabbins ; la cause première de cette
i. De cette influence, un peut citer parfois des témoignages. Ainsi, à une
époque qu’on ne peut préciser, un certain Abraham ben Jsaae ben Juda ben
Samuel Schalorn traduisit en hébreu des Questions et réponses sur l’isagoge.
les Catégories et. le traité de l' Interprétation de Marsitio. L’ouvrage traduit est
de Marsile d’Inghen. On voit parla que la Synagogue était soucieuse de con¬
naître l’enseignement de la Scolastique parisienne [Eknest Renan, Les écri¬
vains juifs français du XIV* siècle ( Histoire littéraire de la France , t XXXI,
i8y3, p. 728)]. _ ... . . .
. M. Joël. Don Chasdai Crczkas’ re/igtonsp/ti/osop/ttsche Lehren ut ihre/n
geschicht! irhen Fin/lusse dargestel.lt . lîreslau, 18G6 (M. Joëi.. ltcürOge ;-///■
fiesrhic/ite der /‘hi/osophie, Bd. Jl, Brcslau, 187(1). Bp. .‘t-fi.
.!. M. Joëi-, ()//. laud., p. 0.
4. M. Joël, Op. laud., pp. 11-12.
230
LA CRUE DE L* ARISTOTÉLISME
III - 61
dangereuse erreur, c’est que personne ne s’est aventuré jusqu ici
à combattre et renverser les raisonnements des Grecs ; par ces
raisonnements, « les yeux d’Iraël se trouvent, aujourd hui, frappés
d’aveuglement. » Réfuter l’argumentation d’Aristote et, par là,
raffermir les bases mêmes de la foi judaïque, tel est l’objet que se
propose Ghasdaï Crezkas.
Cette prétendue argumentation d'Aristote, c'est, en général,
le Guide des égarés qui en fournira la formule à notre auteur. Auprès
de ses coreligionnaires, Maimonide passait pour interprète autorisé
de la doctrine péripatéticienne, alors que sa pensée, le plus sou¬
vent, reflète celle d’Avicenne ou d’Al Gazâli; les Juifs n’étaient
pas seuls, au Moyen Age, à donner dans cette erreur.
Chasdaï, d’ailleurs, ne crée pas de toutes pièces les théories
qu’il oppose ù celles d’Aristote et de Moïse ben Maimoun ; tant
s’en faut ; très fortement, il subit l’influence d’un de ses prédéces¬
seurs, de Lévi ben Gerson ; de cette source, à laquelle il demande
mainte inspiration, il ne fait pas mystère.
C’est du Rabbin de Ragnols qu’il tient, en particulier, presque
tout ce qu’il enseigne au sujet de la création du Monde l. Pour lui
comme pour le fils de Gerson, si l’organisation et l’information de
la Matière première ont eu un commencement qui fut proprement
la création, la Matière sans forme, au contraire, est éternelle et
incrée. Issue probablement des discussions qu’agitaient, au com¬
mencement du xive siècle, les maîtres en Théologie de Paris, cette
théorie eut la plus grande fortune auprès des Juifs ; proposée
par Lévi ben Gerson, accueillie par Chasdaï Crezkas, elle sera, au
début du xvie siècle, développée par Juda Àbravanel, dit Léon
l’Hébreu, dans ses'célèbres Dialoghi di Amore.
Chasdaï s’en prend à toutes les notions essentielles de la
Physique péripatéticienne ; l’infini, le temps, le lieu, le mouve¬
ment, le vide sont, pour lui, autant d’occasions d’opposèr sa
penséç à celle du Stagirite. Cette critique, autant du moins que
les brèves indications données par Joël nous permettent d’en
juger, paraît très fortement inspirée par les discussions auxquelles
les Nominalistes parisiens s’étaient, au cours du xive siècle, livrés
avec une ardeur passionnée.
Parmi les théories de Crezkas, il en est une qui a, plus que les
autres, retenu l’attention de M. Joël ; aussi nous sera-t-il loisible
de l’examiner, à notre tour, avec quelque détail.
Contre Aristote, Chasdaï prétend établir * qu’il peut exister, hors
III - 62
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
231
du Monde, une étendue indéfinie, non composée de parties et,
dbnc, indivisible, vide de toute matière; c’est cette étendue qui
est le lieu de F Univers; cette étendue sans borne, c’est l’immen¬
sité de Dieu. « Les Anciens, dit-il l, ont donné le nom de lieu à la
forme d’une chose, parce que c’est la forme qui détermine et définit
le sujet dans son tout comme dans ses parties . Or Dieu est
la forme de l’universalité des sujets, car c’est lui qui produit l’Uni¬
vers, qui le détermine et le définit ; c’est pourquoi les anciens
maîtres lui ont appliqué le nom de lieu(Makom) ; au lieu de dire :
« Loué soit Dieu », ils disent : « Loué soit Hamakom! » . Et
cette comparaison est fort belle. De même, en effet, que les dimen¬
sions de l’étendue vide pénètrent les dimensions de l’étendue
corporelle et les corps qui la remplissent, de même Dieu est en
toutes les parties du Monde, il leur sert de lieu, car il les porte et
les soutient. »
Lorsque Ghasdaï Grezkas formulait une telle pensée, elle était,
selon Joël, entièrement nouvelle dans la Synagogue ; elle ne l’était
assurément pas dans la Scolastique chrétienne ; sous quelle forme
Scotistes et Nominalistes l’avaient déjà enseignée, nous le dirons
avec détail lorsque nous étudierons la Physique parisienne au
xiv® siècle ; nous nous contenterons, pour le moment, de l’indiquer
très brièvement.
Au voisinage de l’an 1320, l’un des plus illustres disciples de
Duns Scot, le véritable créateur de ce qu’on a mal nommé le
Scotisme, François de Meyronnes enseigne 2 « que le lieu est
formellement le rapport qu’a tout corps logé avec le premier
Moteur immobile ; à ce Moteur, nous attribuons deux prédicats,
savoir qu’il est partout et qu’il est toujours; ce n’est pas l’effet d’un
rapport qu’il aurait soit avec le lieu, soit avec le temps, mais c’est
parce que, à l’égard du premier Etre, toute créature a un certain
rapport de présence (respectus præsentialitatis) et un autre
rapport de présence qui s’établit d’une manière successive (secun-
dum periodum). » Et François conclut en disant : « C’est donc ce
premier Moteur qui est le terme du mouvement local. » Dieu est
le lieu immobile par rapport auquel se doivent apprécier tout
mouvement et tout repos.
1 . Chasdaï Crezkas, Or Adonaï, Premier traité, seconde partie, chap. I. —
M Joël, Op. laud., pp. 24*25.
2. Erancisci de Maîronis Scripta in quatuor libros S entend arum ; Iib. II,
dist. XIV, quæst. IX (Dans l’édition donnée à Venise, en i52o, des Fhancisci
de Mayronis Opéra, où cette question occupe le fol. 1 5 1 , col. d, et le fol. i52,
col. a, on a oublié de la numéroter, en sorte qu’on a numéroté IX la ques¬
tion X).
232
LA. CRUE PE L’ARISTOTELISME
III - 63
En 1377, Nicole Üresme, évoque de Lisieux, achevait de mettre
en français, à la demande du roi Charles V, son admirable com¬
mentaire sur le Traité du Ciel et du Monde d'Aristote. On y pou¬
vait lire ces propositions 1 * 3 :
« Et doneques hors le ciel esf un espace vuide. incorporèle,
d’autre manière que n’est quelconque espace plaine et corporèle,
tout aussi comme la duraeion appelée éternité est d'autre manière
que n’est duraeion temporèle, meisnie qui seroit perpétuèle...
» Item ceste espace dessus dicte est infinie et indivisible, et est
l'immensité de Dieu, et est Dieu meisme, aussi comme la duraeion
de Dieu appelée éternité est infinie et indivisible et Dieu meisme. »
C’est bien la théorie que, trente-trois ans plus tard, Chasdaï
Crezkas devait proposer à ses coreligionnaires.
Spinoza avait lu le traité Or A don aï ; dans une de ses lettres,
la vingt-neuvième, il cite : « Judtr/uu r/urndam, R ah Chasdai
vocalum '-. » Joël s’est attaché à retrouver, dans les doctrines du
célèbre philosophe d’Amsterdam, à coté des influences non dou¬
teuses de Moïse Maimonide et de Lévi ben Cerson. le reflet des
enseignements donnés par Chasdaï Crezkas * ; en particulier,
c’est, à ces enseignements qu’il a rattaché 4 le célèbre axiome spi-
.uoziste : L’étendue est un attribut de Dieu. Si cette dernière opi¬
nion, qui parait solidement fondée, est véritable, Spinoza n aurait
perçu, semble-t-il, par 1 intermédiaire de son coreligionnaire
Chasdaï, qu un simple écho des pensées proposées par Nicole
Oresme.
Puisque la Synagogue n'est plus qu’un reflet de la Scolastique
chrétienne, quittons désormais celle-là pour nous consacrer à
celle-ci.
i. Nicole Orksme, Tra.it.iv du Civ/ vt du Monde, livre I, ch. XXIV : Biblio¬
thèque Notion a le, fonds français, ms n° io83. fol. «i.eol. d. el fol. 2:>.
col. a.
■>. . Cf. AI. Joël, Op. /and., |>. y, eu note.
3. AI. Joël, Op. /and., p. y. pp. 24-25, pp. 37*38, p. üo. pp. '5^-56. pp.
I>p. 68-6y, pp. 71-73, ]>. 75. — Voir aussi : AI. Joël, Spinoza’* Theuloqisrh-
Politischer Traklat au/ seine Ouellen 'jeprnft ; Dreslnii, 1870 (AI. Joël, Beitraqe
cnr Geschichte der Philosophie, Bd. M, Breslnu, 1876).— Al. Joël, Z.ur Oenesis
der Lehre Spinoza’* mit besonderer flerurksir/itiinr/ des kurcen Trak/a/s « Van
Cot/, de/n Meusrhen und dessen Gliickse/i//krit ». Breslnu, 1871 (Ibid ).
/| . AI. Joël, Chasdai Crezkas, p. 2/1.
III -64
CHAPITRE VIII
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS DE L’ARISTOTÉLISME
DANS LA SCOLASTIQUE LATINE
I
I I- l’HK.M 1ER CONTACT ENTRE LE NÉO-PLATONISME SÉMITIQUE
ET LA SCOLASTIQUE LATINE
La Scolastique latine avait, peut-on dire, passé toute son
enfance et toute sa jeunesse sans connaître d’autre Métaphysique
que la Métaphysique platonicienne ou néo-platonicienne. Jusqu’au
milieu du xu° siècle, on n’avait lu, dans les écoles de la Chrétienté
occidentale, d’autre œuvre d’Aristote que YOrganon. Bien loin
donc que le Stagirite apparût alors comme le Philosophe com¬
plet qu’il est et que, plus tard, on saluera en lui, il semblait n ôtre
qu'un logicien, qu’un dialecticien. L’homme en qui les doctes
admiraient la plénitude de l’esprit philosophique, c’était Platon ;
(( Platon, le plus grand philosophe qui soit au monde, » disait
Scot Krigène.
Deux courants avaient- versé la pensée platonicienne aux Écoles
latines ; l’un de ces courants était chrétien et l’autre païen. Le
Néo-platonisme chrétien s’était d’abord alimenté aux écrits de
Saint Augustin ; au temps de Charles le Chauve, lorsque Scot Éri-
gène traduisit les traités de Denys, l’afflux d’une nouvelle source
le vint grossir. Plus maigres étaient les ruisselcts de Néo-plato¬
nisme païen qui mêlèrent leurs eaux à ce torrent de Platonisme
chrétien ; ce furent, d’abord, les Noces de la Philologie et de Mer¬
cure de Martianus Capella et le Commentaire au J'imèe de Chalci-
dius ; ce fut ensuite le Commentaire au Songe de Scipion de
Mac robe.
Au confluent de ces deux courants, d’audacieuses synthèses
s’étaient formées, la plupart du temps très originales, très diffé¬
rentes les unes des autres ; mais ces doctrines portaient toutes,
234
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
III - 65
bien reconnaissable, la marque de la pensée platonicienne dont,
par deux canaux divers, l’influence était venue les féconder.
Quand donc les traducteurs dérivèrent vers la Scolastique
latine ce qu’avait gardé jusqu’alors la profonde réserve de la Sco¬
lastique arabe, c’est au sein d’esprits tout imprégnés de Plato¬
nisme que se déversèrent les doctrines physiques et métaphysiques
d’Aristote. Aussi, lorsqu’en des œuvres comme celles de Thierry
de Chartres, nous commençons à deviner les premiers indices
d’une influence péripatéticienne, c’est parmi des théories con¬
çues âThmitation du Timèe qu’il nous les faut discerner.
D’ailleurs, en même temps que les traducteurs révélaient aux
écoles un Aristote qui n’avait pas seulement philosophé sur la
Logique, ils apportaient quelques-uns des écrits les plus marquants
du Néo-platonisme arabe. Ainsi, sous la direction de Don Rai¬
mond, archevêque de Tolède, Jean de Luna et Dominique Gondi-
salvi traduisaient les quatre premiers livres de la Physique , le De
Cælo et Mundo et les dix premiers livres de la Métaphysique d’Aris¬
tote ; mais ils y joignaient le De scientiis d’Al Fârâbi, le De anima
d’Avicenne et la Philosophia d’Al Gazâli ; or un livre tel que la
Philosophia d’Al Gazâli, où toutes les parties de la Philosophie
néo-platonicienne construite par les Arabes se trouvaient réunies
dans une même somme, succincte et très claire, dut jouir d’une
singulière faveur près de l’Ecole de Chartres, alors dans tout l’éclat
de sa gloire, près de l’Ecole de Paris, qui allait bientôt éclipser
celle de Chartres. En outre, dans cette- Ecole de Chartres l’in¬
fluence de Proclus ne pénétrait pas seulement par l’intermédiaire
d’Avicenne ou de son disciple Al Gazâli ; elle s’exerçait directe¬
ment par le Liber de eausis que commentait Gilbert de la Porrée.
Un peu plus tard, Gérard de Crémone donnait aux Latins une
connaissance plus complète de l’encyclopédie aristotélicienne ; les
huit livres de la Physique , les quatre livres du De Cælo et Mundo,
les deux livres du De generatione , les trois premiers livres des
Météores étaient, par cet infatigable traducteur, révélés à la Sco¬
lastique chrétienne ; certains opuscules d’Alexandre d’Aphrodisias
s’y trouvaient joints ; mais, en même temps, Gérard traduisait
des traités d’Al Kindi et d’Al Fârâbi, le De quinqtie essentiis et le
De somno et visione du premier, le De scientiis et le De naturali
auditu du second.
Donc, lorsque la Philosophie péripatéticienne vint se mêler â
ce Platonisme chrétien au sein duquel les Ecoles latines étaient
depuis longtemps plongées, elle y parvint en même que des
doctrines arabes à la formation desquelles le Livre des causes
III - 66
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
235
et la Théologie du Pseudo-Aristote avaient autant contribué que
l’authentique pensée du Stagirite. C’est seulement beaucoup plus
tard, vers 1220 ou 1230, que Michel Scot renforça l’influençe
vraiment péripatéticienne en donnant aux Scolastiques les princi¬
paux écrits d’Averroès.
A la vérité, on ne reconnut pas, tout d abord, ce qu i! y avait
de platonicien dans les écrits des premiers philosophes arabes.
La conformité de leur langage technique avec celui du Péripaté¬
tisme, la vénération qu’ils ne cessaient de professer pour
Aristote, « le premier Maître », firent qu’on les prit volontiers
pour disciples fidèles du Stagirite. Déjà Maimonide, dont l’in¬
formation était cependant plus riche et plus détaillée que celle
des écolàtres de Chartres et de Paris, semble avoir donné dans
cette erreur; au Guide des Égarés , le nom d’Aristote est une sorte
de titre collectif, sous lequel les pensées d’Avicerwie ou d’Al Gazâli
sont comprises aussi bien que les doctrines péripatéticiennes
authentiques. La Scolastique latine paraît avoir, tout d’abord, fait
comme Maimonide et l’avoir même dépassé ; la Philosophie d'Aris¬
tote fut le terme collectif qui servit à désigner toutes les produc¬
tions de la sagesse hellénique ou musulmane envoyées d’Espagne
par les traducteurs.
Déjà, dans un écrit de Dominique Gondisalvi Sur T immortalité
de T âme, écrit que Guillaume d’Auvergne devait s’approprier au
siècle suivant, nous voyons 1 l’auteur mettre, d’une part, « les phi¬
losophes, c’est-à-dire Aristote et ceux qui l’ont suivi, » et, d’autre
part, Platon : « Et hæc quidem fere ommia a philosophis accepi-
mas, ah Aristotele scilicet et sequacibus ejus. Rationes autem et
probationes Platonis præterimus. »
Cette façon de parler se conserva longtemps ; jusqu’au milieu
du xme siècle, semble-t-il, les deux noms de Platon et d’Aristote
eurent ainsi, pour beaucoup de Latins, une signification qu’un
historien de la Philosophie quelque peu renseigné ne leur eût
certes pas accordée ; le nom de Plalon dominait toutes les doc¬
trines que l’on connaissait depuis longtemps, toutes celles qu’avec
l’aide de Saint Augustin et de Denys, on avait accommodées de telle
sorte qu’elles s’accordassent au Dogme catholique ou ne lui fussent
pas directement contraires ; le nom d’Aristote, au contraire, servait
d’enseigne à tous les systèmes nouveaux venus auxquels un com¬
mun langage donnait un air de parenté et, surtout, qu’une foule
i. Georg Bülow, Des Dominicus Gundissalinus Schri/t von dèr Unsterblich-
keit der Seele, p. ii ( Beitrdge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters,
Bd. U, Heft. 1U ; Münster, 1897).
230
J, A CH UK DE 1,’àIUSTOTÈUISMF.
III - 67
d’hérésies manifestes rendaient également suspects aux Chrétiens.
Toutefois, parmi les livres traduits de l'arabe au xne siècle, il
en est un qui parait avoir été mis à part, qui semble avoir échappé
aux reproches d’hétérodoxie dirigés contre les autres ; cet
ouvrage privilégié, c’est le Fans mtæ. Avicébron n’invoquait pas
l’autorité d’Aristote ; Platon était le seul philosophe dont il citAt
le nom, encore qu’il lui attrihuAt des pensées parfaitement
étrangères à l’enseignement de ce philosophe. D'ailleurs, l’auteur
du Fous vitæ parlait du Verbe et de la création en des ternies
auxquels les écolâtres latins étaient accoutumés de longue date,
car ils les avaient lus dans les écrits de Jean Scot Erigène ; en
accueillant la philosophie d'Jbn Gabirol, la Scolastique latine ne
faisait que reprendre son bien.
Le premier, parmi les maîtres de la Scolastique latine, qui ait
subi l’influence d’Ibn Gabirol, c’est l'un des traducteurs du
Fous vitn\ c'est Dominique Gondisalvi. Parmi les ouvrages dont
il est sûrement ou très probablement l’auteur, il en est deux, le
Do processions mnnrli ou De créât ionc mundi 1 et le De unitate -,
où l’inspiration d’Avicébron se mêle incessamment à celle de
lloêce ; de cette inspiration, la trace se laisse bien aisément aper¬
cevoir ; des passages entiers, empruntés au Forts mtæ, sont pres¬
que textuellement insérés dans le discours du Diacre de Ségovie.
Si l’influence exercée par Avicébron sur certains scolastiques
latins du xu'* siècle ne peut pas être niée, il serait cependant
imprudent, dans bien des cas, d affirmer que des pensées, fort
analogues, d’ailleurs, à celles que contient le Fous vitæ, ont été
réellement puisées à cette source ; dans un grand nombre de cir¬
constances en effet, elles ont pu, tout aussi bien découler du De
divisions n a tiens.
Thierry de Chartres, par exemple, dans sou traité sur le récit
de la création selon la Genèse , écrit * : « La souveraine Trinité
opère donc en la matière, qui est l'ensemble des quatre éléments ;
en tant qu elle est Cause efficiente, elle crée cette matière ; en
tant qu’elle est Cause formelle, elle l'informe et la dispose ; en
tant qu elle est Cause finale, elle la chérit et la gouverne. Car le
Père est la Cause efficiente, le Fils la Cause formelle, le Saint-
Esprit la Cause finale et la matière la Cause matérielle. »
i. Public (tons : M k.nf.ndez I’ki.ayo, H is tarin ils /os he/erodo.ros espanotes.
vol . I, pp. 691-71 1 .
:> . Paul Gorrens, Die (le/n Itoet/iins fiïlseh/in/i eni/esc/triebene A tduinill lin//
des Domixicus (iONüisai.vi De unitate (Rritriieje :ur Oesr/tirh/e dur ti/i il nsop/t 1 <:
îles Mittelalters , Bd. I, Ileft. I, Munster, 1891 ).
;! . B. IIauréac, Notice sur te numéro G//j des manuscrits latins de ta tiitdio-
thèr/ue Nationale ( Notice et extraits des manuscrits de la Bibfio(hè<jue Natio¬
nale , t. XXXII, seconde partie, 1888, p. 173).
III -68
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
‘287
Un peu plus loin, nous trouvons, dans le meme Opusculum de
opéré sex die rum , un commentaire de ce texte : Vl spiritm
Donnai ferebatur super agitas. Dans ce commentaire, se lisent les
lignes que voici 1 :
« La matière étant désignée, l’auteur dit ensuite que la vertu
île l’Ouvrier (eirtus Arti/icis), vertu qu’il nomme l'Esprit du
Seigneur, commande à la matière et la domine afin de l'informer
et d'v mettre l'ordre. C’est à juste titre qu'après la matière, il a
parlé de la vertu opératrice de l'Ouvrier ; c’est, en effet, par l’opé¬
ration de cette vertu sur la matière que tout ce qui se voit au Ciel
et sur la Terre a dû être produit. De soi, la matière est informe ;
elle ne peut aucunement acquérir la forme, si ce n’est par une
vertu qui opère en elle et qui l'ordonne ; cette vertu, c est celle de
l'Ouvrier . Cette vertu, les Chrétiens l'appellent l’ Esprit-Saint.
Puis donc que la matière ne reçoit pas les formes d’eîle-même,
puisqu’elle est informée par une vertu de l’Ouvrier, vertu qui la
meut et qui opère en elle, Moïse, le plus sage des philosophes,
après avoir signalé l’état informe de la matière, parle de la Vertu
opératrice du Créateur, par laquelle la forme est appliquée à la
matière. »
En tout cela, la pensée de Jean Scot transparaît clairement;
mais elle s’exprime dans un langage plus pérîpatéticien que
celui dont T Erigé ne avait usé ; et, tout aussitôt, sa ressemblance
avec la pensée d’Avicébron s'en trouve plus aisée à percevoir.
A (juoi faut-il attribuer ce léger changement ? Est- ce à la lecture
du Vous vitiv ? N’est-ce pas. simplement à l’étude des quatre
premiers livres de la Physique d’Aristote, que Dominique Gondi-
salvi et Jean de Luna venaient de traduire, qui ont sûrement
fourni à Thierry la connaissance des quatre causes péripatéti¬
ciennes ainsi que divers autres éléments de sou Opuscu/um de
opéré s ex die mm ?
Des doutes semblables surgissent à propos de certains pas¬
sages insérés par Gilbert de la Porrée en son commentaire au
De Tria ilate de B ëce.
Du traité de Boëce, du commentaire de Gilbert de la Porrée,
nous aurons à parler plusieurs fois dans ce chapitre et dans le
suivant; donnons-en donc, tout d’abord, une courte description.
Parmi les œuvres de Boëce ( 170-524), on trouve un petit
ouvrage - dont l’authenticité a été contestée, et qui porte ce titre :
i . I.oo. cil., J). 179.
■1. Anitii Ma nui Sevkhini Uoethi, philosophurum et iheuloqurum prineipis
opéra o/miia, quorum a Un autè impressa, nuuc detiiio per dodos inros reçu-
238
LÀ CREE DË l'àRISTOTÉLISMË
III - 69
Anitii Manlii Severini Boethii, palritii ordinarii, viri illustris-
simi, De sancta Trinitate ad Symmachum libri IV.
Le premier livre est ainsi intitulé :
Quornodo Trinitas est itnus Deus , et non très DU.
L’objet du second est annoncé en ces termes :
Ad Joannem, Ecclesiæ Romanæ diaconum, utrum Pater , Filins
et Spirilus sanctus de divinitate substantialiler prædicentur.
Le troisième livre, dédié au même Jean, diacre de l’Eglise
Romaine, examine : An omne quod sit, bonum sit.
Enfin le quatrième livre traite : De duabus naturis et una per-
sona Christi contra Eutychen et Nestorium.
Souvent, les auteurs du Moyen Age, sous le titre : De duabus
naturis , citent ce quatrième livre comme s’il formait un traité
isolé ; souvent aussi, à l'ouvrage entier, ils donnent ce nom : De
hebdomadibus . ,
Les commentaires de Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers,
sur les quatre livres du De Trinitate , sont un des monuments les
plus importants de la Métaphysique du xn* siècle ; pendant tout
le xme siècle, ils ont continué de jouir d’une grande autorité.
L’influence de Jean Scot Erigène s’y montre avec évidence ;
mais il est également permis d’y soupçonner l’influence concor¬
dante d’Avicébron ; parfois, certaines traces nous autorisent pres¬
que à déclarer formellement que cellef-ci s’est exercée.
Parmi les passages où ces traces se devinent, un des plus
remarquables concerne la matière et la forme.
gnita : alia qaæ hactenus latuerunt, nunc primum e/nendatiss. in lucem pro-
deunt. Iti guibus prœter universœ philosopniœ exactissimam doctrinam, plu-
ritnorum m divinis mgsteriorum, et difjiciliqrurn locorum in Platane, Ansto-
tele aliisque Grœcis et Latinis autoribus luculentissimœ explicationes repe-
riuntur.
P rester ea jam accès seruntl
Ioannis Murmelij in V. Lib. De Consolatione Philosophiœ commentaria.
Et in eosdem Rodolphi Agricolæ Enarrationcs.
Item, Gilberti Porrktæ, Episcopi Pictavensis in //// Lib. de Trinitate co/n-
mentarij, antè nunquam æditi.
Prœter reliquos doctiss.viros, Henricus Loritus Glareanus, Arilluneticam et
Musùcam denionstrationibus et figuris auctiorem redditam, suo pristino nitori
restituit : Cui exemplar aureum oenerandœque vetustatis fuit ex monasterio
S. Georgij.
Et Martianus Rota, opus de tota disserendi ratione, hoc est organum, Dia-
leclicœ et Rhetoricœ studiosis necessarium, illustravit. Et huius autoris uilarn,
cùm ex alijs, tum ex Boëthi monumentis collectum, bona ftde descripsit.
Hœc pagina versa, altéra facie, librorum cataloguai ostendet.
Cura Cæs. Maiest. Gratia et Privüejjio. Basileæ, ex officina Heoricpetrioa.
In fine : Basileæ, ex officina Henricpetrina, mense martio, anno MDLXX.
Le De Trinitate de Boëce et le Commentaire de Gilbert de la Porrée, vont
de la p. 1119 à la p. 1173.
1 . Gilberti Porretæ Commentaria in librum primum Boethii de Sancta Tri¬
nitate; édit, cit., pp. 1 137-1 138.
III - 70
LÊS t»iVÈMlÈRËS INtiLtRATIONS
239
« Le nom de matière, dit Gilbert de la Porrée, a des sens mul¬
tiples, et il en est de même du nom de forme. » Il rappelle les
diverses dénominations par lesquelles Platon désigne le fonds
commun des choses, puis ajoute : « Les auditeurs de Platon l’ap¬
pellent ’jXt], c est-à-dire forêt (sylva) ; Platon lui-même la nomme
matière première (materia prima). » Nous connaissons ces « audi¬
teurs de Platon » qui traduisent littéralement uXti par sylva; ils
sont représentés par Chalcidius. Mais d'où Gilbert tient-il que
Platon a employé 1 expression matière première ? Ne serait-ce pas
d Avicébron, dont le disciple prononce précisément ce mot1 au
moment où le maitre lui cite l’opinion d’un Platon apocryphe ?
Sans insister sur cette première indication d’une influence exer¬
cée par Ibn Gabirol, poursuivons notre lecture :
« Platon la nomme matière première, car c’est en elle que
sont formées toutes les choses qui viennent d’elle, tandis qu’ellc-
mêmene contracte aucune forme.
» Les quatre éléments se forment en elle par une mutuelle
combinaison ; du nom du récipient plus grand qui contient toutes
choses, on les nomme aussi des matières.
» On considère ensuite, dans l'ensemble générique des corps,
des matières d'espèces diverses, comme l’airain, la cire, la roche,
et toutes les choses de même sorte qu’on nomme matières.
» On fait encore un autre usage de ce nom de matière ; on l’at¬
tribue à ces substances générales ou spéciales qui sont dites l’es¬
sence (esse) des réalités substantielles (snbsistentium) en lesquelles
elles sont, parce qu elles confèrent à ces réalités quelque chose
qui les fasse exister. On les nomme les sujets matériels (subjectæ
maleriæ) de ces réalités qui leur sont associées et qui, bien plutôt,
résultent d’elles d’une certaine façon. En effet, tout ce qui tire son
existence d’une essence (esse) de ce genre, en reçoit naturelle¬
ment un certain caractère grâce auquel, pour la raison, il est
matière par rapport à toutes les réalités qui découlent de lui en
vertu de cette essence.
» Par exemple, la corporéité [cor por alitas) est l'essence ( esse)
du corps en qui elle se trouve : c’est par elle que ce corps est
naturellement quelque chose, savoir un corps ; or, elle lui confère
ce caractère d’être la matière des ligures et des autres propriétés
analogues, car il les possède en lui-même à cause de la corpo¬
réité et de la puissance qui est assignée à cette corporéité ; alors,
on dit que la corporéité elle-même est la matière de ces figures.
i. Avencebrolis Fons vilœ, Tract. IV, cap. 8, p. 229.
240
la crue dk l'aristotélisme.
III - 71
» Une dénomination de ce genre marque d’abord l’essence
(esse); puis elle désigne ce qui est. approprié à la puissance qui
se trouve adjointe à cette essence. »
D’où donc Gilbert de la Porréc a-t-il tiré cette notion dceorpo-
réité ? Assurément, de quelqu’un des traités que Dominique Gon-
disalvi et Jean de Luna venaient de révéler aux Latins. Mais
duquel parmi ces traités ? De la Philosophia Algazelis .* Il eût
alors mis la corporéité au nombre des formes, non pas au nombre
des matières. Cette confusion suppose que l'Evêque de Poitiers se
soit inspiré d’un livre où les diverses notions de matière, de forme,
de substance se mêlaient et se compénétraient souvent, où une
forme moins déterminée jouait le rôle de matière à l’égard d’une
forme plus particulière ; ce caractère semble bien propre à dési¬
gner le Fous vit ta.
Est-ce l'influence d’Avicébron, est-ce celle du iils del’Erin qui
domine en ce que Gilbert de la Porréc va dire de la forme? Il
parait bien malaisé de lè décider :
« Le mot forma se dit aussi en des sens multiples.
» C’est par l’action créatrice de Dieu que tout ce qui existe est
quelque chose ; c’est d’elle que vient toute l'essence (esse) par
laquelle cette réalité est quelque chose, et aussi tout ce qui se
trouve en cette réalité qui est quelque chose, et s y trouve à titre
d’attribut de ce qui en est l’essence ; aussi à l'essence (essentiel)
de Dieu, donne-t-on le nom de Forme première
» On donne également le nom grec d's'.oice. et le nom latin do
format aux quatre substances pures (sincena;, le feu, l’air, l'eau,
la terre ; non pas à celles qui, comme nous l’avons dit, se trou¬
vent combinées les unes avec les autres au sein de la sylva, mais à
celles qui sont uniquement constituées par la sylva et une espèce
intelligible ; c’est de ces substances que sont ensuite tirées les
matières sensibles, ignées, aériennes, aqueuses ou terrestres des
corps . De même, toute essence (esse) de réalités subsistantes
quelconques dont chacune est quelque chose, en même temps
qu’elle reçoit, nous l’avons dit, le nom de matière des propriétés
qui l’accompagnent, est dite forme de ces réalités subsistantes ;
ainsi la corporéité est dite forme des corps
» Enfin on donne encore le nom de forme à ce quatrième genre
de qualités, telles que les figures des corps et autres analogues, qui
r. Donnons ici le texte; il permettra nu lecteur d'imaginer ce <[ti’esi la
langue de Gilbert de la Porréc : « .\'</in essentia Dei, qtro opijicc est quicquid
est aliquid, et quicquid est esse, undc itlnd ali quia est , et ornne quoa sic
inest et, quod est aliqnid, ut ei quod est esse ndsit, prima forma dicitur. »
III - 72
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
241
existent dans les réalités subsistantes, et y découlent de la puis¬
sance de ce par quoi ces réalités sont quelque chose.
» Il résulte manifestement de là qu’il y adeux sortes de matières ;
l’une informe et, partant, simple, comme la ; l’autrè informée
et, partant, composée, comme les corps .
» De même, parmi les formes, il eu est une qui est sans aucune
matière et, partant, simple ; telle l’essence du Créateur, par
laquelle il existe vraiment . De même, ces substances pures
(sinceræ) qui sont les exemplaires des corps, sont des formes sans
matière et, partant, des formes simples . Quant aux essences
des réalités subsistantes, on les nomme, comme il a été dit, non
seulement formes, mais aussi matières. Au contraire, les figures
des choses sensibles et les autres propriétés qui, dans les réalités
subsistantes, résultent de leur essence, reçoivent seulement le
nom de formes et point celui de matière.
» A ces distinctions, il faut ajouter que la matière première,
c est-à-dire la ulrh que les formes premières, c’est-à-dire l’oùoàa
du Créateur et les sioia- des choses sensibles, par le fait qu’elles
sont simples et abstraites, celle-là 11e devant rien aux formes et
celles-ci rien a la matière, sont exemptes de tout mouvement. Au
contraire, les choses sensibles, où la matière et la forme ne sont
pas abstraites l'une de l’autre, mais combinées l’une avec l’autre,
sont mobiles. »
liai tout cela, il est bien malaise de 11e pas voir un mélange
d idées empruntées à Jean Scot et, d’idées empruntées à Ibn Gabi-
rol ; mais plusieurs de ces dernières sont de celles qu’Avicébron
tenait peut-être de l'Erigènc ; en sorte que dans l’exposition de
Gilbert de la Porréc, la matière semble avoir été presque entière¬
ment fournie par le Philosophe chrétien, tandis que la forme
serait due à la fois à celui-ci et au Philosophe juif.
La lecture du commentaire de Gilbert de la Porréc nous parait
donc bien propre à confirmer en nous cette pensée : Tandis que les
écrits physiques et métaphysiques d’Aristote, que les divers traités
du Néo-platonisme arabe ne prirent, tout d’abord, dans la spécula¬
tion des écolàtrcs latins, qu’une place très étroite et à peine visi¬
ble, la philosophie d’Ibn Gabirol n’eut aucune peine à se faire
admettre ; de suite, en etlet, elle se fondit dans la philosophie de
Scot hrigène, dont elle s’était très vraisemblablement inspirée ;
de suite, elle grossit de son aiflux le courant platonicien qui entraî¬
nait depuis longtemps la Scolastique latine, qui devait encore la
porter jusqu’au milieu du xmc siècle.
Pendant ce temps, se glissait dans les écoles la doctrine que le
BUMEM. — T. V. 16
242
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 73
nom d’Aristote servait à désigner, et qui comprenait, à côté de
véritables écrits du Stagirite, les écrits néo-platoniciens d Avi¬
cenne et d’Al Gazàli. Si Gilbert de la Porrée a vraisemblablement
lu le Fons vitse , il est probable aussi qu’il a étudié la Philosophia
Al gaze lis.
Gilbert, en effet, n’accepte pas tout ce qui vient d’Ibn Gabirol ;
comme Boëce, qu’il commente, il ne veut pas que les créatures
spirituelles aient une matière. « De toute substance incorporelle,
dit-il1, la nature est telle qu’elle ne s’appuie nullement sur le
fondement d’une matière ; la 5)rç même ne lui peut servir de
matière; en revanche, il n’y a point de corps qui n’ait ou dont la
nature n’ait pour support quelque matière ; la uXy) est la matière
des corps ; les corps, à leur tour, sont les matières des natures
autres que la première substance [corporelle]. »
Point de matière, donc, pour les substances spirituelles ; mais
à toutes les substances corporelles que nous présente la nature,
deux matières sont communes ; la GXï), d’abord, absolument indé¬
terminée, que la corporalitas affecte d’une première détermination
et qui devient alors le corps ; puis le corps, qui est la matière com¬
mune de toutes les substances corporelles particulières ; car ce
corps, bien qu’affecté d’une première détermination, bien qu’étant
déjà quelque chose (aliquid), n’est encore rien qui subsiste par soi.
« Généralement, dit Gilbert, tous les corps qui ont vraiment
en eux tout ce qui les fait subsister . semblent avoir et ont réel¬
lement une commune matière ; cette commune matière, ce n est
pas seulement lauÀv), que Platon nomme sylva et qui, selon les
philosophes, est, mais n'est pas quelque chose (est sed non est ali¬
quid)', c’est encore cette matière dont le nom ne dit pas qu’elle
est, mais que, selon sa perpétuelle subsistance, elle est quelque
chose. A ces deux là seules, le nom de matière convient justement;
rien ne peut être vraiment et par son nom propre appelé matière,
si ce n’est la ü\r\ qui est, mais qui n'est pas quelque chose, et le
corps qui n’est pas, mais qui est quelque chose: celle-là est la
matière de tout corps et de tout ce qui est en un corps; celui-ci est
la matière de toutes les choses qui résultent de sa première et per¬
pétuelle subsistance dans la Mais lorsqu’on dit que celle-ci est
la commune matière de tous les corps, qu elle est la même dans
tous les corps, on ne doit pas l’entendre en considérant le corps
dans sa singularité, mais on doit plutôt l’entendre d une même
conformité de substances numériquement diverses. »
i. üilberti Porretæ fil lit). IV Boethii de Trinitate commentaria ; éd . ci t . .
p. ia6i.
III - 74
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
243
Sous l’obscurité et l’allure volontairement paradoxale du lan¬
gage de Gilbert de la Porrée, c’est bien certainement la pensée
d Al Gazàli que reproduit la définition de ces deux matières.
Ainsi, dans les écoles du xn® siècle, la Métaphysique d’Avicenne
et d Al Gaz ali cheminait sans bruit et ruinait, par de dangereuses
erreurs, l’orthodoxie catholique.
L’autorité ecclésiastique finit par s’inquiéter de cette influence.
En 1210, Pierre de Gorbeil, archevêque de Sens, assisté de son
suffragant Pierre de Nemours, évêque de Paris, réunit un concile
provincial dans la capitale du royaume. Rigord, moine de Saint -
Denys et historiographe de Philippe-Auguste nous apprend 1 2 3 qu’on
lisait alors à Paris une traduction de la Métaphysique d’Aristote,
tirée du grec et récemment apportée de Constantinople. Le con¬
cile n’hésite pas à reconnaître dans les diverses sentences de cette
Métaphysique, ou d autres écrits du Philosophe les principes d’en¬
seignements funestes ; sous peine d’excommunication, il défend8 de
faire, à Paris, aucune leçon, publique ou privée, sur les livres de
Philosophie naturelle d’Aristote et sur les commentaires qui en ont
été composés : « Nec libri Aristotelis de naturali philosophia nec
commenta leyantur Parisius publiée vel secreto , sub pæna excom¬
munications inhibemus. »
Ce que l’Église redoute pour ses fidèles, ce dont elle veut les
garantir, ce n’est ni toute l’œuvre d’Aristote ni la seule œuvre
d’Aristote. La Dialectique péripatéticienne, la Logique de YOrga-
non, est depuis longtemps en usage dans les Écoles ; ce n’est
pas que les docteurs, les saints, les Pères de l’Églistj n’aient,
avec une inlassable persévérance*, signalé et réprouvé l’esprit
de subtilité et de chicane qu’elle y développe ; mais elle a conquis
droit de cité, et si l’excès qu’on en peut faire parait également
dangereux pour la raison et pour la foi, elle n’est pas, en soi, tenue
pour semeuse d’hérésie. Il n’en va pas de même de toutes ces doc¬
trines physiques et métaphysiques que les Grecs et les Arabes
ont développées, et que les traducteurs viennent d’importer
d’Espagne ; c’est en elles, en elles seules, mais en elles toutes que
1. F. Delabohde, Œuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, Paris, 1882,
t. I, p. 233. — Ioannis Launoii Constantiensis, Paris. Theologi. De varia Aris-
totelis in Academia Parisiensi fortuna, extraneis hinc inde adornata prœis-
diis, liber. . . Tertia æditio, auctior et correctior. Lutetiæ Parisiorum, Apud
Edmundum Martinum, viâ Iacobæâ, sub Sole aureo. MDCLXII. Cum per-
missu. Caput primum, p. 6.
2. Launoy, loc. cit., pp. 6-7. — Denifle et Châtelain, Chartularium Uni-
versitatis Parisîensis, piece n® n, t. I, p. 70.
3. Launoii Op. laud., capp. II et III ; édit, cit., pp. 9-73.
244
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 75
gisent les nouveautés dangereuses. L’autorité ecclésiastique va le
marquer avec précision.
En 1215, Robert de Courçon, légat du Pape, impose aux études
de l’Université de Paris un règlement qui demeurera longtemps en
vigueur. Les leçons sur la Logique d’Aristote y tiennent une grande
place ; elles doivent porter non seulement sur YOrganon, sur la
Logica vêtus , comme on avait accoutumé de le faire dès le temps
de la naissance des écoles, mais encore sur la Logica nova , sui les
ouvrages dont Thierry de Chartres semble avoir le premier pris
connaissance, et où se rencontrent, en particulier, les Analy ligue s.
Large et honorable part était donc, par le règlement de Robeit
de Courçon, faite à la Dialectique péripatéticienne ; mais, tout
aussitôt, ce règlement confirmait et précisait la prohibition que le
concile avait porté en 1210 1 : « Défense de faire aucune leçon sur
les livres de Métaphysique et de Philosophie naturelle d’Aristote,
ni sur les résumés de ces livres, ni sur les résumés de l’enseigne¬
ment soit de Maître David de Dinant, soit d’Amaury l’hérétique.
soit de Maurice l’Espagnol. — Non le gant ut iibvi Aristote lis de
Metaphysica et de naturali Philosophia, nec summie de eisdem , aut
de doctrina Magistri Bavicl de Dinant, aut Amalrici hærelici, aut
Mauricii hispani. »
Dans ces Suninuv des écrits du Philosophe, que Robert de Cour¬
çon cite à côté des traités d’Aristote sur la Métaphysique et la
Physique, il semble naturel de voir la Metaphysica, le Compen¬
dium de anima d’Avicenne et,- surtout, la Philosophia d Al GazAli.
Évidemment, ce que Robert de Courçon veut proscrire des leçons
de l’Université de Paris, c’est l’ensemble des doctrines, contraires
à l’orthodoxie, qui ont été vraiment professées par Aristote ou que
le Néo-platonisme musulman a données comme expression de la
pensée du « Premier Maître. »
II
AMAURY DE RENNES
N’a-t-il visé que ces doctrines? Amaury l’hérétique, David de
Dinant, Maurice l’Espagnol, dont les noms se trouvent joints à celui
d’Aristote, avaient-ils été conduits à l’hérésie par le Péripatétisme
ou par le Néo-platonisme des Hellènes ou des Arabes ?
i. Launoii Op. laud., cap. IV,; éd. cit., p. 70. — De.nifle et Châtelain, Op .
laud., pièce n° 20, t. I, pp. 78-80.
III - 76
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
245
Quelques historiens l’ont pensé ; ils paraissent s’être trompés,
lout d’abord, dans Maurice l’Espagnol, Renan 1 et le P. Mandon-
nct 3 ont supposé qu’on devait reconnaître Averroès ; à qui a rencon¬
tré les déformations étranges qu’imposaient aux noms propres les
copistes du Moyen Age, l’hypothèse ne paraît pas invraisemblable ;
mais, comme l’ont fait remarquer le P. Denifle et M. Émile Châte¬
lain3, Albert le Grand cite4, lui aussi, un Mauritius qu’il ne con¬
fond certainement pas avec Averroès.
Rendre le Péripatétisme responsable des écarts qui ont jeté
Amaury et David de Dinant hors de la foi catholique, ce serait
chose fort naturelle, puisque nous voyons ces deux hommes con¬
stamment frappés par les premiers anathèmes lancés contre Aris¬
tote.
Lorsqu'on 1210, Pierre de Corbeil interdit toute leçon publique
ou privée sur les livres de Physique d’Aristote et. les commentai¬
res qui en ont été faits, il ordonne, en même temps, que le corps
d’ Amaury soit exhumé et jeté en terre non-sainte ; il veut que les
Quaternuii de David de Dinant soient brûlés et que quiconque en
gardera un exemplaire soit tenu pour hérétique.
Quand Robert de Courçon réprouve la lecture des livres d’Aris¬
tote, il étend sa prohibition aux résumés de la doctrine de David
de Dinant et d’Amaury l’hérétique.
Ces décrets ne nous font rien connaître des opinions erronées que
professaient Amaurÿ*et David. De même, le 3 novembre 1215,
au Vl.° concile de Latran, Innocent III condamnait5 « perversissi-
mum do g ma Amalrici », sans définir plus explicitement une erreur
que, vraisemblablement, tout le monde connaissait.
Une seule pièce officielle nous renseigne sinon sur la doctrine
d’Amaury, du moins sur celle des « Amalricicns » scs partisans.
En 1210, plusieurs prêtres et clercs, disciples d’Amaury, furent
brûlés à Paris pour avoir soutenu des propositions qu’on nous rap¬
porte r> ; toutes ces propositions sont du domaine de la Théologie
ou de la Morale ; aucune d’entre elles ne permet de relever la
trace d’une influence exercée par la philosophie d’Aristote ;
i E. Renan, Averroès et l' Averroïsme .
2. P. Mandonnet, O. P., Siger de Brabant. Seconde édition, première partie
(Etude critique), pp. 17-18, en note ( Les Philosophes Belges, t. VI, Louvain,
*9* 0
3. Denifle et Châtelain, Charlulanum Uninersitatis Parisiensis, pièce 20,
t. I, p. 80, note 4-
4- Alberti Magni Scripturn in libros S entent iarurn, lib. II, dist. XXVI,
art. 5.
5. Denifle et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, pièce
n° 22, t. I, p. 81 .
6. Denifle et Châtelain, Op. laud., pièce no 12, t. I, pp. 71-72.
246
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 77
aucune d’elles, si nous l’isolions de tout autre indication, ne nous
permettrait de dire, d’une façon précise, ce qu’Amaury enseignait
en Métaphysique. Nous trouverons, heureusement, quelques docu¬
ments plus précis et plus circonstanciés sur les doctrines de cet
hérésiarque.
Les historiens s’accordent à faire naître Amaury à Bennes, en
pays chartrain 1 2 3 ; aussi était-il parfois nommé Amaury de Chartres.
Guillaume le Breton nous apprend* que, « fort habile en logi¬
que, . il se mit à enseigner la Sainte Ecriture. Mais toujours il
eut sa façon à lui d’apprendre et d’enseigner ; il professait tou¬
jours une opinion qui lui fût propre; son jugement était comme
coupé et séparé de celui d’autrui. Ainsi, en Théologie même, il eut
l’audace d’affirmer sans cesse cette doctrine : Tout chrétien est tenu
de croire qu’il est un membre du Christ ; celui qui ne le croirait
pas ne pourrait être sauvé. » Cette proposition : « Membra
sumus corporis Christi » est de Saint Paul ; si donc elle devenait
condamnable sur les lèvres d’Amaury, c’est seulement par l’inter¬
prétation que ce maître en donnait.
Le voile qui, jusqu’ici, couvre pour nous cette interprétation, va
se trouver quelque peu soulevé par Martin de Pologne.
Martin de Troppau, dit de Pologne, était Dominicain ; il mourut
en 1278, après avoir été chapelain des papes Clément IV, Gré¬
goire X, Innocent V, Jean XXI et Nicolas III ; admirablement
informé des faits et gestes de la Curie romaine, il composa une
Chronique des Papes, qui commence avec le règne d’innocent III
(1198). Son commentaire du quatrième concile de Latran nous
apprend quelles erreurs on reprochait au Théologien de Bennes*.
« Amaury, dit-il, prétend que les idées qui existent dans la pen¬
sée divine créent et sont créées ; tandis que, suivant Saint Augus¬
tin, il n’y a rien en Dieu qui ne soit éternel et immuable.
» Il dit aussi que Dieu est appelé la fin de toutes choses, parce
que toutes choses doivent retourner en lui pour y reposer immua¬
blement.
» Et de même que la nature d’Abraham n’est pas autre que
1 . Aux environs de Chartres, deux hameaux portent ce nom de Bennes
(P. Féret, La Faculté de Théologie de Paris au Moyen Age et ses Docteurs
les plus célèbres. Paris, t. I, 1894» P- 200, note 2).
2. Guillaume le Breton, De Gestis Philippi Augusti (Dom Bouquet, Recueil
des Historiens des Gaules et de la France, t. XVII, p. 83).
3. Martini Poloni Chronicon, Antverpiœ, 1574, pp. 3g3 sqq. — Cf. Charles
Jourdain, Mémoire sur les Sources philosophiques des hérésies d' Amaury
de Chartres et de David de Dinan ( Mémoires de l’Institut Impérial de France .
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. T. XXVI, Deuxième partie, 1870 ;
pp. 470-472).
III - 78
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
247
celle d’Isaac, mais que la même nature leur est commune à tous
deux, de même, selon Amaury, tous les êtres sont un seul être et
tous les êtres sont Dieu. Il soutient, en effet, que Dieu est l’essence
(■ essentia ) de toute créature et l’être (esse) de toute chose.
» Ailleurs, il enseigne que, comme la lumière ne s’aperçoit pas
en elle-même, mais dans l’air, de même Dieu ne saurait être vu,
en lui-même, ni par l’ange ni par l’homme; il ne peut être con¬
templé que dans ses créatures.
» C’était encore une des thèses d’ Amaury que, sans le péché, la
distinction des sexes n’aurait pas eu lieu, mais que les hommes se
seraient multipliés en dehors des lois ordinaires de la génération, à
la manière des anges, et qu’après la résurrection, les deux sexes
seront de nouveaux réunis, comme ils l’ont été à la création. »
Martin de Pologne ajoute : « Qui omnes ih'ores inveniuntur in
libro qui intitulatur Periphyseon. — Toutes ces erreurs se rencon¬
trent dans un livre intitulé : Periphyseon. » Il désignait par là le
flcpl oûo-scü; jjepwjjio'j de Jean Scot Erigène.
Il est bien vrai que les diverses propositions énumérées par
Martin se lisent textuellement, ou à peu près, au De divisione Natu-
ræ ; Charles Jourdain a pris soin de les relever1 2, et nous les avons
rencontrées presque toutes lorsque, de la Métaphysique du fils de
l’Erin, nous avons tracé une courte esquisse*. Mais Amaury de
Bennes les entendait-il dans le même sens que le Philosophe de
Charles le Chauve?
Sans doute, Jean Scot écrit 3 : « Celui-là seul est l’essence de tou¬
tes choses, qui seul est vraiment. » Que prétend-il par là ? Il veut
affirmer que Dieu est Y essentia, l’ouo-ta, l’idée ou exemplaire éter¬
nel de toute créature. Mais si toute créature a une essence , une
oùova par laquelle elle réside éternellement en Dieu, par laquelle
elle est Dieu même, elle a aussi une nature , une ©ti<nç par laquelle
elle a son existence propre, son existence temporelle, dans la
matière, sous les formes et les espèces. Grâce à cette distinction, la
pensée de l’Erigène, parfaitement orthodoxe, reflète et développe
la pensée de Saint Augustin. Qu’on efface cette distinction, qu’on
étende à la ©ûo-tç ou nature tout ce que le IIspl ©uo-ewî [xspwjjioû a
dit de l’oùaàa ou essence, à l’existence temporelle au sein de ce
Monde tout ce que ce livre a déclaré de l’existence idéale au sein
1. Ch. Jourdain, Op. laud., pp. 473-476.
2. Voir Chapitre V.
3. Joannis Scoti Erigenæ De divisione Nalurœ lib. I, cap. 3 ; [Joannis
Scoti Erigenæ Opéra. Accurante J. P. Migue (Patrologiœ Lalince, t. CXXII)
col. 443].
248
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 79
de Dieu, et l’on pourra se servir des formules mêmes du traité de
Scot pour exposer le plus radical des Panthéismes.
N’est-ce pas ce que faisait Amaury ?
.C’est, du moins, ce que faisaient ses disciples, les Amalriciens.
Appliquant à chaque créature, prise à l’état de nature, de oos-'.;,
et sous son existence temporelle, ce que l’Érigènc avait dit de
l’o-jaia, de l’essence ou idée, ils affirmaient que toute créature n’a
d’autre être que l’être de Dieu, ({lie toute créature est Dieu.
« Tout ne fait qu’un, disaient-ils', car tout ce qui est, est Dieu.
— Omnia union , quia quicquid est, est H eus. »
Un Amalricien nommé Bernard, qui fut brillé à Paris en 1210,
déclaraiti. 2 3 4 « que le feu du bûcher ne le pouvait brûler ni aucun
supplice le torturer dans son être véritablo (in quantum eral) car,
disait-il, par cet être véritable (in eo quod erat), il était Dieu. »
Que leur doctrine ne fût pas, au moins explicitement, dans le
De divisione Natune, les sectateurs d’Amaury s’en rendaient sans
doute compte, car, pour la déduire des principes de l’Erigènc,
ils usaient d’un raisonnement que nous fait connaître un traité
Contra Amaurianos conservé en manuscrit à la Bibliothèque de
Troyes, et que Barthélemy Hauréau a mis en lumière \
Pour principe, ils prenaient la théorie de la résurrection telle
que l’exposait le flepl çûtsoj.; a£pwjj.où \ Au dire de Martin de Polo¬
gne, Amaury résumait cette théorie dans les termes que voici :
« Dieu est appelé la fin de toutes choses, parce que toutes choses
doivent retourner en lui pour y reposer immuablement. » Jean
Scot avait pris soin de préciser avec insistance que ce retour en
Dieu, que cette union avec Dieu se ferait sans destruction ni con¬
fusion des substances particulières des créatures, que chaque sub¬
stance conserverait son individualité, sa proprietas. De ces pré¬
cautions, Amaury, sans doute, ne soufflait mot ; il prenait comme
accordé qu’à la fin du Monde, toutes choses s’abîmeraient et
s’anéantiraient en Dieu, seraient absorbées en Dieu ; c’est ainsi
qu’il entendait cette parole de Scot5 : « Dieu sera toutes choses en
toutes choses. — Deus eril omnia in omnibus. »
i. H. DENiFLEet E. Châtelain, C/iartularium Universitatis Parisiensis, pièce
n° 12, t. I, p. 71.
a. Loc. cit.
3. B. Hacjréaü, Histoire de la Philosophie scolastique. Seconde partie.
Tome premier. Paris, 1880. Pp. 83-ç)o. — Cf. H. Denifle et É. Châtelain,
Chartulanum Universitatis Parisiensis, pièce n° 12, note (Tome I, p. 72).
4. Vide supra, Ch. V, § V, pp. 6i-65.
5. Joanni8 Scoti Erigenæ De divisione Naturæ, lib. V, cap. 8 [Joannis
Scoti Erigknæ Opéra. Accurante J. P. Migne (Patrologiœ Lalinœ t. CXXII)
col. 876].
TII - 80
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
249
Dégagé du contexte qui le précisait, l’expliquait, le gardait des
interprétations fallacieuses, cet axiome était reçu par les Amalri-
ciens et, notamment, par un certain Godin dont l’anonyme de
Troyes nous fait connaître la thèse.
« Ils disent que Dieu est toutes choses en toutes choses. Ils
procèdent, en effet, de la façon suivante : Dieu sera toutes choses
en toutes choses ; mais Dieu est tout cequ il sera, car aucun chan¬
gement ne se rencontre en Dieu; donc Dieu est toutes choses en
toutes choses.
» Peut-on rien voir de plus absurde que ceci : Dieu est pierre
dans la pierre, et Godin dans Godin ? Qu’on adore donc Godin, et
non pas simplement de du lie, mais de latrie \ puisque Godin est
Dieu. »
Jean Scot était bien innocent du Panthéisme amalricien. Pour
le tirer de son livre, il avait fallu qu’on faussât les formules de sa
pensée, qu on dédaignât toutes les précisions, toutes les précautions
dont il les avait entourées. A procéder de la sorte, il n’est
auteur si orthodoxe ni si prudent qu’on n’en puisse faire un héré¬
siarque. Cependant, on rendit l’Érigènc responsable des doctrines
d’Amaury et de ses disciples. L’Évêque de Paris déféra le II s pl
'gJo-ew; {xssto-jjLoCi à l’autorité suprême. Le 23 janvier 1223, Hono-
rius III écrivait * : « Il est un livre intitulé Perifisis ; on a trouvé,
comme nous 1 a signifié notre vénérable frère l Évêque de Paris,
que ce livre fourmillait des vers de la dépravation hérétique. » Et
après avoir donné, du Efspl oéo-ewç f/.epwg où, une description qui
permit de le reconnaître, le Pape en défendait la lecture. Des
hérésies qui, disait-il, fourmillaient en cet ouvrage, il ne soufflait
mot; il n’avait probablement ni lu ni fait lire le traité de l’Éri-
gène ; il s’était fié à l’opinion de l’Évêque de Paris.
Il fut convenu, dès lors, que Jean Scot était formellement pan¬
théiste. On continua de le lire aussi légèrement, de le citer aussi
incomplètement, de le comprendre aussi sottement qu’Amaury de
Bennes et ses disciples. Bien peu de philosophes ont su voir,
comme Saint-Bené Taillandier :l, que l’hérétique chartrain avait
faussé la doctrine dont il tirait ses axiomes.
1. Ou sait que l’Eglise catholique distingue entre le culte de dulie qui est
rendu aux saints et ,1e culte de latrie qui n’est dû qu’à Dieu.
2. H. Denifle etÉ. Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, pièce
n° 5o; t. I, pp. 106-107.
3. Saint-René Taillandier. Scot Erigène et la Philosophie scholastique ,
Strasbourg et Paris, i843. Pp. 236-238.
250
LÀ CRUE DE L'ARISTOTÉLISME
III - 81
III
DAVID DE DINANT, BERNARD SYLVESTRE ET LE FAUX ALEXANDRE
Les condamnations qui frappent les hérésies d’Amaury de
Chartres, réprouvent, en même temps, l’œuvre de David de Dinant.
David était-il de Dinan en Bretagne ou de Dinant sur Meuse ?
La question a été agitée ' ; aucun document ne lui donne de
réponse. Cette réponse importe assez peu, d’ailleurs ; il est moins
intéressant de déterminer le lieu de naissance de notre philosophe
que de fixer la doctrine qu’il a professée. 'Ch. Jourdain et B. Hau-
réau, qui se sont particulièrement attachés à ce dernier objet1 2, ont
montré qu’Alhert le Grand et Saint Thomas d’Aquin fournissaient,
à qui le veut étudier, de précieux renseignements.
Le texte de Saint Thomas est court, mais précis ; citons-le tout
d’abord, car il place dans une vive lumière la thèse essentielle de
David.
« David de Dinant, dit le Doctor communis 3 4, a divisé la réalité
en trois parties : Les corps, les âmes, les substances séparées. Le
premier indivisible au moyen duquel tous les corps sont consti¬
tués, il l’â nommé Hyle ("YX/,). Le premier indivisible au moyen
duquel sont constituées les âmes, il l’a nommé Noys (Noüç) ou
Esprit (Mens). Enfin le premier indivisible parmi les substances
éternelles, il l’a appelé Dieu. Ces trois indivisibles sont une seule
et même chose ; il en résulte que, par essence, toutes choses ne
font qu’un. »
Albert le Grand avait formulé * presque dans les mêmes termes
la thèse de David, et l’énoncé qu’il en avait proposé était, disait-il,
de l’auteur lui-même :
« David pose une telle conclusion en disant ceci : « Il est mani-
» feste qu’il y a une substance unique non seulement pour tous
» los corps, mais encore pour toutes les âmes ; il est manifeste
» aussi que cette substance n’est autre que Dieu même. La
1 . P. Fkret, Op. laud., t. I, p. 2o5.
2. Ch. Jourdain, Op. laud. — B. Hàuréau, Mémoire sur la vraie source des
erreurs attribuées à David de Dinant (Mémoires de V Académie des Inscrip¬
tions et Belles-Lettres, t. XXIX, 2e partie, 1879, pp. 3i9*33o). — Histoire de
la Philosophie Scolastique , seconde partie, 1. 1, Paris, 1880, pp. 73-82.
"3. Sancti Thomæ Aquinatis Lectura super secundum librum Sententiarum,
dist. XVII, quæst. I.
4. Alberti Maoni Summa theologica, pars II, tract. II, quæst. LXXII, mem-
brum 4, ®rt. 2. — Summa de creaturis, pars II, quæst. V, art. 2.
III - 82
LEg PREMIÈRES INFILTRATIONS
251
» substance dont tous les corps sont formés est dite Hyle ; la sub-
» stance dont toutes les âmes sont faites est dite Raison ou Esprit
» (Mens). Il est donc manifeste que Dieu est la substance de tous
» les corps et de toutes les âmes. Il est évident que Dieu, la Hyle
» et l’Esprit sont une seule et même substance. »
Pour établir ce Monisme panthéistique, David usait de divers
arguments. De ces arguments, deux sont reproduits par Albert le
Grand, qui ne nomme point l’auteur, dans son comméntaire au
Livre des Causes *. Voici le premier, qui est assez clair pour se
passer d’explication :
« Toutes les choses qui existent par elles-mêmes, et non pas en
autre chose, appartiennent à un même genre ; or toutes les choses
qui sont d’un même genre découlent d’un même principe indivisi¬
ble ; donc, Dieu, le Noyse t la Matière découlent d’une même sub¬
stance indivisible.
» Mais le principe de toutes les choses qui ne sont pas en autrui
et dans lesquelles, au contraire, sont toutes les autres choses, que
peut-il- être, sinon ce à quoi convient la notion première de sujet ?
Or ce caractère, c’est à la Matière qu’il convient tout d’abord ; rien,
en effet, ne la supporte, et elle est le support de tout le reste.
Donc le principe essentiel de tout ce qui se trouvé dans la catégo¬
rie de la substance, c’est la Matière. »
Il est difficile d’entendre cet argument sans songer à la doctrine
d’Avicébron ; affirmer que toutes les substances qui sont dans un
même genre ont, entre elles, une commune matière, c’est bien la
proposition la plus saillante du système soutenu par le Rabbin de
Malaga ; celui-ci n’avait pas craint d’affirmer qu’il existe une
matière commune à tous les corps et à tous les esprits ; si, dédai¬
gneux de l’enseignement des métaphysiciens qui placent Dieu hors
de toute catégorie, on fait entrer Dieu dans la catégorie de la sub¬
stance, on sera naturellement oonduit parla méthode d’Ibn Gabirol
à proclamer l’existence d’une Matière première commune à Dieu,
à tous les esprits et à tous les corps ; cette conclusion est précisé¬
ment celle de David de Dinant.
Albert reproduit ailleurs *, avec des variantes sans importance,
le même argument, et la méthode d’Avicébron ne transparaît pas
moins dans cette autre forme du raisonnement. Elle prend, en
effet, cet axiome pour point de départ : « Ce qui peut, par l’im-
I. Alberti Magni Décousis et processu Universitatis a Causa prima, lib. I,
tract. I, cap. I,
a. Alberti Magni Summa theolagica, pars II, tract. IV, quœst. ao.
252
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
III - 83
pression d’une forme, acquérir la pluralité, est matière ou, toutau
moins, principe matériel. — Quod formabile est in plura, matériel
est vel, ad minus , principium matcriale. » Ainsi, entre plusieurs
êtres de même genre, ce qu’il y a de commun, c’est la matière ; ce
qu’il y a de différent, ce qui détermine la pluralité des espèces,
c’est, la forme. N’est-ce pas le postulat essentiel du Forts vitæ? Or,
qu'est-ce que tous les êtres ont en commun ? L’être. L’être est donc
la matière commune de tous les êtres ou, en d’autres termes,
« Dieu est la matière de toutes choses. »
Prendre des choses de même genre, faire abstraction des carac¬
tères par lesquelles elles diffèrent, obtenir ainsi ce qui est commun
à toutes et, à ce fonds commun, donner le nom de substance ou de
matière, c’est la méthode qu’Avicébron suit constamment ; .c’est
aussi celle que David de Dinant conduit jusqu’à ses conséquences
les plus extrêmes ; nous venons d’en analyser un exemple ; nous
en allons trouver un second.
« Dieu, la Matière et l'Intelligence ou Esprit, dit notre philoso¬
phe, sont premiers chacun en son genre ; et, ajoute-t-il, en ceci
qu’ils sont premiers, ils ne diffèrent pas, sans quoi, c’est en vertu
du même principe qu’ils s’accorderaient entre eux et qu’ils diffé¬
reraient l’un de l’autre, ce qui est absurde. Dieu, par exemple,
diffère de la Matière en ce que Dieu est le premier agent et la
Hyle le premier patient ; si donc nous faisons abstraction de ces
différences, Dieu et la Matière seront la même chose. Partant, il
y a une substance unique qui est, à la fois, Dieu, Hyle et Intelli¬
gence. »
A côté de ces arguments où l’on méconnaîtrait malaisément la
très puissante influence du Fons vitæ , le Moniste de Dinant, subtil
dialecticien, en déroulait d’autres. Saint Thomas d’Aquin nous
fait connaître celui-ci * :
« David de Dinant a osé dire que Dieu est même chose que la
Matière première, et voici pourquoi : Pour que la Matière et Dieu
ne fussent pas même chose, il faudrait que quelque différence les
distinguât l’un de l’autre ; mais alors, il ne seraient plus simples ;
en celui des deux qui se distinguerait de l’autre par une certaine
différence, cette différence produirait une composition. »
Albert reproduit encore ce raisonnement 1 2 3 : « L’Intelligence
conçoit Dieu et la Hyle ou Matière. Or l’Intelligence ne saurait
rien concevoir sans s’assimiler à la chose qu’elle conçoit ; il faut
1 . Albert le Grand, loc. cit.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. I, cap. XVII.
3. Alberti Magni Summa theologica, loc. cit. ; Summa de creaturis , loc. cit.
III - 84
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
253
donc qu’il y ait assimilation de l’Intelligence à Dieu et à la Hyle.
Or, une telle assimilation se peut faire soit par identité, soit par
assimilation simple. Mais elle ne peut, ici, se faire par assimilation
simple, car une assimilation de ce genre se produit toujours au
moyen d’une forme tirée, par abstraction, de l’être qui est conçu,
et ni Dieu ni la Hyle n’a de forme. Si donc Dieu et la Hyle sont
conçus, il faut qu'ils le soient en vertu de l’identité qu’ils ont avec
l’Intelligence ; partant, en substance, l’Intelligence, la Hyle et Dieu
sont même chose. »
Ce n’est plus la manière de raisonner du Fons vilæ, c’est bien
plutôt celle des psychologues arabes que nous reconnaissons ici.
Al Fârâbi distinguait 1 déjà entre la connaissance que nous
acquérons des choses composées de matière et de forme, et celle
que nous prenons des Intelligences séparées de la matière. Les
premières, nous les pensons en saisissant par notre raison les for¬
mes que nous en avons détachées par abstraction ; elles ne sont
donc pas en nous ce qu’elles sont hors de nous ; en nous, elles
sont formes abstraites de la matière ; en elles-mêmes, elles sont
substances composées de forme et de matière. Au contraire, lors¬
que nous concevons une Intelligence, forme pure, exempte de
toute matière, « elle possède en nous, lorsqu’elle est pensée et
pendant le temps que nous la pensons, une existence identique a
l’existence qu elle a par elle-même. » Cette connaissance, c’est
l’assimilation par identité dont parlera David de Dinant, qui aura
sans doute lu le De intellectu d’Al Fârâbi. Du traité composé par
Ibn Bâdja Sur le régime du solitaire, il n’aura certes aucun soup¬
çon ; sans quoi, il y retrouverait la même distinction. 2.
David paraît donc tenir tantôt d’Ibn Gabirol et tantôt d’Al
Fârâbi, les formes des arguments qu’il emploie pour soutenir sa
thèse ; mais cette thèse même ne lui vient pas de ces auteurs qui
l’eussent vivement repoussée ; sa doctrine était-elle aussi reçue de
quelque précurseur?
Albert le Grand lui donne un premier auteur en la personne
d’ « un certain Péripatéticien grec du nom d’Alexandre. »
Dans sa Métaphysique , Albert le Grand prétend exposer 3 de
quelle manière Xénophane soutenait 1 identité de toutes choses.
Xénophane, dit-il, « ne distinguant pas la matière de la forme,
affirmait que tout est Dieu. Il s’appuyait sur quatre propositions.
1. Voir : Troisième partie, ch. II, § n ; t. IV, pp. 408-409'
2. Voir : Troisième partie, ch. III, § ni ; t. IV, p. 528.
3. Alberti Magni Metaphysica, lib. I, tract. IV, cap. VIII : ht est digressio
deciarans rationem Zenophanis qua omnia dicit esse unum Deum.
I
254 LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME III - 85
» Voici la première : Deux choses qui ont un être distinct, mais
sont conçues sous une commune nature, se tirent du concept
commun de cette nature par une division qu’introduisent des
caractères distinctifs (differeniiæ) opposés l’un à l’autre.
» La seconde proposition se formule ainsi : Toute chose qui
possède une existence distincte sous un concept qui lui est com¬
mun avec d’autres choses est composé de deux principes : Une
nature qui lui est commune avec ces autres choses, et un caractère
distinctif qui la constitue en acte.
» La troisième proposition est la suivante : Deux choses dont
les caractères distinctifs ne diffèrent pas sont une même chose.
» Enfin voici la quatrième proposition : Une chose simple ne
possède absolument aucun caractère distinctif qui différencie son
être (differentia secundum inesse distinction distinguens).
» Ces propositions sont tirées du livre d’un certain Péripatéti-
cien grec du nom d’Alexandre qui a hérité des opinions de Xéno-
phane. »
De ces axiomes, Albert déduit longuement la conclusion qu’il
énonce ainsi : « Dieu, le Noys et la Matière sont des êtres ; et,
sous le commun concept d’être (sub ente), ils ne participent d’au¬
cun caractère propre à distinguer un être d’un autre être ; donc
Dieu, le Noys et la Matière sont identiques. »
« Cette opinion, ajoute-t-il, eut les complaisances d’Alexandre
le Péripatéticien ; dans la mesure de ses connaissances, David de
Dinant s’en est approprié quelque chose ; mais il n’en a pas eu
l’intelligence parfaite et profonde. »
Dans le raisonnement qu’ Albert développe d’après Alexandre,
nous reconnaissons, en effet, un argument que, sous une forme
plus concise, Saint Thomas d’Aquin mettait au compte de David
de Dinant.
Que le Péripatéticien Alexandre soit bien, dans la pensée
d’Albert, le même qu’Alexandre d’Aphrodisias, il est difficile d’en
douter. A la fin du chapitre suivant de sa Métaphysique *,
l’Evêque de Ratisbonne cite encore Alexandre; ce philosophe,
prétend-il, a emprunté de Xénophane « l’opinion que le Noys
devient l’àme en prenant une forme corporelle » ; nous avons bien
ici, semble-t-il, une reconnaissable allusion à la doctrine d’Alex¬
andre qui, du vo'jç ûXtxéç, faisait une simple disposition maté¬
rielle.
i . Albbrtj Magni Op. laucl., lib. I, tract. tV, cap. IX : Et est digressio decla-
rans improbationes et solutiones rationum ipsius Zenophanis.
III - 86
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
265
Faut-il souscrire au jugement d’Albert le Grand 1 et croire
avec lui qu’ Alexandre d’Aphrodisias a vraiment été l’inspirateur
de David de Dinant ? C’est l’opinion que Ch. Jourdain a proposée
et soutenue.
« Ce n’est pas ici le lieu, disait Charles Jourdain *, de par¬
courir les nombreux commentaires qu’ Alexandre a laissés, ni
même d’en dresser la liste. On n’ignore pas qu’il existe dans le
nombre un double commentaire sur le traité De Pâme, et un
extrait de ce commentaire qui forme un opuscule à part sous ce
titre : De l' intelligence et de /’ intelligible. Or nous croyons être
en mesure d’établir, sinon avec une complète certitude, au moins
avec une vraisemblance assez haute, que ce sont précisément ces
écrits et le traité auquel ils se rapportent qui, mêlant leur
influence à celle de l’ouvrage de Scot Erigène, ont égaré David
de Dinant et l’ont poussé aux conclusions qui lui sont imputées. »
En dépit de l’habile exégèse de Charles Jourdain, nous ne par¬
venons pas à reconnaître, dans les commentaires d’Alexandre
d’Aphrodisias au traité De l'âme , le moindre germe de la doc¬
trine attribuée à David de Dinant par Albert le Grand et par
Saint Thomas d’Aquin.
Le lien que Charles Jourdain établit entre ces doctrines et le
De divisione Naturæ serait peut-être plus saisissable ; toutefois
devrait-on supposer que l'enseignement du De divisione Naturæ
a été influencé par celui du Fons vitæ.
Le nom de Noys (Noûç) peut raisonnablement s’appliquer au
Verbe ; dès lors, l’identité du Noys avec Dieu ne serait plus que
l’expression du dogme catholique.
D’autre part, selon le langage de Jean Scot, le Verbe est l’Es¬
sence universelle, l’OÙTta de toutes choses et, par là, il entend
simplement cette doctrine de Saint Augustin que le Verbe est
l’Idée ou l’Exemplaire éternel de la création. L’identité de Dieu,
du Noù; et de l'Ouo-ta universelle pouvait donc être proclamée par
un lecteur de l’Erigène sans porter la moindre atteinte à la dôc-
trine catholique.
i. La Bibliothèque municipale de Mayence garde en manuscrit une Coin-
pilatio de novo spiritu attribuée à Albert le Grand. Cet ouvrage énumère une
suite d’erreurs; l’erreur qui porte le n» 76 est ainsi formulée : « Dire que
toute créature est Dieu, c’est l’nérésie d’Alexandre ; celui-ci a prétendu que la
Matière première, Dieu et le Noys sont une même substance ; plus tard,
Alexandre a été suivi par un certain David de Dynant (sic) qui, de nos jours,
a été chassé de France pour cette hérésie, et qui eût été puni si on l’avait pu
saisir. » (Deniple et Châtelain, Chartalarium Universitatis Parisiensis , pièce
n1} 11, note 17, t. I, p. 71).
Ch. Jourdain, Ôp. laud., pp. 4oo*4oi.
256
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
III - 87
Mais la Matière universelle d’Avicébron présente, avec l Oùo-îa
universelle de Scot, de nombreux traits de ressemblance ; nous en
avons signalés quelques-uns 1 ; que, séduit par ces analogies, un
philosophe, disciple à la fois du Fils de l’Erin et du Rabbin de
Malaga* substitue, dans la thèse que nous venons de résumer, la
Matière universelle à l’Oùo-La universelle, et il sera conduit à cette
affirmation : Dieu, le Nou* et la Matière universelle sont une même
chose.
Qu’un tel travail ait pu s’accomplir dans l’esprit de quelque
philosophe, ce n’est pas chose invraisemblable. Nous allons voir,
par exemple, comment le premier des deux degrés que nous
avons définis avait été, déjà, gravi par Bernard Sylvestre.
Sous le titre : De Mundiuniversitate, Bernard Sylvestre a composé
une sorte de commentaire poétique, partie 'en vers, partie en prose,
du traité De opéré sex dierutn écrit par Thierry de Chartres ; c’est
à Thierry qu il a dédié ce commentaire. L’ouvrage est divisé en
deux parties, l’une consacrée au Macrocosme, l’autre au Micro¬
cosme, c’est-à-dire à l’homme ; Victor Cousin 2 et Barthélerhy
Hauréau 3 ont étudié cette œuvre, qu’ils ont attribué à Bernard
de Chartres, frère de Thierry; ils en ont publié des fragments.
« Le Noys, dit Bernard 4, est la première image de la vie
vivante, Dieu issu de Dieu, substance du vrai, teneur de l’éternel
conseil. » A ces traits, nous reconnaissons le Verbe.
« Ce Noys, dit-il encore 5, est l’Intelligence du Dieu souverain
et plus que suprême, il est nature née de la divinité de celui-ci ;
en lui sont les images de la vie vivante, les notions éternelles, le
monde intelligible, la connaissance définie d’avance de toutes
choses... Là se trouve inscrit dans son genre, dans son espèce,
dans sa singularité individuelle tout ce qu’engendrent la Hyle, le
Monde et les éléments. » Le Noys tel que le conçoit Bernard, c’est
bien le Verbe décrit par Jean Scot.
Au sein du Noys, existent éternellement la matière et la forme
de l’Univers. « Il est G Y U sia (Où<na) primitive et éternelle, la
persévérance féconde, l’unité de la pluralité ; cette Usia est une,
elle est seule, la nature de Dieu tout entière vient d’elle et est en
1. Voir Ch. V, § i, pp. 38-45.
2. Victor Cousin, Introduction aux ouvrages inédits d’Abélard.
3. B. Hauréau, Histoire de la Philosophie Scolastique, première partie,
pp. 407-418.
4. B. Hauréau, Op . laud., p. 4°8.
5. B. Hauréau, Op. laud., p. 409-
G. B. Hauréau, Op. laud. , p. 4io.
III - 88
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
257
elle. » « Cette unité 1 2 est l’être unique <le toutes choses. — Unitas
omnium rerum unicum est esse. »
Avec une abondance d'images qui nuit parfois à la clarté et à
la précision, Bernard répète ce qu’il y a d’essentiel dans l’ensei¬
gnement de Jean Scot ; et pour le répéter, il use de termes ana¬
logues a ceux qu’emploiera David de Dinant; il déclare que Dieu,
le Noys et la U sia primaria sont une même chose. Qu’un philo¬
sophe vienne maintenant, conseillé par la lecture du Fons vitre ;
qu il dise Matière universelle ou Hyle au lieu d’Essence univer¬
selle, (VUsia primaria , et de cette transformation naîtra l’hérésie
que le concile de Paris, puis le concile de Latran frapperont de
leurs anathèmes.
Peut-être ce travail s’est-il accompli dans la pensée d’un homme ;
mais cet homme, à coup sur, n’était pas David de Dinant. Si
nous en croyons Albert le Grand, qui parait fort bien renseigné,
David n’avait nullement imaginé ni composé la doctrine qu’il
soutenait; il l’avait tirée, toute formée, du traité d’Alexandre le
Péripatéticien.
Albert le Grand, en effet, ne nous dit pas que l’hérésie de
David de Dinant dérivait, par des détours plus ou moins compli¬
qués, de doctrines contenues dans un livre d’Alexandre; il cite
quatre propositions qu’il donne comme textuellement extraites de
ce livre; dans les circonstances innombrables où il est possible
de contrôler les citations de l’Evêque de Ratisbonne, on les trouve
très fidèles ; nous n’avons aucune raison d’imaginer ici une
inexactitude qui ne se rencontre pas ailleurs ; si donc, dans une
œuvre d’Alexandre d’Aphrodisias, nous ne rencontrons ni les
quatre propositions citées par Albert, ni la doctrine qui, d’après
son témoignage, en était déduite, nous sommes assurés de n’avoir
pas en mains le livre que lisait le savant Dominicain.
Or aucun traité connu, mis au compte d’Alexandre d’Aphrodi¬
sias, ne répond au signalement donné par Albert ; aucun d’eux
n’est la source des hérésies de David.
B. Hauréau a pensé qu’il avait mis la main sur le livre, fausse¬
ment attribué au Commentateur d’Aphrodisias, qui avait guidé le
Métaphysicien de Dinant ; ce livre, il a cru le reconnaître 1 dans le
De unitate de Dominique Gondisalvi.
Cet ouvrage, il est vrai, est attribué à un certain Alexandre par
deux manuscrits du xiv* siècle conservés à la Bibliothèque Natio-
1. B. Hauréau, Op. laud., p. 4i8.
2. B. Hauréau, Mémoire sur la vraie source. . ., Ioc. cit. — Histoire de la
Philosophie Scolastique, seconde partie, t. I, p . 8i.
DUHEM. — T. v. 17
258
LA. CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
III - 89
nale de Paris ; l’unl * l’appelle Liber Alexandri de unitate et l’autre *
Liber Alexandri de unitate tramlatus de græco in latinam. Il s’en
faut bien, d’ailleurs, que cet écrit fût toujours mis au compte
d’Alexandre 3; un manuscrit le présente sous le nom du véritable
auteur, Gundissalinus ; d’autres le donnent comme de Boëce, d’Al
Kindi, d’Al Fârâbi ; des deux manuscrits qui l’intitulent comme
s’il était d’Alexandre, le premier lui donne cet explicit : Explicit
liber de unitate Alquindi.
Pour reconnaître que le De unitate n’a pas été la source de la
doctrine de David, il suffît de l’ouvrir. Non seulement nous n’y
rencontrons aucune des quatre propositions qu’Albert extrait
textuellement du livre d’Alexandre le Péripatéticieu, mais encore
nous y trouvons une Métaphysique absolument opposée à celle du
Philosophe de Dinant. Dominique Gondisalvi écrit, par exemple,
au sujet de la Matière première 4 : « La matière n’a pas d’exis¬
tence, si ce n’est par son union avec la forme.... La matière, en
eflèt, est contraire à l’unité, car, d’elle-même, la matière se
répand; par sa nature, elle a la propriété de se multiplier, de se
diviser et de se disperser, tandis que l’unité retient, unit et ras¬
semble. » Or Albert nous apprend qu’Alexandre, pour établir
l’identité de Dieu et de la Matière première, affirmait que, tout
comme Dieu, la Matière est un être, qu elle est une, simple et
indivisible comme Dieu. « Le point de vue d’Hauréau, dit
M. Paul Correns 5, n’a, en général, reçü aucune approbation. »
Pour commettre une pareille méprise, il fallait cette inintelligence
de la pensée médiévale que trahit toute l’œuvre d’Hauréau.
Nous sommes assuré maintenant qu’Albert le Grand connais¬
sait un traité mis au compte d’Alexandre d’Aphrodisias ; que ce
traité soutenait la thèse de l’identité entre Dieu, le No y s et la H y le,
reprise ensuite par David de Dinant ; que, pour appuyer cette
thèse, il développait au moins un des arguments donnés par
David; enfin que cet ouvrage n’a pu être retrouvé jusqu’ici.
Albert le Grand déclare emprunter à ce livre la doctrine qu’il
expose comme étant celle de Xénophane ; son exposé nous fournit
ainsi maint renseignement précieux.
i . Bibliothèque Nationale, fonds latin, n° 6443 .
a. Bibliothèque Nationale, fonds latin, n° 6325.
3. Die dem Boethius fütschlich zugeschriebene Abhandlung des Dominicus
Gondisalvi De unitate. Hcrausgegeben und philosophiegeschichllich behandett
von Df Paul Correns. JSlünster, 1891 ; pp. 1 2- 1 3 (Beilrüge cur Geschichte der
Philosophie des Mittelalters. Bd. 1, Heft. I).
4- Paul Correns, Op. laud. , pp. 4*5.
5. Paul Correns, üp. laud., p. 48.
III - 90
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS
259
Lorsqu'il prétend, par exemple, rapporter le raisonnement par
lequel Alexandre établissait l'identité du Noys et de la Hyle, il
commence en ces termes 1 :
« Prise en elle-même, la Hyle est indivisible, immobile et
impassible ; aucune chose ne saurait, en effet, éprouver aucune
passion à moins de se mouvoir, et rien ne se meut qui ne soit
divisible, comme il est prouvé au vic livre des Physiques. Si donc
la Hyle est rendue mobile, c’est seulement par la corporéité qui
lui advient; or cette corporéité qui lui advient est, pour elle, un
accident ; ainsi, le mouvement advient accidentellement à cette
Hyle par l’intermédiaire de ce qui en est l’acte, [c’est-à-dire de
corporéité qui en est la première forme]. De même, la propriété
de pâtir et toute la diversité des corps, des mouvements et des
passions résultent de ce qui advient à la matière par l’effet de la
corporéité et des formes substantielles contraires les unes aux
autres (ex corporeitate et contrarie laie). En tous ces corps, donc,
il y a une Hyle unique, indivisible, immobile et impassible. Au
contraire les corps sont multiples et les patients sont multiples ;
donc, en eux, toute diversité provient des accidents et des proprié¬
tés adventices ; nulle diversité ne vient de la substance ; nulle
diversité n est de la part de la Matière, comme dit Xénophane. »
Cette Hyle indivisible, immobile et impassible par elle-même;
qui devient divisible et, donc, mobile lorsqu’elle reçoit une pre¬
mière forme, la corporéité ; qui n’est point susceptible de pâtir
tant qu elle n’a pas, en sus de la corporéité, revêtu les formes
substantielles des éléments, opposées les unes aux autres ; cette
Hyle dont notre Alexandre prête l’idée à Xénophane, nous la
reconnaissons sans peine ; c’est la Matière première d’Avicenne,
c’est la Hyle d’Al Gazâli !. Jamais aucun philosophe grec n’a conçu
la Hyle de cette façon; le soi-disant Alexandre a lu les philoso¬
phes arabes, et son livre, en se donnant pour œuvre du Commen¬
tateur d’Aphrodisias, s’octroie un titre mensonger.
L’ouvrage dont David de Dinant avait tiré son Monisme était
donc un de ces apocryphes innombrables qui avaient cours chez
les Musulmans et qui passaient, auprès d’eux, pour expressions
de la pensée grecque.
Amaury de Bennes, pour bâtir son Panthéisme, n’avait point
cherche ses matériaux dans les livres grecs ou arabes que les
traducteurs venaient de révéler à la Chrétienté latine ; il avait
I. Alberti Magnx Metaphysica, lib. I, tract. IV, cap. VII.
a. Voir : Troisième partie, Ch. Il, § VII; t. IV, pp. 463-4 74.
260
LA CRUE DE I.’ ARISTOTÉLISME
III - 91
tout tiré de Scot Erigènc, dout il avait, d’ailleurs, faussé la pensée
et rendu la doctrine suspecte, injustement et pour des siècles.
David de Dinant, au contraire, avait puisé son Monisme aux
sources récemment dérivées vers les Latins ; l’audacieuse formule
qui résumait cette doctrine, quelques-uns des arguments dont elle
s’autorisait venaient d’un apocryphe arabe donné sous le nom
d’Alexandre d’Aphrodisias ; les raisonnements que le faux
Alexandre n’avait peut-être pas dictés, s’étaient, sans doute,
laissé guider par les méthodes d’Ibn Gabirol ou d’Al Fâràbi. En
lisant cette’ proposition : Dieu, l’Intelligence et la Matière pre¬
mière sont une seule et même chose, Robert de Courçon pouvait,
à bon droit, redouter l’influence des philosophes hellènes, juifs
ou musulmans qui avaient donné l’énoncé d’une telle hérésie et
fourni les moyens de la rendre vraisemblable.
IV - 1
CHAPITRE IX
GUILLAUME D’AUVERGNE, ALEXANDRE DE HALES
ET ROBERT GROSSE-TESTE
I
GUILLAUME d’aüVERGNE, ÉVÊQUE DE PARIS
L’autorité du légat du pape a interdit, à Paris, toute leçon, soit
publique, soit privée, dont l’objet serait la doctrine physique et
métaphysique d’Aristote ou les diverses philosophies qui s’y
rattachent ; mais elle n’a pas étendu ' cette prohibition aux écoles
étrangères à l’Université de Paris. A Paris même, on ne peut
enseigner à l’aide des livres traduits par Jean de Luna et Domi
nique Gondisalvi, par Gérard de Crémone, par Michel Scot; mais
on les peut lire, on en peut agiter les doctrines dans les conversa
tions privées, on peut composer des ouvrages qui s’en inspirent ou
les discutent ; et, sans doute, on ne se faisait pâs faute d’argu
menter pour ou contre la Physique et la Métaphysique d’Aristote,
d’Avicenne et d’Al Gazâli dans cette ardente population universi
taire de Paris, pour laquelle la nouveauté eut toujours de merveil
leux attraits et le fruit défendu une délicieuse saveur; dès le
milieu du xme siècle, on ne tenait plus aucun compte de la
défense portée par Robert de Courçon; les Questions de Maître
Roger Bacon nous le prouveront bientôt.
Contre cette philosophie jugée subversive, il fallait autre chose
que des prohibitions portées par l’autorité ; il fallait une réfuta
tion, rigoureuse et complète, opposée par la raison ; il fallait
qu’une analyse minutieuse mît en pièces la vaste synthèse com
posée par les disciples d’Aristote, et montrât où chacune de ces
pièces se trouvait faussée.
Cette oeuvre allait être entreprise par l’homme de grande
i. Touchant les bornes des condamnations portées en 1210 et en i2i5, voir
Pierre Mandonnet, Op. laud., première partie, pp. 18-19, en note-
262
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
IV - 2
science et de solide bon sens qui, en 1228, était monté sur le siège
épiscopal de Paris. Par ses divers écrits philosophiques et, surtout,
par son monumental traité De CJniverso, Guillaume d’Auvergne
allait élever une digue à l’ahri de laquelle la vieille Scolastique
chrétienne pût demeurer sauve du torrent d’opinions dangereuses
ou hérétiques que l’Islam déversait sur les écoles latines.
A. L'École d'Aristote selon Guillaume d' Auvergne .
Toutes ces opinions, un nom les marquait et servait, pour
Guillaume comme pour ses contemporains, à leur donner une
apparente unité ; qu’elles se rencontrassent dans les écrits mêmes
du Stagirite ou dans ceux d’Al Fàrâbi, d’Avicenne ou d’Al Gazàli,
elles étaient toutes tenues comme émanant d’une même Ecole,
celle d’Aristote; l’Ecole d’Aristote, c’était essentiellement l’École
dont la pensée semble réfractaire à toute union avec le Dogme
chrétien, tandis que la pensée platonicienne se laisse plus aisé¬
ment plier aux enseignements de l’Église.
Que l’Aristotélisme soit bien, au sentiment de Guillaume
d'Auvergne, Évêque de Paris, une ample doctrine où le Néo-pla¬
tonisme arabe se trouve tout entier compris, il nous est aisé d’en
acquérir l’assurance. Ouvrons le De Universo, et lisons le cha¬
pitre 1 qui porte ce titre caractéristique : « Error Aristotelis et alio-
rum philosophorum qui sequuntur eum de generatione intelligen-
tiarum et corporum cælestium. — Erreur d’Aristote et des autres
philosophes qui le suivent sur la génération des intelligences et
des corps célestes. »
« Je vous ai montré dans un discours général, dit Guillaume, de
quelle manière les premières créatures sont sorties du Créateur...
Mais les Philosophes, et surtout les Péripatéticiens, c’est-à-dire
ceux qui ont suivi Aristote (Aristotelis sequaces), ainsi que ceux de
la race des Arabes qui furent les plus fameux dans les enseigne¬
ments d’Aristote (in disciplinis Aristotelis ), ont prétendu que la
première créature avait été nécessairement unique ; ils ont dit
que ce Premier Créé était une première Intelligence très noble ;
ils ont dit aussi que le premier Ciel et son mouvement provenaient
de cette Intelligence selon le mode que j’indiquerai tout à l’heure.
i. Guillermi Parisiensis Lpiscopi De Universo prima pars principalis , pars
prima; Gulielmi Parisiensis ëpiscopi Opéra, éd. i5i6, tract. III, cap. VIII, t. II,
Fol. CIII, coll. c et d ; éd. 1674, cap. XXIV, p. 584, col. b, et p. 585, col. a. —
Nous donnerons, à la fois, la référence à l'édition de i5i6 et la référence à
1 édition de 1674. car ces deux éditions présentent des divisions en parties et
chapitres qui ne concordent nullement. Pour la description de ces deux édi¬
tions, voir : Tome III, p. a5o, note i.
IV - 3
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
263
Dès lors, il convient qu’ici je présente quelques considérations au
sujet de ces affirmations.
» Voici donc quelle a été l’origine de leur opinion :
» Il leur a semblé que par l’Un, en tant qu’un, il ne pouvait,
d’aucune manière, exister autre chose qu’un être unique... De cet
Un donc, rien qu’un, et de cet unique, rien que l’unique.
» Ensuite, il ont poussé plus loin et ils ont pensé expliquer de
quelle manière s’était faite cette création. Ils ont déclaré que le
Créateur n avait usé d’aucun moyen extrinsèque pour produire son
Premier Causé... Puis donc que le Créateur n’usait, pour ainsi
dire, que de lui-même en créant cet être, puisqu’il ne se servait
de rien hors de lui, il leur a semblé que le Créateur n’avait pu
s employer lui-même, en la création du Premier Causé, autrement
qu’en se pensant lui-même... On leur pouvait faire cette objection :
Il est plus convenable que le Créateur ait créé cet être en le
pensant qu’en se pensant lui-même. Ils répondaient à cela que
I l n ne connaissait cet être ni quoi que ce soit d’autre hors de
lui-même, sinon en se connaissant lui-même, en tant qu’il est le
modèle et le miroir très clair et très exact des choses universelles
aussi bien que des choses singulières; c'est pourquoi, en premier
lieu et surtout, il se pensait lui-même et sé pensait éternellement,
connaissant par là tous les autres êtres...
» La première Intelligence est donc sortie du Créateur par la
connaissance que le Créateur a de lùi-même... »
Poursuivant cet exposé, dont nous nous bornons à citer les
formules essentielles, Guillaume rappelle 1 « comment, selon les
philosophes, beaucoup d’êtres sont sortis de cette Intelligence
première.
» En elle-même, en son opération intellectuelle et dans les
objets de sa connaissance, l’Intelligence première trouvait nombre
et diversité multiple. Or elle ne pouvait opérer que d’une manière
spirituelle et intellectuelle, à la ressemblance du Créateur, et cela
de manière à s’assimiler à lui autant que possible. Par son opé¬
ration intellectuelle, donc, et par la connaissance acquise en cette
opération, quatre choses sont nécessairement sorties d’elle.
» Elle comprenait, en premier lieu, le Principe créateur dans sa
gloire et sa magnificence ; éclairée, pour ainsi dire, par tant de
lumière dont les rayons la remplissaient, elle a émis d’elle-mêmc
une sorte de splendeur, qui était une seconde Intelligence.
» Elle comprenait, d’autre part, ce qu’il y avait en elle-même
i. Guillermus Pàrisienbis episcopus, loc. cit. ; éd. 1 5 1 G, tract. IJI, cap. IX,
t. II, fol. CIII, col. d, éd. 1674, cap. XXV, p. 585, col!, a et b.
264
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 4
de potentiel; alors, elle a projeté hors d’elle-même comme une
ombre qui était la matière du premier ciel.
» En se comprenant elle-même dans sa propre perfection, elle a
laissé échapper d’elle-même une seconde splendeur qui était, par
rapport à la première, comme un rayon plus faible et une lumière
secondaire ; ce fut la forme du premier ciel ; ainsi le premier ciel
se trouva complètement produit par ce que connaissait la première
Intelligence et par la science qu elle avait d’elle-même; d’ailleurs,
par cette forme du ciel, ils ont voulu 1 entendre sa figure (foi'mam
corporalem ).
» En quatrième lieu, cette Intelligence comprenait son être
spirituel ; par là, elle a fait briller hors d’elle-même un troisième
rayon, c'est-à-dire l’Ame du premier ciel, qui est une vertu
capable de mouvoir ce ciel de mouvement local ; ils ont entendu
que cette Ame fût proprement la forme et la perfection du ciel.
» Ils ont admis, en effet, que le ciel était un être animé com¬
posé d’un corps mû, jouant le rôle de matière, et d’une âme de
cette sorte, jouant le rôle de forme.
» Par une voie analogue, ils ont admis que, de chacune des
Intelligences suivantes, sortait une Intelligence inférieure, la
matière, la forme et l’âme d’un ciel inférieur, jusqu’à ce qu'on
arrivât à la dixième Intelligence. Cette dernière Intelligence, ils
ont admis qu’elle est le soleil intelligible de nos âmes; ils ont
admis qu’elle est le principe qui crée les choses multiples et
susceptibles de se multiplier, que d’elle aussi proviennent nos
âmes »...
« Cette dixième Intelligence 2, en se pensant simplement elle-
même et en connaissant ce qu’il y a en elle de potentiel, est cause
des matières des choses sujettes à la génération et à la corruption ;
d’autre part, en connaissant ce qu’il y a d’actuel en elle, en con¬
naissant ce qui est la perfection opposée à sa potentialité, elle
produit les formes corporelles de ces choses ; en se pensant dans
sa spiritualité, en connaissant qu’elle est telle intelligence, elle
crée les âmes humaines ; mais lorsqu’elle se connaît ainsi, elle
n’est qu’une chose unique et n’opère qu’à titre d’être unique ; de
cette manière, donc, il ne proviendra d’elle qu’une seule chose ;
dès lors, par essence et en vérité, toutes les âmes humaines ne
seront qu’une seule âme. Vous devez savoir, en effet, qu’ils ont été
conduits à cette erreur : Ils pensent que toutes les âmes humaines,
1. Au lieu de : volaerunt, le texte, par une erreur évidente, porte noluerunt.
2. Guillermus Parisiensis episcopus, loc. cit. ; éd. i5i6, tract. III, cap. X, t. II
fol. CIII, col. d, et fol. CIV, col. a ; éd. 1674, cap. XXVI, p. 585, col. b.
IV - 5
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
265
une fois dépouillées de leurs corps, sont une seule âme, qu’elles
ne diffèrent aucunement, sinon par la diversité de leurs corps,
mais qu’en vérité et par essence, elles sont toutes la même
âme. »
Ce sont là « les erreurs d’Aristote et des autres ». Toujours, en
effet, Guillaume d’Auvergne attribue à l’École d’Aristote, prise en
bloc, cette théorie si peu péripatéticienne de la création succes¬
sive des Intelligences les unes par les autres ; au cours des nom¬
breuses discussions que le De Universo consacre aux Intelligences
célestes et à la dixième Intelligence, créatrice de nos âmes, les
mots : « Aristoteles et sequaces ejus » reviennent sans cesse '. C’est
à « Aristote et à ceux de sa suite » que s’adresse ce reproche *,
dont le Stagirite eût été, sans doute, fort surpris : « Ils ont abusé
d’une manière intolérable du mot créer ; par l’erreur la plus
impie, ils attribuent à la créature le pouvoir de créer, qui est l’opé¬
ration particulière du Créateur béni, et qui n’est possible qu’à
lui. »
Cette locution favorite, Aristoteles et ejus sequaces, Guillaume la
tient peut-être de Dominique Gondisalvi ; celui-ci, en effet, l’avait
employée 1 2 3 4 5 dans son traité De immortalitate anitnæ que l’Évêque
de Paris parait s’être approprié.
Qu’Aristote ait été regardé par Guillaume comme le chef de
l’Ecole à laquelle appartenaient Avicenne et Al Gazâli, on le com¬
prend sans peine si l’on songe que le Liber de causis était alors
attribué au Stagirite. Or cette confusion se marque clairement au
passage où l’Évêque de Paris présente * « la destruction de l’erreur
qu’ Aristote et ceux de sa suite commettent en supposant que toute
diversité et toute multitude a sa raison d’être en la matière. »
« Aristote lui-même, dit-il, et tous ceux qui le suivent, mettent
l’Un au degré ultime de l’unité. Ils lui ont attribué l’individualité
en disant : Son individualité est bonté pure et elle emplit tous les
1. Guillermi Parisiensis rpiscopi De Universo prima pars principalis ; éd. i5i6,
pars II, Tractatus de Providentia, cap. V, t. Il, fol. CLXXXII, col. a ; éd. 1674,
pars III, cap. IV, p. 719, col. a. — Secundo pars principalis ; éd. 1 5 1 6, pars I,
cap. XLII, t. II, fol. CîCXIII, col. c; éd. 1674, pars II, cap. XXIX, p. 833, col. a.
Secunda pars principalis , éd. 1 5 1 6 , pars I, cap. XLVI ; t. II, fol. CCXV, col. c;
éd. 1674, pars II, cap. XLVI, p. 837, col. a.
2. Guillermi Parisiensis episcopi De Universo prima pars principalis ; éd. i5i6„
pars II. Tractatus de Providentia, cap. VII, t. II, fol. CXGIII, col. d ; éd. 1674,
pars III, cap. XXIX, p. 707. col. a.
3. Georg Buelow, Des Dominicus Gundissalinus Schrift von der Unsterblich-
keit der Seele, p. 11 ( Beitrcige zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters,
Bd. II, Heft III ; Munster, 1897). — Vide supra, p. 236.
4. Guillermi Parisiensis Episcopi Op, laud., Secunda pars principalis ; éd. i5i6,
pars I, cap. LV, t. II, fol. CCXVIII, coll. c et d ; éd. 1674, pars II, cap. X,
p. 8o4, col. b.
266
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
IV - 6
siècles de ses bontés et de ses grâces. » C’est au Livre des Causes
que se rapporte cette allusion, à ce Livre des Causes dont Gérard
de Crémone avait donné une traduction ainsi intitulée 1 : Liber Aris-
totelis de expositione bonitalis puræ.
Ces sequaces d’Aristote sont bien, dans la pensée de l’Evêque
de Paris, les Néo-platoniciens arabes ; l’erreur qu’il va réfuter au
chapitre que nous venons de citer, il déclare qu’il l’extrait * « du
discours d’Aristote, et des discours d’Al Fâràbi, d’Avicenne et des
autres qui se sont accordés sur ce point avec Aristote. »
B. Critique de la théorie des Intelligences célestes.
Au De Universo , toute la première partie ou subdivision de la
seconde partie principale est ainsi consacrée 1 2 3 à l’examen de la
théorie « d’Aristote et de ceux qui le suivent » sur les. Intelligences
séparées. Nous y lisons des passages tels que celui-ci 4 :
« Les causes qui ont conduit Aristote à supposer l’existence de
neuf Intelligences sont les neuf mouvements des neuf cieux mobi¬
les. » Ce seul nombre neuf, attribué aux Intelligences et aux cieux,
marque assez que ce sont les auteurs arabes, et non pas Aristote,
qui ont renseigné Guillaume. Aussi est-ce l'écho des enseignements
d’Avicenne et d’Al Gazàli que nous allons entendre :
« Aristote, en elfet, a conféré aux cieux des Ames qui les
meuvent; à ces âmes, il a donné des objets d’amour intelligibles
séparés de la matière ; ce sont des Substances intelligentes et très
parfaites; les Ames, en contemplent continuellement la perfection
qu’elles recherchent avec un très violent amour, éprouvent un
désir très ardent de devenir semblables en perfection à ces Intel¬
ligences et, en même temps, de leur assimiler les cieux.
» Or, cette perfection des Intelligences consiste, dit-il, en une
actualité complète par laquelle il n’est rien en elles qui demeure
en puissance ; tout ce qui a trait à leur perfection, dans la mesure
où cela leur est possible, elles le possèdent perpétuellement en
acte...
1. B. Boncompagni, Delta vita e delle opéré di Gherardo Cremonese , Borna,
1 85 1 , p 5.
2. Guillermus Parisiensis Episcopus, loc. cit., éd. i5i6, pars I, cap. LlY;t. II,
fol. CCXVIII, col. c ; éd. 1674, pars II, cap. JX, p. 8o4, col. a.
3. Güillermi Parisiensis Episcopi De Universo Secunda pars principalis,
éd. 1 5 1 6 , proœmium ; t. Il, fol. CXGVI, col. b; éd. 1674, Secuodæ partis
pars I, cap. I, fol. 761, col. b.
4- Güillermi Parisiensis Episcopi Op. laud., Secunda pars principalis, pars I.
cap. III ; éd. 1 5 1 G, t. II, fol. CXCVI, col. d, et fol. CXCVII, coll. a et b. ; éd. 1674
fol. 762, col. b, et fol. 763, coll. a et b.
IV - 7
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
267
» Voici maintenant pourquoi il a supposé que les cieux sont
mûs, par leurs Ames, d’une révolution continuelle. Il a supposé
que les situations occupées par les diverses parties d’un ciel con¬
stituaient, pour ces parties, certaines perfections, tels les lieux
naturels pour les corps qui se meuvent par nature. Mais les diverses
parties d’un ciel ne peuvent occuper simultanément toutes les
situations de cette sorte ; elles ne peuvent, par exemple, être
toutes, en même temps, au-dessus de telle partie de la Terre.
Cependant, en chacune de ces parties, il y a puissance à se trou¬
ver en chacune de ces situations. Alors chaque Ame des cieux fait
passer à l’acte cette potentialité qui réside en chacune des parties
de son ciel, de la manière et avec la vitesse qui sont possibles
pour ce ciel; [à la simultanéité], elle supplée ainsi par la succes¬
sion ; elle donne la perfection à la potentialité de chacune des
parties du ciel en lui conférant les états actuels l’un après l’autre,
parce que de telles potentialités ne peuvent jjossédër simultané¬
ment toutes leurs formes actuelles. »
« Observez et comprenez bien, poursuit Guillaume, conseillé
par son bon sens auvergnat, que cette erreur-là est ridicule en
bien des manières. En outre, elle parait impossible à soutenir.
Aucune de ces situations ne donnerait âucun bonheur à aucune
partie d’aucun des cieux; supposé même, si possible, qu’une par¬
tie occupât à la fois toutes ces situations, elle n’en serait pas plus
heureuse. Il leur est donc bien inutile de rechercher ces situations,
et leur mouvement est oiseux et superflu... 11 ne diminue pas le
mal que constitue la potentialité... puisque toute situation acquise
est, d’une manière nécessaire, continuellement perdue ; dès lors,
il est stupide de s’efforcer de l’acquérir, et il est ridicule d’imagi¬
ner que ces grands corps besognent pour la regagner et la reper¬
dre continuellement. »
Guillaume n’est guère moins sévère à l’égard de la théorie de
l’amour « qu’Aristote et les autres 1 » développent à propos de
ces mouvements des cieux.
« L’amour qu’ils mettent 2 dans les Ames des cieux n’est pas,
pour moi, l’objet d’un mince étonnement. Tout amour, disent-ils,
recherche l’utilité qui est attribuée à l’objet aimé ou la volupté de
celui qui aime ou quelque autre chose que poursuit le désir. Mais
la recherche, par celui qui aime, de ce qui lui est utile ne constitue
i. Guillaume d’Auvergne, loc. sit., cap. IV ; éd. i5i6, t. II, fol. CXCVJI,
col. c. ; éd. 1674, fol. 763, col. b.
a. Guillaume d’Auvergne, loc. cit., cap. V ; éd. i5i6, t. II, fol, CXCVIII, col. b ;
éd. 1674, fol. 765, col. a.
268
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 8
pas le plus léger amour pour l’objet aimé ; ce n’est pas là ce que
les philosophes nomment proprement amour ; c est négoce et
vénalité. »
Aristote n’est pas plus heureux dans le choix des raisons qui
lui servent à nombrer les Intelligences célestes. « Aristote a nom-
bré les Intelligences ‘ d’après le nombre des cieux, de leurs mou¬
vements et de leurs Ames, car elles lui semblent être les causes de
ces mouvements, de la manière que je vous ai précédemment
expliquée. Mais cela est bien plus absurde et bien plus éloigné de
toute raison... Il n’est pas nécessaire d’admettre que l’eau est mul¬
tiple parce qu’elle fait tourner beaucoup de roues de moulin, ni
que le vent est multiple alors que ce vent unique pousse évidem¬
ment beaucoup de navires.
» Il dira, il est vrai, que ce n’est pas comme objet aimé que le
vent pousse les bateaux et que l’eau fait tourner les moulins, mais
par une impulsion violente ; tandis que les Intelligences meuvent
les cieux parce qu elles sont les objets de leur amour; voilà pour¬
quoi elles ont été multipliées ou, du moins, pourquoi on a trouvé
qu’elles étaient multiples.
» Mais qu’arrive-t-il, tout aussitôt, à Aristote ? C est que le
Créateur béni, que je t’ai déclaré être unique et atteindre au com¬
ble de l’unité, devrait surpasser en multiplicité toutes les armées
qu’on peut compter; car il meut des hommes innombrables en
tant qu’il est l’objet de leur amour ; il ne les meut pas seule¬
ment d’une façon spirituelle, mais encore d’une manière corpo¬
relle ; il ne les meut pas d’un mouvement unique, mais d’autant de
mouvements différents qu’il en est et qu’il s’en peut trouver en son
culte et dans son service.
» Et qui ne voit, d’ailleurs, qu’un seul et même objet aimé peut
mouvoir en même temps vers lui d’innombrables amateurs? Une
seule et même nourriture ne peut-elle mouvoir vers elle beaucoup
d’animaux, un seul et même butin beaucoup de voleurs, une seule
et même femme beaucoup d’amants, une seule et même somme
d’argent beaucoup de gens cupides, un seul et même honneur
beaucoup d’ambitieux? »
Guillaume conclut de là 1 2 « qu’il ne faut, ni par suite du mou¬
vement des cieux, ni en vue du mouvement des cieux, admettre des
1. Guillermi Parisiensis Episcopi De Uniuerso secunda pars principalis, parsl;
éd. i5i6, cap. XXUI, t. II, fol. CCVI, col. c; éd. 1674, cap. XXIV, fol. 781,
coll. a et b.
2. Guillaume d’Auvergne, loc. cit. ; éd. i5i6, cap. XLII, t. II, fol. CCX1II,
col. c ;éd. 1674, cap. XLV, fol. 794, col. b.
IV - 9
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
269
Intelligences, ni les admettre en tel nombre que l’ont supposé Aris¬
tote et ses successeurs. »
C. L'Ame du Monde.
A quel système, Guillaume accordera-t-il ses suffrages ? A
celui qui représente, du moins à son avis, la pensée de Platon :
Une àme unique, celle du ciel suprême, donne la vie et le mou
vement à tous les cieux inférieurs1. Nous avons vu 2, lorsque nous
avons étudié les théories astronomiques de l'Évêque de Paris,
comment cette hypothèse, qu’il croit platonicienne, se confond,
pour lui, avec l’hypothèse mal connue d’Alpétragius.
« Je dis qu’à mon avis 3, l’opinion de Platon ne fut pas que le
Monde entier est un animal unique, mais seulement le Ciel, c’est
à-dire tout ce qui se trouve depuis la sphère de la Lune jusqu’à
la dernière des sphères mobiles. > Pourquoi Guillaume tient tant
à borner aux- sphères célestes l’empire de Pâme du Monde et à
en distraire la sphère des quatre éléments, il nous le montre de
suite.
C’est, d’abord, que « cette Ame du Monde n’est pas4 celle qui
donne leur perfection aux corps des hommes, non plus qu’aux
corps des animaux et des végétaux. » On ne court point le risque
de lui voir jouer le rôle qu’ « Aristote et ceux de sa suite » fai
saient jouer à l’Intelligence active, ce qui ferait renaître l’hérésie
monopsychiste.
En second lieu8, les mouvements célestes, que cette Ame pro
duit, seront sans influence sur tout ce qui se passe au sein du
monde sublunaire. « Cette opinion détruit donc l’Astrologie judi
ciaire. »
« En effet1, par rapport au monde sublunaire, l’influence de
l’Ame céleste se ramifie et se subdivise en une multitude de ver¬
tus et d’opérations, aussi bien selon Platon que selon Aristote, ceux
de sa suite et tous ceux qui ont cru au jugement par les astres.
Tous ces gens-là, en effet, ont admis que toute la diversité des
1. Guillbrmi Episcopi Parisiensis De Universo prima pars principalis ;
éd. 1 5 1 6, pars II, tractatus de Providentia, cap. VII, t. II, fol. CXC1II, col. c ;
éd. 1674, pars III, cap. XXIV, p. 755, col. a.
2. Voir : Seconde partie, Ch. V, § IV ; t. III, pp. 258-260.
3. Guillaume d’Auvergne, loc. cit. ; éd. i5i6, t. II, fol. CXCII, col. d, et
fol. CXCIII, col. a; éd. 1674, loc. cit.
4- Guillaume d’Auvergne, loc. cit; éd. 1 5 1 6, t. II, fol. CXCIII, col. c ; éd.
1674, fol. 756, col a.
5. Guillkrmi Episcopi Parisiensis De Universo prima pars principalis ;
éd.- i5i6, pars II, tractatus de Providentia, cap. VII, t. II, fol. CXCII, col. b;
éd. 1674, pars III, cap. XXVIII, p. 754, col. a.
270
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 10
choses qui s’engendrent et périssent, de tous les événements qui
se passent dans le monde sublunaire, est produite par le monde
supérieur, par le ciel, et cela, par l’action de l’Ame du ciel ou
des Ames des cieux; aux corps, en effet, en tant que corps, ne sau¬
rait appartenir une vertu capable d’effectuer des opérations si
nobles et si multiples. »
Ainsi, par le système astronomique qu’il couvre en partie de
l’autorité de Platon, Guillaume Se réjouit d'avoir ôté tout fonde¬
ment, d’une part, à l’erreur la plus redoutable que soutinssent
Aristote et ses successeurs, et qui est l’unité de toutes les âmes
humaines ; puis, d’autre part, à l’erreur non moins funeste des juge¬
ments d’Astrologie ; ce sont précisément les deux hérésies que, de
toutes les puissances de sa raison, l’Evêque de Paris s’efforce
d’extirper.
D. Les diverses sources où Guillaume a puisé.
Nous avons vu sans cesse, au long de ces discussions, Aristote
et les Néo-platoniciens arabes groupés en une seule, qui s’oppose
à l’Ecole de Platon.
Ce n’est pas que Guillaume ne sache fort bien, à l’occasion,
distinguer Aristote de ceux qui sont venus après lui, et citer sépa¬
rément les écrits de chacun.
On trouve très souvent, dans ses divers traités, la mention d’opi¬
nions qui sont spécialement attribuées au Stagirite et qui sont,
en elfet, du Philosophe ; dans un grand nombre de cas, d’ailleurs,
cette mention est accompagnée de l’indication du livre où cette
opinion est soutenue ; les livres cités ne sont pas seulement ceux
qui concernent la Logique, ceux que le Moyen Age connaissait
depuis longtemps ; ce sont aussi ceux que les traducteurs avaient
plus récemment révélés. Parmi ceux-ci, celui que Guillaume invo¬
que le plus volontiers, c’est celui qu’il intitule : Liber physicorum,
Liber de physico auditu , ou bien : Liber quem vocavit auditum.
Mais nous l’entendons également citer le Liber de Cælo , le Liber
meteororum , le Liber de animalibus .
A cette liste, on peut ajouter le Liber metaphysicorum qui est
très explicitement cité1 2 * 4 : « Aristote a dit, au livre des Métaphysi-
1. Guillermi Parisiensis Episcopi De Universo prima pars principalis ;
éd. i5i(i, pars II, tractatus de Providentia, cap. VII, t. II, fol. CXClI, col. a ; éd.
1674, pars III, cap. XXVIII, p. 753, col. b.
2. Guillermi Parisiensis Episcopi De Universo secunda pars principalis,
pars I ; éd. i5i6, cap. XXXII, t. II, fol. CCIX, col. d ; éd. 1674, cap. XXXIV,
p. 787, col. b.
IV - 11
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
271
ques ’, que chaque chose se comporte à l’égard de la vérité comme
à l’égard de l’existence. » Toutefois, de cette Métaphysique, l'Évê¬
que de Paris ne possédait certainement que les dix premiers livres
traduits par Jean de Luna et Dominique Gondisalvi. Que les livres
suivants et, en particulier, le onzième, lui soient demeurés incon¬
nus, on le peut conclure indirectement des théories si peu péripa¬
téticiennes qu’il prête au Stagirite sur les Intelligences et les
Ames des cieux ; mais on le peut conclure mieux encore et plus
directement du passage suivant 2 : « Aristote a supposé qu’il y avait
dix Intelligences ou plus de dix, s’il en doit exister plus de dix ;
dans sa Métaphysique , en effet, il a dit que le nombre des Intelli¬
gences qui meuvent les corps célestes était égal au nombre des
mouvements célestes ; mais il n’a déclaré le nombre des mou¬
vements célestes en aucun traité qui me soit parvenu. » Guil¬
laume n’avait donc assurément aucune connaissance du chapitre
où Aristote cherche à déterminer quel est ce nombre selon les
vues d Eudoxe et de Galippe et selon la modification qu’il y a lui-
même apportée. On peut se demander, il est vrai, comment Guil¬
laume savait qu Aristote compte les Intelligences par les mou¬
vements célestes, s’il n’avait pas vu d’écrit où Aristote compte les
mouvements célestes, puisque ces deux objets correspondent
à deux chapitres consécutifs de la Métaphysique / mais on peut
penser que le premier renseignement lui-même ne venait pas
d’Aristote ; Avicenne 3 avait pu le fournir.
Les divers auteurs arabes dont l’Évêque de Paris discute les
doctrines sont, eux aussi, expressément désignés au cours du
De Universô.
Nous avons déjà rencontré le nom d’Al Fârâbi associé à celui
d’Avicenne ; on le rencontre, ailleurs encore, associé à celui
d’Aristote 4. Le nom d’Avicenne se retrouve souvent, sous la
plume de Guillaume ; il est joint à des opinions extraites de la
Métaphysique de cet auteur ; cette Métaphysique elle-même se
trouve expressément désignée sous le titre de Prima philosophia s.
Al Gâzâli est nommé 6 comme le principal défenseur de cette
i. Aristoteus Metaphysica, liber I minor, cap. I (Aristotelis Opéra, éd.
Üidot, t. II, p. 486 ; éd. Becker, vol. II, p. gg3, col, b).
а. Guillerm! Parisiensis Episcopi De Universô prima pars principalis ; éd. i5i6,
pars II, tract. I, cap. VI, t. II, fol. CXXXVIII, col. b; éd. 1674, pars II, cap. V,
fol 65o, col. a.
3 Avicbnnæ Metaphysica, lib. Il, tract. IX, cap. III.
4- Guillbrmi Parisiensi8 Episcopi De Universô srcunda pars principalis, pars I,
cap. XI ; éd. 1 5 1 6, t. II, fol. CCI, col. b ; éd. 1674, p. 771, col a.
5. Goillermi P arisiensis Episcopi De legibus, ed. i5i6, cap. XVIII, t. I,
fol. XXVII, col. b ; éd. 1674, cap. XIX, p. 52, col. b.
б. Guilleumi Parisibnsis Episcopi De Universô secunda pars principalis,
pars I, cap. IX ; éd. i5ï6, t» I, fol. CC, col. d; éd. 1674, p. 770, col. a.
272
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 12
erreur : Du premier principe ne provient qu une seule première
créature. Enfin le « Sarrazin Àbucacer », c’est-à-dire Ihn Tofaïl,
est l’auteur (l’un livre où il expose V Auditus d Aristote, et qui ren¬
ferme d’intolérables erreurs1 2.
Averroès est également cité par Guillaume ; à notre connais¬
sance, il ne l'est qu’une lois, mais il 1 est avec le plus gr.ind
honneur : son nom est invoqué comme celui d’un auteur déjà
classique.
Guillaume d’Auvergne gourmande avec Apreté s « ces hommes
qui veulent passer pour philosophes, et qui n’ont même pas
encore appris les rudiments de la Philosophie ; car, assurément,
la notion de matière et la notion de forme font partie des rudi¬
ments de la Philosophie; et, puisque la notion même de matière
est définie par le très noble philosophe Averroès 3 4, il eût été bon
que ces gens, qui osent parler des choses de la Philosophie d une
manière si inconsidérée, eussent appris, d’abord, jusqu’à ce quel¬
les leur devinssent certaines et claires, les intentions de ce très
noble philosophe et des autres auteurs qui sont comme les chefs
de la Philosophie. »
Ges paroles donnent la mesure de la très grande autorité que la
Scolastique latine avait accordée d’emblée au Commentateur de
Cordouc.
Le nom de Moïse Maimonide ne se rencontre pas, croyons-nous,
dans les écrits de Guillaume d’Auvergne ; en revanche, celui
d’Avicébron (Ibn Gabirol) y est plusieurs fois cité ; en dépit du
nom que porte l’auteur du bons vitse et de la langue qu il parle,
Guillaume en ferait volontiers un Chrétien , le passage où il emet
cette opinion vaut d’être cité en entier1.
Guillaume parle de « la Sagesse engendrée de Dieu, qui eu est
1. Guillermi Parisiensis Eriscopi De L'niverso prima pars principalis ; éd. i5i6,
pars II, Tractatus de Providentia, cap. VII, t. II, fol. CXCIII, col. a ; éd. 1674,
pars 111, cap. XXIX, p. 755, col. a ; dans cette dernière édition, au lieu de :
Abubacer, se lit : Albumasar. . .
2. Guillermi Parisiensis De Universo secunda pars principalis, parsl ; ed. ioiO,
cap. LIII, fol. CCXVII, col. d ; éd. i674, cap. VIII, p. 8o3, col. a.
3. L’édition de i674 porte : « Et cum ipso, ratio matenœ posita sit ab Averroe
philosopho nobilissimo. » L’édition de i5i6 donne ces mots incompréhensibles :
w Et causa ipsa ratio mater le posita sic ab amoms philosopho nobilissimo.
Averrois est devenu Arnoris. Il est vrai qu’à la colonne suivante, une man¬
chette dit : Quid est materia secundum Averroym.
4. Guillermi Parisiensis Episcopi De Universo prima pars principalis;
éd. 1 5 1 6, pars I, tract. III, cap. X, t. II, fol. CIV, col. d ; éd. i674, pars I,
cap. XXVI, p. 587, col. b. — Cf .Prima pars principalis, pars II, cap. I; éd. i5i6,
t. II, fol. CXXXVI, col. c; éd. i674, p. 646, col. a. — Cf. Secunda pars pnn-
cipalis , pars I; éd. i5i6, cap. XXXI, t. II, fol. CCIX, col. b ; éd. 1674,
cap. XXXIII, p. 786, col. b.
IV - 13
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
273
le Verbe Il remarque que la connaissance cle cette Sagesse est
chose si haute « que la nation des Hébreux ne l’a pas atteinte,
si ce n est, peut-être, par quelques-uns cle ses saints et de ses
sages, c est-à-dire par ses prophètes et par quelques autres qui
1 ont reçue des prophètes.
» Quant à la nation des Arabes, elle n’en a pas, en général, eu
'connaissance, et même, selon l'erreur par laquelle elle a été séduite,
elle en nie la possibilité.
» Le théologien Avicébron, bien qu’il paraisse Arabe de nom
comme de langue, a évidemment possédé cette connaissance, car
d eu a fait expresse mention dans le traité qu’il a appelé Fons
sapientiæ, où il consacre un livre particulier au Verbe de Dieu
qui fait toutes choses; aussi, je pense qu’il était chrétien; l’empire
des Arabes, en ctiet, était, il n y a pas fort longtemps, soumis tout
entier à la religion chrétienne, comme nous le manifestent les
récits de l’histoire.
’> Quelques-uns des anciens philosophes ont également eu cette
connaissance, tel Platon et Mercure ; Mercure surtout, car il a
écrit, sur le Verbe parfait, un livre entier qu’il a, pour cette raison,
intitulé Aoyurr£Àst.oç. »
Cet ouvrage de l'apocryphe Hermès Trismégiste est, aujour-
d hui, inconnu. Le Aoyoç t£à£i.o^ ou AoywxcXs toç 1 est un livre que
Lactance attribuait à cet auteur ; le traité Contra quinque hæreses ,
qu’on mettait au compte de Saint Augustin, le citait, et toute la
Scolastique latine s’était empressée de reproduire cette citation.
L. L unité de l’intelligence humaine .
Parmi les erreurs attribuées à « Aristote et à ceux de sa suite »,
celle que Guillaume combat avec le plus d’acharnement, c’est l’er-
xeur qui, après la mort, confond en une âme unique toutes les
âmes humaines , c est assurément, à son avis, l’hérésie la plus
grave et la plus dangereuse qu’il y ait dans toute la Philosophie
contre laquelle il lutte. Contre elle, l’argumentation doit s’aider de
la force. « Contre cette erreur relative à Pâme humaine \ les
hommes de toutes sortes doivent s armer non seulement de raisons
et de preuves, mais encore du fer et de tourments de tous genres,
afin de 1 exterminer ; cette erreur, en effet, enlève aux âmes
i - Voir à ce sujet : M. Baumgartner, Die Philosophie des Alanus de Insulis
im Z usamrnenhange mit den Anschauungen des 12 lahrhunderts, p i3 et p n5
(• Beitrüge sur Geschichte des Mittel allers. Bd. Il, Heft IV; Munster, ,896).
2. Guillermi Parisiensis Kpiscopi De Uniuerso secundo pars principal is, parsl.
cap. X; éd. i5i6, t. II, fol. CCII, col. a; éd. 1674, p. 772, colt, a et b.
DÜHEM. — T. V. io
274
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 14
l’autre vie et la gloire pour laquelle elles ont été créées. — Contra
hune igitur errorem animæ humanæ , non solum rationibus et pro-
bationibus armari debent omnia généra hominum, sed ferro et omm
genere tormenti , ad exlerminandum ipsum; cum error isle et vilam
alteram, et gloriam propter quam creatæ sunt au ferai eisdem. »
« Pour détruire cette erreur1, ce n'est pas de raisons ni de
preuves qu’il faut user, mais du feu, du glaive et de tout genre
de peines propres à l’exterminer. — In destructione autem hujus
erroris non rationibus aut probationibus utendum est, sed igné et
gladio , omnique pænali genere exterminii. »
« Il ne manque du reste, dans les écrits de Guillaume d’Auver¬
gne, disait Renan 2, que le nom d’Averroès, pour en faire le pre¬
mier et le plus ardent adversaire de l’Aver roïsme . Averroès
n’est pas ‘nommé davantage dans la loilgue argumentation de
Guillaume contre la théorie averroïste par excellence, l'unité de
l'intellect . C’est donc bien réellement Aristote qui, dans la
pensée de Guillaume, est responsable de la monstrueuse doctrine
de l’unité de l’intellect. Et cette doctrine, pourtant, il l’expose
avec toutes les particularités qu’Averroès y a ajoutées et dont on
ne trouve aucune trace dans le Traité de l Ame. » Renan en con¬
clut3 qu’ « Averroès, à l’époque dè Guillaume d’Auvergne, n était
pas encore le représentant des doctrines dangereuses du Péripa¬
tétisme arabe, mais que ces doctrines étaient, dès lors, parfaite¬
ment connues. »
L’hérésie de l’unité de l’intelligence humaine n’était nullement
une nouveauté, en effet, pour les écoles de la Chrétienté latine ,
nous savons 4 que la lecture de Macrohe ly avait introduite, que
Macarius Scotus et les moines de l’abbaye de Corbie l’avaient pro¬
fessée, que le Pseudo-Bède l’avait exposée et combattue ; elle avait
donc été connue et discutée avant que les écrits des philosophes
arabes n’eussent été traduits.
Les partisans latins de cette hérésie avaient accoutumé d'invo¬
quer, en faveur de leur doctrine, des autorités à la fois plus
anciennes et moins suspectes que les traités composés par des
Musulmans. Certains d entre eux s’efforçaient de justifier la thèse
de l'unité de l’âme humaine par une analyse du principe d’indivi¬
duation ; ils voulaient que les accidents seuls distinguassent les
1. Guillermi Parisiensis Episcopi De Universo prima pars principalis ;
éd. 1 5 1 1>, pars II, tractatus de Providentia, cap. Vil, t. II, fol. CXCI1I, col. b ;
éd. 1674, pars III, cap. XXIX, t. I, p. 802.
2. Ernest Renan, Averroès et i Averroïsme, pp. 181-182.
3. Renan, Op. laud., pp. 179-180.
4. Voir : Seconde partie, Ch. III, § VII ; t. III, pp. 8o-8i.
IV - 15
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
275
uns des autres les individus d’une même espèce, et ils attribuaient
cette proposition a un certain « philosophe italien ». Guillaume
d Auvergne défend à plusieurs reprises 1 contre cette imputation
inexacte, ce philosophe italien en qui nous pouvons, facilement et
sûrement, reconnaître Boëce 2.
Boece, en effet, au début de son traité De la Trinité , s’exprime
en ces termes 8 : « Le mot : divers peut s’entendre de la diversité
générique, de la diversité spécifique ; mais c’est la différence des
accidents qui fait la diversité numérique (sed numéro differentiam
accidentium varietas facit). Trois hommes se distinguent les uns
des autres non par le genre, non par l’espèce, mais par les acci¬
dents qui leur sont particuliers. »
Déjà, au xne siècle, Gilbert de la Porrée avait protesté contre
cette doctrine 4 : « Entre les êtres naturels, disait-il, la diversité
numérique n est pas faite par la dissemblance des accidents;
elle est seulement prouvée par cette dissemblance (Hanc aatem in
naturalibus numeralem... diversitatem... accidentium dissimililudo
non quidem facit, sed probat) ». Mais d’autres docteurs, au temps
principalis, éd. i5i6, pars I, cap. LIII, t.' II, fol . 'cCXVIlï/col . aTécf idih
pars II, cap. XV, p. 859. /H’
2. « Guillaume, dit Amable Jourdain, parle en divers endroits de philoso-
phes italiens dont .1 n’admet pas toujours les doctrines. Certes, sous le nom
c e Philosophi ital ici, il ne désignait pas les sectateurs de Pythagore, mais
des hommes vivant de son temps ; la philosophie florissait donc alors en
Italie. » (Jourdain, Recherches critiques sur l’âge et l'origine des traductions
Latines d Aristote, Pans, i8iq, p. 327).
Dans les passages dont nous venons de parler, Guillaume ne parle pas de
philosophes italiens, mais d un philosophe italien qu’il nomme aussi (Secundœ
partis principal is pars I, cap. XI; éd. 1 5 1 G, l. II, fol. CCII, col. b ; éd. iti74,
p. oiq) . O aidai n ex* lati/us philosophis nulle part, il ne donne a entendre qu’il
soit son contemporain ; ce que nous disons dans le texte montre qu’il s’agit
sûrement de Boëce. B
Ailleurs (Prima pars principalis ; éd. i5iG, pars II, tractatus de Providentia,
cap. V, t. II, fol. CLXXXVIII, col. b; éd. iü74. pars III, cap. XXIV, p. 74G,
col b) Guillaume d’Auvergne écrit : Sciendum est autem titji quia fuit ex
Italiens philosophis cujus eloqaentiani usque hodie tota Latinitas non irnrnerito
admiralur, et inter Italiens sapienham ejus reputo et arbitror admirandam... »
Lediteurde 1016 ajoute en manchette : « Ciceronem intellige. » Il s’agit, en
effet, d une allusion au traité Defalo composé par Cicéron. Ceux que Guil¬
laume nomme : Philosophi Italici, et, partois. Sophistœ Ilalici vel Lalini
(Prima pars principalis ; éd. i5iG, pars II, tractatus de Providentia, cap. V,
t. II, fol. CLXXXII, col. a ; éd. i674, pars III, cap. XV, p. 734, col. b), ce sont
simplement les philosophes latins.
3 Anitii Manlii Severini Boethii patritii ordinarii De Trinitate et Unitate
Dei ad S ymmachum l ibm IV; lib. primus (Anitii Manlii Severini Boethi (sic),
philosophorum et theologorum principis Opéra omnia... Basileæ, ex officina
Henricpetrina, MDLXX ; p. 1121.)
4. In librum primum Boethii de Sancta Trinitate commentaria Gilberti Por-
retœ (Boethi Opéra omnia, éd. cit., p. ii36.)
276
LA. CRUE UE L’ARISTOTÉLISME
IV - 16
de Guillaume, d’Auvergne, n’acceptaient point cette correction ,
l’autorité de Boëcc leur servait à confirmer la plus dangereuse
opinion qui fût en tout l’Averroïsme.
On n'avait donc pas besoin de lire Averroès pour connaître cette
hérésie. Au temps de Guillaume d’Auvergne, la Philosophai Alga-
zelis, le T racial us de anima d’Avicenne étaient des plus répandus.
Vraisemblablement aussi, ou lisait déjà Maimonide et l’on connais¬
sait par lui les idées d’Ibn Bàdja. A cette source, peut-ctre, Guil¬
laume. a puisé la connaissance des erreurs que nous allons 1 en¬
tendre réfuter.
L’Évêque de Paris vient de rappeler qu’Aristote adrfiet (du
moins, il le croit) l’existence de neuf Intelligences célestes. Il
poursuit en ces termes 1 : « Quelques-uns de ceux qui philoso¬
phent ont admis que les neuf chœurs des anges ne diffèrent pas
des neuf Intelligences, mais que, bien plutôt, les neufs chœurs
sont les neuf Intelligences et réciproquement. Or, comme vous
l’avez vu dans ce qui précède, Aristote nie que, par soi et en
tant qu’il est en elles, les substances séparées soient susceptibles
de nombre ; elles l’admettent uniquement en raison des matières
dans lesquelles elles se trouvent, qu’elles meuvent ou qu elles
dirigent. C’est une assertion qu’Aristote et ceux de sa suite ont
émise d’une manière évidente au sujet des âmes humaines ; ils ont
dit qu’elles n’étaient point multiples ni dénombrables, si ce n’est
tandis qu elles sont en des corps ; il n’y a, en elles, multiplicité et
nombre qu’en raison des corps en lesquels elles sont, qu elles
meuvent et dirigent ; c’est, pourquoi lorsqu’elles seront séparées
des corps, elles ne seront plus dénombrables... De même, il [Aris¬
tote] dit que les Intelligences ne sont point dénombrables,
sinon en raison des cieux qu elles meuvent ; voilà pourquoi il a
supposé qu’il y en avait neuf, d’après le nombre des cieux et du
monde terrestre ; huit Intelligences sont déléguées aux huit cieux ;
au monde terrestre, est spécialement et principalement attribuée
l’Intelligence active, qu’il a posée comme créature des âmes
humaines et soleil intelligible de ces mêmes âmes. Il vous devient
donc manifeste qu’Aristote, en vertu de sa susdite opinion, n a pu
admettre les chœurs célestes, alors que chaque chœur contient
plusieurs milliers de substances séparées. »
Beaucoup mieux qu’aucun commentaire d Averroès, ce que ce
i. Guillermi Pauisiensis Episcopi De Universo secundo, pars principalis ;
éd. 1 5 1 6, pars I, t. II, cap. CLXYI, fol. CCLXII, col. d ; éd. 1 67 A» pars II,
cap. CXII, p. 908, col. a.
IV - 17
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
277
passage rappelle, c est 1 exposition donnée par Moïse Maïmonidc 1
de la théorie d Ibn Bâdja. Sans nier qu Ibn Rochd ait été lu par
Guillaume d’Auvergne, nous croirions plus volontiers que celui-ci
s’est instruit auprès de Rabbi Moses.
F. L'éternité du Monde.
Il semble bien que 1 influence de Maimonide se laisse encore
reconnaître en ce qu’écrit Guillaume « de la nouveauté ou de
l’éternité du Monde ».
» J exposerai d’abord, dit-il "2 3, l’opinion d’Aristote et les rai¬
sons qui l’ont induit à professer cette opinion, ainsi que d’autres
raisons qui ont pu le pousser au parti contraire. Quoi qu’on dise,
en effet, et quel que soit celui à qui îl plaira d’excuser Aristote, il
fut certainement de cet avis : Le Monde est éternel, il n’a pas
commencé d’être. Il a eu, du mouvement, une pensée toute sem¬
blable. Avicenne, après lui, ainsi que ceux qui ont exposé sa doc¬
trine, ont apporté des raisons et des preuves en ce même sens. »
Lorsque Guillaume refuse d’admettre les excuses qu’on a invo¬
quées en faveur d’Aristote, afin de le disculper d’avoir cru à
1 éternité du Monde, ne semble-t-il pas qu'il désigne clairement la
tentative faite en ce sens par Maimonide 8, et par lui seul ?
En dépit de ce qu’il nous vient d’annoncer, ce n’est pas au
début de sa discussion, mais à la fin, que l’Evêque de Paris nous
fait connaître les arguments d’Aristote4 *. Il rappelle, d’abord, qu’il
a déjà examiné les raisonnements donnés par le Stagirite, dans le
livre « qu’il a appelé Audi tus », en faveur de l’éternité du mou¬
vement. Il expose ensuite les raisons de l’éternité du Monde qui
sont données au « Liber Cæli et Mundi ».
Ce sont, en réalité, les raisons de l’éternité du Monde données
par Avicenne en sa Métaphysique qui forment l’objet véritable de
l’exposition et de la réfutation composées par Guillaume. Nous
n’analyserons ni cette exposition ni cette réfutation qui sont fort
longues et détaillées. Nous nous contenterons de citer une réponse
aux arguments d’Avicenne, et de remarquer que cette réponse
semble apporter un écho, direct ou réfléchi, de la Destructio phi-
1. Vide supra, pp. 187-188.
2 . ülfillermi Pàrisiensis Kpiscopi De Universo pars principal is prima, pars II,
tract. I, cap. VIII; éd. i5i6, fol. CXXXIX, col. c; éd. 1674, pars II, cap VIII,
p. 662, coll. a et b.
3. Vide supra, pp. 188-189.
4- Guillaume d’Auvergne, loc. cil. ; éd. i5i6. cap. XI, fol. CXLI, coll. c et d,
fol. ÜXLII, coll . a et b ; éd. 1674, cap. X, p. 656, coll. a et b.
278
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 18
lusophorum d’Al-Gazâli 1 ; en réalité, ce qu’elle répète, c’est l’en¬
seignement de Saint Augustin % Voici cette réponse
« Si l’on dit que quelque chose a été avant le Monde, c est,
sachez-le bien, une manière de parler toute semblable à celle-ci .
Quelque chose est hors du Monde ou au-delà du Monde. De même,
en effet, que le Monde n'a pas de dehors, n’a pas d au-delà, puis¬
qu’il contient et embrasse toute chose, de même le temps, qui a
commencé à la création du Monde, n’a pas d’auparavant ni de pré¬
cédemment, puisqu’il contient en lui tous les temps qui sont ses
parties. Sachez, en outre, que les grammairiens instruits déclare¬
raient que ces locutions sont nuageuses et insuffisantes au point
de vue de la grammaire. Que quelqu un, par exemple, pose cette
question : Un homme qui serait près de la suprême surface des
cieux ne pourrait-il pas étendre la main au-delà de cette surface ?
On lui répondrait : Vous n’avez rien dit, vos paroles n’ont pas de
sens. Ainsi en serait-il s’il demandait : Avez-vous vu l’homme qui
est un âne ? De même, en effet, que cette question-ci implique une
impossibilité, à savoir qu’un homme soit un âne, de même celle-
là implique [cette autre impossibilité] : Un lieu existe, qui n’est ni
le Monde ni intérieur au Monde...
» Celui qiii pose cette question : Avant le commencement du
temps, y a-t-il eu quelque chose ? alors que le mot : avant
implique l’idée de temps, fait exactement comme s’il demandait :
Dans le temps, qui a précédé le commencement du temps, quelque
chose a-t-il existé ? De même, celui qui pose cette question : Hors
du Monde ou au-delà du Monde, y a-t-il quelque chose ? fait
comme s’il posait cette autre question : Y a-t-il quelque chose
dans le lieu qui est hors du Monde ? Aucun homme doué d intel¬
ligence ne jugera que de telles questions soient sensées ni qu elles
méritent réponse. »
G. La matière des créatures spirituelles .
Nous avons vu que Guillaume connaissait le Fons vitæ d’Avicé-
bron, qu’il donnait à ce livre le titre de Fons sapientiæ, et qu’en
l’auteur, il soupçonnait un Chrétien. Nous nous posons tout natu¬
rellement cette question : A-t-il, à quelque degré, subi l’influence
U’Ibn Gabirol ?
Cette influence, il parait bien qu’il l’a complètement repoussée.
1. Voir : Troisième partie, Ch. III, § I ; t. IV, pp. 5o8-5io.
2. Voir : Seconde partie, Ch. I, § XI ; t. II, pp. 465-466.
3. Guillaume d’Auvergne, loc. cit., cap. IX; éd. i5i6, fol. CXL, col c;
éd. 1674, pp- 654. coll. a et b.
IV - 19
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
279
Dans la doctrine d’Avicébron, il est une thèse essentielle qu’il
combat de toute manière; c’est la thèse au gré de laquelle les
créatures spirituelles seraient, tout comme les créatures corpo¬
relles, composées de matière et de forme.
« Il a été nécessaire, dit-il *, que Dieu créât simples toutes les
créatures jusqu’à ce qu’il parvint à la créature corporelle. La
cause en est que la forme corporelle a seule besoin de matière,
et cela, en vue de ses opérations corporelles, quelle ne peut
exercer si ce n’est par le moyen de dispositions matérielles .
Mais les vertus spirituelles, qui agissent par elles-mêmes et sans
l’aide de ces auxiliaires, n’ont aucun besoin de matière; il serait
superflu d’en mettre en elles. »
« Sachez 1 2 que certains hommes qui ont voulu se faire un nom
parmi les sages ont admis que la capacité de recevoir des
formes était propre à la matière ; ils en ont conclu qu’il n’y avait
pas de substance [créée] immatérielle ; puisqu’aucune forme ne
peut être reçue, si ce n’est dans une matière propre et par le
moyen de cette matière, la matière existe en toute substance.
Mais en tenant ce langage, ces hommes ont commis de multi¬
ples erreurs. »
Contre les tenants de cette opinion, Guillaume accumule les
objections ; citons-en seulement quelques-unes.
« Ils se trompent, dit l’Evêque de Paris, en ce qu’ils sont
contraints d’admettre que la matière est issue, en premier lieu, du
Créateur; d’admettre, donc, que la plus imparfaite de toutes les
substances est la plus voisine du Créateur, qu’elle est sortie de lui
avant toute autre, partant, que l’imparfait précède le parfait dans
l’ordre naturel. »
« Il en résulterait3 que cette matière est susceptible d’être créée
naturellement sans forme, car ce qui précède n’a pas naturelle¬
ment besoin de ce qui suit, ni le plus parfait du moins parfait. »
« En outre 4, ou bien la matière que ces philosophes mettent
dans ces créatures spirituelles est une matière corporelle, c’est-à-
dire une matière de même espèce que celle des corps, ou bien
elle est d’une autre espèce.
» Si elle est de même espèce, voici que de telles substances
1. Guillehmi Pahisiensis Episcopi De Universo secnnda pars principales, parsl;
éd. r 5 1 6 , t. II, cap. XLVI, fol. CGXV, col a ; éd. 1674, cap. II, p. 797, col b.
2. Guillaume d'Auvergne, loc. cit. ; éd. 1 5 1 6, cap. LÎI ; t. II, fol. CCXVI1,
col. a ; éd. 1674, cap. VII, p. 801, col. bi
3. Guillaume d’Auvergne, loc. cit. ; éd. i5i6, cap. XLVI, t. II, fol. CCXV,
col. b; éd. 1674, cap. II, fol. 798, col. b.
4- Guillaume d’Auvergne, loc. cit.; éd. i5iG,cap. LII ; t. II, fol. GCXV1I, coll. b
el c ; éd. 1674, cap. VII, p. 80a, coll. a et b.
280
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 20
pourront être faites naturellement aux dépens des corps, et inver¬
sement que ces substances pourront être réduites en corps, tout
comme le feu se peut changer en air et réciproquement ; cela sera
possible, dis-je, puisque cette matière commune sera capable
par sa nature des formes spirituelles aussi bien que des formes
corporelles. »
11 faudra donc admettre que ces deux matières sont différentes ;
mais de quelque façon qu’on veuille, entre elles, mettre une
différence, on aboutit, Guillaume le montre, aune contradiction.
Toute cette argumentation est valable si l’on entend le mot
matière au sens péripatéticien ; elle s’efforce d’établir cette incon¬
testable vérité que la doctrine d’Avicébron n’est pas défendable
si l’on y prend les termes matière et forme avec la signification
qu’ Aristote leur a donnée.
C’est bien ce que recommande Guillaume, et il gourmande avec
une extrême vivacité ceux qui manquent à son précepte. Après
avoir cité 1 « quidam ex philosophie latinis », c’est-à-dire Boëce,
il ppursuit : « On doit être circonspect lorsqu’on discute avec des
hommes qui veulent passer pour philosophes et qui n’ont même
pas encore appris les rudiments de la Philosophie ; car, assuré¬
ment, la notion de matière et la notion de forme font partie des
rudiments de la Philosophie ; et puisque la notion même de
matière est définie par le très noble philosophe Averroès, il eût
été bon que ces gens qui osent parler des choses de la Philosophie
d’une manière si inconsidérée, eussent appris, d'abord, jusqu’à
ce qu’elles leurs devinssent certaines et claires, les intentions de
ce très noble philosophe et des autres auteurs qui sont comme les
chefs de la Philosophie.
» Voici, en effet, la règle que le susdit philosophe a posée
dans son livre : La Matière première est celle de la substance
sensible. Et, pour éclairer cette règle, il ajoute : Car la substance
sensible est l’acte ultime de la Matière première. 11 vous est
manifeste par là que la Matière première n'est point matière,
sinon pour les substances sensibles. D’aucune façon, donc, il n'y
a de matière des substances intelligibles. C’est exactement ce
i. Guillaume d'Auvergne, Inc. cil.; éd. 1 5 1 G, cap. LUI; t. II, fol GCXVII,
col. ci, et fol. GGXVIII, col. a; éd. i G7/1 , cap. VIII, p. 8o3, col. a.
Boëce propose des idées fort analogues à celles que. Guillaume lui prête eu
ce passage [A nilii Mani.ii Severini Boethii De Tnnitate fibrt IV ; lib. IV : De
iluo/tus naiuris et una persona Chrisli. (Anitii Mani.ii Skvkkini Bok.tiii Opéra.
éd. Ilenricpetrina, Basileæ. MDLXX, pp. 1 2 1 G - 1 2 1 /j ) ]• On en peut dire autant
de son commentateur Gilbert de la Porrée (Boethi Opéra , éd. ci t. , pp 1 2 G 1 -
i2f>3). Guillaume s’est donc servi à juste litre des formules d'Averroès pour
IV - 21 GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT 281
qu’affirme le susdit philosophe des Latins, lorsqu’il dit : La Hyle
n’est matière que des substances corporelles. »
Boëce avait dit, en effet 1 :
« Toute chose ne se peut changer et transformer en toute chose.
Parmi les substances, en effet, les unes sont corporelles et les
autres incorporelles; or, une substance corporelle ne peut se
changer en une substance incorporelle ni une substance incorpo¬
relle en une substance corporelle ; les substances incorporelles ne
peuvent, non plus, échanger leurs formes entre elles. Seules, en
effet, peuvent se transformer l’une en l’autre les substances où se
rencontre le support commun d’une même matière. »
Et Gilbert de la Porrée ajoutait 2 :
« Des substances qui n’ont pas une commune matière ne peu¬
vent se changer ni se transformer l’une en l'autre ; or il ne peut
y avoir commune matière là où il n’y en a point du tout ; et il est
certain, comme on l'a dit précédemment, qu’il n’y a aucune
matière dans les choses incorporelles. »
Peu auparavant, en effet, Gilbert avait écrit 3 :
« Entre les substances corporelles et les substances incorporelles,
il n’y a point de commune matière, car les substances incorpo¬
relles n’ont absolument aucune matière ; en effet, de toute sub¬
stance incorporelle, la nature est telle qu’elle ne s’appuie nulle¬
ment sur le fondement d’une matière ; la uXyj elle-même ne leur
peut servir de matière; en revanche, il n’y a point de corps qui
n’ait on dont la nature n’ait pour support quelque matière ; la Oât,
est la matière des corps; les corps, à leur tour, sont les matières
des natures autres que la première substance [corporelle]. »
C’est la pure doctrine d’Àl Gazâli que Gilbert de la Porrée
présentait en ce passage ; assurément, il avait lu la Philosophia
A /gaz élis ; c’est d’Al Gazâli que Guillaume d’Auvergne s’autorise
contre Avicébron, alors qu’il croit s’autoriser de Boëce.
Boëce, d’ailleurs, se trouvait également invoqué par ceux qui
voulaient mettre une matière dans les créatures spirituelles ;
comment ils le faisaient, et comment Guillaume les réfutait,
l’article suivant nous l'apprendra.
H. La théorie de l'essence et de T existence.
Vous venons d’entendre Guillaume se faire, par l’intermédiaire
i. Iîoëce, !oc. cit éd. cit., pp. i2i3-i2i/(.
■J. Gii.uerti Porretæ fn lit). IV Jiorthii de Trinilale. cnmmentnria ; éd. cit.,
p. 1263.
3. Gilbert de la Porrée, loc. cit,. ; éd. cit., p. 1262.
282
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
IV - 22
de Gilbert de la Porrée, le disciple d Al Gazâli ; mais, dans bien
des cas, c’est directement et en connaissance de cause qu’il se
mettait à l’école d’Avicenne et d’Al Gazâli; l’Évêque de Paris était
homme de bon sens et de discernement; dans l’œuvre d Aristotelis
et ejus sequacium, il trouvait beaucoup d’erreurs à combattre ?
mais il ne croyait pas que tout fût à rejeter ; en particulier, aux
Néo-platoniciens arabes il avait emprunté, sans y rien changer, la
théorie de l’essence et de l’existence.
Guillaume d’Auvergne avait rédigé une Métaphysique qui ne
nous est pas parvenue et qu’il cite, dans le De Universo , sous le
titre de Prima Philosophia ; cette Philosophie première parait
avoir ressemblé de très près, et en des points très importants, à
la Métaphysique d’Avicenne ; c’est, du moins, ce que laissent
entrevoir les allusions faites à cet ouvrage par le De Universo.
« Dans la première partie de la Philosophie première , écrit
l’Évêque de Paris au commencement de son traité De l'Univers ',
nous avons expliqué déjà que tout causé est possible ( possibile
esse) par soi et qu’il reçoit sur lui-même l’existence (esse) qui est
autre chose que lui-même ; cette existence est donc en lui d’une
façon potentielle ou en manière de possibilité ; elle est, pour lui,
un accident qui lui advient ; elle est reçue par lui sur toute son
essence ( essentia ) complète.
» En effet, toute existence qui est donnée par une cause à son
effet ( causât um ) est séparable de celui-ci, au moins par une opé¬
ration intellectuelle, comme tout ce qui est reçu est séparable de
ce qui le reçoit. D’une manière générale, toutes les fois qu’une
existence (esse) est autre que l’être (ens) qui la possède, celui-ci
est séparable de son existence de la manière que nous venons de
dire. Or une chose dont on peut séparer son existence ne possède
cette existence que d’une manière potentielle ; elle ne la possède
pas en vertu d’une nécessité telle qu’on la puisse appeler : existence
nécessaire par soi ( necesse esse per se) —
» Nous avons déclaré ailleurs que l’existence nécessaire par soi
ne saurait, d’aucune manière, être commune à deux choses.
L’être nécessaire par soi doit nécessairement être un, être au der¬
nier terme dé l’unité, posséder l’ultime individualité, en sorte
qu’il ne peut être que numériquement un. »
Ce sont les pensées, les termes, les formules mêmes d'Avicenne.
De la distinction entre l’essence et l’existence, posée par le Néo¬
platonisme arabe, Guillaume a été l’introducteur dans la Scolas-
i . Guillermi Parisiensis Episcopi De Universo prima pars principalis, pars I ;
éd. 1 5 1 6, cap. IV, t. II, fol. XCII, col. a ; éd. 1074, cap. 111, p. 5oa, col. h.
IV - 23
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
283
tique latine ; son exemple a convaincu ses successeurs que cette
doctrine était acceptable pour des Chrétiens; les quelques lignes
que nous venons de citer se trouvent ainsi au point de départ
d’un débat qui passionnera tout le Moyen Age.
La distinction de l’essence et de l’existence, définies toutes deux
comme le voulait Avicenne, va devenir, en effet, l’objet de tant de
discussions qu’on en délaissera quelque peu la querelle dont les
écoles avaient, jusqu’alors, si fortement retenti ; la question des
universaux sera moins vivement agitée; les partisans d’une idée
spécifique, distincte des individus et réellement existante, devien¬
dront plus rares.
K. La théorie des idées.
Du Réalisme platonicien, Guillaume d’Auvergne est adversaire
déterminé ; la supposition d’un Monde idéal, d’un Monde arché¬
type est, de sa part, l’objet d’une sévère condamnation. La dis¬
cussion à laquelle il soumet cette doctrine se conclut par ces
paroles 1 :
« Par ces dernières observations et par celles qui les ont précé¬
dées, il est manifeste que Platon n’a pas compris ce qu’il a dit du
Monde archétype, des espèces, aussi bien que des individus ou des
êtres singuliers considérés dans leur nature spécifique (in eo qnod
quid prædicantur). Ces espèces, en effet, il faut nécessairement
qu’elles existent dans les êtres singuliers qu’elles comprennent,
et avec ces êtres singuliers. Là où Socrate existe, là aussi l’homme
existe nécessairement; et partout où l’homme existe, il faut qu’un
certain homme existe. Ce qu’il a dit, il l’a voulu dire des idées ou
formes intérieures 2 qui résident éternellement dans la pensée du
Créateur. »
Les idées des choses créées existent donc seulement, au gré de
Guillaume d’Auvergne, dans la pensée du Créateur ; mais quelle
sorte d’existence y ont-elles ? « Le Monde archétype est-il le
Créateur lui-même 3 ou bien est-il distinct du Créateur ? » Platon
tenait pour le second parti; éternelles et incorporelles, mais
cependant créées par le Démiurge, les idées des choses sensibles
constituaient un Monde archétype vraiment distinct de Dieu.
1. Guillermi Parisiensis Episcopi De Universo secundo, pars princi palis,
pars I ; éd. 1 5 1 6, cap. XXXIII, t. II, fol. CCX, col. c ; éd. 167 4, cap. XXXV,
p. 789, col. a.
2. Les deux éditions de 1 5 1 6 et de 1674 disent, par erreur, exterioribus.
3 . Guillermi Parisiensis Episcopi De Universo secundo pars principalis, pars I ;
éd. i5i6, cap. XXXVI, fol. CCXI, coll. b et c ; éd. 1674, cap. XXXVIII, p. 790,
col. b.
284
LA. CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
IV - 24
Vraisemblablement sous l’inspiration de Saint Augustin, Guillaume
embrasse le premier parti, qu'il croit conforme a 1 intention de
Platon.
« Si Platon a voulu entendre que le Monde intelligible ou
Monde des espèces est distinct du Créateur, il est nécessaire
que ce Monde ait été créé ou fait par le Créateur. » De cette sup¬
position, Guillaume tire des corollaires qu il juge inadmissibles.
« Non seulement c’est impossible de l’avis même de Platon, dit-il,
mais, en outre, dans la première partie de cette Philosophie, je
vous ai déjà déclaré cette vérité : En tout ouvrier doué de science
et qui accomplit son œuvre par le moyen de la science qu’il pos¬
sède, doit nécessairement exister le modèle ( excmplar ) de toutes
les œuvres que sa science lui permet d accomplir ; et, en lui, la
science ou l’art en vertu duquel et à l’aide duquel il accomplit
son œuvre et le modèle sur lequel ou à la ressemblance duquel
il travaille sont une seule et même chose. »
Mais si le Monde archétype, « c’est le Créateur lui-même, il est
nécessaire d’avouer que chacune des espèces ou idées est soit le
Créateur, soit une partie du Créateur. Or, dans la première partie
de cette Philosophie, nous avons déclaré que le Créateur n’était,
d’aucune façon, divisible en parties distinctes. Il est donc néces¬
saire d’admettre que chacune des espèces ou idées, c’est le
Créateur même. Partant, la terre véritable, considérée selon son
concept ( intenlio ), c’est le Créateur ; il en est de même de 1 eau
véritable et de chacune des espèces. 11 faut donc concéder que
toutes les espèces, que tous les êtres intelligibles du Monde idéal
sont, par essence et en vérité, un seul et même être, et que cet être
est indivisible, qu’il est doué d’indivisibilité au degré suprême. »
Par conséquent l, « le Monde archétype, c'est-à-dire le modèle
de tout ce que le Créateur a fait ou créé, de tout ce qu’il fera, de
toutes les choses susceptibles d’être créées, c’est proprement cette
Sagesse que Dieu engendre de toute éternité, que la loi, la doc¬
trine et la foi des Chrétiens nomme, en toute vérité, Fils de Dieu
et Dieu... C’est ce Dieu, ce Fils de Dieu que les sages et les doc¬
teurs, parmi les Chrétiens, appellent l’Art du Dieu tout puissant,
Art tout rempli de raisons vivantes. »
Jamais, peut-être, la doctrine que Saint Augustin avait conçue
en christianisant la théorie de Platon n’avait, été formulée avec
tant de force et de clarté ; à la Sagesse engendrée par Dieu de
i Guillermi Parisiensis Kpiscoei De Universo secunda pars principalis, pars I ;
éd. 1 5 1 6, cap XXXVII, t. II, fol. CCXI, col. c; éd. 167/j, cap. XXXIX, p. 791,
col. a.
IV - 25
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
285
toute éternité, raison primordiale, idée unique de toute créature,
Guillaume, plus prudent que Jean Scot Érigènc, évite d’appliquer
l’épithète de créée ; la doctrine qu’il vient d’énoncer est alors
vraiment catholique, vraiment reçue par tous les docteurs chré¬
tiens.
Cette exposition des pensées de Guillaume d’Auvergne est forcé¬
ment bien écourtée ; c’est tout le De Universo qu’il faudrait pou¬
voir citer. Elle suffît cependant, croyons-nous, à montrer com¬
ment l’Evêque de Paris entendait l’Aristotélisme. Il y voyait trois
affirmations essentielles :
La première, c’est que la création tout entière a été faite néces¬
sairement et de toute éternité.
La seconde, c’est que Dieu n’a créé directement qu’un être
unique; Lien que créé, cet être a été, à son tour, créateur; l’In¬
telligence qu'il avait produite a, elle aussi, fait œuvre créatrice,
et l’Univers entier a été produit par une suite de créations non
pas successives, puisqu’elles sont toutes éternelles, mais subor¬
données les unes aux autres.
La troisième, c’estqueles âmes humaines, créées par la dixième
Intelligence, ne se distinguent point les unes des autres, si ce
n’est en raison des corps qu’elles informent ; séparées de ces corps,
elles 11e forment plus qu’une âme unique.
Logiquement liées les unes aux autres, ces trois doctrines sont
trois hérésies redoutables que le Chrétien doit combattre avec la
dernière vigueur ; cette lutte contre les hérésies aristotéliciennes,
il la mènera de pair avec la lutte contre l’hérésie astrologique,
qui est venue des pays musulmans en même temps que les trois
premières, et qui est soutenue, bien souvent, par les mêmes phi¬
losophes; cette dernière hérésie est souverainement funeste, car
elle supprime le libre arbitre de l’homme. Au De Universo et,
surtout, au De Le gibus , Guillaume d’Auvergne ne cesse de la
réfuter.
II
DIGRESSION AU SUJET ü’uN AXIOME DE BOECE I
L’esse, le quod est, le quo est
Dans la Somme théologique d’Alexandre de Haies, dont l’étude
va retenir notre attention, il nous arrivera ae lire ce passage 1 :
1. Alexandri de Ales S anima theologica, pars II, quæst. XX, nierabrum II,
art. II.
286
LA CKUE DE l’aRISTOTÉLISME
IV - 26
« En tout être au-dessous du premier Principe, on peut distin¬
guer ce qu’est cet être [quod est) et ce par quoi il est ( quo est)...
Et toute chose en laquelle on peut distinguer ce qu elle est ( quod
est ) et ce par quoi elle est ( quo est), est une chose composée. »
Cet axiome : Omne quod est titra Primum est composition ex
quod est et quo est, revient souvent sous la plume d’Alexandre de
Haies. Tantôt cet auteur parait le regarder comme équivalent à
celui-ci : Toute chose inférieure à Dieu est composée de matière et
de forme. Mais, le plus souvent, il attribue aux deux propositions
des sens différents.
* Alexandre de Haies n’était pas seul, en son temps, à invoquer
l’adage : Citra Primum quicquid est, est ex quod est et quo est. Le
Franciscain Jean de la Rochelle, contemporain d’Alexandre, et
dont la Somme théologique a été mise à contribution pour la com¬
position de la Somme d’Alexandre, pose, lui aussi, ce principe, et
voici comment il en explique les termes 1 :
« L’essence dont est la créature ( essentia qua est ) ne se dit qu'à
l’égard de ce qui est essentiel à la créature ; quod est, au contraire,
regarde, à la fois, l’essentiel et l’accidentel ; on le voit pour l’ange
ou pour l’âme ; on dit de cette âme qu’elle est ( quod est) une
âme, qu elle est ( quod est) raisonnable, ce qui lui est essentiel ;
mais on dit aussi qu elle est ( quod est) juste, ce qui lui est acci¬
dentel. »
Le peu que nous venons de dire suffit déjà à justifier cette con¬
clusion : Si les Scolastiques s’accordent en ce point que toute chose,
après Dieu, est composée de quo est et d a quod est, ils ne s’accor¬
dent plus du tout lorsqu’il s’agit de définir ce quo est et ce
quod est.
Pour mettre un peu d’ordre dans la confusion que, déjà, nous
pressentons, nous allons essayer de retracer l'histoire de ce prin¬
cipe : Çitra Primum quicquid est, est ex quo est et quod est. Cette
histoire sera fort instructive ; elle nous montrera, en effet, le con¬
flit des tendances contradictoires que subissait la Scolastique et
entre lesquelles elle balançait.
Albert le Grand, qui cite ce principe 2, l’attribue à Boëce. Il y
1. Joannis de Rupella In librum Im de anima expositio, cap. XIII [Citation
empruntée à : Doctoris Seraphici S. Bonaventuræ Opéra om/iia, tomus II, ad
Claras Aquas (Quaracchi), 1 885 ; p. 93, scholion, IV, 2]
2. Alderti Magni Z)e causis et processu universitatis lib. II, tract. II, cap. XVIII.
Au lib. 1, tract. I, cap. I du même écrit, Aibert avait cité plus exactement
les propos que tient Boëce « in libro De hebdomadibus, » livre qui est le
même que le De Trinitate. En cet endroit, la formule : « In omni eo quod est
citra Primum, aliud est esse et quod est, sive aliud est quo est et quod est »
n’était pas donnée comme extraite textuellement de l’ouvrage de Boëce.
IV - 27
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
287
ajoute ce corollaire : « ldquod est habere aliquid potest præter id
quod ipsum est , » et quelques autres. Ces corollaires se lisent, en
effet, au troisième livre du traité De hebdomadibus ou De Trinilate
de Boëce 1 ; mais l’axiome lui-même ne s’y trouve pas.
Pour découvrir l’origine de l’axiome dont nous voulons retra¬
cer l’histoire, il nous faut remonter plus haut que Boëce, il nous
faut arriver jusqu’à Hilaire que, vers 350, les habitants de Poi¬
tiers portèrent au siège épiscopal de leur ville, et qui mourut sur
ce siège vers 367.
Dans son traité en douze livres Sur la Trinité , Saint Hilaire s’at¬
tache, à plusieurs reprises, à cette pensée : Dieu est l’être néces¬
saire, il est lui-même le principe de son existence. Cette pensée, il
s’efforce de l’exprimer clairement, mais il ne fait point appel, pour
cela, aux termes dont les diverses écoles philosophiques avaient
accoutumé de se servir ; aux doctrines de ces écoles, il n’a jamais
recours, il ne fait aucune allusion.
Pour désigner Dieu, pris tel qu’il est, il dit : Ce qu’il est, id
quod est. Pour désigner le principe de l’existence de Dieu, ce
qui fait que Dieu est, il dit : L’être, esse. A son gré donc, il n’y a
pas de distinction entre l 'être de Dieu et ce qu’est Dieu.
« L’être de Dieu, dit Saint Hilaire2, est en Dieu même ; ce
qu’il est, il ne le tire pas d’ailleurs ; ce qu’il est, il le tient de lui-
même et le possède en lui-même. — Ejus esse in sese est, non
aliunde quod est Siemens, sed id quod est ex se atque in se obti-
nens. »
« C’est le propre de Dieu, dit-il encore 3, d’être ce qu’il est, et le
sens non douteux de cette proposition, c’est celui-ci : Ce qu’il est,
on ne peut ni concevoir ni dire que cela n’existe pas. — Deo pro-
prium esse id quod est, non ambigens sensus est : Quia id quod
est non potest ïntelligi nec dici non esse. »
Parfois, pour désigner le principe de l’existence, ce qui fait
exister, Saint Hilaire remplace le mot esse par l’expression ex quo
est ; c’est ce qui a lieu notamment au passage suivant 4 qui a trait
au Verbe, Fils de Dieu :
« Par cela même qu’il est Dieu et que Dieu est en lui, Dieu
n’est pas hors de lui ; s’il est Dieu et si Dieu est en lui, cela ne
1. Anitii Manlii Severini Boethii De Trinilate ad Stjmmachum liber lllus
(Anitii Manlii Severini Boethi (sic) Opéra, Basileæ, ef officina Henricpetrina,
MDLXX, pp. 1181-1182.)
2. Sancti Hilarii Pictavensis episcopi De Trinilate lib. II-, cap. VI [Sancti
Hilarii Opéra. Accurante J. P. Migne. T. II ( Patrologiœ Latinœ t. X) C8l. 55].
3. Sancti Hilarii Op. laud., lib. XII, cap. XXIV; éd. cit., t. II, col. 447-
4. Sancti Hilarii Op. laud., lib. V, cap XXXVII; éd. cit., t. II, col. i55.
288
LA CRliE DE LAR1ST0TÉLISME
IV - 28
provient pas d’ailleurs [que de lui-même j ; il a eu lui et ce qu il
est, et ce par quoi il subsiste. — Habens in se et quod ipse est, et ex
quo ipse subsistit. »
La pensée que Saint Hilaire exprime dans ces divers passages
pourrait, semble-t-il, se formuler ainsi : La nature ou l’essence
de Dieu est, en même temps, le principe de l’existence divine. La
nature ou essence est représentée par les termes ui quod est , quod
ipse est ; le principe de l’existence est désigné par esse ou par ex
quo subsistit
Que cette identité soit propre à Dieu et ne se retrouve pas dans
les créatures, Hilaire l’admet certainement ; mais il n’a pas occa¬
sion de parler, pour les créatures, de la distinction entre Yid quod
est et Y esse.
11 en sera parlé par Boëce ou par Fauteur, quel qu’il soit, du l)e
Trinitate ; mais sous l’influence d’Aristote et de ses commenta¬
teurs, cet auteur va donner, aux termes id quod est et esse, des
significations auxquelles Saint Hilaire ne songeait certaine¬
ment pas.
Examinons donc de près la pensée de Boëce.
Cette pensée, en effet, se développe tout entière à partir du
principe que formule la proposition suivante 1 : « Diversum est
esse et id quod est. » Or quelle est cette distinction entre le id
quod est et Y esse ? La lecture du traité De Trinitate nous montre
qu’elle est identique à ceHe que Thémistius avait établie 1 2 entre
une certaine eau concrète (ü8wp) et la nature spécifique de l’eau
(xô üSaxi stvat). Pour Boëce, cette eau concrète, c’est le id quod est ;
la nature spécifique de l’eau, l’essence aqueuse, c’est Yesse que
les Grecs nomment oùaâa et Saint Augustin essentia. Sans peine,
nous allons reconnaître cette entière similitude entre la pensée
de Boëce et celle de Thémistius.
Dès le premier livre .de son traité De la Trinité , Boëce avait
posé ce principe 3 que Dieu est le seul être en qui l’essence soit
identique à l’être concret, parce qu’il est forme pure et sans matière :
« Divina substantia sine materia forma est , atque ideo unum, et
est id quod est. Reliqua vero non sunt id quod sunt. »
Ce même principe, il l’avait, au troisième livre, repris en ces
deux formules4 :
« Omne simplex esse suum, et id quod est, unum habet.
1. Boëce, loc. cit.
2. Voir : Troisième partie, Ch. I, § VI ; t. IV, pp. 395-3g6.
3. Bo'ethi Opéra, éd. cit., p. 1122.
4. Boethi Opéra, éd. cit., p. 1182.
IV - 29
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
289
>) Omni composite aliudest esse , aliud id quod est. »
Afin cl expliquer sa pensée, Boëce donnait des exemples 1 : Une
substance colorée n’est pas même chose que la couleur par
laquelle elle est colorée, une substance grave n’est pas même
chose que la gravité par laquelle elle pèse. Joints à cette affirma¬
tion : En Dieu, l'esse et le quod est sont identiques parce que Dieu
est forme pure, ces exemples mettent hors de doute cette conclu¬
sion : Le id quod est, c’est la chose concrète et réellement existante
que produit 1 union de la matière et de la forme ; l'esse, l’essence,
c’est la forme commune à toutes les choses individuelles de même
espèce, telle la gravité, forme spécifique commune à tous les corps
graves. Boëce eût donc souscrit à cette affirmation de Thémistius :
« L'essence aqueuse, c’est la forme de l’eau, vo 8è uoa-u elvai tô
Et.oÔç £OT’. TO'J uoavo^. »
Cette identité de l 'esse et de la forme, Boëce l’avait, d’ailleurs,
affirmée avec insistance au second livre de son De Trinitate.
« La forme, avait-il dit 2, celle qui est vraiment, et non pas
l’image, c’est l’e.s.se même, et c’est par elle que l'esse est. Tout me,
en eltet, provient de la forme. Si une statue est ajipelée l’effigie
de quelque animal, ce n’est pas à cause du bronze qui en est la
matière, mais en vertu de la forme qui est sculptée en elle. Le
bronze n’est pas appelé bronze à cause de la terre qui en est la
matière, mais à cause de la forme du bronze. La terre clic-même,
ce n est pas en \ertu de la Matière première (xav# tyjv uXt,v) qu’elle
reçoit ce nom, c'est en vertu de la sécheresse et de la pesanteur
qui sont des formes. Rien donc n’est dit esse en vertu de la matière,
mais bien en vertu de sa forme propre. »
Etre de 1 eau, avait dit Ihémistius, c’est posséder la forme de
1 eau ; être du bronze, répète Boëce, c’est posséder la forme du
bronze. Les pu usées de ces deux auteurs s’identifient. Lors donc-
que Boëce écrit Dieersum est esse et id quod est , nous devons
entendre . L essence (esse'), qui est la lorinc, ne se confond pas
avec la chose concrète et réellement existante (id quod est).
Partant, si nous voulons traduire esse par essence, nous devons
dire que Boëce, à l’imitation de Thémistius, identifie l’essence et la
forme. C’estaussi ce que faisaient les premiers philosophes arabes.
« Employons, disait Abou Masar 3, la manière de parler qui est
i. Boethi Opcru, éil. cit., p. ii83.
». Boethu De Trinitate liber II (Boethi Opéra , éd. cit., p. 1122).
3. Tntroiluctnriam in astronomiam Ai.bumasaius abalachi octo confinais l Un-os
partiales. Colophon : Opus introductorium in astronomiam Albumasaris aba¬
lachi explicit féliciter. Uenetijs : mandato et expensis Melchionis (sic) Sessa
(sic) : Per Jacobum pentium Leucensem. Anuo domini i5o6. Die 5 Septembris.
DUHEM. — T. v. 19
290
la crue de l’aristotélisme
IV - 30
communément usitée auprès des philosophes. Ils appellent forme
humaine ce par quoi tout individu d’une certaine espèce est dit
homme ; forme équine, ce par quoi il est dit cheval. » Or 1 huma¬
nité, Yéquinitè qui font qu’un homme est homme, qu’un cheval est
cheval, seront constamment prises par Avicenne comme exemple
d’essence ou quiddité ; il est donc bien clair que, pour Abou Masar
comme pour Boëce, l’essence ne se distingue pas de la forme
spécifique.
C’est bien ainsi que Gilbert de la Porrée, dans son Commentaire
au traité de la Trinité, a compris la pensée de Boëce \ Afin de
manifester la distinction qui existe entre le id quod et l’esse, afin
d’exclure les interprétations différentes qui peuvent avoir cours
auprès de certains auteurs, il dit : « L'esse, c est-à-dire 1 essence
( subsistentia ) qui est dans la chose qui existe, diffère de 1 id quod
est, c’est-à-dire de la chose qui existe ( subsistens ) en laquelle est
l’essence. Ainsi en est-il de la corporéité et d’un corps, de l’huma¬
nité et d’un homme.
» Cet esse que, par abstraction, l'esprit sépare en quelque sorte
de ce en quoi il est, cet esse, disons-nous, n’existe pas encore....
Lorsqu’en effet, nous contemplons cette forme simple et pure
telle quelle est en elle-même, nous la considérons en vérité autre¬
ment qu’elle n’existe; en sorte que, d’une certaine manière,
elle n’existe pas encore, car elle n’existe pas telle que nous la con¬
sidérons ; bien que nous la considérions par abstraction, c’est non-
abstraite quelle existe. Mais lorsque la chose qui est {id quod est)
reçoit en elle-même la forme qui constitue Y esse ( forma essendi),
c’est-à-dire cette subsistentia que l’esprit conçoit d’une manière
abstraite, cette réception est une génération ; par le concours de
la matière, qu’on nomme üm, et de cette forme que les Grecs
appellent ouo-uaS/^, grâce à l’opération de cette forme qui a nom
oùma, à la ressemblance de ce modèle qui est dit etSéa, se consti¬
tue l’eixwv, c’est-à-dire la copie, l’image de ce modèle. Ainsi un
corps est-il corps parce qu’il possède cet esse qu’est la corporéité ;
un homme est-il homme parce qu’il possède 1 humanité. »
Le choix de la corporéité comme exemple d’wse suffirait peut-
être à montrer que ce commentaire a subi l’influence d’Avicébron.
Mais il est une autre influence qui s’y manifeste avec évidence.
Re^nûotc inclyto domino Lconsriio Liauredano IJenetiarum Principe. Lit). I,
cap. III, fol. suivant le fol. sign. a 4, v«.
I. GlLBERTl, BPISCOPI PlCTAVENSlS, COGNOMENTO PORRBTÆ Ifl llbrum III lie Tri-
nitate Boethii com/nentaria , secunda régula (Boethi Opéra , cd. cit., pp. 1 188-
1189).
IV - 31
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
291
Cette où<ûa opifex, que Gilbert appelle aussi *, dans son commen¬
taire au premier livre De la Trinité , une forma primaria, cet oùuia
qui préside à l’union de la üXti et de la forme substantielle (oùauo-
8^ç), union dont sortira la chose concrète et réellement existante,
nous l’avons rencontrée déjà au De divisione naluræ 2. Aussi, lors¬
que ce passage inspirera le De ente et essentia de Saint Thomas
d’Aquin, fera-t-il retentir, jusqu’en l’œuvre du Doclor commuais,
un écho de la pensée de Jean Scot.
Au moment où Gilbert de la Porrée rédigeait son commentaire,
on ne se contentait plus de lire Boëce et l’Erigène ; les traducteurs
commençaient à faire parvenir aux écolàtres de Chartres les
œuvres de la philosophie grecque que les Arabes avaient recueil¬
lies, et les écrits que les sages de l’Islam avaient eux-mêmes
composés ; en particulier, on lisait le Livre des Causes, qui appor¬
tait, au Moyen Age chrétien, un résumé du Néo-platonisme de
Plotin et de Proclus.
Selon ce Néo-platonisme, toute chose, après l’Etre premier, posr
sédait, tout d’abord, une existence, émanée du premier Être. Dans
cette existence, par elle-même une et identique pour toutes choses,
l’Intelligence et l’Ame imprimaient des formes ; en vertu de ces
formes diversement reçues, les choses devenaient distinctes les
unes des autres, une chose était de telle manière, une autre chose
de telle autre manière.
Or cette existence, uniforme en toutes choses, le traducteur du
Livre ides Causes la nommait esse ou essentia. On pouvait être tenté,
dès lors, de l’identifier avec ce que Boëce désignait par ces mêmes
mots : esse, essentia. On pouvait, dans le sens de la doctrine de
Plotin et de Proclus, interpréter l’axiome : Ci ira Primum quic-
quid est, est ex id quud est et esse. L’esse, pouvait-on dire, c’est
l’existence, une pour toutes les créatures, et qui, en toute créature,
provient du premier Principe. Le id quod est , c’est la forme en
vertu de laquelle telle créature est ceci ou cela, par laquelle elle
est de telle ou telle manière ; c'est précisément cette forme que
Boëce identifiait avec l'esse, en sorte que le sens attribué par ce
philosophe aux termes qu’il avait employés se trouvait, pour ainsi
dire, retourné.
Ce langage, inspiré par le Livre des Causes , Gilbert de la Porrée
nous apprend 3 qu’il était communément reçu des théologiens de
son temps.
1. Gilberti Pokbetæ Op. lauil., lib. I (Bobthi Opéra, éd. cit., p. 1 1 38).
2. Vide supra, pp. 57-59.
3. Gilberti Porretæ Op. laud., lib. III, secunda régula (Boethi Opéra, éd.
cit., p. 1188).
292
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 32
« En Théologie, l’être ( essentia ) divin, dont nous entendons par¬
ler lorsque nous disons : Dieu est, se nomme l'existence (esse) de
toutes les choses créées. Lorsque nous disons, en eilet, un corps
existe, un homme existe, les théologiens entendent que ces affir¬
mations impliquent une dénomination extrinsèque à letre (essen¬
tia) du Principe de ces choses ; par la corporéité, en effet, ils ne
disent pas que le corps existe (esse), mais qu il est telle chose (esse
aliqvid) ; de même, par l’humanité, l’homme n’existe pas, mais il
est telle chose. Au contraire, ils disent que, par l’être ( essentia ) de
son Principe, chaque chose existe (esse) et n est pas telle ou telle
(esse aliqnid). Quant à la subsistance qui est créée en cette chose,
elle ne la fait pas exister (esse), mais être telle chose (esse aliqnid).
De la même manière, de toutes les choses qui sont (est) en \ertu
de l'opération du Principe souverain, ils disent quelles existent
(esse) par le même être ( essentia ) premier et incréé, et que cha¬
cune d’elles, par son genre propre, est telle chose (esse aliqnid)...
Lors donc (pi on dit : 1 esse est diftérent du id qtiod est , il faut,
selon les théologiens, entendre par esse ce qui est le Principe
même, et par id quod est ce qui provient du Principe. »
Cette opinion, très conforme à celle qu admettaient Proclus et
le Livre des Causes, n’avait peut-être pas attendu, pour pénétrer
auprès des théologiens chrétiens, que ceux-ci eussent lu ce dernier
livre. Elle précisait, pour ainsi dire, les propos de Saint llilaire.
Elle perdait déjà dans les écrits de Saint Anselme.
Au Monolor/ion, Saint Anselme s'applique ’ à distinguer le sens
de ces deux expressions : être par (per) quelque chose, et : être de
(ex) quelque chose. Le sens qu il donne a la première est celui que
nous exprimerions ainsi : Recevoir son existence de quelque chose.
Le sens de la seconde est celui-ci : Etre tiré de quelque chose. Une
créature, selon lui, existe par une certaine nature et elle sort du
néant (per aliquam naturam extitil ex nihilo).
La Cause suprême, poursuit-il, « est par elle-même et (/elle-
même tout ce qu’elle est. Mais comment doit-on concevoir qu’elle
est par soi et de soi ? En effet, elle ne s est pas faite elle-même et
elle n’est pas, à elle-même, sa propre matière-; elle ne s’est pas
aidée elle-même pour être ce qu’elle n était pas. Peut-être ces mots
doivent-ils être entendus de la même manière que ceux-ci : La
lumière luit ou est chose luisante par elle-même et (/ elle-même.
Les rapports, en effet, qu’il y a entre la lumière, le fait de luire et
la chose luisante, se retrouvent entre l’essence, le fait d être et
. S. Anselmi archiepiscopi Cantoaribnsis Monologioii, cap. V.
IV - 33
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
293
l’être, c’est-à-dire la chose qui existe ou subsiste. — Quemadmo-
dum enim sese habent ad invicem lux et lacer c et Incens, sic surit
adïnvicem essenlia, esse et eus, hoc est existens sive subsistens. —
Partant, l’essence au suprême degré, le fait d'exister au suprême
degré, enfin l’être au suprême degré, c’est-à-dire ce qui est existant
au suprême degré ou subsistant au suprême degré, ne se comporte¬
ront pas entre eux d’autre façon que la lumière, le fait de luire et
ce qui luit. — Ergo summa essentia et samme esse et summe eus ,
id est summe existens sive summe subsistens, non dissimiliter sibi
concernent quam lux et lucere et lucens. »
Ce texte montre avec la plus grande clarté ce que Saint
Anselme entend par essence (essentia) ; c’est ce qui fait exister
(esse) un être (eus), une chose existante ou subsistante (existens
vel subsistens). De même, la lumière est le principe dont le corps
luisant tient la propriété de luire.
D’autre part, d’un chapitre du Proslogion ', on peut conclure que
l’Archevêque de Cantorbery mettait, entre l’c.v.ve et le quod est une
distinction semblable à celle que Gilbert de la Porrée attribue à
« certains théologiens. »
« Toi seul, Seigneur, dit Saint Anselme, tu es ce que tu es
(es quod es) et tu es qui tu es (es qui es). En effet, toute chose qui
n’est pas la même dans son ensemble et dans ses parties, toute
chose qui est de quelque manière sujette au changement, n’est
pas absolument ce qu’elle est (non omnino est quod est). Toute
chose qui a commencé par ne pas être, qu’on peut concevoir
comme n’étant pas, qui revient au non-être dès là qu’un autre
principe ne la fait pas subsister, toute chose qui. a un passé qui
n’est plus et un futur. qui n’est pas encore, cette chose n’est pas
proprement et absolument. Mais, toi, tu es ce que tu es. »
Nous voyons par là qu’en tout être contingent et changeant,
l’Archevêque de Cantorbery veut qu’on distingue le quod est de
Y esse; malheureusement, ilnéglige de préciserle sens qu’il attribue
à l'expression quod est; d’après la signification que le Monologion
donne au mot essentia , il semble que quod est se doive, au Proslo¬
gion, prendre comme le prenaient les théologiens dont nous a
parlé Gilbert de la Porrée.
A côté de ces théologiens inspirés par Saint Anselme ou par le
Livre des Causes, se trouvaient, nous dit également Gilbert, des
philosophes qui regardaient les deux expressions esse et quod est
comme entièrement synonymes. D’autres philosophes voulaient
i. S. Anselmi Proslogion, cap. XXII.
294
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 34
réserver le mot esse aux essences ( subsi.stentiæ ), et le mot aliquid
esse aux accidents qui, telles les mesures et les qualités, accom¬
pagnent les essences.
Mais l’axiome de Boëce va bientôt recevoir une nouvelle inter¬
prétation, fournie par le Néo-platonisme arabe ; et cette interpréta¬
tion s’insinuera sous le couvert d’un changement d’énoncé. Voyons
comment ce changement a pu, au mot esse, substituer 1 expression
quo est.
Dans une créature, Boëce et son commentateur Gilbert de la
Porrée établissaient précisément la distinction que Thémistius mar-j
quait au sein de toute chose soumise à la génération et à la cor¬
ruption. Qu’est-ce que cet objet, que nous montrons du doigt ?
Ce qu’il est, xo xé8e, id qnod est , c’est une masse d eau concrète, et
déterminée, OSwp. Quelle en est la nature? Cet objet est de nature
aqueuse, iïôaxt; la nature aqueuse, voilà par quoi il est de l’eau,
xo xtüSs thaï, quo est. La distinction, donc, entre l’uSwp et le xo üSaxt
elvai, entre le id qnod est et Yesse, peut aussi se formuler comme la
distinction entre le id qnod est et le quo est.
Comme les lecteurs de Boëce, les lecteurs du Livre des Causes.
sont disposés à remplacer le mot esse par les mots quo est, mais
en leur attribuant un sens différent ; pour eux, en effet, l’esse
d’une chose, c’est l'existence de cette chose, c’est-à-dire ce par quoi
elle existe, quo est.
Cette substitution des mots quo est au mot esse, Gilbert de la
Porrée la propose déjà. « En tout composé, dit-il ’, c’est-à-dire en
toute chose subsistante ( omni subsistentï), il faut distinguer l’esse,
c’est-à-dire ce de quoi il est ( quo est) et un autre élément, ce par
quoi ce composé est une certaine chose concrète ( quo aliquid est). »
Que, par quo est, Gilbert, fidèle à la pensée de Boëce, entende
l’essence, ce de quoi une chose est faite, ce par quoi elle est de
telle nature, et non l’existence, c’est-à-dire ce par quoi elle existe
d’une manière concrète, nous en avons l’assurance par le passage
suivant 2 :
« Dans un objet [de bronze], tel qu’il existe, on dit que la nature
du bronze est l’esse ; c’est, en effet, en vertu de ce dont elle est
faite, c’est-à-dire de son genre propre, que cette chose est dite de
bronze. » — Æreum dicitur esse in eo quod est, quoniam eo ipso
quo est, suo scilicet genere, dicitur æreum. »
\
1. Gilbert de la Porrée, loç. oit., octava régula (Boethi Opéra, éd. cit.,
p. 1191).
2. Gilbert de la Porrée, loc. cit., quinta régula (Boethi Opéra, éd. cit.,
P- 1189).
IV - 35
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
295
Dans le latin de Gilbert de la Porrée, qui semble vouloir se
mouler sur le grec d’Aristote, cet ablatif, quo , joint au mot es/,
prend exactement le sens qu’a, dans la langue du Stagirite \ le
datif joint au mot etvat ; ainsi le Philosophe distinguait-il * entre
un homme (avOptoîtoç) et la nature humaine (to àvÔpo>7t(j> etvat) ; ainsi
Thémistius distinguait-il entre une masse d’eau (üowp) et la nature
de l’eau (to üSaxt slvai).
A l’énoncé transformé, donc, Gilbert garde fidèlement le sens
que Boëce attribuait à l’énoncé primitif. Robert Grosse-Teste en
fait autant; il déclare formellement que, par quo est ou qua est , il
faut entendre la forme par laquelle une chose déterminée est de
telle espèce, de telle nature, en un mot, est ce qu’elle est, id
quod est. ?
« La forme, dit-il 3, c’est ce par quoi une chose est ce qu elle est
[qua res est id quod est) ; ainsi l’humanité, par laquelle un homme
est homme, c’est la forme de l’homme. Or c est par lui-même que
Dieu est ce qu’il est; c’est par lui même, en effet, que Dieu est
Dieu, car il est Dieu par la Divinité, et la Divinité est Dieu * , par¬
tant, puisque ce par quoi une chose est (id quo res est) ce qu elle
est (id quod est), c’est la forme, Dieu est forme. »
Dans un autre opuscule, Grosse-Teste va préciser mieux encore,
ce qu’il entend par quo est. Dans sa langue, en effet, le mot forme
a deux sens ; l’un, qui est le sens péripatéticien, désigne ce qui
s’unit à la matière pour former une substance réelle , 1 autre, qui
est platonicien, signifie l’idée, le modèle de 1 être à produire, idée,
modèle contenu dans la pensée de celui qui produira cet être.
« Dits d’une manière absolue, les mots : forme substantielle se
disent encore en plusieurs sens 5. D’une première façon, ils dési¬
gnent le modèle (exemplar) séparé de la chose, et non point ce par
I. Aristotelis Opéra. Edidit Academia Regia Borussica. Vol. V, Berolini,
1870 Index Aristotelicus, p. 221, col. a. ,, -... .
I. Aristote, Métaphysique, livre VII, ch. III (Aristotelis Opéra , ed. Didot,
t II d. 56o ; éd. Becker, vol. II, col. io43). , •
' 3. Ruberti Linconiensis Tractatus de umca forma omnium IRuberti Linco-
niensis Opuscula. Venetiis, per Georgium Arnvabenum, l5lJ» f°‘- à £
(Pour la description de cette édition, voir : tome III, p. 283, note 2). Die
p h ilosoph ischen Werke des Robert Grosseteste Bischofs von Lincoln. Zun
ersten Mail wollstàndig in lcritischer Ausgabe àesorgt von Dj Luowid Bauh.
Munster in W., 1912 {Beitrâge' zur Geschichte der Philosophie des Mittelaltei s,
B<a.IEd ! i48°8au concile de Reims, Saint Bernard avait attaqué et fait con¬
damner Gilbert de la Porrée parce que celui-oi soutenait que « la forme de
Dieu, la divinité par laquelle il est Dieu, n’est pas elle-meme Dieu. » (P. î’BnET»
La Faculté de Théologie de Paris et ses docteurs les plus célébrés. Moyen Age.
T ,5 ’ RuBERTi Linconiensis Tractatus de statu causarum ; éd. ihi4, fol. 5, col. c ;
éd. Baur, p. 124.
296
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 36
quoi la chose est ( quo res est). D’une seconde façon, ils expriment
ce par quoi la chose est ( quo res est), en tant que cela se trouve
conjoint à la chose ; ils n’expriment pas le modèle. D’une troisième
façon, ils signifient à la fois le modèle et ce par quoi la chose est
(quo res est). Quant au mot : modèle (excmplar), il désigne uni¬
quement cette forme qui réside dans l’esprit de l’artisan, et non
pas celle par laquelle la chose est (quo res est). »
On ne saurait dire plus clairement que quo est, c’est la forme,
et la forme entendue au sens péripatéticien du mot.
Robert de Lincoln, d’ailleurs, distingue cette forme, par laquelle
une chose est ce qu’elle est, de l’existence (esse) par laquelle la
matière de cette chose est unie à la forme. Dieu donne une forme
à chaque créature, puis, en lui conférant l'esse, il maintient cette
créature sous la forme qui lui est attribuée '. Pour faire com¬
prendre sa pensée, il use de cette comparaison :
« Il faut imaginer, dans la pensée de l’artiste ,1a forme de
l’oeuvre d'art à produire ; par exemple, dans l’esprit de l’archi¬
tecte, la forme, le modèle de la maison à construire ; l’architecte
porte uniquement son attention sur ce modèle, sur cet exemplaire,
afin qu’à la ressemblance de celui-ci, il construise une maison.
» Ensuite, il faut imaginer qu’il en soit, par impossible, de la
manière que voici : La volonté de l’architecte qui veut construire
la maison est si puissante que, toute seule, dans la peusée même
de l’architecte, elle applique à la forme de la maison la matière
qui doit recevoir cette forme, et cette seule application suffit à
donner, à cette matière, figure de maison.
» Il faut imaginer, en outre, que cette matière de la maison
soit fluide ; que, dès l’instant où elle se trouve séparée de la forme
de la maison qui réside dans la pensée de l’architecte, il lui soit
impossible de demeurer sous la forme qu’elle a reçue ; tout de
même que l’eau où l’on imprime un cachet d’argent, perd la
fornqe qu’elle a reçue aussitôt qu’on la sépare du cachet.
» Par conséquent, il faut imaginer que, dans la pensée de
l’architecte, non seulement la volonté de ce même architecte
applique l’une à l’autre la matière et la forme de la maison, de
telle façon que cette application donne à la matière la forme de
la maison, mais encore qu’il applique cette forme à cette matière
aussi longtemps que la maison demeure une maison en existence
(in esse), afin que la matière informée demeure en existence (ut
formata in esse serve tur) . »
i. Rubirti Linconiensis Tractatus de unica forma omnium, éd. i5i4, fol. 6,
col. c; éd. Baur, pp. 109-110.
IV - 37
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
297
Le mot esse prêtait à ambiguïté ; Robert de Lincoln 1 a dépouillé
de la signification d’essence, de nature, de forme, que Boëce lui
attribuait; cette signification, à l’exemple de Gilbert de la Porrée,
il la réserve aux mots quo est / dans sa langue, esse désignera
1 existence de la chose que la forme et la matière ont produite en
s’unissant ; dès lors, la phrase de Bocce : Diversion est esse et id
quod est, deviendra, sans aucun changement de sens : Diversion
est id quo est et id quod est.
Robert dira, par exemple que « dans la Cause première, la
cause qui agit et ce par quoi elle agit ( quod efficit et quo efficit)
sont une seule et même chose, parce que la Cause première est
une substance absolument simple » ; mais qu’il n en est plus de
même pour une cause efficiente secondaire, « parce qu elle a en
elle un quod est et un quo est. » Il use donc bien de la nouvelle
formule : Citra Primion quicquid est, diversion habet id quo est et
id quod est.
Mais ce nouvel énoncé prête à double entente. Les mots id
quod est peuvent s’interpréter comme une réponse à la question :
Quelle est la nature de cette chose, quid est? Et alors au lieu de
désigner la chose déterminée, l’individu, ils désigneront ce que la
Scolastique nomme la quiddité ( quidditas ), l’essence. Les mots
quo est, au lieu de signifier ce de quoi la chose est faite, ce par
quoi la chose est de telle nature, pourront signifier ce par quoi
elle existe, l’existence. La formule : Diversion est quo est et id
quod est , d’abord équivalente à l’axiome de Boëce : Diversion est
esse et id quod est , va se trouver revêtue d’un sens entièrement
différent. .
Quelle influence a fait glisser cette formule d’une signification
à l’autre, on le peut aisément deviner.
Al Gazàli avait dit s, en usant de termes tout semblables à ceux
de Boëce, qu’en toute chose, hors l’Être nécessaire, « l’existence
de la chose est différente de ce qu’est la chose elle-même, esse rei
aliud est quod ipsa est. » Mais, presque aussitôt, il avait ajouté 5 .
« Toute chose, hors l’Être nécessaire par soi, est possible, et toute
chose possible a une existence distincte de ce qu’elle est elle-
même. » Par là, le Philosophe musulman marquait clairement que
la distinction dont il parlait, c’était celle que son maitre Avicenne
1. Ruberti Linconiensis Tractatus de statu causarum; éd. i5i4, fol. 5, col. a.;
éd. Baur, p. 122.
2. Algazelis Philosophia, lib. I, tract. II, cap. umeum.
3. Algazelis Philosophia, loc. cit. — Cf. : lib. I, tract. I, cap. XIII.
298
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 38
avait pratiquée en tout être causé, celle de la possibilité que cet
être a par essence ( quod est), et de la nécessité que lui confère
l’agent dont il tient l 'existence, c’est-à-dire ce par quoi il est ( quo
est). Ainsi la pensée d’Avicenne et d’Al Gazàli se trouvait très
exactement exprimée par cette formule : Citra Primum quicquid
est, est ex quo est et quod est. La substitution, dans l’énoncé de
Boëce, des mots quo est au mot esse livrait passage à l’influence
exercée par le Néo-platonisme arabe sur la théorie de la distinc¬
tion entre l’essence et l’existence. En même temps, l’axiome
transformé reprenait, mais avec plus de précision, le sens que
Saint Hilaire lui donnait.
Le premier auteur qui nous laisse soupçonner cette influence
exercée par la philosophie d’Avicenne sur le sens de l’expression
quo est, c’est Guillaume d’Auxerre.
Guillaume d’Auxerre avait été député par l’Université de Paris
auprès du pape Grégoire IX pour obtenir la levée de l’interdiction
portée en 1210, renouvelée en 1215, contre l’étude des écrits
d’Aristote ; ces démarches avaient abouti à l’ordonnance du
23 avril 1231, par laquelle Grégoire IX chargeait trois maîtres
parisiens, Guillaume d’Auxerre, Simon d’Authie et Etienne de
Provins, de réviser les livres d’Aristote et de les expurger dans un
sens conforme à la foi.
Guillaume d’Auxerre nous a laissé une Somme sur les Sentences ,
où l’influence d’Aristote se perçoit à peiné ; les mots de matière et
de forme, par exemple, ne se rencontrent qu’au chapitre où il est
parlé de la création du Monde, et tout ce qui s’en peut lire dans
ce chapitre est emprunté à Saint Augustin. -Plus aisément,
l’influence d’Avicenne et d’Al Gazàli se peut reconnaître, encore
que la pensée de ces auteurs ne soit pas toujours saisie avec une
entière pénétration ; ainsi en est-il au passage que nous allons
citer ' .
/ .
i. Summa aurea in quatuor libros sententiarurn : a subtilissimo doctore
Magistiy Guillermo altissiodorensi édita, quam nuper a mendis quamplurirnis
doctissimus sacre théologie professor magister Guillermus de quercu diligenti
admodum casligatione emendavit ac tabulant huic pernecessariam cdidit.
Impressa est Parisijs maxirna Philippi Pigoucheti cura, i/npensis nero Nico-
lai vaultier et Durandi gelier aime universitatis Parisiensis librariorum iura-
torum. — Venalis autem reperielur vico cithare ad ratorum intersigne : atque
mathurinorum vico ad domum cui pendet signurn de leslrille / aulx veau. —
Colophon : Explicit summa aurea in quatuor libros sententiarurn : a subtilis¬
simo doctore magistro Guillermo altissiodorensi édita : impressa parisijs
impensis Nicolai vaultier et Duranti gelier : aime universitatis parisiensis
librariorum. Anno domini millesimo quingentesimo die tertia mensis Aprilis
ante pascha. — Lib. 111, tract. II, quæst. X: De bono quod est virtus ; fol.
CXXV, col. d.
IV - 39
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
299
Si l’on considère l’existence (esse) d’une créature, on y distingue
en vérité deux existences, l’existence qui réside dans la créature
(in qno) et l’existence en vertu de laquelle cette créature est (a
quo ) ; cette dernière n’est autre que l’existence divine.
« Lorsqu’on dit : Socrate est, on pose deux existences (esse),
savoir l’existence créée qui est en Socrate, et l’existence incréée.
L’existence créée est affirmée de Socrate en tant que celui-ci est
le sujet dans lequel elle réside (ut in quo); mais l’existence
incréée est posée comme ce par quoi Socrate existe (ut a quo)...
Voici, en effet, ce qu’on est tenu d’accorder : Lorsqu’on dit :
Socrate existe, il en résulte ou bien que l’existence de Socrate est
par elle-même, ou bien qu’elle est par un autre ; de cette manière,
ou bien on continuera indéfiniment, ou bien on arrivera à une
existence qui est par elle-même ; mais on ne saurait procéder à
l’infini ; il faut donc admettre que l’existence de Socrate est pa.r
cette existence qui est par elle-même... Partant, lorsque 1 exi¬
stence d’une chose quelconque est conçue dans cette chose, il est
évident qu’en toute existence créée se trouve conçue 1 existence
divine. Ainsi, lorsqu’on dit d’une créature quelconque quelle
existe, on pose deux existences, l’existence créée qui est dans la
créature, et l’existence divine, en tant qu’elle est ce par quoi cette
première existence est. — Et ideo cum dicitur quælibet creatura
est, sic ponitur duplex esse , scilicet esse creatum quod est m crea¬
tura, et esse divinum ut a quo est illud esse. »
Le reflet de la pensée d’Avicenne et d’Al Gazàh est bien recon¬
naissable dans ce passage de Guillaume d’Auxerre ; mais cette
pensée n’a pas été complètement saisie par le maître parisien la
dualité que celui-ci distingue en toute créature, ce n’est pas celle
d'une essence qui appartient à la créature et d’une existence qui
réside en cette créature, encore qu’elle la tienne d ailleurs , ce
au’il discerne, c’est une existence créée qui réside dans la créature,
et l’existence incréée de Dieu, dont provient l’existence créée.
Nous trouvons ici, semble-t-il. une sorte de mélange de la pensée
d’Avicenne et de celle de Jean Scot Erigène. Guillaume n en a pas
moins introduit, dans la dualité dont tous les théologiens, depuis
Boêce, font l’apanage de la créature, un terme que désignent les
mots a quo est, et qui est ce par quoi la créature existe. Supprimant
la préposition, on dira simplement : quo est, mais a ces mots, on
gardera le sens de : par quoi ; dans l’axiome de Boêce, on les
substituera au mot me, et l’on dira : Citra Prxmum qmcqind est,
que Guillaume d’Auxerre a fait subir à
300
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 40
la formule de Boëce, nous avons soupçonné plutôt que reconnu
l’influence d’Avicenne et d’Àl Gazâli ; cette influence s’affirme
clairement dans ce que Guillaume d’Auvergne dit du même
axiome.
L’Évêque de Paris combat la théorie qui veut, à l’exemple
d’Avicébron, mettre une matière même dans les créatures spiri¬
tuelles ; contre cette théorie, il a voulu invoquer l’autorité du
Philosophus Latinorum, c’est-à-dire de Boëce ; en réalité, grâce à
Gilbert de la Porrée, c’est, nous l’avons dit ', sur l’autorité d’Al
Gazâli qu'il s’est appuyé. Il poursuit en ces termes 1 2 :
« Vous devez savoir que le dit Philosophe des Latins, discutant,
dans un de ses livres, delà simplicité et de l’unité du Créateur,
dit 3 que le premier Principe est seulement ceci [hoc), tandis que
toute autre chose est ceci et cela ( hoc ci hoc). Dans ces paroles,
certains ont cru voir que tout être, hors le premier Principe, était
composé, était fieux choses ; et il leur a semblé que tout être, hors
le premier Principe, était composé de matière et de forme. » C'est
en effet le langage qu’au prochain article, nous lirons dans la
Somme d’Alexandre de Haies.
A cet argument, Guillaume répond ; transcrivons sa réponse ;
nous la commenterons ensuite.
« Si, comme ils l’entendent, toute chose est ceci et cela, il en
résultera que toute matière est ceci et cela, que toute forme est ceci
et cela ; tout serait ceci et cela, et. l’on irait ainsi à l’infini ; toute
chose serait infiniment multiple ; elle serait une infinité de fois
ceci et cela ; rien ne serait plus intelligible, définissable ni dériom-
mable ; ce Sage aurait erré d’intolérable façon si le sens de ses
paroles était conforme à ce qu’en pensent ces gens-là.
» Pour moi, je dis que les propos tenus par ce Sage, avant et
après les paroles en question, rendent évidente l’intention qu'il
avait en prononçant ces paroles.
» Dans ce qui précède, en effet, il dit que toute Chose simple
possède dans l’unité son esse et son id quod est. ( omne simplex
esse suum et id quod est union habel). C'est dire que dans la Chose
vraiment simple dont il parle, le quid est n’est pas autre chose
que le quod est ou esse. Une telle Chose simple est au dernier
degré de simplicité, comme je vous l’ai montré dans la première
1. Vide supra, p. 281.
2. Guillekmi Parisiensis Episcopi De Universo secundo, pars pnncipalis ;
éd. 1 5 1 6, pars I, cap. LIII, t. II, fol. GCXVIII, coll. a et b; éd. 1674, pars II,
cap. VII, p. 8o3, col. b.
3. Anitii Seveiuni Manui Boethii De Trinitate lib. I (Boethi Opéra, éd.JBasi-
leæ, MDLXX, p. 1122).
IV - 41
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
301
partie de cette Philosophie sapientiale (c’est le De Universo que
Guillaume désigne), au chapitre : De necesse esse per se. De cet
Etre, il faut nécessairement déclarer qu’il est absolument simple
de toute façon et que, ni d’une manière actuelle, ni par la raison,
son esse n’est séparable de lui-même.
» Mais en toute chose simplement contingente, en toute chose
dont Y esse est nécessaire par un autre, 1 esse est séparable de la
chose, soit d’une manière actuelle, soit par 1 intelligence ou la rai¬
son (Ab omni vero possibiti et ab ornai quod est necesse esse per aliud,
est separabile suum esse, aui actu, aut inlel/ectu sive ratione).
Donc, en toute chose différente [du premier Principe], autre est
l’être lui-même ( ipsum eus), autre est son existence (esse seu enti-
tas). Voilà ce que ce Sage a entendu par : Ceci et cela (hoc et hoc).
» Tout être (ens) autre [que le premier Principe] est donc, d’une
certaine façon, composé ex eo quod est et ex eo quo est , sive esse
suo, sive enlitale sua.
» De même, [dans une chose blanche], il y a le blanc et le
blanc, le sujet et la blancheur ; mais cette réunion de 1 objet
blanc et de la blancheur n’est pas une réunion proprement dite et
au sens véritable du mot ; ce n’est pas une réunion qui ait pour
effet la constitution d’une chose nouvelle ; par ce que je vous au¬
dit. en effet, il est manifeste que, de la substance et de 1 accident,
il ne se fait pas, il n’existe pas une chose nouvelle....
» Les paroles de ce Sage, touchant le hoc et hoc , ne vous doi¬
vent donc pas troubler ni vous contraindre d admettre que toute
substance, tant spirituelle que corporelle, est composée de matière
et de forme. 11 vous faut faire bien attention a 1 exemple que je
vous ai donné de l’objet blane et de la blancheur; il s’applique
fort bien à ce dont il est question, c’est-à-dire à l’ètrc créé et a
l'existence (de ente çrealo et enlitale); à toute chose en eltet,
l’existence (esse sive entitas) arrive à la façon d un accident (acci-
dit). advient en sus de sa substance complète, de sa raison
(nræier completam ejus substanliam et rationem) ; il n’y a d excep¬
tion que pour le premier Principe ; pour lui seul, l’existence est
essentielle (essentiale), elle est une avec lui, de 1 ultime unité. »
Guillaume d’Auvergne est un esprit clair ; nous pénétrons sa
pensée jusqu au fond.
Nous voyons, d’abord, qu’il établit une exacte équivalence
entre l’axiome de Boëce :
Cilra Primum quicquid est, est ex id quod est et esse,
et l’axiome d’Al Gazâli :
302
LA CRUE DE l’aRISTOTÉL18ME
IV - 42
Ab omni possibili et ab omni quod est necesse esse per aliud, est
separabile suum esse.
Il regarde le terme esse comme ayant le même sens dans les
deux formules, le sens qu'on est convenu d’exprimer en français
par le terme existence quand on expose la Métaphysique d’Avi¬
cenne.
Il va donc sans dire que ce qui s’oppose à l'esse est, lui aussi, iden¬
tique dans les deux formules; partant que la notion exprimée par
Boëce à l’aide des mots : id quod est est celle que les traducteurs
d’Avicenne expriment par qnidditas , que Saint Thomas d'Aquin
désigne par essentia.
Prenant donc essence et existence avec la signification qu’on
donne à ces termes depuis Saint Thomas, nous pouvons dire que
Guillaume d’Auvergne pose ces deux équivalences :
Existence = esse,
Essence = id quod est.
Si nous suivons, d’ailleurs, son exposé, nous y trouvons, formel¬
lement exprimées, ces diverses équivalences :
Esse = entitas — id quo est ,
Id quod est — quid est = ipsum eus = substantiel compléta —
ratio = essentia.
Lors donc qu'aux formules de Boëce et d’Al Gazàli, il substitue
celle-ci, qu'il donne pour équivalente à toutes deux :
Omne ens aliud [a primo Principio ] est quodammodo composi-
tum ex eo quod est et ex eo quo est,
nous savons, à n’en pas douter, que, par id quod est, il entend
exactement ce que le traducteur d’Avicenne entend par quidditas
et les Thomistes français par essence, tandis qu’aux mots id quo
est , il donne le sfens que le traducteur d’Avicenne donne au mot
esse et les Thomistes français au mot existence.
Ce n’est pas seulement le sens général de la proposition de
Boëce qui se trouve altéré par cette transformation néo-platoni¬
cienne.
, L 'id quod est de la formule primitive :
Citra Primum quicquid est, est ex id quod est et esse,
n’avait pas du tout le sens qu’a pris le id quod est de la formule
modifiée :
Omne ens aliud a Primo est compositum ex eo quod est et ex eo
quo est.
Dans la formule de Boëce, 1 ’id quod est, c’était l’objet concret,
existant dans sa singularité ; l'esse, c’était l’essence, entendue au
sens de forme spécifique, comme dans la doctrine de Thémistius.
IV - 43
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBÈRT
303
Dans la formule modifiée, c'est Yid quod est qui désigne l’es¬
sence au sens de la doctrine d’Avicenne, tandis que Yid quo est
désigne l’existence telle que la conçoit cette même doctrine.
On voit que le rôle même des termes a été, pour ainsi dire,
interverti.
Il y avait là de quoi fort embarrasser les Scolastiques qui
lisaient la Philusophia Algazelis et le De Universo de Guillaume
d'Auvergne en même temps que le De Trinitate de Boëce et les
Commentaires de Gilbert de la Porrée ; cet embarras parait
avoir engendré, vers le milieu du xiuc siècle, une extrême
confusion ; c’est ce que nous apprend l’écrit de Saint Thomas
d’Aquin sur le premier livre des Sentences.
Cet écrit fut sans doute composé * lorsque Thomas d’Aquin
venait de conquérir le baccalauréat en Théologie, c’est-à-dire
vers 1253 ou 1254. Une question de ce commentaire 1 2 est consa¬
crée à discuter le sens précis qu'il convient d'attribuer à ces quatre
mots : essentia, subsistentia , subs tant ia, persona, auxquels Thomas
fait correspondre les termes grecs : oària, où<ru«m;, ItT.irTTrtuiç,
TtpôoroTïov. Nous voyons qu’en cette discussion, tous les docteurs
s’accordaient à introduire la distinction du quo est et du id quod
est ; mais l’accord se changeait en cacophonie lorsqu’il s’agissait
de savoir, parmi les quatre notions d essence, de subsistance, de
substance et de personne, quelle se doit ranger sous le vocable
quo est et quelle se place sous la rubrique quod est : les diverses
solutions proposées ne se rapprochaient qu’en un point ; elles
regardaient toutes la personne comme étant une notion impli¬
quée dans- le quod est et, par là, elles inclinaient assurément
dans le sens de Boëce et de Gilbert de la Porrée. « Chacun des
trois noms autres que le nom de personne, se trouve, dit lhoinas
d’Aquin, tantôt mis pour quo est et, tantôt, pour quod est ; aussi
n’y a-t-il pas entre leurs significations de distinction essentielle. »
On continuait, d’ailleurs, à mettre au compte de Boëce cette
distinction en quo est et quod est , car on invoquait en ces termes
l'autorité du Philosophe latin : « Boëce dit : En Dieu, le quo est
est la même chose que le quod est ; or l’essence est désignée par
quo est et la personne par quod est. »
Dans ce désordre, Saint Thomas d’Aquin va choisir une position
nettement définie à laquelle il se tiendra constamment. Mais, sous
1. Quétif et Échard, Scriptores ordinis PrœdicalorWm, t. II, p. 273, col. b.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Scriptum in primam librum Sententiarurn ,
Dist. XXIII, quæst. I, art. I. t T
3. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. I,. dist. XXXIV, quæst. 1, art. 1.
304
LA. CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
I V - 44
l’inspiration d’Al Gazâli, il va prendre, dans 1 interprétation du
quo est et du quod est, le contrepied de ce qu’admettaient les disci¬
ples de Boëce et de Gilbert de la Porrée ; il entendra ces deux
ternies exactement comme Guillaume d’Auvergne l’avait fait.
Que la proposition : « Citra Primum quicquid est, est ex quo est
et quod est » ne fût pas conforme au texte de Boëce, Saint Thomas
d’Aquin est, «à notre connaissance, le seul scolastique qui en ait
fait la remarque. En un de ses Quolibets l, il écrit : « L ange est
composé ex quo est et quod est. ou bien, selon le mot de Boëce, ex
esse et quod est. » Ce propos, il le tient également dans la Somme
théologique
Que Saint Thomas connaisse très exactement le texte de Boëce,
nous ne saurions nous en étonner ; dans ses opuscules, on trouve
deux commentaires du traité écrit par le 'Philosophe italien ; 1 un
est intitulé '. Expositio in librum Boetii de Hebdomadibus ; 1 autre :
Quæstiones super libum Boetii de Trinitate. Le premier, qui parait
être une oeuvre de jeunesse de Thomas d’Aquin, nous doit seul
retenir ici ; notre attention doit se porter spécialement sur le
second chapitre, où sont discutés les axiomes qui nous occupent.
La distinction entre Y esse et le id quod est, Thomas d Aquin la
considère, tout d’abord, comme une pure distinction logique ;
« cette distinction, il ne. la faut pas ici rapporter aux choses réel¬
les (res) dont Boëce ne parle pas encore, mais aux concepts (ralio-
nes scu intentiones) ».
Cette distinction est alors celle de l'existence, considérée d’une
manière abstraite, et de la chose qui existe, considérée d’une
manière concrète. « Ce que nous entendons signifier lorsque nous
disons : l’être (esse), est autre que ce que nous entendons signifier
lorsque nous disons : la chose qui existe (id quod est ) ; de même, le
mot : courir, ne signifie pas ce que signifie cette expression : celui
qui court. Courir (4 être ont une signification abstraite, comme
blancheur; ce qui existe, ce qui court désigne des choses concrè¬
tes, comme ce qui est blanc (currere et esse significantur in abs-
traeto, sicul et albedo ; sed quod est , id est eus, et currens signifi-
cantur in concreto, velut et albunr . »
La chose qui existe [eus ou id quod est) participe de l’être (esse).
Que faut-il entendre par là ? Thomas d’Aquin va le dire avec une
parfaite clarté.
« La chose qui existe (ens sive id quod est) participe à l’exi-
i. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibeta ; Quodlib. 1X<», art. VI.
a. Sancti Thomæ Aquinatis Summa theologica, pars prima, quæst. L, art. II :
Utrum angélus sit compositus ex materia et forma.
IV - 45
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
305
stence actuelle ( action essendi). C’est pourquoi Boëce dit que l’être
n’existe pas encore ( ipsum esse nondum est ) ; ce n’est pas à l’être,
en effet, qu’on attribue l’existence, comme s’il était le support de
l’acte d’exister ( subjectum essendi ) ; mais après que la chose exis¬
tante a reçu la forme qui fait être, c’est-à-dire la forme par
laquelle elle acquiert l’existence actuelle, cette chose existe, elle
est consistante, c est-à-dirc qu elle subsiste par elle-même ( Sed
id quod est, accepta essendi forma, sçilicet suscipiendi ipsum actum
essendi, est atque consistit , id est in seipso subsistit). Chose qui
existe, en effet, ne se dit, proprement et par soi, que d’une sub¬
stance dont c’est le propre de subsister. »
Nous voyons ici l’être (esse) identifié à la forme qui fait exister,
à celle qui constitue une substance, donc à la forme substantielle.
C’est bien concevoir l’opposition entre l’este et le id quod est comme
la concevait Boëce, à la suite de Thémistius.
La pensée de Saint Thomas va continuer à s’inspirer de ces
auteurs.; suivons-la :
« Bien que cette expression : une chose qui existe (id quod est
sive ens) soit extrêmement générale, on l’emploie cependant dans un .
sens concret ; la chose qui existe ne participe donc pas à l’être
(esse), à la façon dont le plus général participe du moins général ;
elle participe à l’être (esse) à la façon dont le concret participe de
l'abstrait...
» Si l’on considère d’une manière abstraite un concept quelcon¬
que, il est vrai qu’il n’a, en lui, rien qui soit étranger à son
essence ( essentia ) ; ainsi en est-il pour l’humanité ou la blancheur...
Il en est autrement des concepts entendus au sens concret ; un
homme désigne alors quelque chose qui possède 1 humanité et
un objet blanc quelque chose qui possède la blancheur. Mais de
ce que telle chose possède l’humanité ou la blancheur, il ne lui
est pas défendu de posséder autre chose qui n’ait point trait à la
définition (ratio) de l’humanité ou de la blancheur... Puis donc,
comme nous l’avons dit, que l’être (esse) est entendu au sens abs¬
trait tandis que la chose qui existe (id quod est ) est entendue au
sens concret, Boëce affirme une vérité en disant : La chose qui
existe (id quod est) peut posséder quelque chose en sus de ce qui
constitue son être (præterquam quod ipsum est), c’est-à-dire en sus
de son essence (essentia) ; mais l’être (esse) n’a rien qui soit mêlé
à son essence. »
Dans la chose qui existe et qui, nous l’avons vu, est une sub¬
stance, ce qui peut s’ajouter à l’essence (essentia), c’est-à-dire à la
forme substantielle qui confère l’existence, c’est l’accident, con-
DUHEM. — T. Y.
306
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 46
féré par une forme accidentelle. Thomas d’Aquin va nous 1 ap¬
prendre :
« Puisque l’objet qui existe (id quod est ) peut avoir quelque
chose en sus de son essence ( essentia ), il est nécessaire, en cet
objet, de distinguer un être double (duplex esse ) , la forme, ^ en
effet, est le principe de l’existence ( principium essendi)-, donc à
chaque forme possédée par l’objet, il nous faut dire qu il corres¬
pond une certaine existence. Partant, si cette forme n est pas
étrangère à l’essence de l’objet qui la possède, si elle constitue
cette essence, par là même que l’objet possède cette forme, on dira
qu’il possède l’être purement et simplement [Si ergo forma ilia
non sit præter essentiam habentis , sed constituent ejus essentiam,
ex eo quod habet talem formam , dicetur habens esse simplicités).
Ainsi en est-il de l’homme par le fait qu’il possède une âme ration¬
nelle. Mais si cette forme est étrangère à l’essence de l’objet qui
la possède, on ne dit plus de cet objet qu’il est, en vertu de cette
forme, purement et simplement (esse simpliciter ) ; on dit qu’il est
ceci ou cela (esse aliquid)...
» Lorsqu’on dit d’une chose qu elle est ceci ou cela, et non pas
simplement quelle est, on désigne un accident. »
Dans tout ce que nous venons de lire, l’existence (esse), le principe
'de l’existence actuelle (principium actu essendi), l’essence (essen¬
tia) et la forme substantielle (forma) sont constamment regardés
comme des expressions équivalentes d’une même notion. Cette
notion s’oppose à celle de la chose qui existe (id quod est) à la
façon dont l’abstrait s’oppose au concret. C’est bien, croyons-nous,
ce qu’entendait Boëce. De la distinction entre l’essence et l’exis¬
tence, à laquelle Thomas d Aquin attachera, plus tard, tant d im¬
portance, nous ne trouvons encore aucune trace.
Jusqu’ici, il est vrai, c’est de distinctions conceptuelles, non de
distinctions réelles que nous avons discouru. A ces distinctions
réelles, nous allons maintenant arriver.
« De même que, dans les objets simples, il y a une différence
conceptuelle ( secundum intentiones) entre l’être (me) et la chose
qui existe (id quod est), de même, dans les objets composés, il y a
une différence réelle (differunt realiter). » Quelle raison Thomas
en donne-t-il? Celle-ci qu’en de tels composés, il y a substance et
accident, en sorte qu’ « autre chose est le composé, autre chose ce
qui en constitue l’être. »
Dans ce qui précède, Saint Thomas d’Aquin s’est montré inter¬
prète très fidèle de la pensée de Boëce ; mais voici que des scru¬
pules naissent en lui, qui sont d’un disciple d’Avicenne. Dans une
IV - 47
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
307
substance simple, il vient de nous le dire, il n’y aura pas de dis¬
tinction réelle entre V esse et le id quod est. Mais qu’allons-nous
entendre par substance simple ? Sera-ce une substance où il n’y
a pas, à la fois, matière et forme? Une forme pure, une intelli¬
gence dépouillée de matière sera-t-elle donc telle que Y esse s’iden¬
tifie en elle avec le id quod estl Notre auteur ne l’accordera pas :
« Toute forme, dit-il, a la propriété de déterminer l’être ; aucune
d’elles n’est donc l’être; elle est une chose qui possède l’être.
Quælibet forma est determinativa ipsius esse ; nulla earum est
ipsum esse, sed est habens esse. »
Chacune de ces formes, en effet, est déterminée de telle façon
qu’elle soit de telle espèce et non de telle autre, qu’elle se dis¬
tingue de toute autre forme dépourvue de matière ; elle n’est donc
pas vraiment simple; en elle, un principe de détermination, de dis¬
tinction s’adjoint à l’être pour le multiplier, pour le diversifier.
« Cela seul est vraiment simple qui ne participe pas à l’être,
qui n’est pas inhérent à l’être, mais qui est l’être même subsistant ;
et cela ne peut être qu'unique ; l’être même, en effet, ne peut, nous
l’avons dit, être mélangé à quelque chose d’autre que ce qui est
son être ; il est donc impossible qu’il soit multiplié par quelque
principe capable d’y introduire la diversité . Cet être simple,
unique et sublime, c’est Dieu. »
Le Néo-platonisme vient de se glisser dans l’analyse de la pensée
de Boëce ; s’il y a pénétré, c’est afin d’éviter que, des intelligences
dépourvues de matière mais inférieures à Dieu, on fasse des sub¬
stances absolument simples où Y esse et le id quod est s identifie¬
raient ; ce privilège, il le faut réserver à Dieu seul.
Pour Boëce comme, jusqu’ici, pour son commentateur, Y esse
signifiait l’existence, prise d’une façon abstraite et générale, non
d’une façon concrète et particulière; mais il signifiait en même
temps l’essence, qu’on ne distinguait pas de l’existence ; il dési¬
gnait la forme substantielle qui constitue l’essence et qui est, en
même temps, le principe de l’existence eu acte. Maintenant, dans
le commentaire de Saint Thomas, tout cela change ; pour une intel¬
ligence, Y esse devient l'existence qu’elle tient de l’Être suprême,
tandis que le id quod est , c’est la forme par laquelle cette intelli¬
gence est spécifiquement distincte de toute autre intelligence, par
laquelle elle est de telle espèce et non point de telle autre, c’est-
à-dire l’essence ou quiddité d’Avicenne.
Cette transformation apportée à la pensée de Boëce va, d’ail¬
leurs, se faire à la faveur d’un changement de dénomination ;
l’opposition de Y esse et du id quod est, Thomas d’Aquin va la
308
TA CRUE DE 1,’aRISTOTÉLISM E
IV - 48
regarde i* comme équivalente à l'opposition du quo est et du
quod est.
Cette transformation dut s'accomplir de bonne heure dans
l’esprit de Saint Thomas d’Aquin; elle était achevée lorsqu’il
rédigeait son commentaire sur le premier livre des Sentences.
Voici un court passage où la nouvelle doctrine s’affirme avec une
entière netteté 1 :
« De Dieu seul, il est vrai de dire que son existence est sa quul-
dité. Partant, en toute créature, soit corporelle, soit spirituelle,
se trouvent, d’une part, sa quiddité ou nature et, d’autre part, son
existence qu'elle tient de Dieu, dont l’essence est la propre exi¬
stence ; elle est donc composée d’existence ou quo est , et de quod
est' _ Curn in solo Deo esse sinon sit sua quidditas, oportet quod
in 'quolibet creatura, vel incorporai i, vel in spiriluali , inveniatur
quidditas vel natura sua et esse suum, quod est sibi acquisitum a
Deo , cujus essentia est suum esse ; et ita cornpomtur ex esse vel
quo est, et quod est. >' _
Cette thèse va se détailler, mais, parfois, s’embrouiller, dans le
second article de la même question, alors que Saint Thomas
d’Aquin examinera si l’âme est simple. Après avoir rejeté l’opinion
de ceux qui la veulent composer de matière et déformé, il écrira 2 :
« D’autres disent que l’âme est composée de quo est et de
quod est.
» Le quod est est différent de la matière, car il désigne le sujet
qui possède l’existence ( supposition habens esse); or ce n’est pas
la matière qui possède l’existence, mais le composé de la matière
et de la forme 3.
» Ainsi, tout être composé de matière et de forme, est aussi
composé de quo est et de quod est.
» Dans les composés de matière et de forme, le quo est peut
être dit dans trois sens différents. On peut dire que c’est la
forme qui donne l’existence à la matière. On peut dire que c’est
l’acte même d’exister, qui est l’existence (actus essendi , scilicet
esse); ainsi ce par quoi on court (quo curritur), c’est l’acte de
i Sancti Thom e Aquinatis Scriplurn in priinum librurn Sententiarum ,
dist VIII, quæst. V, art. 1 : Utrum aliqua creatura sit simplex.
a.’ Saint Thomas d’Aquin, quæst. cit , art. II : Utrum anima sit simplex.
3 Parmi les opuscules attribués à Saint Thomas d’Aquin, on en trouve un
ui est intitulé : De quo est et quod est. 11 reproduit simplement (a) le passage
u Commentaire aux Sentences que nous analysons à partir d ici.
ta) P. Mandonnet, O. P., Les écrits authentiques de Saint Thomas d Aquin
( Revue Thomiste, 1909-1910, p. i3odu tirage à part).
IV - 49
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
309
courir. On peut dire enfin que c’est la nature même, résultat de
l’union de la matière et delà forme, telle l’humanité. »
Ce dernier passage montre l’extrême embarras où se trouve
Saint Thomas d’Aquin lorsqu'il tente ainsi de relier la Métaphy¬
sique d’Avicenne à la Métaphysique de Thémistius et de Boëce.
Dire que le quo est, c’est la forme, ce serait adhérer à celle-ci. Si
l’on veut admettre celle-là, que doit-on nommer quo est? Est-ce
l’existence ? Thomas d’Aquin l’affirmait clairement il y a un
instant; mais comme il veut encore, avec Thémistius et Boëce,
que le quodi est désigne le sujet concret qui a reçu cette existence,
il ne sait comment nommer l’essence. Va-t-il donc identifier celle-
ci au quo est ? Ce serait alors renoncer à la proposition qu’il a
formulée dans son premier article.
Cet embarras disparaîtra dans la considération des substances
non composées de matière et de forme. Ici, le docteur n hésitera
plus à déclarer que l’existence est le quo est et que l’essence est
le hoc quod est , car l’essence s'identifie avec l’individu subsistant.
« Se trouve-t-il quelque quiddité qui ne soit pas composée de
matière et de forme ? Ou bien cette quiddité est sa propre existence,
ou bien non.
» Si cette quiddité est sa propre existence, elle sera l’essence_
de Dieu, qui est à elle-même sa propre existence, et elle sera
absolument simple.
» Si, au contraire, elle n’est pas sa propre existence, il faut qu’elle
tienne d’autrui l’existence qu’elle possède ; ainsi en est-il de toute
quiddité créée. Mais comme cette quiddité, par hypothèse, ne
subsiste pas en la matière, elle n'acquiert pas son existence dans
quelque chose d’autre, comme il arrive aux quiddités composées
de matière et de forme ; c’est en elle-même qu’elle acquiert
l’existence ; ainsi, c’est la quiddité même qui sera le hoc quod
est, et l’existence de cette quiddité sera le quo est.
» Tout être qui ne possède pas une chose par lui-même, a seu¬
lement la possibilité (possibilis) à l’égard de cette chose ; puis
donc que cette quiddité tient son existence d autrui, elle n a que
la possibilité (possibilis) à l’égard de cette existence et à 1 égard
de l’être dont elle la tient, être dans laquelle ne se rencontre
aucune puissance (potentia). Ainsi, dans une telle quiddité, on
trouvera puissance et acte, en tant que la quiddité est simplement
possible et que l’existence en est l’acte.
» C’est de cette manière que je conçois, dans un ange, la compo¬
sition de puissance et d’acte, de quo est et de quod est; et sem¬
blablement dans une âme. L’ange ou l’âme peut donc être appelé
310
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 51)
quiddité, nature ou forme simple, car sa quiddité n est pas com¬
posée d’éléments divers; mais on y trouve la composition qui
résulte de ces deux choses ; La quiddité et 1 existence. »
Lors même qu’ Avicenne n’eût pas été cité au cours de 1 article
que nous venons d’analyser, son influence n’eût point été mécon¬
naissable. C’est sa doctrine même qui vient d’être exposée.
Comment et pourquoi Saint Thomas en est venu à substituer
cette doctrine à celle de Boëce et de Thémistius, il est aisé de le
deviner,
S’il n’avait été question que de substances composées de
matière et de forme, le Doctor communis s’en fût volontiers tenu à
l’opinion de Thémistius et de Boëce, qui est plus étroitement
apparentée au Péripatétisme.
Ce qui l’empêchait de demeurer Péripatéticien jusqu’au bout^
c’est qu’il voulait traiter de substances qui fussent exemptes de
matière et qui, cependant, ne fussent pas des dieux. Or pour le
Péripatétisme, être exempt de matière, c’est n être en puissance
d’aucune manière, c’est être acte pur, partant immuable, éternel
et nécessaire ; c’est être Dieu.
Pour que des substances purement spirituelles puissent ne pas
être des dieux, mais seulement des créatures, il faut rejeter les
notions mêmes de matière et d’existence en puissance telles que
les conçoit le Péripatétisme ; à la dualité de l’existence en puis¬
sance et de l’existence en acte, de la matière et de la forme, il
faut, avec Avicenne, substituer la dualité de la contingence et de
la nécessité, de l’essence et de l’existence. C’est ce que fait Saint
Thomas d’Aquin; mais la ressemblance du mot possibilité par
lequel Avicenne désigne la contingence et du mot puissance
employé par le Péripatétisme dissimule cette substitution d’une
doctrine à une autre doctrine essentiellement différente.
Désormais, lorsque Thomas d’Aquin distinguera entre le quod
est et le quo est, il identifiera cette distinction avec celle de l’es¬
sence et de l’existence.
a L’ange, dit-il en la Somme théologique *, est composé de
quo est et de quod est ou bien, selon le mot de Boëce, à’ esse et de
quod est. » Puis il ajoute : « Quod est, c’est la forme subsistante
prise en elle-même ; quand à Y esse même, c’est ce par quoi (quo)
la substance existe (est), de même que courir, c’est ce par quoi
(quo) le coureur court. » 11 est clair que Saint Thomas fait corres-
i. Sancti Thomæ Aquinatis Summa theologica, pars prima, quæst. L, art. II :
Utrum angélus ait compojitu» ex maleria et forma.
IV - 51
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
311
pondre l’me de l'axiome de Boëce au quo est de l’axiome modifié,
et qu’il identifie le quod est d’une formule au quod est de l’autre ;
il est clair que le Docteur Angélique voit, dans l’esse de Boëce, non
l’essence, mais l’équivalent du quo est néoplatonicien, de ce qu’il
nommera lui-même esse, c’est-à-dire de l’existence.
Si l’on doutait encore, d’ailleurs, de cette transposition par
laquelle Thomas d’Aquin est parvenu à confondre la pensée de
Boëce avec celle d’Avicenne et d’Al Gazâli, on trouverait, dans la
Somme contre les Gentils, des preuves aussi nombreuses que con¬
vaincantes.
Dans cette Somme , qu’il s’agisse de Dieu ou des créatures,
Saint Thomas n’use jamais, pour désigner l’essence, du mot
essentiel, mais du mot substantiel ; qu’il donne à ce mot le sens
qu il donne au mot essentia ou au mot quidditas dans son opuscule
De ente et essentia, la comparaison des deux écrits le met hors de
doute.
Or, dans la Somme contre les Gentils , nous trouvons les passages
suivants, où le langage de Boëce sert à formuler la pensée d’Avi¬
cenne et d’Al Gazâli :
« L’existence (esse) 1 appartient au premier Agent en vertu de
sa propre nature, car son existence (esse), c’est son essence (subs-,
tantia). Mais ce qui appartient à une chose en vertu de la propre
nature de cette chose ne peut convenir aux autres choses, si ce
n’est par participation ; c’est ainsi que la chaleur appartient aux
corps autres que le feu en ce qu ils participent au feu , donc, à
toutes les choses autres que le premier Agent, 1 existence convient
seulement en vertu d’une certaine participation. Mais ce qui
appartient à une chose par participation ne fait pas partie de l’es¬
sence (substantia) de cette chose ; il est donc impossible que l’es¬
sence (. subs tantia ) d’un être ( ens ) autre que le premier Agent soit
son existence (esse) même. »
Cette argumentation a précisément pour objet, comme l’indique
le titre du Chapitre, de justifier l’axiome de Boëce : En toute intel¬
ligence créée, l'esse diffère du quod est.
« En toute essence (substantia) intellectuelle créée, lisons-nous
au Chapitre suivant 2, on trouve deux choses : l'essence (substan¬
tia) elle-même et son existence (esse) ; cette existence est ce qui
complète la substance existante (substantia existens ); chaque
I Sàncti Thomæ Aquinatis Summa catholicœ fidei contra genht.es; lib. II,
can LU • Oaod in substantiis intellectualibus differt esse et îd quod est. Ar . 7.
SANCTI Thomæ Aqu.nat.s Op. laud., lib. II, cap. LIII : Quod id substantns
intellectualibus creatis est actus et potentia ;art. 1 et a.
312
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 52
chose, en effet, est d’une manière actuelle parce qu’elle possède
l’existence (esse)...
» ... Toutes les essences ( substantiæ ) tiennent leur existence
(esse) du premier Agent; précisément, si ces essences sont créées,
c’est parce qu’elles tiennent d’autrui leur existence. »
Plus loin 1 encore nous lisons ces passages, dont la compa¬
raison avec ceux que nous rencontrerons lorsque nous étudierons
le De ente et essentia prouve surabondamment que Saint Thomas
nomme essentia en cet opuscule ce qu’il nomme ici substantia :
« Dans les composés de matière et de forme, ... c'est l’essence
même ( substantia ) qui est le quod est et Y esse est ce par quoi ( quo )
l’essence (substantia) est appelée un être (ens).
» Mais dans lè's essences (substantiæ) intellectuelles qui ne sont
pas composées de matière et de forme, dans lesquelles la forme est
l’essence subsistante (forma subsistens ), la forme est le quod est,
et Y esse est Pacte par lequel elle existe (quo est). En elles, donc, il
y a une seule composition, ... qui est celle de l’essence (substantia)
avec l’existence (esse), que certaines personnes désignent comme
la composition du quod est et de Y esse, ou bien du quod est et du
quo est. »
La Somme contre les Gentils nous a permis de connaître de la
manière la plus précise la position que Saint Thomas d'Aquin a
prise à l'égard de l’axiome de Boëce. Cette position n’est pas
moins nettement définie dans la Question sur les créatures spiri¬
tuelles qui parait 2 avoir été discutée à Paris sous le pontificat
de Clément IV (5 février 1265-29 octobre 1268).
Dans l'article dont nous allons citer des passages, il s’agit
d’examiner cette opinion : Une substance spirituelle est-elle com¬
posée d’âme et de corps ? Parmi les arguments en faveur de
l’affirmative, Thomas range celui-ci 3 :
« La forme est ce par quoi quelque chose est (quo aliquid est).
Toute chose, donc, qui est composée de quo ' est et de quod est est
composée de matière et de forme. Or, toute substance spirituelle
créée est composée de quo est et de quod est, comme on le voit
au traité De hebdomadibus . Donc toute substance spirituelle créée
est composée de matière et de forme. »
Thomas d’Aquin, qui tient pour la solution négative, expose, au
i. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. II, Cap. LIV : Quod uon est idem
compositio ex forma et materia et ex substantia et esse.
a. Quétif et Echard, Scriptores ordinis Prœdicntorum, t. I, p. 288.
3. Sancti Thomæ Aquinatis Qutesffo disputata despiritualibuscreaturis. Art. I :
Utrum substantia spiritualis sit composita ex materiaet forma. Quod sic, 8°.
IV - 53
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
313
sujet de l’essence et de l’existence, la doctrine d’Avicenne et d’Al
Gazâli ; de cet exposé, citons Seulement le début :
« Tout ce qui vient après le premier Être possède une existence
(esse) reçue en quelque chose par quoi cette existence se trouve
concrétée ( contrahitur ) ; partant, au sein de tout être créé, autre
est la nature ( natura ) de la chose, nature qui possède 1 existence
(es.se) par participation, autre est cette existence reçue par parti¬
cipation. *
Fort de ces principes, le Doctor communis réfute en ces termes
l’argument qu il s’était opposé à lui-même :
« Are composé de qnod est et de quo est , ce n’est pas la même
chose qu être composé de matière et de forme. En effet, bien
qu’on puisse dire de la forme qu elle est ce par quoi une chose
existe (quo aliquid est), on ne peut cependant, avec propriété,
appeler la matière : ce qui existe (quod est), car elle n’est qu en
puissance. Le quod est, c’est ce qui subsiste en existence (quod
subsistit in esse) '. Cela, c’est, dans les substances corporelles,
le composé de matière et de forme ; dans les substances incorpo¬
relles, c’est la forme simple elle-même. Quant au quo est, cest
l’existence (esse) reçue par participation ; cette existence se trouve
en chaque chose en tant qu’elle participe de l’Existence en soi
( ipso esse). C’est ainsi que Boëce use de ces termes au traité De
hebdomadibus, lorsqu’il dit : En toutes choses après le premier
titre, le quod est diffère de \esse. — Unde et Boethius sic utitw
istis verbis in libro De hebdonicidibus , dicens quod in aliis prsetei
Primum, non idem est quod est et esse. »
Or Boëce, considérant les choses composées de matière et de
forme, avait dit : « Forma... quæ esse ipsum est et ex qua esse est. »
Il fallait être bien oublieux de ce texte pour demander au Philo¬
sophe italien d’autoriser la doctrine d’Avicenne et d’Al Gazâli.
Le Docteur Angélique ne parait aucunement inquiet de la défor¬
mation profonde qu’ont subie la parole et la pensée de Boëce. C’est
avee une entière indifférence, semble-t-il, qu il attribue au Philo¬
sophe latin soit la formule s : « In omni quod est citra Primum,
aliud est esse et quod est », soit la formule 3 : « Omnis substantia
creata composita est ex eo quod est et esse », soit enfin la for-
i Dans son écrit sur le premier livre des Sentences (lib. 1, dist XXXIV,
nuæst. 1 art. I) Saint Thomasd’Aquin nous avait avertis que les trois mots essen¬
tiel, sub’sistentia, substantia étaient à peu près synonymes. Du reste la phrase
qu’on va lire après celle-ci est la définition même, donnée au Üe ente et essen-
tia de ce que Thomas y nomme essentia, natura ou quidditas.
2. SANcn Thomæ Aquinatis Quodlibeta ; Quodlib. K art. III.
3. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibeta ; Quodlib. II"', art. XX.
314
LA. CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
IV - 54
mule ' : « Toute substance créée est composée « ex quo est et esse »,
qu’il regarde comme équivalente à « ex quo est et quod est. » Evi¬
demment, Boëce était cité sans qu’on se souciât beaucoup d’en
connaître ni le langage véritable ni la véritable intention.
Si Saint Thomas d’Aquin attribue à Boëce une formule qui n est
pas sienne et s’il interprète à contre-sens les propos tenus par ce
philosophe, du moins demeure-t-il conséquent avec lui-même ;
toutes les fois qu’il invoque l’axiome qui nous occupe, il lui attri¬
bue la même signification. N’allons pas en conclure que cette
signification fût celle que prenait constamment ce principe chez
les contemporains de Saint Thomas. Un passage de Saint Bona-
venture va nous dire clairement que le Docteur franciscain se
séparait ici du Docteur dominicain.
Parlant des diverses sortes de composition qu’on peut recon¬
naître dans un ange, Bonaventure nous diti. 2 : « On le doit consi¬
dérer comme être en soi (eus in se). A ce point de vue, et quant à
son être actuel ( esse actuale ), il y a en lui composition d existence
(ens) et d’essence (esse). Quanta son être essentiel ( esse essentiale),
il est composé de quo est et quod est. Enfin, quant à son être indi¬
viduel, il y a en lui quod est et quis est. »
Nous voyons, tout d’abord, qu’au gré du Docteur franciscain, la
dualité qu’expriment les locutions quod est et quo est ne se con¬
fond pas avec la dualité de l’essence et de l’existence, puisque
c’est en l’essence même, abstraction faite de l'existence, que se
rencontre la première de ces deux dualités.
D’autre part, le Sens des mots quod est se précise par ce qui est
dit de la distinction en quod est et quis est qu’on peut faire en
l’être individuel de l’ange. Il s’agit assurément de la distinction
entre l’individualité et la personnalité, sur laquelle Saint Bona¬
venture insiste en une autre question 3. Quod est est donc, pour
notre auteur, ce qui est individualisé ; et lorsqu’il dit que l’être
essentiel est composé de quo est et de quod est , on peut traduire
ainsi sa pensée : L’être essentiel est composé d’une essence uni¬
verselle et d’un principe d’individuation. Cette pensée est très exac¬
tement celle que Boëce exprimait en ces termes : Diversion est
esse et id quod est.
Ainsi lorsque Saint Thomas d’Aquin et Saint Bonaventure pro-
i. Sancti Thomæ Aquinatis De ente et essentia opusculum, cap. IV.
a. Celebratissimi Patris Domini Bonaventüræ, Doctoris Seraphici, In secun-
dum librum Sententiarum disputata ; dist. III, pars I, art. I, quæst. I : Utrum
aDgeli sint compositi ex materia et forma.
3. S. Bonaventüræ Op. laud., lib. II, dist. III, pars 1, art. II, quæst. II :
Utrum personnalis proprietas in angelis sit substantialis vel accidentalis.
IV - 55
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
315
nonçaient, en même temps, cette même formule : « dira Primurn
quicquid est, est ex quo est et quod est », ils attribuaient aux deux
locutions quo est et quod est des sens très différents et presque
opposés. On conçoit que de pareils procédés permissent aux Sco¬
lastiques d’invoquer une même autorité les uns en faveur dune
thèse et les autres à l’encontre de cette thèse.
11 s’est trouvé, d’ailleurs, après la mort de Saint Thomas
d’Aquin et de Saint Bonaventure, un maître assez avisé pour démê¬
ler le quiproquo dont notre axiome avait été l’occasion; ce maître
est le Franciscain Richard de Middleton.
En faveur de la thèse qui compose l’âme humaine de forme et
de matière, Richard rencontrait cet argument 1 : « En toute créa¬
ture qui subsiste par elle-même, le quod est diffère du quo est ;
mais quo est , c’est la forme, et quod est parait être la matière. »
A quoi notre auteur répondait :
« Celui qui veut tenir pour l’opinion contraire peut riposter que
le quod est de l’âme, c’est l’essence concrète accompagnée de ses
propriétés naturelles, et que le quo est, c’en est l’essence consi¬
dérée d’une manière absolue. Ou bien on peut dire, selon d autres
personnes, que le quod est c’est l’essence ( essentia ) de 1 âme telle
qu’elle existe par elle-même et que le quo est de 1 âme, c en est
l’existence (esse). »
La première réponse eût été faite par Saint Bonaventui e et la
seconde par Guillaume d’Auvergne et par Saint Thomas.
Ces ■ remarques nous donnent ùn avant-goût du désordre que
mettra, dans les discussions scolastiques, l’emploi de termes insuf¬
fisamment définis.
Les maîtres de l’Ecole sont soumis aux influences divergentes de
philosophies très diverses, du Péripatétisme d’Aristote, du Néo¬
platonisme hellène du Livre des Causes, du Néo -platonisme arabe
d’Avicenne et d’Al Gazàli. Ces philosophies, ils n’en démêlent pas
très exactement les tendances contradictoires ; ils pensent, sous
des variations superficielles, y reconnaître une doctrine homogène
et unique, la doctrine d’Aristote et de ses disciples, Aristotelis et
ejus sequacium.
Les ouvrages de ces diverses sectes ne sont connus des Scola¬
stiques que par leurs traductions latines ; dans ces traductions d ou¬
vrages péripatéticiens ou néo-platoniciens, grecs ou arabes, il
r. Clarissimi Theologi Magistri Ricardi de Media Villa .S'user quatuor
libros Sententiarum Pétri Lombard i Qaœslwnes subtihssimœ. Briy® M XC .
Tomus II, p. ai3, col. b et p. 214, col. a. Lib. II, Dist. XVII, art. I, quæat. 1 .
Utrum anima Ad® fuit producta ex cliqua materna.
316
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 56
arrive qu’un même vocable, esse, par exemple, ou essentia, recou¬
vre des idées extrêmement différentes.; les maîtres des Ecoles
latines ne s’en aperçoivent pas ; où ils perçoivent une homonymie,
ils pensent qu’il y a aussi identité de sens ; de là, de perpétuelles
confusions ; un même texte se voit invoquer tantôt pour soutenir
une thèse et tantôt pour attaquer cette même thèse ; trop souvent,
dans les discussions scolastiques, règne l'équivoque. Dissiper cette
équivoque sera, dans ce qui va suivre, notre principale tâche ; ce
que nous venons de dire fait assez prévoir qu elle ne sera pas tou¬
jours aisée.
III
la Somme théologique d’alexandre de hales
L’œuvre de Guillaume d’Auvergne donne l’idée d’une grande
bataille rangée que la vieille Scolastique latine aurait livrée aux
forces coalisées et envahissantes de la pensée hellénique et de la
pensée musulmane ; à en juger par la rudesse des coups que porte
l'Évêque de Paris, par le solide bon sens qui les assène, on pourroit
croire que la victoire est gagnée, qu’ « Aristote et ceux de sa
suite » sont mis en déroute.
Il n’en est rien cependant ; la Philosophie péripatéticienne et
sa fille, de douteuse légitimité, la Philosophie néo-platonicienne
vont continuer sourdement, au sein de la Chrétienté occidentale,
leur marche de pénétration ; les Ecoles latines vont, d’abord, entre¬
bâiller leurs portes à ces étrangères, puis, bientôt, les ouvrir
toutes grandes. L’autorité religieuse elle-même, à l’encontre des
livres qu’elle avait, tout d’abord, prohibés, ne tardera pas à se
départir de son absolue rigueur.
Dispersée en 1229, l’Université de Paris était reconstituée par
le pape Grégoire IX ; l’acte de reconstitution portait la date du
23 avril 1231 ; il défendait 1 que « les maîtres ès arts fissent usage
des livres de Science physique prohibés à Paris, avec une sûre
connaissance, par le concile provincial, jusqu’à ce qu’ils eussent
été examinés et purgés de tout soupçon d’erreur : Ut magistri
artinm... libris illis naturalibus , qui in concilio provinciali ex certa
scientia prohibiti fuere Parisins , non ulantur , quousque examinati
i. Launoii Op. laud., cap. VI ; éd.cit., p. 79. — Denifle et Châtelain, Chartu-
larium Universitatis parisiensis, t. I, p. 1 38.
**rc.
IV - 57
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
317
fuerint, et ab omni erronim suspicione pur g ali. » Le pape alla1
jusqu’à charger trois maîtres de l’Université de Paris, Guillaume
d’Auxerre, Simon d’Authic et Étienne de Provins, d’accomplir ce
travail de révision et de correction des livres d’Aristote et d au¬
tres philosophes que le concile provincial avait interdits.
Sans doute, le projet de Grégoire IX était chimérique ; on ne
corrige pas Aristote ; toutefois, le fait même que le pape ait pu
concevoir un tel dessein est hien digne de remarque ; le souverain
pontife avait reconnu, dans ces philosophies diverses apportées
d’Espagne par les traducteurs, que les pensées utiles et fécondes
se trouvaient abondamment mêlées aux idées malsaines ; il vou¬
lait que l’enseignement de l’Université de Paris en pût, sans
danger, tirer profit. Il y avait, en la lettre de Grégoire IX aux
trois maîtres parisiens, comme une invitation à rechercher, dans
l’œuvre d’Aristote et de ses disciples arabes, tout ce qui pouvait
renforcer la philosophie et la théologie chrétiennes ; cette invita¬
tion, on peut croire que les docteurs de l’Université ne se la firent
pas répéter et qu’ils commencèrent dès lors à donner, en leur
enseignement, quelque accueil au Péripatétisme grec et au Néo
platonisme musulman.
A. La composition et les sources de la Somme d Alexandre
de Haies.
L’étude de la Somme d’Alexandre de Haies nous permet de
saisir, pour ainsi dire sur le fait, cette première pénétration, dans
la doctrine de Paris, des Métaphysiques d’Aristote et d’Avicenne.
On connaît, sur cette Somme, le jugement sévère de Roger
Bacon, jugement que nous avons rapporté jadis3; l’etude des théo¬
ries astronomiques qu’on rencontre en cet ouvrage nous a paru
propre à corroborer l’opinion de Roger Bacon.
Il semble qu’on puisse, dans toute la Somme d'Alexandre de
Haies, distinguer deux éléments, un fonds primitif et des addi¬
tions plus récentes. . , . r
Le premier fonds paraît appartenir tout à fait à 1 antique tradi¬
tion de la Scolastique latine, telle qu’elle était avant d avoir reçu
le premier afflux de la Métaphysique gréco-arabe, telle qu on la
peut reconnaître dans les écrits d’Hugues ou de Richard de Saint-
Victor. Les auteurs païens n’y sont presque jamais cites. Les
I.
I .
Denifle et Châtelain Op. laucl., t I, pp. i43-i/j4-
Voir : Seconde partie, Ch. VII, § II, t. III, pp. 399-4oo.
318
LA. CRUE DK L’ARISTOTÉLISME
IV - 58
noms qu’on y rencontre habituellement sont ceux des Pères de
l’Église, jusqu’à Saint Anselme et à Saint Bernard, celui de Denys,
le nom de Boëce, qui figure dès la seconde ligne et qui se trouve
invoqué à chaque instant, enfin les noms de Pierre Lombard, de
Gilbert de la Porrée, d’Hugues et de Richard de Saint-Victor.
Cette Somme primitive est-elle l’œuvre personnelle d’Alexandre
de Haies? A-t-elle été plus ou moins grossie par des compilations,
modifiée par des remaniements? Peu importe. Si elle est œuvre
collective, elle n’en est, pour nous, que plus intéressante ; eUe
résume d’autant mieux l’ensemble des opinions qui avaient cours
parmi les Franciscains au milieu desquels Alexandre vécut ses
dernières années. L’auteur ou les auteurs sont de ceux qui ont
respecté l’anathème porté par le concile de Paris contre les traités
de Physique et de Métaphysique écrits par Aristote ou par les
Arabes ; leur travail ne porte presque aucune marque des doctrines
que ces écrits contenaient*. Qu’on parcoure les questions consa¬
crées à la science ou à la providence de Dieu; on n’y trouvera
rien qui s’inspire des enseignements si reconnaissables qu’ Avi¬
cenne, qu’Al Gazâli avaient donnés sur ces questions.
Lorsque les maîtres de Paris commencèrent à s’engouer de la
Métaphysique « d'Aristote et de ceux de sa suite », un tel traité
dut sembler mal propre à les satisfaire ; peut-être fallut-il alors
soumettre la Somme d’Alexandre à l’opération qui sert à rajeunir
un livre devenu vieillot ; peut-être fallut-il y ajouter quelques
développements au goût du jour, quelques passages où l’on trai¬
tait sommairement des doctrines récemment traduites. Ces addi¬
tions, peu nombreuses d ailleurs, tiennent au reste de l’ouvrage
par un lien qui, la plupart du temps, est fort lâche ; parfois, comme
nous avons eu occasion de le noter en étudiant les théories astro¬
nomiques d’Alexandre de Haies5, elles présentent, avec les parties
plus anciennes sur lesquelles elles ont été appliquées, un contraste
très apparent.
Alexandre ou les> auteurs de ces additions ne semblent con¬
naître qu’un fort petit nombre de livres d’origine gréco-arabe.
Hors ceux qu’ils attribuent à Aristote, le seul de ces livres dont
nous ayons relevé la citation au cours de la Somme, c’est la Méta¬
physique d’Avicenne 1 2. Nous n’y avons pas découvert le nom d'Al
Gazâli, encore que l’influence de ce philosophe se laisse, parfois,
reconnaître.
1. Voir: Seconde partie, ch. VII, § II ; t. III, p. 4°i •
2. Voir, en particulier, Alexandri de Ales Summa theologica, Pars I, Qusest.
XIII, Membrum III.
IV - 59
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
Ô1M
Le traité d’Aristote qui est le plus volontiers cité, c’est la Méta¬
physique ; les rédacteurs de la Somme paraissent avoir, de ce
traité, une connaissance plus complète que celle dont Guillaume
d’Auvergne avait dû se contenter; Guillaume, nous l’avons dit, ne
connaissait probablement que les dix premiers livres ; la Somme
d’Alexandre contient ce passage ' : « Lorsque le Philosophe, à la fin
delà Philosophie première , et de même Avicenne, dans sa Philo¬
sophé e, réprouvent les idées, ils veulent parler des formes mathé¬
matiques... » Ce passage montre qu’on possédait alors la Méta¬
physique d’Aristote en sa totalité2.
1. Alexandri de Ales Op. laud., Pars II, quæslio III, membrum I.
2. A plusieurs reprises, Saint Thomas d’Aquin parle d’un ouvrag'e en qua¬
torze livres qu’Aristote aurait composé sur les substances séparées, et dont il
aurait vu le texte non encore traduit. Voici les divers passages où se trouvent
ces allusions : « Hujusmodi autem quæstiones cerlissime colligi potest Aris-
totelein solvisse in his libris quos patet eum scripsisse de substantiis separa-
tis, ex his quæ dicit in principio XII' Metaphysicæ ; quos etiam libros vidimus
numéro XIV, licet nondum translatos in linguam nostram. » (De unitate intel-
lectus, cap. III). ...
« Quomodo autem hæc Aristoteles solveret, a Dobis sein non potest, quia
illam.partem Metaphysicæ non habemus, quam fecit de substantiis separatis. »
(Ibid., cap. VII). . ...
« Unde hæc quæstio pertinet ad Metaphysicam non tamen invenilur aJi
Aristotele soluta, quia complementum hujus scientiæ nondum ad nos perve-
nit, vel quia nondum est totus liber translatus, vel quia forte præoccupatus'
morte uoncomplevit » ( De anima, lib. 1)1, lect. XII). _ _ .
L’un des traducteurs de la Théologie d’ Aristote, Pielro Nicqlô Castellani,
n’avait pas hésité à penser que ce complément de la Métaphysique, divisé eu
quatorze livres, dont Saint Thomas avait eu le texte sous les yeux, n était autre
que l’apocryphe qu’il avait contribué à mettre en latin (Sapientissimi Philoso-
phi Aristotelis Stagiritàe. Theologia sive rnistica Phylosophia Secundum
Æqyptios... Romæ, i5ig; fol sign. Bii, recto).
Cette supposition avait été, semble-t-il, admise d une maniéré entièrement
o-énérale lorsque le R. P. Mandonnet est venu en proposer une autre. « A cette
occasion, dit-il, Thomas nous fournit un précieux renseignement, car il nous
apprend que les derniers livres de la Métaphysique , qui traitent justement des
substances séparées, n’étaient pas encore traduits. 11 en connaît cependant
l’existence, ayantvu le texte grec qui contient quatorze livres, dont le douzième
commence à traiter des substances séparées » (Siyer de Brabant, Première
partie, étude critique, p. 176). . .
Mais cette supposition ne paraît guère admissible. Saint! homas d Aquin, au
premier des textes que nous avons rapportés, cite le douzième livre de la
Métaphysique, dont il a, d’ailleurs, commenté les douze premiers livres. 11
faudrait donc admettre que la Métaphysique était alors divisée en quatorze
livres et que les deux derniers seuls n étaient pas traduits. Or Saint lhomas
parle, dans ce premier texte, non pas de deux livres, mais de quatorze livres
non encore traduits.
D’autre part, nous venons de voir que les rédacteurs de la Somme mise au
compte d’Alexandre de Haies mentionnent une question dont le Philosophe
traite « in fine Philosophiœ primœ. » Cette question est, en effet, 1 objet du
troisième des cinq chapitres qui forment, aujourd’hui, le XIII" et dernier livre
de la Métaphysique. . . ,, , . ,
Enfin Albert le Grand a donné une exposition complété de la Métaphysique,
et il l’a’divisée en treize livres qui correspondent aux treize livres d Aristote.
Il est donc certain que Saint Thomas d’Àquin a connu en son entier la Méta¬
physique d’Aristote et que les passages rapportés ci-dessus n ont pas trait a cet
320
LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME
IV 60
Ajoutons que, tout comme Guillaume d’Auvergne, Alexandre de
Haies met le Livre des causes au compte d Aristote '.
Il n’y a guère de remarques intéressantes à faire au sujet des
passages où Aristote est formellement cité par Alexandre de Haies.
Une observation mérite cependant d’être signalée ; très souvent,
au cours -de la Somme , Aristote est désigné par ce seul titre :
Philosophus, le Philosophe, qu’on chercherait vainement, croyons-
nous, dans toute l’œuvre de Guillaume d’Auvergne, et qui va
devenir, désormais, l’appellation courante du Stagirite. Jus¬
qu’alors, pour la Scolastique latine, le philosophe par exceUence
était, sans conteste, Platon. Le sceptre de la Philosophie vient de
changer de main.
Alexandre a-t-il connu Averroès ? ' La réponse qu'il convient de
donner à cette question dépend de la traduction qu’il faut attri¬
buer au passage suivant * : « Ule intellectus materiaiis de quo loqui -
tur comment ator ...» Faut-il rendre le mot : commentator par . un
commentateur, ce qui est assurément plausible, car tous les com¬
mentateurs, depuis Alexandre d’Aphrodisias, ont parlé de 1 intel¬
lect matériel, et l’exposé de la Somme rappelle fort ce que l’un
d’entre eux, Avicenne, en a dit ? Faut- il, au contraire, traduire ce
mot par : le Commentateur ? Ce dernier parti devrait être sûre¬
ment adopté si le texte qui nous occupe était un peu plus récent ;
le prendre, c’est admettre que les rédacteurs de la Somme ont
non seulement connu Averroès, mais encore qu’ils lui ont donne
le titre de Commentator comme ils ont donné a Aristote celui de
Philosophus ; après eux, ces deux titres, qui consacraient l’auto¬
rité d’Aristote et la confiance accordée à son interprète Averroès,
devinrent d’usage courant.
B. La théorie de l'intelligence humaine
Si les rédacteurs de la Somme ont lu ce qui se trouve, touchant
l’intelligence humaine, aux Commentaires d’Averroès, ils n’en
ont point entièrement accepté l’influence. Après avoir rapporté les
opinions émises à ce sujet par les Pères de l’Eiglise, ils leur veu¬
lent comparer celle du « Philosophe ». « Le Philosophe, disent-
ils 3, distingue l’intelligence matérieUe, qui connaît les espèces à
ouvrage. L’opinion la plus vraisemblable demeure celle qui y voit des allu¬
sions à la Théologie d'Aristote.
i. Alexàndri de Ales Op. laud., Parsl, quæst. XII, membrum IX, art. 111.
a. Alexàndri de Ales Op. laud., Pars II, cjuæst. LXIX, membrum III, art. II.
3. Alexàndri de Ales Quæst. cit., proœmium.
IV - 61
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
321
l’aide des images, l'intelligence possible et séparable, qui connaît
les espèces abstraites, et l’intelligence active. »
Des le principe, cet exposé se trouve erroné, les commenta¬
teurs d’Aristote ayant tous regardé comme synonymes les expres¬
sions : intelligence matérielle et intelligence possible.
Un peu plus loin 4, la Somme nous dit que cette intelligence
matérielle se nomme aussi rationativa ; elle s’identifierait donc
avec l’âme raisonnable ; « c’est pourquoi, ajoute la Somme , on la
nomme encore « cellule logistique ».
« Cette intelligence matérielle possède les espèces sous forme
d’images; ces espèces, l’intelligence active aura le pouvoirde les
abstraire afin qu’elles s’unissent à l'intelligence en puissance
( inte liée lus possibilis). »
Cette dernière indication marque clairement que sous les noms
d’intelligence matérielle, de rationativa, la Somme a entendu, en
réalité, l’âme sensitive.
Au sujet de Yintel/ectus jtossibi/is et de Yintellectus agens, elle
se demande 1 2 pourquoi le Philosophe a distingué ces deux sortes
d’intelligences. « Hien, obscrve-t-elle, ne passe de la puissance
matérielle à l’acte, si ce n’est pas quelque chose qui soit déjà en
acte. Mais l’intelligence possible est dite possible parce qu’elle est
dans l’état de puissance matérielle qui convient à son genre ; elle ne
peut donc passer à l’acte que par quelque chose qui soit en acte ;
ce quelque chose, c'est l’intelligence active...
» En outre, le sens ne peut se donner à lui-même la perfection
qu’est l’acte de sentir ; il a besoin de lumière tant intérieure
qu'extérieure. Il en est semblablement de l’intelligence. Il y
aura donc, en l’âme, quelque chose qui agisse a la façon de la
lumière ; de même que la lumière rend sensibles, d une manière
actuelle, les couleurs qui existaient en puissance, de même il y
aura dans l’àmc quelque chose qui permettra à la puissance intel¬
ligente de passer de l’état d’intelligence en puissance a 1 état
d'intelligence en acte...
» L’intelligence en acte agit de deux manières ; elle agit, d’une
part, en pratiquant l’abstraction et, d autre part, en s unissant à
l’intelligence en puissance.
» On se demandera peut-être si l’intelligence active est substan¬
tiellement séparée de l’âme ou bien si elle est une partie de
L’âme intellectuelle. » Parmi les arguments qu’on peut faire
valoir pour soutenir qu’il existe une distinction substantielle entre
1. Alexàndri de Ales Quæst. cft., membrum III, art. II.
2. Alexàndri de Ales Quæst. cit., membrum III, art. II.
21
DTJHEM. — T. V.
322
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 62
l’âme et l’intelligence active se trouve, en particulier, celui-ci :
« 11 y a des formes intelligibles plus nobles que celles qui se trou¬
vent en l’intelligence raisonnable ; telles sont celles qui se trouvent
dans les choses divines ; la partie raisonnable de l’intelligence ne
saurait donc être apte à les comprendre, si ce n est pas quelque
chose qui lui soit extérieur ; et comme ce quelque chose, c est
l’intelligence active, il est nécessaire que cette intelligence soit
séparée. »
A cette question, voici la réponse que donne la Somme. Cette
réponse présente une particularité digne d être notée ; elle distin¬
gue, en l’âme, une matière et une forme, fidèle, en cela, aux prin¬
cipes généraux qu’ Alexandre de Haies tenait sans doute d Avicé-
bron, et que nous allons analyser dans un instant : « L intelligence
en puissance et l’intelligence en acte sent deux distinctions en
l’âme raisonnable ; l’une d’elles, l’intelligence active, a rapport à
la forme par laquelle l’âme est esprit; 1 autre, 1 intelligence pos¬
sible, a rapport à la matière de l’âme, matière par laquelle l’âme
est un être en puissance à l’égard des choses connaissables qu elle
contient ; ces choses sont en sa partie inférieure et viennent prin¬
cipalement de l’âme sensitive.
» Il ne faut pas supposer que l’intelligence active soit, en sub¬
stance, séparée de l’âme même comme la lumière sensible est
séparée substantiellement de la faculté sensitive...
» On a objecté que certains intelligibles sont au-dessus de l’in¬
telligence, en sorte que la connaissance en est nécessairement
donnée par un agent supérieur à l’intelligence. Nous répondrons
à cela que si l’intelligence active est dite en acte, ce n’est pas
que, dès le principe, elle connaisse toutes les formes; mais elle
reçoit du premier Agent une illumination qui n'est pas, d’ailleurs,
relative à toutes les formes, mais seulement à certaines d’entre
elles ; une fois illuminée, l’intelligence active perfectionne de la
même manière l’intelligence en puissance. »
L’intelligence active n’est pas la seule partie de l’âme qui soit
séparable du corps ; l’intelligence en puissance partage avec elle
ce privilège. « Gomme nous 1 avons dit plus haut, il y a, dans 1 in¬
telligence, une triple distinction 1 ; l’intelligence matérielle appar¬
tient à l’âme en tant que celle-ci est l’acte de l’homme en son
corps ; l’intelligence en puissance lui appartient en tant qu’elle
est séparable du corps ; enfin l’intelligence en acte appartient à
l’âme en tant qu’elle est déjà comme séparée du corps. »
i. Alexandri de Ales Quæst. cit., membrum IV, art. II.
IV - 63
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
323
C. Les processions célestes. L'origine de la multiplicité
dans le Monde
La Somme d'Alexandre de Haies connaît peut-être les Commen¬
taires d’Averroès ; mais elle est, à coup sûr, parfaitement exempte
de l’hérésie averroïste que Guillaume d’Auvergne dénonçait avec
tant de clarté et condamnait avec tant de rigueur. Cette Somme ne
fait, d’ailleurs, aucune allusion aux théories néo-platoniciennes qui
attribuaient à l’Intelligence active le dernier rang parmi les Intel¬
ligences émanées de Dieu.
Cependant, cette doctrine des processions célestes, si bien
connue de Guillaume d’Auvergne, n’est pas ignorée d’Alexandre ;
il en donne même une critique que diverses raisons nous conseil¬
lent de rapporter ici.
Il s’agit, en la question de la Somme que nous allons lire, de
justifier cette affirmation : Dieu a produit directement une multi¬
tude de créatures ; voici ce qu’ Alexandre écrit à ce sujet 1 :
« Peut-être dira-t-on, comme l’ont dit certains philosophes, que
du premier Principe, qui est vraiment un, ne procède immédiate¬
ment qu’un seul être ; mais plusieurs êtres en procèdent d’une
manière médiate et successive. Le premier Principe a donc créé,
tout d’abord, une Intelligence angélique ; or cette Intelligence
angélique, se connaissant elle-même et connaissant celui par qui
elle était, a connu la multitude ; en sorte que la multitude a été
produite par l’intermédiaire de l’Intelligence angélique.
» Mais cette opinion n’est pas conforme à la raison. Selon cette
théorie, le premier Principe aurait, par l’intermédiaire de la
créature, un pouvoir plus grand que par lui-même ; par l’inter¬
médiaire de la créature, en effet, il pourrait produire des êtres
multiples, tandis qu’il ne peut, par lui-même, produire qu’un
seul être...
» En outre, si le pouvoir de produire des êtres multiples, et, par
conséquent, la production de ces êtres multiples proviennent, d'une
manière générale, de la connaissance de la multitude, ce pouvoir
et cette production conviennent à l’Intelligence divine mieux encore
qu’à l'Intelligence angélique, car l’Intelligence divine se connaît
elle-même et connaît ce qui vient d’elle-même, tandis que l’Intelli¬
gence angélique se connaît elle-même et connaît Celui par qui elle
est. En effet, celui qui connaît les choses qui existent par lui, sait
I. Alexandri DK Alks Op. laud., Pars II, quæst. XI, membrum I.
324
LA CRUE DK i/ ARISTOTÉLISME
IV - 64
qU’Ü est la cause de ces choses et que ces choses sont créées par
lui. Celui, au contraire qui se connaît comme tenant d’un autre
son existence, sait simplement qu'il est lui-même créé.. Or la raison
de produire convient à la cause et non pas à ce qui est causé , pai
là donc l'Intelligence divine possède, plus que l’Intelligence angé¬
lique, la raison de la création des êtres multiples. »
On ne saurait méconnaître la force qu’a cet argument a 1 encon¬
tre des Néo-platoniciens qui accordent à Dieu la connaissance des
êtres particuliers ; or telle était la doctrine d’Avicenne et d'Al
Gazâli. , . , .
« D’autres, poursuit Alexandre, ont dit que l’unité provient de
la forme et la multitude de la matière ; pour cette cause, la raison
de la multiplicité ne dérive pas de l’Etre suprême, qui est forme,
mais elle dérive de la matière.
» Mais qu’on suppose la matière coéternclle [à Dieii] ou qu’on
la suppose créée et non coéternelle, voici ce cpi on peut objecter
à cette opinion :
» Si l’on admet, en effet, que la matière est coéternelle [à Dieu]
et que la forme ne l’est pas, ou bien une seule forme sera créée en
cette matière, ou bien plusieurs formes y seront produites. Si une
" forme unique est créée en cette matière unique, un tel être se
trouvera produit. Si l’on prétend que la forme unique est multi¬
pliée par la matière, cette multiplicité, en tous cas, ne sera pas
une multiplicité de genres et d’espèces ; partant, la diversité
générique et la diversité spécifique des choses ne proviendront pas
de la matière.
» Peut-être dira-t-on, comme on le trouve au livre De unitate
et uno , qu’en la matière, il y a distance ( dis.sensio ), en sorte qu’une
partie de la matière est plus proche [du premier Principe] et une
autre partie plus éloignée ; que, de cette différence, proviennent
la diversité générique et la diversité spécifique des formes en la
matière; c’est ainsi, par exemple, que l’intelligence est d’une
matière plus simple, l’ânie d’une matière moins simple, et ainsi
des autres êtres. »
Alexandre, en effet, avait pu lire au traité De unitate écrit par
Dominique Gondisalvi, l’exposé de la doctrine 1 qu il résume ici.
D’ailleurs, au traité du diacre de Ségovie, cet exposé provenait
d’un emprunt textuel 2 au Fons vitæ d’Ibn Gabirol. C’est donc, en
1. Die dem Boethius fülschlich zugeschriebene Abhandlung des Dominicus
Gündisalvi De unitate. Herausgegeben von Paul Corrbns (Beitrage zur Ges-
chichteder Philosophie des Mittelâlters, Bd. I, HeftI, Münster, 1891 ; pp. 6-8).
2. Paul Correns, Op. laud., pp. 23-24. — Cf. : Avencebrolis (IbnGebirol) Fons
IV - 65
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
325
dernière analyse, une doctrine du Philosophe juif qu’Alexandre
va s’efforcer de réfuter. Voici en quels termes il le fait :
c< Par rapport à l’essence divine, il ne peut y avoir proximité ou
éloignement relatif au lieu ou à la situation ; on ne s’éloigne pas
plus ou moins de Dieu en occupant des lieux dissemblables, comme
le dit Augustin, ... et cela, parce que Dieu est partout; par rap¬
port à Dieu, toute distance provient d’une plus ou moins grande
privation, qui est une privation de forme, ou bien dune composi¬
tion plus ou moins grande ; mais il ne peut y avoir composition
plus ou moins grande en l’absence de forme, ni privation plus ou
moins grande, si ce n’est à l’égard des formes ; cette distance qui
doit expliquer la multiplicité, ne proviendra donc pas, en géné¬
ral, de la matière.
» Dira-t-on, en effet, que la matière a des parties? Mais, alors,
c’est quelle possède la divisibilité [partibilitas). Or, sans forme, il
n’y a pas de divisibilité. Si, en outre, elle est plus simple en une
de ses parties efplus massive ( corpulentior ) en une autre, cela ne
peut être qu’en raison des formes ; car la matière est matière par
cela seul qu’elle possède la possibilité de recevoir des formes.
» D’autre part, en raison de sa corporéité, la matière es
divisible ; mais la division effective provient d’ailleurs que
la divisibilité ; le principe de la division ou de la multiplicité est
donc autre que la matière. De plus, si c’est en raison de la corpo¬
réité que la divisibilité réside en la matière, la division y sera en
raison de la forme, car la corporéité est une forme.
» Enfin si la multiplicité existait uniquement en raison de la
matière, toutes choses seraient une en leur forme; l’unité, en effet,
étant attribuée aux choses en raison de la forme comme la multi¬
plicité l’est en raison de la matière, toutes choses seraient une
seule chose. Comme cela n’est pas, la multiplicité n’existe donc
pas seulement en raison de la matière, mais encore en raison de la
forme.
» Si l’on admet, maintenant, que la matière est créée, et non pas
coéternelle à Dieu, ce n’est pas d’elle que proviendra laWltiplicité
des êtres créés ou produits. Au moment de la création, en effet,
ou bien la matière seule a passé du non-être à l’être, èu bien la
forme a subi, avec la matière, ce même passage.
» Si la matière seule a passé du non-être à l’être, il n y a pas eu
multiplicité.
vitœ Edidit Clemens Baeumker, Pars II, Capp. 20-21 (Beitrâge zur Gkschichte
der Philosophie des Mittelüllers , Bd. I, Heft II ; Munster, 1892, pp. 6.-63).
326
LA. CRUE DE L* ARISTOTÉLISME
IV - 66
» Si la forme a été créée en même temps que la matière, d où
provient la différence entre la matière et laTorme ? Ce n’est pas la
matière qui donnera à la forme de quoi différer de la matière, ni
la forme qui donnera à la matière de quoi différer de la forme.
Cette première multiplicité, donc, qui est celle de la matière et de
la forme, ne provient ni de la matière ni de la forme ; et comme,
hors la matière et la forme, il ne reste rien d’autre que le Créateur,
il faut qu’elle provienne du Créateur. »
Il est à peine besoin de remarquer que les propos tenus par
Alexandre au sujet de la corporéité portent la marque, très recon¬
naissable, d’Avicenne ou d'Al Gazâli. Mais, peut-être, convient-il
de signaler l’extrême originalité de la doctrine contenue au pas¬
sage que nous venons de rapporter. S’il est un principe qui ait
été unanimement accepté par les commentateurs grecs. d’Aristote
et par les Néo-platoniciens hellènes, juifs ou arabes, c’est assuré¬
ment celui-ci : Toute multiplicité a sa raison d’être dans la matière,
tandis que la forme est un principe d’unité ; c’esl par la matière
que les divers individus d’une même espèce se distinguent les uns
des autres; ils ont, en commun, une même forme qui réalise
l’unité de l’espèce en la multiplicité des individus.
De ce principe, joint à cet autre que l’âme est la forme du corps,
découlait, d’une manière forcée, cette conséquence : Différents les
uns des autres par le corps, les divers individus de l’espèce humaine
sont, par l’âme, un seul homme.
Pour barrer le passage au progrès de cette hérésie, Guillaume
d’Auvergne n’avait pas hésité à déclarer que la matière n’est pas,
à elle seule, le principe qui distingue les uns des autres les
divers individus d’une même espèce. Alexandre reprend avec plus
de force et plus de détails cette même affirmation.
Cet exemple nous montre quelle opiniâtre résistance les rédac¬
teurs de la Somme opposaient encore aux doctrines péripatéti¬
ciennes ou néo-platoniciennes, alors qu’elles tentaient de s’intro¬
duire au sein de la Scolastique latine. Même dans les parties qui
semblent ajoutées à la rédaction primitive de la Somme , et qui
font mention de ces doctrines, leurs enseignements les plus essen¬
tiels sont, bien souvent, repoussés.
D. L'influence d' Avicébron.
La Somme d’Alexandre de Haies avait peut-être, disions-nous,
revêtu une première forme où presque rien ne décelait encore l’in¬
fluence du Péripatétisme grec ni du Néo-platonisme arabe, une
IV - 67
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
327
forme en laquelle ni la pensée d'Aristote ni la pensée d’Avicenne
n’avaient profondément marqué leur sceau ; cette forme, en revan¬
che, portait, en son modelé, la trace de certaines impressions que
la Scolastique avait, depuis longtemps, accoutumé de subir. On a
signalé 1 , dans cette Somme , des passages où se reconnaît l’empreinte
de la pensée d’Avicébron ; ces passages, plus nombreux encore et
plus importants qu’on ne l’a dit, ne ressemblent aucunement à ces
pièces de rapport où se trouvent mentionnées des opinions d Aris¬
tote ou d’Avicenne, à ces pièces qu’on pourrait supprimer sans
que le plan général de l œuvre en fût sensiblement modifié , ils
tiennent solidement aux fondements mêmes du traité ; ils en repré¬
sentent certaines doctrines essentielles.
D’ailleurs, nous ne saurions nous étonner qu’ Alexandre de Haies
connaisse les doctrines du Fons vitæ, car il cite 2 le commentaire
que Gilbert de la Porrée a consacré au Traité de la Trinité de
Boëce, et nous avons vu que Gilbert était déjà, sans doute, au
nombre des disciples d’Ibn Gabirol. licite également, nousl avons
dit, le livre De unitate et uno que Dominique Gondisalvi avait
composé, en grande partie, au moyen d’extraits du tons vitæ.
Enfin, certains passages de la Somme expriment des pensées qui
semblent bien porter la marque de Jean Scot Erigène.
Peut-être pourrait-on soutenir qu’ Alexandre de Haies n a pas
connu directement la philosophie d Avicebron, mais seulement la
philosophie du prédécesseur d’Ibn Gabirol, Jean Scot, et celle des
continuateurs du Philosophe juif, Dominique Gondisalvi et Gilbert
de la Porrée. On peut douter, toutefois, que ces sources eussent
pu lui fournir toutes les pensées qu’il conçoit en commun avec le
Fons vitæ ; et, d’ailleurs, il est bien naturel qu’il ait subi 1 influence
de cette œuvre que Guillaume d’Auvergne lisait et qu il attribuait
à un Chrétien.
E. La matière spirituelle.
Cette influence, toutefois, ne sera pas tellement puissante que
les enseignements du Philosophe juif ne se trouvent corrigés en
quelques points essentiels, et cela dans un sens nettement péripa-
téticien.
Toute créature est un être composé. « En tout être, au-dessous
1. Michael Wittmann, Die Stellung des Ht. Thomas von Aauin tu Avence-
brol (Ibn Gebirol) (Beitrcige zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters ,
Bd. III, Heft. III, Munster, 1900), pp. 20-ai .
2. Alexandm de Ales Op. laud, Pars I, quæst. XVIII, membrura ^ III.
328
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 68
du premier Principe ', on peut distinguer ce qu'est cet être et ce
par quoi il est; ... et toute chose en laquelle on peut distinguer
ce qu’elle est ( quod est) et ce par quoi elle est ( quo est), est une
substance composée. »
Ce principe, revient souvent dans la Somme d’Alexandre. Parfois
il y est pris, semble-t-il, comme équivalent à cette affirmation :
« Toute créature est composée de matière et de forme. » Ainsi en
est-il au passage suivant :
Que l’âme humaine ait matière et forme, « cela parait1 2 par ce
que dit Boëce au livre De la Trinité : « En tout ce qui vient après
» le premier Principe, il y a ceci et cela. In omni eo quod est citra
» primum Principium , est hoc et hoc3 ». Boëce parle des choses
qui sont des substances par elles-mêmes, et non pas de la matière
et de la forme; sinon, on s’en irait à l’infini. Mais l’âme humaine
est telle, car elle existe par elle-même, ce qui se manifèste par sa
séparation d’avec le corps. Elle a donc en elle ceci et cela (hoc et
hoc). Mais ce ne peut être matière et matière ni forme et forme ;
l’une des deux, en efïet, serait superflue. Ces deux choses seront
donc matière et forme. »
Souvent, au contraire, Alexandre parait regarder la distinction
du quod est et du quo est comme n'étant pas la distinction de là
matière et de la forme. Mais, à coup sûr, il n’hésite pas à formu¬
ler ce postulat 4 : « Un être créé, c’est ce qui est composé de ces
deux choses, la matière et la forme. »
La distinction de la matière et de la forme n’est donc pas res¬
treinte aux êtres corporels ; elle doit également s introduire en
la nature des êtres spirituels ; aussi Alexandre fait-il sienne 5 6 cette
proposition de Saint x\ugustin : « Au commencement, Dieu fit le
ciel et la terre, c’est-à-dire qu’en son Verbe coéternel, il fit la
matière de la créature tant spirituelle que corporelle. »
Attribuer une matière meme aux créatures spirituelles, c'est le
propre de la philosophie d’Avicébron dont la Somme , en ce point,
suit fidèlement les leçons.
La créature angélique elle-même est composée de matière et de
forme. « Bien que, selon certains philosophes % cette intelligence
qu’on nomme ange soit une formé sans matière, on doit déclarer,
1. Alexandri deAi.es Summa théologien, pars II, quæst. XX, membrum II,
art. II.
2. Alexandri de Ales Op. lautl., pars II, quæst LXI, niernbrum I.
3. Anitii Severini Manlii Boethii De Trimtatc,\ib.\ (Boethii Opéra, è d. Basi-
leæ, MDLXX, p. 1122).
4- Alexandri de Ales Op. taud., pars II, quæst. X, membrum I.
5. Alexandri de Ales Op. taud., pars II, quæst. I, membrum II, art. III.
6. Alexandri de Ales Op. taud., pars II, quæst. XIX, membrum II, art. II.
IV - 69
GUILLAUME, ALEX AN ERE, ROBERT
329
semble-t-il, que c’est un composé de matière et de forme. Si cer¬
taines personnes pensaient que cette intelligence est une forme
qui existe par elle-même, sans matière, elle aurait cependant cette
composition que constitue ce qu elle est ( quod est ) et ce par quoi
elle est ( quo est) ; en sorte que, de toute manière, il la faut décla¬
rer composée d’un certain genre de composition. »
« L’âme humaine l, elle aussi, est composée de matière intel¬
lectuelle et de forme intellectuelle.
» De l’avis de certains », — c’est Albert le Grand qui est
ici désigné — « la seule composition de l’âme proviendrait de ce
qu elle n existe pas pan elle-même, de ce que, par son existence,
elle dépend de Dieu ; en elle, donc, on peut distinguer ce quelle
est et ce par quoi elle est. Mais ce n’est pas de cette différence
qu’il est ici question. De cette manière, en effet, les formes mêmes
qui sont créées en la matière sont composées ; nous, nous parlons
de la composition formée par la matière et la forme, de celle dont
on dit que la forme de la matière ne peut subsister par elle-
même, mais seulement en la matière. »
L’âme n’est donc pas simplement une forme, la forme du corps.
« La forme n’a pas d’autre existence actuelle que celle qu’elle a
comme forme d'une certaine matière ; mais l’âme, outre qu’elle
est âme, possède une certaine vertu par laquelle on peut dire
quelle a une composition propre ; à cette composition correspon¬
dent les facultés d’agir et de pâtir ; et cela est vrai même lors¬
qu'elle est séparée [du corps]. »
Quelles sont ces deux facultés d'agir et de pâtir qui composent
l’âme, même séparée du corps, et qui en sont la forme intelkc-
tuelle et la matière intellectuelle ? Alexandre nous le rappelle à
deux reprises, au cours du passage que nous analysons; ce sont
l’intelligence active et l’intelligence en puissance. D’ailleurs, il
nous a déclaré déjà que ces deux intelligences, unies entre elles,
étaient toutes deux séparables du corps ; elles sont donc bien la
forme et la matière dont 1 union fait de 1 âme humaine, meme en
l’absence du corps, une substance complète. Alexandre attribue
à chaque âme humaine la composition qu’Averroès avait attri¬
buée à l’Intelligence spéculative une, éternelle et séparée du corps.
Les substances spirituelles, telles que les anges et l'âme humaine,
sont composées de matière et de forme ; cette matière des sub¬
stances spirituelles ne se distingue-t-elle pas de la matière corpo¬
relle ? « L’âme 2 n’a pas matière et forme de la même manière que
1. Ai.exandri de Ales Op. laud., pars II, quaest. IAI, membium I.
2. Alexandrede Alès, loc. cit.
330
LA CRUE T)E L’ARISTOTÉLISME
IV - 70
les corps, soit corps célestes soit corps inférieurs, sont dits avoir
matière et forme ; la matière corporelle, en effet, admet une borne
qui est la grandeur ; la matière spirituelle, au contraire, n’a pas
de borne ; lorsque le Philosophe, au livre De la génération, dit
qu il est impossible que la matière soit sans la grandeur, il veut
parler de la matière corporelle. »
Tout cela, Avicébron l’eût accordé au Franciscain de Haies;
mais il eût ajouté que la matière spirituelle, plus simple que la
matière corporelle, était commune à la fois aux corps et aux
esprits. Cette dernière proposition, Alexandre la rejette formelle¬
ment.
Le principe qu’Avicébron a suivi en toute sa Philosophie, c’^st
le suivant : Lorsque des choses distinctes sont reconnues appartenir
à un même genre, cette communauté de genre est l’indice d’une
communauté de matière ; la distinction entre ces choses de même
genre doit être mise sur le compte de la différence des formes.
Ce principe, Alexandre de Haies le connaît fort bien, mais fort
nettement, et à plusieurs reprises, il le déclare faux.
« Bien qu’en la philosophie purement rationnelles «, il existe un
genre commun à toutes les choses créées, il n’y a cependant pas,
pour toutes, une même matière; le genre, en effet, ne répond pas
toujours à la matière, bien que nous disions que le genre est analo¬
gue {ad modum ) à la matière et que les différences sont analogues
a la forme ; selon ce principe, en effet, il nous faudrait dire
que les corps et les esprits ont même matière, ce que nous n’ad¬
mettons pas. »
« On dit -V que des choses ont une même matière lorsqu’elles
peuvent se transmuer les unes en les autres ou se résoudre toutes
en cette matière. »
Alexandre rapporte 3 ce raisonnement qui tend à établir que
1 ange est composé de matière et de forme :
« Toutes les choses qui, selon la raison, se réunissent en un
meme genre, doivent, selon la nature, posséderunemême matière
car le genre répond à la matière. Puis donc que cette substance
qu est 1 ange, convient en genre avec le corps, elle aura quelque
c ose qui j ouera en elle le rôle de matière (habebit rationemmate-
næ) ; si elle a quelque chose qui joue le rôle de matière, eHe aura
aussi quelque chose qui joue le rôle de forme. »
Tout en accordant, au moins comme conclusion probable, que
i: iïlZZZ ârAS: p"rs “• q"''s, xuv' «■
3. Alexandri de Ales Op. laud.. Pars II, quæst. XIX, membrum IT, art. II.
IV - 71
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
331
l’ange est composé de matière et de forme, Alexandre rejette l’ar¬
gument qu’on vient de lire. « On objecte, au sujet du mode de
composition de l’ange, qu’il possède, en commun avec le corps,
une même matière, car on dit qu’il appartient, avec le corps, à un
commun genre. Il faut répondre que cela est faux; bien que l’ange
et le corps s’accordent en ceci qu’ils ont tous deux une matière,
chacun selon son genre, ils n’ont cependant pas la même matière ;
il n’y a pas de matière commune aux choses corporelles et aux
choses spirituelles... Si ces choses admettent un genre com¬
mun, c’est parce qu’un certain rapport matériel leur est
commun selon la raison, mais non pas parce qu elles ont une com¬
mune matière. »
Dès lors, on ne sau it, comme le voulait Avicébron, prétendre
que la matière spirituelle et la forme spirituelle sont respective¬
ment plus simples que la matière corporelle et la forme corporelle.
« La matière et la forme corporelles sont simples en leur genre1 2 ...
Une matière est dite simple lorsqu’elle ne se résout pas en une
autre matière; une forme est dite première lorsqu’elle ne se. résout
pas en une autre forme ; [qu’il s’agise donc de la matière et de la
forme corporelles ou bien de la matière et de la forme spirituelles],
le mot simple est dit de part et d’autre, mais d’une manière diffé¬
rente. »
Il y a plus ; non seulement les substances spirituelles n’ont pas
la même matière que les substances corporelles, mais elles n’ont
même pas entre elles une commune matière ; chaque esprit a sa
matière individuelle.
« Tous les êtres corporels se réduisent à la matière *, comme on
Ta vu dans l’exposition de ce texte : In principio , Deus creavit cælum
et lerram. Mais il n’est pas vrai des créatures spirituelles, comme
il l’est des créatures corporelles, qu’elles se réduisent toutes à une
même matière ; ou bien les créatures spirituelles ne se réduisent
pas à la matière ou bien elles se distinguent les unes des autres
par leurs matières. C’est en quoi se trompaient les hérétiques qui
admettaient une matière commune à tous les esprits. Par le fait
même que les esprits sont dépourvus de corporéité, ils sont inca¬
pables de continuité ; ils sont essentiellement séparés les uns des
autres {inest discretio ) ; il n’y a pas entre eux unité de matière. Il
n’y a pas davantage cette unité de matière par laquelle l’un pro¬
viendrait de l’autre. 11 reste donc que cette matière commune à
1. Alexandre de Hales loc. cit.
2. Alexahdri d« A les Op. laud., Pars II, quæst. LX, membrum I.
332
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 72
tous les esprits n’existe pas, contrairement à ce qu’avaient supposé
ces hérétiques, tendant à faire de toutes choses une seule chose. »
N’est-ce pas le Panthéisme de David de Dinant et d’Amaury de
Bennes que la Somme condamne ici? On peut remarquer, en tous
cas, que son argumentation rend à la corporéité le caractère essen¬
tiel que lui attribuait Al Gazâli, celui qui en fait, dans un corps,
le principe de l’unité et de la continuité.
E. La matière céleste et la matière sublunaire
Les principes à l’aide desquels Alexandre a nié qu’il y eût une
matière commune aux corps et aux esprits et même qu’il y eût une
matière commune aux divers esprits, il va les appliquer aux sub¬
stances corporelles 1 ; cesjprincipes le condùiront à nier la commu¬
nauté de la matière céleste et de la matière sublunaire, en dépit
des enseignements d’Avicenne, d’Al Gazâli et d’Avicébron.
Conformément à la méthode scolastique, la Somme énumère
d’abord les arguments propres à soutenir l’opinion qu’elle se pro¬
pose de rejeter; en voici deux qui méritent d’être remarqués:
« Le rare et le dense ont une même matière ; il en est de même
-du grave et du léger ; pour la même raison, le lumineux et le
ténébreux doivent avoir la même matière; mais le lumineux appar¬
tient au ciel et le ténébreux à la terre ; la matière du ciel et de la
terre est donc la même...
» Le Philosophe a dit : Il est impossible qu’il y ait une matière
dépourvue de grandeur. La grandeur, d’ailleurs n’existe pas sans
la corporéité ; il est donc impossible que la matière existe sans
corporéité. Mais cette forme peut être commune à la terre et au
ciel ; donc la matière leur peut aussi être commune. »
A ces arguments et à beaucoup d’autres, Alexandre donne cette
réponse : « Des choses ont une commune matière lorsqu’elles
peuvent se transmuer les unes en les autres ou se résoudre en
cette matière unique ; mais la terre et le ciel ne peuvent pas se
transmuer l’une en l’autre ; il n’arrive pas non plus que- l’un d’eux
se résolve en une autre chose qui serait son principe matériel,
comme les corps composés se résolvent en éléments ; ils n’ont
donc pas une commune matière. »
Ce principe lui sert à ruiner les arguments qu'invoque la thèse
contraire à la sienne :
« A l’objection selon laquelle il doit y avoir une commune
i. Alexandri de Ales Op. laud., Pars II, quæst. XLIV, membrum II.
IV - 73
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
333
matière de tous les corps, il faut répondre que cela n’est pas, en
tant que la matière est le sujet de la transmutation des formes.
On a dit : De même que le rare et le dense, de même que le léger
et le grave ont une commune matière, de même en doit-il être du
lumineux et de son opposé. Il faut répondre à cela qu il n y a pas
similitude. Le rare et le dense communiquent entre eux en ce que
la matière de l’un peut se transmuer en la matière de l’autre ; il
en est de même du grave et du léger. Il n’en est pas de même du
lumineux et de son opposé, à moins qu’on ne veuille parler de la
lumière et des ténèbres quand ils se trouvent dans l’air et dans
l’eau, qui les peuvent également recevoir ; mais lors que la lumière
est dans le Ciel empyrée et l’obscurité dans la terre, ils n’ont
pas entre eux cette communication qui proviendrait de ce que la
matière de l’un peut se transmuer en la matière de l’autre...
» Sans doute, la matière n’est jamais dépouillée de la grandeur;
toutefois, la matière des corps supérieurs est distincte de la matière
des corps inférieurs, en sorte qu’on ne peut dire que les uns et les
autres admettent une même matière corporelle. De ce que leurs
formes sont, génériquement, une même corporéité, il n'en résulte
pas qu’elles soient, numériquement, une même corporéité, de telle
sorte qu’il nous faille déclarer que leur matière est unique. »
Cette dernière observation fait songer à la doctrine qu Averroès
enseigne au De substantiel orbis.
La Somme d’Alexandre résume en cette proposition toute sa
théorie de la matière, quelle a visiblement opposée à celle d’Avi-
cébron :
k Bien qu’en la Philosophie purement rationnelle 4, il existe un
genre commun à toutes choses, il n’y a cependant pas, pour toutes,
une même matière ; le genre, en effet, ne répond pas toujours à
la matière, bien que nous disions que le genre est analogue à la
matière et que les différences sont analogues à la forme ; selon
ce principe, en effet, il nous faudrait dire que les corps et les
esprits ont même matière, ce que nous n’admettons pas.
» Il faut donc distinguer une certaine matière qui est le sujet
des formes contraires ( subjecta contrarietatï), et c est celle qui se
trouve dans les éléments ; puis une certaine matière sujette au
mouvement et non pas aux formes contraires, et c’est celle qui se
trouve dans les corps célestes ; enfin une troisième matière qui
n’est le sujet ni de formes contraires ni du mouvement, mais
simplement de la forme, et celle-là se trouve dans les esprits. Il
i. Alexandre de Hales, loc. cit.
334
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
IV - 74
n’y a donc pas de matière commune aux esprits et aux corps ; il
n’y a pas non plus, selon le Philosophe, de matière commune aux
corps célestes et aux corps inférieurs. »
De la doctrine d’Avicébron, on ne reconnaît ici qu’une seule
marque, l’attribution d’une matière aux créatures spirituelles ; mais
les principes du Péripatétisme, la définition de la matière comme
sujet de la transmutation des formes, sont venus rétablir des
matières distinctes là où le Philosophe juif avait conçu une matière
unique.
G. La création de la matière privée de forme.
Le Péripatétisme, toutefois, risque d’entraîner Alexandre hors
de la constante tradition des docteurs chrétiens, plus loin donc
qu’il ne veut aller ; il s’aperçoit qu’il subit cet entraînement et il se
hâte d’y résister. A peine vient-il de prononcer ces mots : « Il n’y
a pas, selon le Philosophe, de matière commune aux corps célestes
et aux corps inférieurs, » qu’il se hâte d’ajouter : « Pour nous,
qui suivons les expositions des Saints, il nous faut, dans une cer¬
taine mesure, dire autrèment. »
Depuis Saint Augustin, en eltet, tous les docteurs chrétiens
s accordent à enseigner que Dieu a, d’abord, créé une certaine
materia informes, réceptacle de toutes les formes possibles; puis
que, de cette matière unique, il a formé toutes les créatures visi¬
bles, aussi bien les corps célestes que les corps soumis à la géné¬
ration et à la corruption. Alexandre n’entend pas s’inscrire en
faux contre cette doctrine autorisée. « On peut réserver le nom
de matière commune à celle en laquelle il y a transmutation de
formes les unes dans les autres ; en ce sens, nous disons que le ciel
et la terre n’ont pas de commune matière... On peut aussi nom¬
mer matière ce en quoi se fera la distinction des formes avant que
ces formes ne soient distinguées les unes des autres ; en ce sens,
le Ciel aqueux, le ciel qu’on nomme Firmament et les corps
inférieurs ont pu avoir une commune matière... Nous ne nions
donc pas que, d une certaine manière, le Ciel aqueux, le Firma¬
ment et la terre aient une matière unique ; mais nous le nions en
cette manière où l’on dit que la matière est le sujet de la mutuelle
transmutation des formes. »
Cette création, puis cette information de la matière première,
Alexandre les conçoit selon la tradition augustinienne et, tout par¬
ticulièrement, à l’imitation de ce qu’en a dit Scot Érigène ; des
réminiscences du De divisione naturæ se peuvent, à chaque
IV - 75
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
335
instant, noter au cours des questions où la Somme discourt de la
création du Monde.
A Saint Augustin, elle emprunte 1 2 cette pensée : « La matière a
été faite du néant... afin de devenir, tout d’abord, le réceptacle
des formes. » Mais cette pensée, elle la précise aussitôt par cette
autre, qui est du même docteur : « La matière dont le Monde a
été formé précède par son origine, mais non pas dans le temps,
les choses qui ont été faites au moyen de cette matière. » Alex¬
andre va plus loin ; il remarque que, selon le point de vue duquel
on considère la création, on peut être amené à regarder comme
objet propre de l’acte créateur soit la matière, soit la forme, soit
le composé de matière et de forme ; en fait, le terme de la créa¬
tion, c’est à la fois la matière, la forme et la substance qui résulte
de leur union : « Par créature, orr entend le terme de cet acte
qu’est la création ; dès lors, une créature, c’est ce qui est composé
de ces deux choses, la matière et la forme, et c’est, en même temps,
cette même matière et cette même forme. Néanmoins, en suivant
certaines analogies avec le Créateur, on est amené à dire que le
composé est ce qui est créé en premier lieu ou ce qui, en premier
lieu, possède la raison d’être ; suivant d’autres analogies, on dira
que c’est la forme ; suivant d'autres encore, la matière. Si l’on con¬
sidère ce qui est achevé, ce qui existe en soi et par soi d’une manière
suffisante, c'est au composé que convient le titre de créature ; si
l’on considère la ressemblance que l’acte et la forme présentent
avec le premier Principe, on dira que la forme est l’objet de la
création ; si l’on considère ce qui est l’origine, ce qui possède la
première puissance en son genre, on dira que c’est la matière. »
Des considérations analogues se peuvent répéter au sujet du
rôle qu’on attribue, dans l’opération créatrice, à chacune des
personnes de la Trinité sainte. « Créer est un acte commun à la
Trinité tout entière *... Mais, bien que créer soit commun à toute
la Trinité, il est permis de faire des appropriations. »
Selon ces principes, Alexandre adopte 3 le commentaire que
Saint Augustin donne à ce texte : Dixit et facta sunt, mandavit et
creata sunt. 11 admet que le terme créer désigne proprement l’acte
qui tire la matière du néant et que le terme faire s’applique h
l'opération qui informe cette matière. Il a soin, toutefois, d’obser¬
ver que les deux actes sont simultanés, puisque la matière n’a pu
subsister dénuée de toute forme.
1. Alexandri de Ai.es Op. taud., Pars II, quæst X, membrum I.
2. Alexandri de Ales Op. taud ., Pars II, qunest. XLV, membrum I.
3. Alexandri de Ales Op. taud., Pars II, quæst. XLVI, membrum I.
336
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 76
H. La Trinité divine et la création.
Ces actes que la raison distingue mais qui se confondent en la
réalité, on peut les attribuer spécialement à des personnes dis¬
tinctes de la Sainte Trinité 1 2 : « Le Principe s’adapte à l’acte créa¬
teur et le Verbe à l’opération par laquelle les choses sont faites,
bien qu’en réalité chacune des deux actions regarde chacune des
deux personnes. Le premier acte est celui qui tire les choses du
néant; cet acte convient au Principe divin et à nul autre ; si donc
l’opération qui consiste proprement à faire les choses regarde
aussi le Principe, c’est d’une manière subséquente. Quant au
Verbe, son caractère consiste à élucider et à distinguer ; or éluci¬
der, distinguer, cela concerne la forme ;• partout donc où il est
question de formation et de distinction, l’Lcriture use à juste titre
des mots : Il dit, ou du nom de Verbe. »
Par là, Alexandre, guidé par Saint Augustin, et, peut-être, par
Jean Scot Erigène, explique ce texte : In principio 'Deux creavil...,
de la manière suivante : « Dieu le Père a créé dans son Fils, qui
est Principe issu du Principe ». 11 rapproche ce texte de cet autre :
Omnia in sapientia fecisti. « Bien que la Sagesse puisse être dite
en commun des trois Personnes, remarque-t-il, cependant elle
est attribuée en propre à la personne du Fils. »
Les rôles qu’Alexandrc attribue au Père et au Fils dans la
création du Monde sont bien ceux que Jean Scot leur avait éga¬
lement attribués, mais avec plus de détails, et qu’Avicébron avait
réservés de même à l’Un et à la Volonté.
C’est encore Jean Scot, inspiré lui-même par Saint Augustin,
que la Somme résume d’une manière très fidèle en commentant
ce texte : Spiritus Domini ferebatur super aquas. « Sous le nom
d’eaux, dit-elle *, ce texte désigne la matière susceptible de rece¬
voir la forme voulue et la localisation qui correspond à cette
forme. 11 ajoute, que l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux,
parce que la Bonté de Dieu, qui est attribuée en propre à l’Esprit-
Saint, est le principe de cette détermination de la matière par
forme distincte et localisation délimitée. On demandera peut-être
pourquoi le texte dit que l’Esprit est porté sur les eaux et non pas
qu’il est au sein des eaux. Nous répondrons : C’est parce qu’il est
question de l’Esprit du Seigneur qui est supérieur à la Nature,
par rapport à laquelle il joue le rôle d’agent ; toutefois, sous un
1. Alexandri de Ales Op. laud.. Pars II, quæst. XLV, membruml.
2. Alexandre de Hales, quæst. cit., membrum V.
IV - 77
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
337
certain rapport, on peut dire qu’il contient ensemble les parties
de la Nature comme s’il les pénétrait. »
A côté de l’influence de Jean Scot, on pourrait peut-être, en
cette dernière phrase, reconnaître l’influence directe d’Avicébron;
mais il est en réalité bien difficile de discerner ces deux influences
1 une de 1 autre dans une telle doctrine, où, le Philosophe juif
semble avoir si constamment subi l’inspiration du Philosophe
chrétien.
K. La théorie des idées.
Dans la pensée d’Alexandre de Haies, signalons un dernier
souvenir de la pensée de Jean Scot.
Suivant une inspiration nettement platonicienne, mais christia¬
nisée par Saint Augustin, l’Érigène a mis, dans le Verbe de Dieu,
un- Monde archétype, engendré par le Père de toute éternité, et
contenant les formes rationnelles de toutes choses ; ce Monde
archétype est identique au Verbe lui-même ; le Monde concret,
au contraire, dont ce Monde éternel est le modèle, a commencé
dans le temps. Voici ce que devient cette théorie dans la Somme
d’Alexandre 1 :
« Le Monde archétype est celui à la ressemblance duquel a été
fait le Monde sensible. Or ce Monde archétype est rempli de rai¬
sons éternelles qui suffisent à expliquer les créatures. Le Monde
sensible, donc, qui est créé, a, de toute éternité, une cause suffi¬
sante, puisque le Monde archétype est éternel. Donc le Monde
sensible est éternel...
» A cela, il faut répondre : Sans doute, le Monde archétype est
un modèle suffisant des choses créées ; il contient en lui des rai¬
sons ou idées éternelles ; et une idée ou une raison n’est ainsi
nommée que par rapport à ce dont elle est l’idée ou la raison.
Toutefois, le Monde [sensible], avec tout ce qu’il contient, n’a pas
existé de toute éternité. En effet, l’idée et son image, le modèle
et sa reproduction, la raison et ce dont elle est la raison, ne
sont pas l’un à l’égard de l’autre comme ces choses dont la rela¬
tion exige qu’elles soient simultanées ; ainsi un père, qui ne peut
pas l’être sans fils, et inversement. L’idée existe lors même que
l’image de cette idée n’existe pas, et le modèle bien qu’il n’y ait
pas d’imitation. »
L’objection est d’un Platonicien qui tient pour l’éternité du
i. Alexandri de Ales Op. laud., Pars II, quæst. XIV, membrum I.
DUHEM. — T. V. 22
338
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
IV - 78
Monde sensible ; la réponse que nous venons de lire n est qu une
réponse ad hominem ; il faudrait bien se garder d attribuer à
l’auteur, sans plus ample informé, la théorie purement platoni¬
cienne qu’on serait peut-être tenté d’y reconnaître.
En réalité, Alexandre de Haies ne croit pas du tout à 1 existence
d’un Monde idéal éternel, distinct d,e Dieu, bien que créé par
Dieu ; il partage pleinement la pensée que Jean Scot, que Guil¬
laume d’Auvergne exprimaient avec tant de force et de clarté.
Gomme Guillaume, Alexandre invoque 1 cette parole de Saint
Augustin dans le livre De la Trinité : « Dieu même est l’art
suprême de toutes choses, des choses vivantes comme des choses
immuables. » Gomme Jean Scot et Guillaume, il en conclut : « Le
modèle ( exemplar ) ne diffère donc pas, dans son essence, de la
Cause efficiente. »
« La première Essence 2 n’a pas besoin de modèle , elle n a pas
de modèle autre qu’elle-même... C’est par elle-même qu’elle est
Cause exemplaire, par elle-même qu elle est Cause finale, et pour
le devenir, elle ne subit aucune addition.
» Bien que les deux rôles ( rationes ) de Cause exemplaire et de
Cause efficiente se distinguent l’un de l’autre, cette distinction ne
requiert cependant pas, comme l’admettait Platon, 1 existence
éternelle de deux principes ; en effet, la dualité des principes
suppose une dualité dans l’essence ; or ces deux rôles ne résident
pas dans deux essences différentes, comme Platon le parait croire.
» De ce que l’ouvrier et la matière [qu’il met en œuvre] sont
appelés deux principes, il n’en résulte pas qjie 1 ouvrier et la
forme doivent être dits deux principes ; ce serait s’écarter grande¬
ment de la vérité, à moins qu’on entendit par forme ce qui, en
s’unissant à la matière, engendre le composé. »
De ce sens péripatéticien du mot forme , Alexandre a soin de
distinguer la forme platonicienne, l’idée ou modèle, conçu par
l’artiste, de l’œuvre que celui-ci doit accomplir; comme Guillaume
d’Auvergne, il admet que cette forme ou idée, cause exemplaire,
ne fait qu’un avec la cause efficiente, c’est-à-dire avec l’artiste qui
la conçoit.
Nous ne devons pas admettre l’existence de plusieurs idées
réellement distinctes les unes des autres, mais d’un Exemplaire
unique, identique dans son essence avec la Cause efficiente unique
qui est Dieu. « Il y a un seul Exemplaire 3 ; le Monde archétype
1. Alexandri de Ales Op. luud., Pars II, quæst. II, membrum II.
2. Alexandri de Ales Op. laud., Pars II, quæst. II, membrum 1.
3. Alexandri de Ales Op. laud., Pars II, quæst. III, membrum II.
IV - 79
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
339
est un... En effet, comme nous l’avons vu, la Cause exemplaire
est, dans son essence, même chose que la Cause efficiente ; s’il y
avait plusieurs exemplaires, il faudrait que chacun d’eux fut, dans
son essence, même chose que la Cause efficiente ; plusieurs choses
seraient donc, par essence, identiques à la Cause efficiente et,
cependant, chacune de ces choses différerait de chacune des
autres; mais c’est impossible en vertu de la simplicité de la
Cause efficiente ; il n'y a donc pas plusieurs causes exemplaires. »
Comment se fait-il, alors, que nous puissions parler des idées
des choses créées comme si ces idées étaient multiples et distinctes
les unes des autres ?
« Lorsqu’on parle 1 d’idées multiples, c’est par suite d’une cer¬
taine ressemblance qu’ont les images [diverses] avec le modèle
[unique] ; c’est aussi par l’effet d’une sorte d’appropriation à
la façon dont nous parlons des modèles et des images quand il
s’agit des œuvres de l’art humain ; mais il n’en est pas tout à fait
de même ici ; si les idées peuvent être dites multiples, c’est [en
les considérant] du côté par lequel elles regardent les choses
créées à leur ressemblance ( ideata ). »
Le Platonisme chrétien de Saint Augustin fournit au Mineur de
Haies, comme il le fournissait à Jean Scot et à Guillaume d’Auver¬
gne, la solution du problème des universaux.
L. L'accord de Scot Érigène , de Saint Anselme , de Guillaume
(T Auvergne et d' Alexandre de Haies au sujet des idées.
De l’accord qui unissait, à ce sujet, ces deux théologiens, nous
avons, d’ailleurs, un témoignage formel.
En 1240, Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris, réunit en un
conseil tous les maîtres présents à Paris pour examiner quelques
erreurs propagées, à ce moment, par divers écrits. Parmi les pro¬
positions condamnées, le 13 janvier 1241, par cette Assemblée
et frappées d’anathème par l’évêque qui la présidait2, se trouve
celle-ci :
« Beaucoup de vérités ont existé de toute éternité qui ne sont
pas Dieu même. Multæ veritates fuerunt ab æterno, quæ non sunt
ipse Deus. »
Cette condamnation défendait qu on enseignât une théorie telle
que celle-ci : De toute éternité, il existe une essence de l’homme,
une essence de l’animal ; ces essences ne sont pas Dieu ; et de ces
1. Alexandre de Hales, loc. cit.
2. Denifle et Châtelain, Charlularium Universilatis Parisiensis, pièce u« 128,
t. I, pp. 170-172.
340
LÀ CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
IV - 80
essences éternelles et distinctes de Dieu, on peut affirmer éternel¬
lement certaines vérités; par exemple, il est éternellement vrai
que l’homme est un animal.
Or, au conseil qui avait préparé cette condamnation, Alexandre
de Haies avait pris part, comme nous l’apprend Saint Bonaven-
ture1.
Guillaume d’Auvergne et Alexandre de Haies pensaient de
même touchant les universaux ; leur accord sur ce point faisait
écho à la voix de Saint Anselme ; celui-ci n avait-il pas écrit
« Le Verbe est la Sagesse suprême, la suprême Raison dans
laquelle résident toutes les choses créées ; ainsi 1 œuvre faite
selon la pensée d’un artiste (secundum aliquam arlem), non seu¬
lement pendant qu elle existe véritablement, mais encore avant
qu’elle soit faite et après qu’elle a été détruite, est sans cesse dans
cette pensée, et n’y est pas autre chose que cette pensée même.
Partant, lorsque l’Esprit suprême se dit lui-même, il dit toutes
les créatures. Avant qu’elles ne fussent créées, après avoir été
créées, après leur destruction, quelque changement qu elles
éprouvent, elles sont sans cesse en lui; elles n’y sont pas ce
qu’elles sont en elles-mêmes, mais ce qu il est lui-même ; en elle-
même, chacune d’elles est essence, capable de changer, et douée
par création d’une nature changeante ; mais dans la Vérité même,
elles sont toutes la première Essence.... De cette façon, donc,
il n’est pas déraisonnable d’affirmer que cet Esprit souverain, en
se disant lui-même, dit aussi, d’un seul et même Verbe, toute la
création. »
Ce langage de Saint Anselme répète celui de Scot Erigène et,
par delà le fils de l’Érin, celui de Saint Augustin. Ce Platonisme
chrétien d’Anselme, de Guillaume d’Auvergne, d’Alexandre de
Haies, nous l’entendrons professer de nouveau par Robert Grosse-
Teste ; et de cet accord de l’Évêque de Lincoln avec les docteurs
de Paris, nous n aurons pas davantage à nous montrer surpris ;
Robert n’écrivait-il pas, vers 1240, aux maîtres qui professaient
la Théologie à Oxford 3 pour les mettre en garde contre tout ce
qui détournerait leur enseignement « de la trace des Pères et des
Anciens, et de la conformité avec les théologiens qui professent
à Paris ? »
j. Sancti Bonaventukæ Scriptum in libvos Sentcntiarum, lib. Il, dist. XXIII,
art. 2, quaest. 3.
2. Beati Anselmi episcopi Cantuariensis Monoloqion, cap. XXXIII. ^
3. Denifle et Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, pièce n° 127,
t. I, pp. 169-170.
IV - 81
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
341
IV
ROBERT GROSSE-TESTE, ÉVÊQUE DE LINCOLN
A. Le Platonisme de Robert Grosse-Teste.
Roger Bacon n’a que dédains ’ pour la Somme théologique
d’Alexandre de Haies ; en revanche, son admiration pour Robert
Grosse-Teste se marque en toutes circonstances; à l’en croire1 2,
« Monseigneur Robert, autrefois évêque de Lincoln, de sainte
mémoire, a complètement délaissé les livres d'Aristote et les
méthodes qu'ils tracent ; c’est à l’aide -de son expérience person¬
nelle, par la lecture des autres auteurs, par l’étude des autres
sciences qu’il a traité les sujets relevant de la sagesse d’Aristote ;
et il a écrit sur les questions dont parlent les livres d’Aristote des
choses cent mille fois meilleures que ce qu’on peut saisir dans les
mauvaises traductions de ce philosophe. »
Bacon, nous en avons déjà fait la remarque, exagère sans doute
l'indépendance de Robert Grosse-Teste à l’égard d’Aristote ;
il n’en est pas moins Vrai que l’Evêque de Lincoln avouait,
à l’égard de la philosophie péripatéticienne, une très réelle
méfiance.
Il la marquait, cette méfiance, à la fin de l’opuscule où il sou¬
tenait, contre le Stagirite, que le temps et le mouvement ont pu
commencer. « Sachons bien, dit-il 3, qu’il est une foule de choses
dont la raison discursive nous fait concevoir qu’elles sont vraies
et dont, cependant, notre intelligence ne saisit pas l’essence.
Beaucoup d’hommes, par exemple, savent démontrer par raison¬
nement solide qu’il y a des intelligences et que Dieu existe ; toute¬
fois, leur raison ne saisit ni l’essence de Dieu ni la nature incor¬
porelle des intelligences ; ils ne les voient qu’au travers des
représentations corporelles fournies par l’imagination comme on
voit le Soleil au travers d’un nuage.
1. Voir tome III, pp. 399-400.
2. Voir tome III, pp. 277-278.
3. Ruberti Linconiensis Trnctatiis de finitate motus et temporis [Ruberti Linco-
N1EN9IS Opuscula, Venetiis, per Georgium Arrivabenum, i5i4, fol. 10, col. b
(Pour la description de cette édition, voir : tome III, p. 283, note 2). — Diephilo-
sophischen Werke des Robert Grosseteste, Bischofs von Lincoln. Zum ersten
Mal vollstândig in kritischer Ausgabe besorgt von Dr Ludwig Baur. Müns-
ter I. W. 1912 (Beitrüge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Bd. IX)
p. io5].
342
LA CRUE LE L’ARISTOTÉLISME
IV - 82
» Aristote et d’autres ont connu semblable accident , le raison¬
nement discursif leur a enseigné que l’éternité est simple ; et, tou¬
tefois, cette éternité simple, leur intelligence n’a pu la saisir ;
ils l’ont seulement vue comme des gens qui regardent de loin ;
ils ne l'ont aperçue que sous la représentation, fournie par 1 ima¬
gination, d’une étendue temporelle.
» Cette représentation imaginée d’une étendue temporelle les a
conduits à affirmer une foule d’absurdités, comme la perpétuité du
mouvement et du temps et, par conséquent, 1 éternité du Monde.
» Il était nécessaire que ces philosophes tombassent dans cette
erreur, dès là que leur intelligence, que le regard de leur pensée
ne pouvaient monter plus haut que leurs sentiments ( affectus ) ,
en effet, comme les sentiments de ces philosophes étaient plus
étroitement liés aux choses qui passent qu’aux choses éternelles,
leur faculté de comprendre, embarrassée dans les représentations
imaginées des choses changeantes, n’a pu atteindre jusqu’à la
simplicité de l’éternité. »
C’est bien un réquisitoire contre la méthode péripatéticienne
que nous venons d’entendre ; Robert de Lincoln tient pour insuf¬
fisamment connues les vérités que le raisonnement discursif a
tirées de l’expérience sensible ; bien souvent, il faut encore que
nous ayons, de ces vérités, une intuition intellectuelle qui nous les
fasse voir dans leur essence.
Les préférences de Grosse-Teste vont évidemment à la méthode
platonicienne ; en fait, ses pensées appartiennent toutes à ce Pla¬
tonisme chrétien que Saint Augustin avait inauguré, que Scot Eri-
gène, que Gilbert de la Porrée avaient professé ; s’il accueille quel¬
que théorie mise en cours par les écrits que les traducteurs ont
récemment révélés, c’est que cette théorie s accorde sans peine
avec la tradition augustinienne ; c’est par leur affinité avec le
Néo-platonisme chrétien que le Liber de caùsis ou le Fons vitæ ont
pu exercer quelque influence sur l’enseignement de l’Evêque de
Lincoln ’.
B. Les deux manières d’être de la forme.
Nous l’avons entendu, par exemple, définir la forme ; il n’en a
pas parlé comme en parlait la Physique d’Aristote, mais comme en
parlait l'Erigène ou Gilbert de la Porrée ; la forme n’est pas
seulement, pour lui, cet élément que le Péripatétisme unit à la
. Vide sitprn, pp. 295-297.
IV - 83
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
343
matière pour donner, à une substance, l’existence actuelle ; elle
est aussi et auparavant un modèle, un exemplaire, une idée que
conçoit une intelligence. Comme Jean Scot, comme Gilbert, l’Evê¬
que de Lincoln, pour expliquer sa pensée, prend ses comparaisons
dans les œuvres de l’art humain. Avant que l’incorporation de la
forme d’une maison dans une matière produisit une maison
existante, la forme de cette maison résidait, à titre de modèle de
la maison à construire, dans le génie de l’architecte.
« Expliquons quelque peu, dit-il1 2, les significations diverses de
ce mot forme.
» On nomme forme le modèle ( exemplar ) que l’artisan regarde
afin de former son ouvrage à l imitation, à la ressemblance de ce
modèle... On nomme également forme ce à quoi on applique la
matière qu’on veut former ; par cette application, la matière reçoit
la. forme de ce à quoi elle a été appliquée ; ainsi disons-nous d’un
cachet d’argent qu’il est la forme de la cire, d’un moule d’argile
dans lequel on coule une statue qu’il est la forme de cette statue.
Quand l’artisan a, dans l’esprit, un modèle (similitudo) de l’œuvre
qu’il doit accomplir, il considère uniquement ce qu’il porte en son
esprit, afin de former son œuvre à la ressemblance de ce modèle ;
ce modèle de l’œuvre, qui réside dans l’esprit de l’artisan, on le
nomme également forme. Cette dernière signification du mot
forme n’est pas, pour la raison, fort différente de celle que nous
avons indiquée en premier lieu. »
Cette troisième signification est celle que Robert attribue pres¬
que constamment au mot forme.
Une forme existe ainsi, au gré de l’Évèque de Lincoln, de deux
manières différentes ; elle existe à l’état idéal dans une pensée qui
la conçoit, et c’est ce qu’il nomme l’existence en puissance ; elle
existe réellement dans la Nature, unie à une matière, et c’est ce
qu’il nomme l’existence matérielle.
Ce double mode d’existence, il nous le décrit * à propos des
formes des choses d’ici-bas ; elles résident, abstraites et séparées
de toutes matières, dans les intelligences motrices des orbes
célestes qui sont chargées de les imprimer dans la matière ; elles
existent, unies à la matière, au sein de ce bas monde. « Ces formes
semblent avoir une double existence (esse) ; une existenee en acte,
et j’entends par là l’existence dans la matière (esse materiale) ; une
1. Rubkrti Linconiensis Traclatus de umea forma omnium ; ed. i5i4> fol. 0,
coll.betc; éd.Baur, p. ioç).
2. Ruberti Linconiensis Traclatus de moiu superceleshum ; éd. i3i4, loi. i 6,
col. b; éd. Baur, pp. 95-96.
344
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 84
existence en puissance, et c’est celle qu’elles possèdent dans l’abs¬
traction. J’entends qu’elles ont acte et puissance au sens ou nous
disons que les formes des œuvres humaines ont une existence en
acte dans la matière et une existence en puissance dans la pensée
de l’artisan ; de même, ces formes naturelles existent d’une double
existence, d’une existence dans l'abstraction (esse abstraction), qui
est une existence en puissance, et d'une existence dans la matière
(esse materiale), qui est une existence en acte. »
G. L'existence en puissance.
Les mots : existence en puissance , prennent ici un sens fort
éloigné de celui que leur donne la philosophie péripatéticienne,
mais très voisin de celui que leur donne Àvicébron. Robert a pris
soin de préciser la signification qu’il leur attribue.
« Lorsqu’on dit qu’une chose existe en puissance, écrit-il ’, il
peut arriver qu’on entende seulement la puissance de la cause
efficiente ; il peut arriver aussi qu’on entende la puissance de la
cause efficiente et quelque chose de plus.
» Supposons qu’il existe une cause efficiente telle que toutes les
autres causes de la chose considérée en puissent provenir ; alors,
avant même que ces autres causes soient, on dit que la chose
existe en puissance. Par exemple, il fut vrai de toute éternité que
toute créature existait en puissance ; toute créature, en effet, exis¬
tait dans la puissance d’une Cause efficiente capable de produire
toutes les autres causes des créatures.
» Supposons, au contraire, qu'il n'existe pas une cause efficiente
telle qu’en puissent provenir toutes les autres causes de l’objet
considéré ; alors, sous ce nom de puissance , il faut nécessairement
comprendre, en même temps que la cause efficiente, les autres
causes qui n’en sauraient provenir, mais qui, jointes à la cause
efficiente, rendront possible l’achèvement de l’objet considéré.
» Imaginons, par exemple, qu’un architecte existe, mais que
la nature ne lui fournisse pas de matière propre à construire une
maison ; comme l’architecte ne se peut faire une semblable matière,
on ne dirait pas que la maison existe en puissance. De même, si la
matière existait, mais si l’existence d’un architecte n’était point
possible, on ne dirait pas que la maison existe en puissance. Donc,
dire d’une chose qu’elle existe en puissance, c’est dire qu’elle
existe dans sa cause et que cette cause la peut conduire à son achè¬
vement. »
i. Ruberti Lincokiensis Tractatus de potentia et actu ; é d. Baur, p. 127.
IV - 85
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
345
Dans cette définition des mots : exister en puissance , nous ne
trouvons vraiment plus rien de la signification si particulière que
leur attribuait Aristote et dont dépendait le Péripatétisme tout
entier. Bien souvent, lorsque la Scolastique chrétienne se trouvera
aux prises avec la Métaphysique péripatéticienne, en particulier
lorsqu’elle disputera, contre celle-ci, de la création du Monde,
elle rejettera la définition de l’existence en puissance donnée par
le Philosophe pour prendre celle de l'Evcque de Lincoln.
Robert Grosse-Teste connaît et cite l’œuvre d’Aristote ; mais il
est visible que sa pensée ne s’est pas imprégnée de la pensée
péripatéticienne ; comme ses prédécesseurs, comme un Gilbert de
la Porrée, il a nourri sa raison de la Métaphysique augustinienne.
C’est cette Métaphysique qui le dirige dans la solution du pro¬
blème des universaux.
X). Le problème des universaux.
A ce problème des universaux, il a consacré une page bien
digne d’attention ; elle se rencontre dans un ouvrage auquel
tout le Moyen Age devait reconnaître une très grande autorité ;
nous voulons parler du commentaire aux Seconds Analytiques
d’Aristote.
Aristote vient de déclarer que toute démonstration scientifique
est nécessairement tirée de prémisses universelles et nécessaires ;
il poursuit en ces termes 1 : « Si les propositions qui constituent
ce syllogisme sont universelles, il est bien clair que la conclusion
d’une démonstration de ce genre sera, elle aussi, éternelle. Des
choses périssables, donc, il n’y a pas de démonstration, il n’y a
pas de science absolue ; il y a seulement une sorte de science par
accident, qui n’est pas une connaissance de l’universel, mais seule¬
ment une connaissance de ce qui arrive en de certains moments
et dans certaines circonstances. »
Cette dernière proposition : « Oùx eoriv àp a àTOJûsdjiç twv oOapTwv
o'jo’ îTt'.a-r/jpi à-Xw;, àXd ou-to; wtt cep xaxà oti où xaOôXou
aùxoù è<mv o iXXà totè xal 7tù>;, » cette proposition, disons-nous,
suggère à Robert Grosse-Teste les réflexions que voici 2 :
Aristotelis A n ah pi en posteriora, lib. I, cap. VIII (Aristotelis Opéra, é d.
Didot, 1. 1, p. 129 ; éd Hükker, t. I, p. 75, col. b).
2. Ahisto. Posteriorum libri qui modo concisi mendosique uidebantur, ita
nuperrime ad integritatem pristinam revocati, ut Arislotelicam illarn maiesta-
tern, quasi postliminio restitutam, et facile obtineant et undiquepre se fer ant :
Adsunt interprètes Jidelissimi Lynconiensis, atque Burleus, per consummatis-
simurn Ooct. Pamphilum Mo.ntium Bononiensem, Theoricam medicine projitentem,
omnibus mendis expurgati. His odiecimus glossemata ab eodern in marginibus
I
346
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 86
« Il faut dire, à ce sujet, que les universaux sont les principes
de la connaissance ; l’intelligence pure, séparée des représenta¬
tions de l’imagination, a le pouvoir de conte upler la première
Lumière qui est la Cause première ; ces principes de la connais¬
sance, ce sont les raisons incréées des choses Çui, de toute éter¬
nité, existent en la Cause première. En effet, les notions des
choses qui devaient être créées, notions qui ont existé éternelle¬
ment en la Cause première, sont les raisons et les causes exem¬
plaires des choses qui devaient être créées. Ces raisons sont, elles-
mêmes, créatrices ; ce sont elles que Platon appelait idées ; elles
composent ce qu’il a nommé monde archétype ; ces raisons sont, à
son avis, les genres et les espèces ; elles sont les principes de la
connaissance ; en effet, lorsque l’intelligence pure peut fixer sur
elles son intuition, en elles elle connaît, d’une manière très véri¬
table et très manifeste, les choses créées; et non seulement elle
connaît les choses créées, mais encore la Lumière première dans
laquelle elle connaît tout le reste. Il est évident que ces universaux
sont absolument incorruptibles.
» En second lieu, dans la lumière créée qui est l’Intelligence,
résident la connaissance et la description de toutes les choses
créées qui viennent après elle. L'intelligence humaine qui n’est
pas assez complètement purifiée pour pouvoir contempler immé¬
diatement la lumière première, reçoit bien souvent l’irradiation
de cette lumière créée qui est l’Intelligence; dans les descriptions
que contient l'Intelligence, elle connaît les choses qui viennent
après cette Intelligence, choses dont ces descriptions sont les
formes exemplaires. En effet, les connaissances des choses subsé¬
quentes à l’Intelligence, connaissances qui résident en la pensée
même de l’Intelligence, ce sont les formes exemplaires et, aussi,
les raisons causales créées des choses qui doivent être faites après
l’Intelligence. Car c’est par la vertu de la Cause première, mais
par l’intermédiaire des Intelligences, que les espèces corporelles
ont été promues à l’existence. Ces idées créées deviennent donc
des principes de connaissance pour l’intelligence [humaine] éclairée
par leur rayonnement; dans cette intelligence, elles sont les
genres et les espèces. Il est encore manifeste que ces universaux-là
sont incorruptibles.
appositas (sic) ad studiosorum memoriam conjirmandam. Habes preterea ques¬
tions de mixta scilicet syllogismi qeneralione, et de demonstratione ab eodem
in lucem éditas : que ut brèves, te tamen, quod spero, mirum in modum delecta-
bunt iuvabuntque. Venetijs, /5.?7.* Colophon : Venetijs apud Octavianum Sco-
tum. 1 537 Fol. 2, col. a : Dioi Roberti Linconiensis Archiepiscopi Parisiensis
(sic) Anstotelis Posteriorum Analeticorum Libros. Eleganlissima commentaria
féliciter incipiunt. Lib. I, cap. VII, fol. 8, coll. a et b.
IV - 87
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
347
» En troisième lieu, dans les vertus et.les lumières des corps
célestes sont les vertus causales des sphères terrestres [ou élémen¬
taires] dont les individus sont corruptibles ; une intelligence qui
n’a pas le pouvoir de contempler en elle-même la lumière incor¬
ruptible incréée ou créée, peut, cependant, considérer ces raisons
cansales qu’il connaît dans les corps célestes. Ces raisons-là sont
encore des principes de connaissance, et elles sont incorruptibles.
» D’une quatrième manière, enfin, une chose peut être connue
dans sa cause formelle, cause qui réside en la chose même, par
laquelle la chose est ce qu’elle est (a cpia ipsa est hoc quod est) ;
soit qu’en cette forme, qui est une partie de la chose, cette même
forme se laisse voir, tout comme la lumière se laisse voir en elle-
même ; soit, qu’en cette forme, on voie la matière qui est, elle
aussi, une partie de la chose.
» Par elle-même, la. forme n'est ni le genre ni l'espèce ; mais
en tant que la forme appartient, en quelque sorte, au composé
tout entier, en tant qu’elle est le principe par lequel on connaît
le composé tout entier, elle est genre et espèce, elle est le prin¬
cipe de l’essence (principium essendi) et ce qui permet de répondre
à la question : Qu’est cette chose? ( pnedicahile in quid). Ainsi se
font les démonstrations qui portent sur les genres et les espèces ;
or c'est par les genres et les espèces que se construisent les véri¬
tables définitions, car la véritable définition est constituée par le
genre et par la différence spécifique ; et c’est là l’opinion d’Aris¬
tote sur les genres et les espèces.
» Enfin, l’intelligence débile, qui ne peut s’élever jusqu'à la
connaissance des vrais genres et des espèces véritables, en est
réduite à connaître les choses par leurs seuls accidents, qui sont
des conséquences des essences véritables de ces choses. Dans
cette intelligence donc, sont seulement reçus les accidents, consé¬
quences des genres et des espèces, accidents qui sont principes
de connaissance, mais non point principes d essence ( principia
essendi).
» Comment, selon ces deux derniers modes, les genres et les
espèces des choses corruptibles demeurent-ils incorruptibles, c est
chose douteuse; mais il est nécessaire que ces genres et ces
espèces soient incorruptibles de l’une ou de l’autre de ces deux
manières ; soit qu’ils demeurent, par eux-mêmes, exempts de
corruption, mais qu’ayant besoin d’un support, ils éprouvent la
corruption par l’effet de la destruction de leur support corrup¬
tible ; soit parce que la continuelle succession des individus les
conserve toujours
348
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 88
» En effet, telle espèce qui, en certaines régions, est détruite
pendant l’hiver, se trouve conservée en d’autres lieux où règne
une température plus douce ; il n’y a point d’heure, au cours des
temps, où l’on ne rencontre, en quelque endroit de la terre, la
température et les conditions climatériques qui conviennent à la
génération et à la perfection de cette espèce. Or l’ensemble de
l’Univers ne peut être parfait que si toutes ses parties subsistent.
Il est donc vraisemblable que toute espèce demeure à tout instant ;
sinon l’Univers serait tantôt complet et tantôt frappé de diminu¬
tion. » »
Elle est bien surprenante, cette page tracée par la plume de
l’Evêque de Lincoln et qui pourrait être signée du nom d’Avicenne,
cette page où se formule, avec une si précise clarté, l’enseigne¬
ment des Néo-platoniciens hellènes et arabes au sujet du Nqôç, de
l’Intelligence du Premier créé. Nous avons quelque peine à
croire qu’elle représente la véritable pensée de Robert Grosse-
Teste ; nous soupçonnons qu’il a seulement voulu résumer la doc¬
trine des philosophes sans lui donner son adhésion, et, bientôt,
nous en aurons l’assurance. Mais ne nous arrêtons pas à relever
toutes les traces profondes que le Néo-platonisme a laissées
dans ce discours ; portons seulement notre attention sur les
passages qui le terminent et qui, seuls, sont destinés à commenter
le texte d’Aristote.
Une science véritable, au gré d’Aristote, se compose unique¬
ment de conclusions éternellement vraies ; un ensemble de pro¬
positions qui seraient vraies seulement à certaines époques, en
certaines circonstances, ne serait point une science.
Dès lors, une science des choses qui ne sont pas éternelles, qui
s’engendrent et périssent tour à tour, est-elle possible? Peut-il y
avoir, par exemple, une Météorologie ou bien une Botanique ?
Pour qu’il puisse y avoir science véritable de choses périssables,
il faut que les conclusions dont cette science se compose demeu¬
rent éternellement vraies ; il faut donc que ces conclusions ne por¬
tent pas sur des individus, car ceux-ci ne durent qu’un temps,
mais sur des genres et sur des espèces perpétuels.
Cette loi, par exemple : La neige, en fondant, donne de l’eau,
ne peut faire partie d’une véritable science météorologique si elle
n’est toujours vraie. Or elle ne serait pas toujours vraie si elle
portait seulement sur telle neige individuelle, qui durera autant
que l’hiver et qui, au printemps prochain, aura disparu. Il faut
donc, pour qu’elle puisse servir à construire une Météorologie,
qu’elle porte sur la neige et sur l’eau en général, sur l’espèce
IV - 89
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
349
neige et sur l’espèce eau, et que ces deux espèces soient incorrup¬
tibles.
Or, comment l’espèce de la neige, par exemple, peut-elle être
éternelle ? A cette question, Robert Grossê-Teste indique deux
manières de répondre, entre lesquelles il nous laisse en suspens.
On peut admettre qu’il y a un principe essentiel de la neige,
principe qu’à l’exemple de Thémistius, l’Evêque de Lincoln iden¬
tifie avec la forme delà neige, qu’il identifie également avec l’idée
de neige, telle que la concevait Platon ; on peut admettre que cette
forme spécifique a son mode d’existence propre, indépendant de
l’existence actuelle de n’importe quelle neige particulière ; on peut
admettre enfin que l’espèce de la neige garde éternellement cette
existence essentielle, alors même que toutes les neiges particuliè¬
res du monde seraient fondues. La distinction réelle ainsi admise
entre l’existence idéale de l’espèce et l’existence actuelle de 1 in¬
dividu fournit une réponse à cette question : Comment peut-il y
avoir science véritable de choses soumises à la corruption ? G est
la réponse du Réalisme platonicien.
A cette question, on peut aussi donner une autre réponse.
On peut admettre que l’espèce n’a aucune existence distincte et
séparée de l’existence actuelle des individus qui la composent ;
mais, en dépit de l’incessante destruction de ces individus, 1 es¬
pèce demeure éternelle, car, en tout temps, il existe quelque
individu pour la représenter. Telle neige particulière peut fondre :
l’espèce de la neige continue d’exister, car il y a toujours de la
neige en quelque lieu du monde. C’est la réponse péripatéticienne.
En tout ce qui vient d’être dit, d’ailleurs, le langage de 1 Évê¬
que de Lincoln concorde d’une manière singulièrement précise
avec celui de certains Néo-platoniciens, de Syrianus par exemple.
Platon distinguait deux ordres de sciences ; les unes portent sur
les objets sensibles, les autres sur les idees de ces mêmes objets.
La Géodésie traite des grandeurs et figures sensibles qui se trou¬
vent réalisées en la terre concrète ; la Géométrie traite des gran¬
deurs et des figures idéales. Dans sa lutte contre la théorie pla¬
tonicienne des idées, le Stagirite en vient 1 à contester le bien
fondé de cette distinction. « Il n’est pas vrai, dit-il, que la Géo¬
désie soit la science des grandeurs sensibles et sujettes à la des¬
truction, car ces grandeurs une fois détruites, elle se trouverait
elle-même anéantie. »
i. Aristotï, Métaphysique, Livre II, chapitre II (Aristotelis Opéra, éd.
Didot, t. II, p. 49*; ed. Bekker, vol. II, p. 997, col. b).
350
LA CRUE 1)E LAR1STOTÉL1SME
IV - 90
A cela, Syrianus répond en ces termes 1 :
« Quelle nécessité y a-t-il à ce que les sciences 2 qui ont des
choses périssables pour objets soient anéanties en même temps
que ces choses-là se trouvent détruites ? Autant vaudrait dire que
les définitions des choses périssables sont anéanties en même
temps que les choses définies. Mais, me semble-t-il, puisque
l’idée demeure sauve, alors même que chacun des individus sin¬
guliers est destiné à périr, il est nécessaire que la définition
demeure sauve, soit qu’il se trouve quelqu’un pour l’énoncer,
soit qu’il n’y ait personne pour la formuler. On en doit dire
autant des sciences [des choses périssables] ; bien qu’elles s’oc¬
cupent d’objets qui sont susceptibles de périr, elles demeurent
sauves, cependant, car elles prennent leur appui dans les raisons
universelles ; comme ces raisons nous sont présentées par les
âmes [éternelles des choses] soumises à la génération, les scien¬
ces en question demeureront nécessairement, elles aussi. »
Les raisons universelles (61 xaOéXoo Xoyot) dont Syrianus parle
ici, ce ne sont point les idées qui ont leur séjour en l’intelligence
du Démiurge ; ce sont les images de ces idées, images qui rési¬
dent en l’Ame du Monde et dans les âmes universelles.
« S’occuper de choses périssables, exercer son action sur des
choses périssables, poursuit Syrianus, ce n’est pas la même
chose que résider dans une chose périssable. Ce qui réside dans
une chose périssable se trouve forcément détruit en entier en
même temps que la chose qui lui sert de support. Mais ce qui
exerce son action sur une chose périssable n'est pas nécessaire¬
ment anéanti ou oisif après que l’objet de son action a péri ; cette
action, il pourra l’exercer à nouveau sur tout objet de même
espèce (opuoeLoiç) que celui qui a péri, puisqu’il tire sa force
d’une raison universelle. »
Syrianus, pour assurer la perpétuité de la science qui porte
sur des objets périssables, admet à la fois les deux suppositions
entre lesquelles Robert de Lincoln devait, plus tard, hésiter. La
1. Syriani Antiquissirni interpretis In II. XII et XIII Aristotelis libros Meta-
physices Cornmentarius, a Hieronymo Bagolino, prœstantissimo philosopho,
latinilale donatus. In Academia Veneta, MDLVIII. Lib II, fol. 20. — Scholiain
Aristotelem. Supplementum p. 85 1, col. a. (Aristotelis Opéra. Edidit Academia
Regia Borussica. Volumen quintum. Aristotelis qui ferebantur librorum frag¬
menta. Scholiorum in Aristotelem supplementum. Index Aristotelicus. Bero-
lini, 1870).
2. A une telle science, Syrianus donne le nom de ré^vn, pour la distinguer
de la science véritable, iiriazvpv, qui porte sur des objets matériels et impé¬
rissables.
IV - 91
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
351
science est éternelle, d'une part, parce que ses fondements, ses
hypothèses sont des raisons éternelles, images, en l’Ame du
Monde, des idées conçues par le Démiurge ; elle est éternelle,
d’autre part, parce qu’elle trouve toujours, pour leur appliquer
ces principes éternels, des choses périssables de même espèce.
Robert Grosse-Teste, assurément, n’a pas lu Syrianus ; mais
la lecture d’autres auteurs, ses propres méditations, la tradition
des Réalistes du Moyen Age, l’ont conduit à donner, de la per¬
pétuité d’une science qui étudie les choses périssables, la même
explication que le maître de Proclus. Par lui, cette explication
devint universellement connue.
Nous comprenons maintenant comment cette question : « L’es¬
pèce a-t-elle une existence essentielle distincte et indépendante
de l’existence actuelle des individus*? » a pu, au xuie siècle, pren¬
dre la forme suivante : « Peut-il y avoir, de la neige, une science
véritable qui subsisterait lors même que toute neige serait fon¬
due ? » Ou bien encore cette autre forme : « Cette proposition :
L’homme est un être animé, demeurerait-elle vraie lors même qu il
n’existerait aucun homme? » Quand nous étudierons Siger de Bra¬
bant, nous reparlerons de cette forme prise par le problème
des universaux.
E. — Le Verbe , forme unique des créatures.
Entre deux explications de la perpétuité de l’espèce, l’une pla¬
tonicienne, l’autre péripatéticienne mais, toutes deux, également
païennes, l’Évêque de Lincoln, dans son Commentaire aux Seconds
Analytiques , nous a laissés en suspens ; ce n’est pas qu’il hésitât
entre ces deux théories, mais bien parce qu'il leur en voulait
substituer une troisième, qui fût chrétienne.
Un opuscule de Robert Grosse-Tfeste, écrit à Adam Red ou le
Roux ( Adam Bu fus), débute en ces termes 1 :
« Votre très affectueuse dilection m'a demandé de vous écrire ce
que je pense de cette parole ; Dieu est la première forme et la
forme de toutes choses ; je l’ai fait comme je pouvais et non comme
je voulais ; à l’ami qui m’adressait une prière* j’ai mieux aimé don¬
ner le peu que j’avajs que de paraître refuser les grands biens
dont il me croyait possesseur. »
« Deus est 'prima forma et forma omnium. » Cette formule résume
I. Ruberti Linconiensis Tractatus de unica forma omnium; éd. i5i4,fol. 6,
col. a; éd. Baur, pp. 106-107.
352
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 92
une des doctrines essentielles d’Ibn Gabirol ; celui qui demandait à
Robert Grosse-Teste ce qu'il fallait penser de cet aphorisme était,
sans doute, quelque lecteur d’Avicébron. Mais ce n’est pas du Phi¬
losophe juif que l’Evêque de Lincoln s’autorisera pour éclairer son
ami ; c’est de Saint Augustin.
« Et d’abord, à votre demande, je réponds que je regarde
comme vraie cette proposition : Dieu est forme, et il est forme de
toutes choses ; d’ailleurs, dès là qu’il est nécessairement forme, il
est la première forme, car, avant lui, il n’y a rien ; il est, à la fois,
le premier et le dernier.
» Si vous me demandez ensuite ce qui me pousse à vous répon¬
dre que Dieu est la première forme et la forme de toutes choses,
je vous réponds : C’est la grande autorité de Saint Augustin. » Et
Grosse-Teste d’accumuler les textes empruntés aux diverses œuvres
de l’Evêque d’Hippone ; ces citations composent la bonne moitié
de son opuscule.
« Voilà donc, poursuit-il \ que ces autorités de Saint Augustin
nous crient ouvertement : Dieu est forme et il est la forme des créa¬
tures . Mais de la définition {ratio) même de la forme, on peut
conclure par démonstration que Dieu est forme. » Robert déve¬
loppe ici un raisonnement que nous avons cité précédemment 1 2
et qui peut se résumer ainsi : Une forme, c’est ce par quoi une
chose est ce qu’elle est ( forma est qua res est id qaod est). Or c’est
par lui-même que Dieu est ce qu’il est. Donc Dieu est forme.
« Mais comment Dieu est-il la forme des créatures? Il n’est
évidemment pas forme des créatures en ce sens qu’il serait une
partie de leur substance complète, qu’il serait cette partie dont
l’union avec la matière engendre une chose douée d’unité. Il nous
faut donc expliquer quelque peu les significations diverses de ce
mot : forme. »
Grosse-Teste, alors, montre 3 comment, dans une œuvre d’art,
l’union de la forme avec la matière, qui donne à l’œuvre son exi¬
stence réelle et concrète, a été précédéo d’une certaine existence de
la forme dans le génie de l’artiste, existence au cours de laquelle
la forme était simplement le modèle, l’exemplaire de l’œuvre que
l'artiste se proposait d’exécuter. « C’est de cette façon 4 que, dans
la pensée de l'architecte, la forme de la maison à construire est
une forme ; c’est aussi de cette façon que l’Art, que la Sagesse,
1. Robert Grosse-Teste, loc. cit. ; éd. i5i4, fol. 6, col. b. ; éd. Baur, p. 108.
2. Vide supra, p. 295.
3. - Vide supra, p. 343.
4. Robert Grosse-Teste, loc. cit. ; éd. j5i4, fol. 6, col. c.; éd. Baur, p. iio.
IV - 93
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
353
que le Verbe de Dieu tout puissant est la forme de toutes les créa¬
tures ; tout à la fois, en effet, il en est l’exemplaire, la cause effi¬
ciente, l’agent qui leur confère la forme, celui qui les conserve en
la forme qu’il leur a donnée _ Que, dans ce sens, Dieu soit la
forme des créatures, les textes autorisés de Saint Augustin le mon¬
tre fit assez. »
Lors donc que l’Evêque de Lincoln formule cette proposition :
Dieu est la forme unique de toutes les choses créées, il ne l’entend
pas dans le sens où Avicébron la formulait; ce qu’il prétend affir¬
mer, c’est ce qu’affirmaient ses contemporains Guillaume d’Auver¬
gne et Alexandre de Haies ; c’est que les idées ne forment pas
un Monde éternel, créé par Dieu, distinct de Dieu comme du Monde
sensible ; de toutes les créatures, il existe un modèle idéal unique ;
ce modèle incréé, c’est le Verbe de Dieu, qui est Dieu ; et pour
affirmer cette théorie de Saint Augustin, il reprend le langage
même de Jean Scot Erigène, car celui-ci disait 1 2 * * : « Toute forme....
est créée par la Forme de toutes choses, parle Verbe Fils unique
du Père. »
Cette doctrine augustinienne lui donne une réponse à cette
question, posée au Commentaire sur les Seconds Analy tiques : Com¬
ment, d’êtres périssables, peut-il y avoir une science éternelle¬
ment vraie ?
Qu’est-ce, en effet, que la vérité ?
De toute éternité 5, les choses créées sont dites par le Verbe
de Dieu. « Partant, dans les choses que dit cet éternel Discours,
la vérité, c’est la conformité au Discours qui les dit. Cette confor¬
mité des choses à cet Enoncé éternel, c’est la rectitude de ces
choses, c’est, pour elles, le devoir d’être ce quelles sont.... La
vérité des choses consiste donc à être comme elles doivent être;
leur rectitude, c’est leur conformité au Verbe qui les dit éternel¬
lement....
» La vérité, c’est la privation de tout défaut ou la plénitude de
l’ essence (plenitudo essendi) ; un arbre est vraiment un arbre lors¬
qu’il a l’essence (esse) de l’arbre dans sa plénitude, qu’il est exempt
de tout défaut d’essence de l’arbre ; or cette plénitude d’essence,
qu’est-ce, sinon la conformité avec la raison de l’arbre qui réside
au sein du Verbe éternel ? »
1. Joannis Scoti Erigbnæ. De divisione Naturœ lib. I, cap. 5g [J«annis Scoti
Erigenæ Opéra. Accurante J. P. Migne ( Patrologiœ Latinœ, t. CXXII) coll.
5oi-5o2],
2. Ruberti Linconiensis Tractalus de veritate; éd. i5i4, fol. 8, col. b ; éd. Baur,
pp. i34-i35.
DUHEM — T. V. 23
354
LA CBUE DK l’aBISTOTÉLISME
IV - 94
Ainsi cette proposition : L’homme est un animal composé d’une
âme et d’un corps, est éternellement vraie ; elle demeurerait vraie
lors même qu’aucun homme n’existerait dans la réalité, parce
qu’elle est conforme avec la raison, avec l’idée de l’homme telle
que la conçoit le Verbe de Dieu. Telle est la solution, toute péné¬
trée d’Augustinisme, que Robert de Lincoln substitue aux deux
solutions platoniciennne et péripatéticienne.
F. — Les moteurs des deux.
Le Verbe de Dieu est le modèle unique de toutes les créatures.
Voyons donc qu’elles sont, à l’égard des créatures, les doctrines
les plus originales de Robert Grosse-Teste ; rapportons, tout
d’abord, ce qu’il enseigne au sujet des moteurs des deux.
L’enseignement qu’il formule se donne pour une traduction de
ce qu’ Aristote a professé au huitième livre de la Physique, au
Traité du Ciel , enfin au onzième livre de la Métaphysique ; voici
comment l’auteur le résume 1 2 :
« Le moteur d’un ciel se compose, en vérité, de deux moteurs ;
l’un de ces moteurs est une âme qui existe dans ce ciel ; l'autre est
une certaine Vertu qui n’existe pas dans une matière.
» Ce Moteur, qui est une Vertu ne résidant pas dajis une
matière, est unique ; il meut, pendant une durée infinie, d’un mou¬
vement uniforme et toujours de même sens ; les autres moteurs,
qui sont des âmes, sont multiples et leur nombre est le même que
celui des mobiles et de leurs mouvements.
» C’est pour cela qu’Aristote «lit, au XIIe livre - de la Métaphy¬
sique, que le moyen de compter les substances motrices nous est
fourni par le nombre des corps mis en mouvement ; il entend
parler des moteurs conjoints, non du Moteur séparé.
» En tant que les corps célestes ont en commun la propriété
d’être mûs par une Vertu motrice ne résidant pas dans une matière,
ils possèdent tous un mouvement perpétuel, uniforme et conti¬
nuellement de même sens ; la fin de ce mouvement n’est pas dans
le temps.
» En tant que chacun d’eux est mû par un moteur qui est une
âme, comme ces moteurs sont multiples, les mouvements des
cieux sont, eux aussi, divers et multiples. Ce moteur, est, en etfet,
de puissance motrice ( molio ) finie ; c’est une substance perpé-
1. Rubehti Linconiensis Tractai us du motu supercelestium ; cl. iôi/i, fol. i3,
æoI. d, et fol. i4, col', a ; éd. Baur, p. ioo.
2. Aujourd’hui le XI8.
IV - 95
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
355
tuelle, tout comme le corps qu’il met en mouvement; mais son
action motrice est contingente ( possibilis ), et le mobile la reçoit
d’une manière contingente ; le mouvement que le moteur donne
au mobile est donc dans le temps. »
Aristote, dans sa Métaphysique , ne dit pas un seul mot de ces
moteurs conjoints qui seraient les âmes des cieux; il parle uni¬
quement d’intelligences motrices, séparées de toute matière, qui
sont des dieux ; c’est de ces intelligences qu’il égale le nombre à
celui des orbes célestes. Le lecteur le moins attentif ne se peut
méprendre à ce sujet; Guillaume d’Auvergne, en particulier ne
s y est pas mépris, et il a vivement combattu cette multiplicité des
êtres aimés et désirés par les orbes célestes. Gomment Robert
de Lincoln a-t-il pu se tromper sur ce point ? S’il a méconnu si
complètement la pensée du Philosophe, c’est, sans doute, qu’il
désirait très vivement en chasser tout polythéisme et l’accorder
avec la croyance en un Dieu unique.
Au xme siècle, les premiers lecteurs de la Métaphysique d’Aris¬
tote ont fort bien senti que la doctrine de ce livre était en formelle
contradiction avec le monothéisme chrétien ; ils ont fort bien vu
que les multiples intelligences, moteurs immobiles des cieux,
étaient autant de dieux. Aussi Guillaume d’Auvergne n’avait-il
pas hésité a combattre de front cette théorie ; aussi, en dépit de
ses connaissances astronomiques qui l’attachaient au système de
Ptolémée, Albert le Grand marquait-il quelque penchant pour
l’astronomie d’Al Bitrogi qui se contentait, du moins à son avis,
d’un moteur unique. Robert Grosse-Teste a mieux aimé modifier
la doctrine d’Aristote, afin d’y réduire à l’unité la multitude des
intelligences séparées ; le seul moteur immobile qu’il conserve,
c’est Dieu.
On comprend, dès lors, que, dans son Traité des intelligences ',
l’Evêque de Lincoln parle des anges et des âmes unies à des corps,
mais que des intelligences séparées affectées au mouvement des
orbes célestes, il ne fasse nulle mention.
* G. — La matière spirituelle.
En énonçant cette proposition : Dieu est la forme première et
unique de toutes choses, Grosse-Teste a paru se faire l echo d’une
thèse d’Avicébrou. Partageait-il, au sujet de la composition des
I. Ruhehti Linconunsis Tractatus île intelligent iis; éd. r5i 4, fol. 6, col. d, et
fol. 7, coll, a, b, c, d ; éd. Baur, pp. 112-119.
356
LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME
IV - 96
âmes et des intelligences, l’opinion du Rabbin de Malaga? Rien,
dans les écrits d’authenticité certaine de Robert, ne fait allusion à
cette opinion, soit pour l’approuver, soit pour la combattre. Il en
est formellement question dans un traité De l'âme que les manu¬
scrits attribuent à l’Évêque de Lincoln, mais que de sérieuses rai¬
sons conseillent de tenir pour apocryphe *.
Certains, lisons-nous dans ce traité -, concèdent que 1 âme est
composée de matière spirituelle et de forme spirituelle ; il en
serait de même de l’ange. L’enseignement de Saint Augustin
conduit à rejeter cette proposition. « A l’argument qu’on tire de
Boëce en faveur de cette opinion, nous répondons : En Dieu, tout
le quod est est identique, en réalité et dans la raison, au quo est ,
mais dans une âme ou dans un ange, le quod est et le quo est,
identiques dajis la réalité, ne le sont pas pour la raison ; 1 âme,
en effet, admet une composition extrinsèque que Dieu n’admet
pas. »
H. — L’identité de la lumière et de la forme corporelle.
Venons aux substances corporelles ; c’est à leur endroit que
Robert Grosse-Teste conçoit, peut-être, sa théorie la plus origi¬
nale et la plus singulière.
Comme Avicenne, comme Al Gazâli, comme Avicébron, 1 Evê¬
que de Lincoln admet que tous les corps ont une forme commune ;
cette corporéité s’unit à la matière première avant que surviennent
les formes substantielles, déjà plus particulières, des éléments.
Avec Avicenne, avec Al Gazâli, il juge que cette première forme
confère à la matière première les dimensions indéterminées, .la
capacité de subir une division à l’infini ; mais, et c’est par là qu il
innove, il identifie cette forme corporelle avec la lumière.
« Cette forme première que certains nomment corporéité, dit-il1 2 3
c’est, je pense, la lumière.
» La lumière, çn effet, se répand d’elle-même en tous sens, en
sorte qu’à partir du point lumineux, une sphère de lumière aussi
grande que vous voudrez se trouve subitement engendrée, à moins
qu’un corps opaque n’y mette obstacle. Quant à la corporéité, c est
ce qui a pour conséquence nécessaire 1 extension de la matière
1. L. Baur, Op. laud., p. iao*.
2. Tractatus beati Roberti Grostestk Lincolniensis episcopi de anima , I. Solu-
tio ; éd. Baur, p. 243. . .
3. Roberti Lincôhiensis Tractatus de mchoationef ormarum ; ed. i5i4, loi. ii,
col. d ; éd. Baur, pp. 5i-52.
IV - 97
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
357
suivant trois dimensions. Or, considérées en elles-mêmes, cette
corporéité et la matière sont, toutes deux, des substances simples,
privées de toute dimension. Gomment donc cette forme, simple
en elle-même et privée de toute dimension, a-t-elle pu s’introduire
en tout sens dans une matière également simple et privée de
dimension ? Il a fallu que cette forme se propageât elle-même,
qu’elle se répandit instantanément en tous sens et que, par sa diffu¬
sion même, elle étendit la matière cette forme, en effet, ne peut
délaisser la matière, car elle n’en est pas séparable, et la matière
ne peut, non plus, être dépouillée de la forme. 11 a fallu que cette
forme fût la lumière, comme je l’ai proposé.
» Se propager soi-même, en effet, se répandre immédiatement
en tout sens, c’est l’opération propre de la lumière. Partant, toute
chose qui accomplit une telle œuvre, ou bien est lumière, ou bien
accomplit cette œuvre en tant qu elle participe de la lumière, tan¬
dis que la lumière l’accomplit par elle-même. Ou bien donc la
corporéité est la lumière même, ou bien, lorsqu’elle accomplit
cette œuvre, lorsqu’elle introduit les dimensions dans la matière,
elle le fait parce qu’elle participe de la lumière, elle agit en vertu
de lalumière. Mais lorsque la première forme introduit des dimen¬
sions dans la matière, il n’est pas possible que ce soit en vertu
d’une forme qui viendrait à sa suite. La lumière n’est donc pas
une forme qui vienne à la suite de la corporéité; elle est la corpo¬
réité même. »
Ainsi lalumière, forme première, d’abord inétendue, se répand
instantanément en tous sens ; elle entraîne, pour ainsi dire, la
matière primitivement inétendue qui lui est invariablement liée,
elle lui impose sa propre dilatation, elle lui confère l’étendue
qu’elle se donne à elle-même.
Cette lumière n’est pas seulement la corporéité, la première
forme dont l’union avec la matière première engendre tout corps ;
elle est encore la cause de tous les mouvements dont les corps
sont le siège.
« La première forme corporelle est, dis-je le premier prin¬
cipe du mouvement des corps ( primum motivum corporale ). Or
cette forme, c’est lalumière.
» Quand elle se propage et se répand en divers sens sans mou¬
voir avec elle la matière corporelle, son passage au travers du
milieu diaphane est instantané ; il n’est pas mouvement, mais
changement brusque ( mutatio ).
i. Ruberti Linconiensis Tractatus de mota Ôorporali et lace ; éd. i5i/j, fol. 9,
col. d ; éd. Baur, p. 92.
358
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 98
» Supposons, au contraire que la lumière, tandis qu elle se
répand en divers sens, se trouve incorporée à la matière ; si elle
se distend et distend avec elle la matière corporelle, il y a raré¬
faction de la matière ou dilatation ; si elle se rassemble en elle-
même et rassemble, en même temps, la matière corporelle, il y a,
pour celle-ci, condensation ou contraction. Lorsque la lumière
s’engendre suivant une trajectoire déterminée, il v a mouvement
local.
» Enfin, si la lumière contenue dans la matière est expulsée au
dehors, tandis que la lumière extérieure est introduite dans la
matière, une altération se produit. »
» On voit par là que la puissance qui meut les corps c’est la
force en vertu de laquelle la lumière se propage ; et cette force
est un appétit corporel et naturel. »
Que le mouvement de la lumière soit la cause première de toute
dilatation, de toute contraction de la matière, notre auteur l’ad¬
met en particulier lorsqu'il enseigne 1 que « la substance du son
est la lumière incorporée à l’air très subtil. » C’est cette lumière
qui rend compte de l’élasticité de l’air ; ainsi, au xvne siècle,
attribuera-t-on communément à l’éther cette même élasticité.
Mais Grosse-Teste demande à ses principes, de plus vastes
conséquences lorsqu’il en prétend tirer * l’explication des figures
prises par les cieux et par les éléments ; nous avons rapporté jadis
cette explication 3 ; nous y avons relevé les traces qu’avait laissées
la lecture de l’Astronomie d’Alpétragius.
V
le Liber de Intelligentiis
A la corporéité, à cette toute première forme qui, de la Matière
première, fait tout corps, Robert de Lincoln a identifié la lumière.
« Les savants, a-t-il écrit4, jugent que la première forme corpo¬
relle est plus digne que toutes les formes suivantes, qu’elle les
surpasse en vigueur, qu’elle est de plus noble essence ; elle est, à
j. Ruberti Linconiensis In Aristotelis Posteriorum Analylicorum libros com-
mentaria, lib. Il, cap. IV; éd. cil., fol. 39, col. d.
2. Ruberti Linconiensis 7 ractatus de inchoatione formarum; éd. i5i4; fol. 12,
coll. a, b, c. d ; éd. Baur, pp. 54-59.
3. Seconde Partie, Ch. V, § VI ; t. III, pp. 284-287.
4- Ruberti Linconiensis Tracta tus de inchoatione formarumi ’éd. l5i4> fol. >>,
coll. d. ; éd. Baur, p. 52 .
IV - 99
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
359
leur avis, celle qui ressemble le plus aux formes immuables et
séparées. Or, parmi les choses corporelles, la lumière est celle
dont l’essence est la plus digne, la plus noble, la plus excellente ;
plus que tous les corps, elle ressemble à ces formes immuables et
séparées que sont les Intelligences. La lumière est donc la pre¬
mière forme corporelle. »
Mise au premier rang dans la hiérarchie des formes corporelles,
la lumière est, plus que toute autre, voisine des Intelligences ;
mais elle n’est pas une Intelligence, une forme séparée ; Grosse-
Teste ne cesse de répéter que la lumière ne peut délaisser la ma¬
tière première, que la matière première ne peut être dépouillée
de sa corporéité qui est la lumière ; la lumière est donc, pour l’Evê¬
que de Lincoln, la plus parfaite des formes corporelles, mais
elle demeure une forme corporelle.
Faire de la lumière une forme séparée, l’identifier aux Intelli¬
gences, déclarer que les Intelligences sont des lumières, pousser
plus loin encore et poser en principe que la lumière pure, c’est
Dieu, c’est ce qu’osa faire l’auteur inconnu du Liber de Intelligen-
tiis.
M. Clemens Bâumker a publié1 le Liber de Intelligentiis; après
en avoir fait une étude fort longue et fort détaillée il a proposé
de l’attribuer à Witelo ou Witek, bien connu par son traité d’Op-
tique.
Indiquons sommairement, tout d’abord, ce que la doctrine de ce
traité présente de particulièrement nouveau ; nous dirons quelques
mots ensuite de son attribution à Witelo.
La série des causes ne peut remonter à l’infini, en sorte que
n’importe quel effet requiert l’existence d’une Cause première ;
l’unité est le principe de toute multitude, et toute multitude doit
se ramener à l’unité ; l’existence de plusieurs êtres absolument
complets est impossible. Ces diverses propositions conduisent notre
auteur à formuler2 cette vérité : « Il existe, de toutes choses, un
premier Principe unique et complet. »
Ce point acquis, le Liber de Intelligenliis pose les thèses sui¬
vantes 3 :
« La première des substances, c’est la lumière.
» Il en résulte que toutes les autres choses participent de la
nature de la lumière. »
1. Clbmens Baeumker, Witelo, ein Philosoph und Naturforscher des XIII .
Jahrhunderts. ( Beitrûge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Bd.
III, Heft 2. Münster, iyo8).
2. Cl. Baeümker, Op. laud., pp. i-6.
3. Cl. Baecmker, Op. laud., p. 8.
360
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 100
Ces thèses, il les prouve par les considérations que voici :
« Cela se peut manifester par l’autorité de Saint Augustin ;
celui-ci, dans le second livre De Genesi ad litteram , dit 1 : Dieu
» n’est pas appelé lumière de la même façon qu’il est appelé
» agneau ; s’il est dit agneau , ce n’est pas au sens propre, mais
» par métaphore ; au contraire, s’il est nommé lumière , c’est pro-
» prement, et non par métaphore. »
» On le peut encore manifester de la manière suivante : La
première substance a une nature unique dont les choses partici¬
pent plus ou moins suivant qu’elles sont plus rapprochées ou
plus éloignées ; cette nature, c’est ce qui, dans les choses, est
noble et divin au plus haut degré. Or, ce qui, dans les choses
sensibles de ce monde, possède le plus haut degré de noblesse,
c’est la lumière ; mais en vertu de ce principe : « Les propriétés
» invisibles de Dieu sont, par les créatures, rendues visibles aux
» yeux de l’intelligence. » Nous tirons de là, touchant la première
Substance, la même conclusion que précédemment, savoir qu’elle
est la lumière.
» Cette vérité, d’ailleurs, va devenir plus claire et plus manifeste
par les propositions suivantes, qui énoncent les propriétés de la
lumière. »
De ces propositions, voici quelle est la première 2 :
« Toute substance qui exerce quelque influence sur une autre
substance ou bien est lumière dans son essence même, ou bien
possède la nature de la lumière....
» Par cette proposition, la précédente se trouve prouvée. En
effet, si la première Substance déverse son influence en toutes les
autres ; si, d’autre part, toute substance qui influe sur une autre
substance est lumière dans son essence ou bien possède la nature
de la lumière, la première Substance sera lumière ; elle sera
lumière par essence et ne sera pas appelée lumière en vertu
d’une participation, car elle ne reçoit pas l’influence d’autrui.
» Que, d’ailleurs, toute substance qui influe sur une autre soit
lumière ou ait la nature de la lumière, voici qui le rend manifeste :
Toute chose, telle la terre, qui manque de lumière est privée du
1. M. Bâumker ( loc . cil., en note) fait remarquer que la citation et la réfé¬
rence sont également inexactes. En vérité. Saint Augustin a écrit : « Le
Christ n’est pas appelé lumière de la même façon quhl est appelé pierre;
ce nom-là lui est donné proprement et celui-ci improprement. » (Sancti Aurelu
Augustini De Genesi aa litteram, lib. IV, cap. XXVllI, art. 45 — Patrologia
Latina. Accurante J» P. Migne, t. XXXIV, col. 3 1 5) L’auteur du Liber de Intel-
ligentiis citait, en général, de mémoire, car nombre de ses citations sont
affectées de semblables inexactitudes.
2. C. Baeuhker, Op. laud., pp. 8-9.
IV - 101
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
361
pouvoir d’exercer une influence; plus, au contraire, une chose pos¬
sède de lumière, mieux aussi joue-t-elle ce rôle qui consiste à
influer sur autrui. L’induction prouve qu’il en est de même pour
tous les êtres.
» Les propriétés de la lumière, qui seront exposées dans les
propositions suivantes, montrent la même vérité; la lumière, en
effet, a pour propriétés d’être simple et de se propager elle-même ;
or tout ce qui est ainsi constitué est apte à répandre son être
(esse) propre et à influer sur autrui. »
Les Néo-platoniciens se plaisaient souvent à comparer à la
lumière cette influence, cet épanchement de bien qui découlait de
la Cause suprême et des substances divines sur les êtres plus bas
placés ; cette comparaison était devenue d’usage courant dans le
Fans vitæ ; ce qui n’était encore que métaphore continuellement
suivie dans la doctrine d’Avicébron se transforme en identité
dans le Liber de Intelligent iis ; aussi parait-il bien probable que
cet écrit a suivi, puis dépassé, l’enseignement du Rabbin de
Malaga.
Mais il est un autre enseignement dont la ressemblance se
laisse ici percevoir ; c’est celui de Robert Grosse-Teste. Pour
démontrer que la première Substance est lumière, l’auteur du
Liber de Intelligéntiis raisonne presque textuellement comme
avait raisonné l’auteur du Tractatus de inchoatione formarnm 1 pour
établir que la première réforme corporelle est lumière ; il est per¬
mis, croyons-nous, dans la pensée que nous étudions, de recon¬
naître une sorte d’exagération de la doctrine proposée par l’Evê¬
que de Lincoln.
Poursuivons l’examen de quelques-unes des propositions for¬
mulées et démontrées par le Liber de Intelligentiis.
« Autant une chose possède de lumière, dit-il s, autant elle retient
de l’être' (esse) de Dieu....
» Après avoir montré que la première Substance est lumière,
nous montrons maintenant. que la participation à la lumière qui se
trouve dans les autres substances est une participation à l’être
divin ; c’est à cet effet que la proposition précédente est énoncée.
Voici ce qui la rend manifeste : Si, comme nous l’avons fait voir,
l’cdre ( ens ) divin est lumière par essence, toute participation à
la lumière est participation à l’être (esse) de Dieu.
» Cela se manifeste encore par les effets que la lumière produit
1. Vide supra, pp. 356-357.
2. Cl. Baeumker, Op. laud., pp. 9-10.
862
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 102
dans les parties de l’Univers ; ces effets sont décrits par les trois
propositions suivantes.
» Dans l’ordre de l’Univers, en effet, toute substance qui pos¬
sède plus de lumière qu’une autre est dite plus noble que cette
dernière ; or, en toutes choses, la plus ou moins grande noblesse
s’évalue par la plus ou moins grande proximité, par la participa¬
tion plus ou moins complète à l’être (esse) de Dieu....
» Cette proposition..., d’ailleurs, est rendue manifeste par induc¬
tion, si l’on considère les premiers corps et si on les compare les
uns aux autres. L’eau, par exemple, possède plus de lumière que
la terre ; aussi dit-on d’elle qu’elle est plus noble que la terre; il
y a plus de lumière dans l’air que dans l’eau, dans le feu que dans
l’air, dans le cinquième corps que dans tous les autres corps ; aussi,
parmi les corps, cette cinquième substance est-elle appelée la
première et la plus noble....
» Enfin cette même proposition se peut encore rendre manifeste
à l’aide de la proposition suivante, car ce qui constitue la perfec¬
tion de chaque chose, en tant qu’elle est partie de l’Univers, c’est
la lumière ; or la noblesse d’une chose s’évalue d’après ce qui se
trouve en elle d’excellent et de parfait.
» Je dis donc que la perfection des diverses choses que réunit
l’ordre de l’Univers, c’est la lumière.
» En effet, les substances naturelles, les éléments par exemple,
peuvent être considérées à deux points de vue.
» On peut, tout d’abord, les considérer comme des êtres natu¬
rels susceptibles de se transformer les uns dans les autres ; à ce
point de vue, ce n’est point la lumière qui en constitue la perfec¬
tion, mais les qualités contraires par lesquelles ils agissent les
uns sur les autres et pâtissent les uns des autres.
» On peut ensuite les considérer comme des parties de l’Univers,
qui prennent place dans l’ordre de cet Univers, et dont chacune
reçoit l’influence de chacune des autres. De cette façon„c’est la
lumière qui en constitue la perfection ; de cette façon, aussi, un
élément est à l’autre comme une forme à l’égard d’une matière,
comme un lieu à l’égard d’un corps logé. »
Les considérations indiquées à propos de cette dernière propo¬
sition font allusion à des théories fort débattues au milieu du
xiii® siècle.
Maître Roger Bacon, par exemple, dans les Questions qu’il dis¬
cutait à Paris vers l’an 1250, distinguait la nature particulière de
chacun des éléments de la Nature universelle des corps ; la pre¬
mière résultait de la forme substantielle propre à chacun des corps
IV - 103
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
363
élémentaires, la seconde de la forme corporelle qui leur est com¬
mune ; la première, cherchant sa perfection spéciale, pressait les
corps graves de monter, les corps légers de descendre ; la seconde,
constamment en quête de la perfection totale de l’Univers, pouvait
imposer aux divers corps des mouvements contraires aux mouve¬
ments naturels définis par la Physique péripatéticienne ; elle pou¬
vait, par exemple, faire monter un corps grave pour empêcher la
production d’une espace vide.
Cette Nature universelle, dont nous aurons souvent à parler
lorsque nous étudierons la Physique parisienne, est celle à laquelle
songe le Liber de Intelligentiis lorsqu’il s’enquiert de la perfec¬
tion de chaque substance considérée comme partie de l’ Univers ;
mais tandis que Bacon regarde cette Nature universelle comme
une suite de la première forme corporelle, notre auteur la met
sous la dépendance de la lumière ; n'est-ce pas ce qu’eût fait un
disciple de Robert Grosse-Teste pour qui la corporéité est identique
à la lumière ?
Selon Roger Bacon, c’est en vertu de la Nature universelle que
chacun de ces corps, l’essence céleste, le feu, l’air, l’eau, la terre,
constitue le lieu propre du corps suivant ; pour le Liber de Intelli¬
gentiis ce sera en vertu de la lumière.
« C’est par la nature de la lumière, dit-il *, que chacun des cinq
premiers corps est lieu et forme pour le corps qui se trouve au-des¬
sous de lui... .
» La partie ultime du ciel est lieu ; mais elle l’est en vertu de
la nature de la lumière. En effet, puisque cette partie ultime est
lieu, c’est qii’elle a la propriété de contenir et de conserver. Mais
si elle contient, c’est parce qu’elle joue le rôle d’une enveloppe
( ambitus ), et si elle enveloppe, c’est en vertu de la simplicité de la
lumière. Tout corps simple a droit à une certaine étendue ; 1 eau
a droit à s’étendre plus que la terre, l’air à s’étendre plus que
l’eau, parce qu’il est plus simple ; le feu, à son tour, doit avoir
plus d’étendue que l’air, et le cinquième corps plus que tous les
autres ; de deux corps, le plus subtil est, à l’égard du plus gros¬
sier, dans un rapport multiple ’. Or, parmi tous les corps, la
lumière est le plus simple et le plus subtil ; elle a donc droit à
une étendue déterminée, et cette étendue doit être la plus grande.
1. C Baeumker, Op.laud.y pp. io-ii. ...
2. In multiplici analogia. Par ce langage obscur, le Liber de Intelligentiis
fait allusion à cette théorie très répandue au Moyen Age : Les volumes occu¬
pés par les corps élémentaires croissent en progression géométrique. Nombre
d’auteurs tiennent que chaque élément est dix fois plus volumineux que l élé¬
ment plus dedse et plus grossier qu’il entoure. Nous aurons plu« tard a etu-
dier en détail ces théories.
364
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLJSME
IV - 104
Si donc cette partie extrême, qui est le lieu, a la propriété de con¬
tenir, si elle constitue une enveloppe, c'est par la nature de la
lumière.
» Cette partie ultime, d’ailleurs, ne contient pas seulement; elle
conserve ; or si elle possède le pouvoir de conserver, c’est en vertu
de l’influence qu elle exerce sur les autres choses, et cette influence
s’exerce par la nature de la lumière.
» C’est donc par la nature de la lumière que le premier corps
possède la propriété de contenir et de conserver ; et si les autres
corps ont aussi cette propriété, c’est en vertu de leur participation
à cette même nature; et si chaque corps, dans l’ordre de l’ Uni¬
vers, est lieu et forme d’un autre corps, c’est par la nature de la
lumière qu’il y a droit. »
11 est difficile de lire ces considérations sans se souvenir de la
théorie que développait Robert Grosse-Teste lorsqu’il montrait, en
la lumière, la cause de la formation et de la séparation des diver¬
ses sphères célestes ou élémentaires Ces réflexions sur la lumière
conduisent, d’ailleurs, le Liber de lntelligentiis à tenir, au sujet
du lieu, des propos qui rappellent vaguement ceux de Proclus *.
Nous ne suivrons pas dans tout son développement la théorie
exposée par le Liber de lntelligentiis ; le Liber de causis y est sou¬
vent cité ; plus souvent encore, il y est imité. Nous nous contenterons
de rapporter sommairement ce que ce livre dit des Intelligen¬
ces qui meuvent les orhes célestes et des différences qu’il mar¬
que entre elles et Dieu,.
« Le Livre des causes nous enseigne 8 qu’une vertu unie a plus
d’infinitude qu’une vertu propagée et subdivisée ; partant un être
qui a une puissance infinie doit être simple et posséder le plus haut
degré de simplicité ; or le VIIIe livre des Physiques nous ensei¬
gne que la Cause de toutes choses est toute puissante, attendu
qu’elle meut d’un mouvement continu et éternel ; elle est donc
simple et très simple. »
Afin de donner un mouvement éternel, cette Cause doit être
éternelle. « Or *, si une chose est éternelle, elle est tout acte ; car
si une chose est en puissance, il est possible qu’elle soit non-être
— possibile est ut sit non ens — et cela, dans le genre où elle se
trouve en puissance. Si, par exemple, elle est substance en puis¬
sance, il est possible qu’elle ne soit pas substance ; si c’est de quan-
1. Voir : Seconde Partie, Ch. V, § VI ; t. III, pp. 284-286.
2. Voir : Première Partie, Ch. V ; §XVI ; t. I, p. 339;
3. Cl. Baeumker, Op. laud., pp. 17-18.
4- Cl. Baeumkbr, Op. laud., p. 19.
IV - 105
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
365
tité que cette chose est en puissance, il est possible qu’elle ne
soit pas quantité en acte ; et ainsi des autres genres.
» En quelque genre, donc, qu’une chose soit en puissance, il
est possible qu’elle ne soit pas ce dont elle est en puissance, attendu
que ce qui est en puissance ne tient pas son existence de soi, mais
d’autrui ( propterea qnod id quod est in potentia de se non habet
esse, sed ab alio ). Partant, donc, comme il n’y a pas de milieu
entre être et ne pas être ( cwn inter esse et non esse non sit medium ),
cette chose aura, de soi, puissance au non-être [ad non esse). Par¬
tant, ce qui est en puissance possède, par soi, la possibilité de ne
pas être un être [ut non sit ens ). »
Arrêtons-nous un instant à ce passage. Il est un remarquable
exemple de la confusion qu’engendrait, dans la raison de maint
philosophe du Moyen-Age, la lecture simultanée d’Aristote et d’Avi¬
cenne.
Aristote, en toute chose susceptible de changement, distinguait
l’acte de la puissance. Avicenne, en toute chose contingente,
distinguait l’essence ou quiddité que la chose a par elle-même de
l'existence que la chose tient d’autrui. C’étaient deux distinctions
absolument différentes, absolument irréductibles l’une à l’autre.
Notre auteur, et bien d’autres avec lui ou après lui, les mêlent et
les brouillent ; ils produisent ainsi un malentendu qui rendra
trop souvent obscure et vaine mainte discussion de l’Ecole.
Cette confusion se montre ici à plein dans cette formule : « Ce
qui est en puissance ne tient pas son existence de soi, mais d’autrui. »
Une chose qui ne tient pas son existence de soi, mais d’autrui,
c’est, pour Avicenne, une chose dont l’existence est distincte de
l’essence. Pour Aristote, c’est un non-sens ; aucune chose ne tient
l’existence d’autrui ; il n’y a pas de cause capable de conférer l’exi¬
stence, de cause créatrice ; il y a seulement des causes capables
de faire passer de l’existence en puissance à l’existence en acte,
car entre être en acte et ne pas être, il y a ce milieu : Être en puis¬
sance.
Au gré d’Aristote, un être éternel, c’est même chose qu’un êf,re
nécessaire ; si une chose est éternelle, il n’arrive jamais quelle ne
soit pas, il ne peut pas se faire quelle ne soit pas, elle est néces¬
saire ; être où l’acte n’est mélangé d’aucune puissance, être éter¬
nel, être nécessaire, pour le Stagirite, c est tout un, et il 1 affirme
maintes fois.
Pour Avicenne, une chose contingente tient son existence d’une
cause créatrice ; mais si la cause créatrice est éternelle, elle pourra
866
LA CRUE DE LÀRISTOTÉLÏSME
IV - 106
conférer éternellement l’existence à la chose contingente qui sera,
elle aussi, éternelle.
Nous reconnaissons sans peine que ces deux doctrines inconci¬
liables ont été brouillées ensemble par l’Auteur du Liber de jntel-
ligenliis ; à des fragments de l’une il a cousu des lambeaux de
l’autre.
Cette confusion entre les doctrines d’Aristote et d’Avicenne expli¬
que seule des propositions telles que celle-ci 1 :
« Bien que les Intelligences ne soient point composées de matière
et de forme, elles sont cependant composées d’acte et de puis¬
sance.
» La matière et la forme, en effet, sont les principes des sub¬
stances composées ; mais l’acte et la puissance se trouvent dans
une substance simple qui est acte, encore que cet acte ne soit pas
total et complet; la puissance est donc, en elles, mêlée à l’acte,
et elles ne sont pas tout acte ; partant, comme nous l’avons dit
précédemment, elles ne sont pas de pouvoir infini; en effet, ce
qui est tout acte possède le plus haut degré de simplicité, et
son pouvoir est infini. »
Dans la philosophie du Stagirite, les notions d’acte et de puis¬
sance entraînent d’une façon nécessaire les notions de forme et de
matière ; si un être est en puissance de quelque chose, il contient
un lui une matière qui correspond à cette puissance ; qu’un orbe
céleste soit en puissance d’une position autre que celle où il se
trouve en ce moment, cela suffit pour qu'il y ait en lui une cer¬
taine matière, une matière locale ; si les Intelligences sont formes
pures, exemptes de toute matière, c’est parce qu’elles sont acte
pur, qu’il n’y a .en elles aucune puissance, qu’elles ne peuvent,
d’aucune manière, être autrement qu’elles ne sont, qu’elles sont
immuables. Si Aristote eût regardé les Intelligences comme des
êtres changeants, comme des êtres dont l'actualité se mêle de
puissance, il y eût mis une matière.
Avicenne, à cet égard, ne pensait pas autrement qu’ Aristote ;
mais, au contraire du Stagirite, il ne tenait pas les Intelligences
pour des êtres nécessaires ; il les croyait contingentes ; alors,
tout en les déclarant actes purs, formes pures, exemptes de toute
puissance comme de toute matière, il y reconnaissait une distinc¬
tion entre l'essence et l’existence.
Notre auteur a confondu la distinction entre l’essence et l'exi¬
stence avec la distinction entre la puissance et l’acte ; c’est pour-
i. C. Baeumkeh, Op. laud., p. 5g.
IV - 107
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
367
quoi, tout en affirmant que les Intelligences sont exemptes de
toute matière, il déclare qu’en elles, l’acte se mêle de puis¬
sance. Aristote et Avicenne se fussent mis d’accord pour le taxer
d’absurdité. D’autres, et de plus illustres que lui, donneront
dans la même inconséquence.
Le Liber de Intelligentiis formule maintenant les propositions
que voici 1 :
« Aucun moteur, si ce n’est Dieu, ne meut par sa seule volonté.
» Lorsqu’une Intelligence meut un corps, la substance de cette
Intelligence s’introduit dans le corps d’une certaine façon.
» Le pouvoir de l’Intelligence est limité, car nul être créé ne
possède un pouvoir infini. »
Ces propositions donnent lieu aux réflexions suivantes :
« On montre ici la différence qui existe entre une Intelligence et
Dieu au sujet de l’action motrice et du pouvoir à l’aide duquel
cette action s’exerce.
» La différence, c’est que Dieu meut par sa seule volonté et
l’Intelligence non. L’action de Dieu, en effet, c’est sa volonté.... ;
au contraire, le vouloir d’une Intelligence n’est pas même chose
que son action ; elle agit, en effet, par une volonté qui n’est pas
pleinement action, car les Intelligences ne possèdent pas seule¬
ment de l’acte, mais aussi delà puissance; elles sont composées
de puissance et d’acte . La volonté n’est donc pas, en elle,
un moteur qui se suffise à lui-même, en sorte qu’elles ne meu¬
vent point par leur seul vouloir.
» De là résulte ce qu'énonce la seconde proposition : Lorsqu'une
Intelligence meut un corps, la substance de cette Intelligence s’in¬
troduit dans ce corps d’une certaine façon. En effet, le pouvoir ou
vertu de cette Intelligence n’est pas infini; partant, il s’affaiblit
lorsqu’il s’exerce loin de la substance de cette Intelligence, tan¬
dis que par l’union avec elle, il prend plus de force. Lors donc
qu’une telle Intelligence meut un corps, il faut que soit présente à
ce corps la substance en laquelle la puissance motrice est enraci¬
née, afin que cette substance, dont la volonté 2 n’est pas suf¬
fisante par elle-même, infuse le mouvement dans le mobile. Voilà
pourquoi une Intelligence qui serait en Espagne ne pourrait mou¬
voir un corps en France; il faut que sa situation la conjoigne au1
corps au moment où sa vertu communique à ce corps un mouve¬
ment local.
1. C. Baeumker, Op. laud., p|>. 57-59.
2. Au lieu de : voluntas . le texte porte : virtu .
3G8
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
IV - 108
» Que la volonté 1 d’une Intelligence ne suffise pas, par elle-même,
à mouvoir un corps, tandis que la volonté 2 de Dieu y suffit, êela
se comprend de façon manifeste ; en effet, le pouvoir de l’Intelli¬
gence est borné, comme le dit la proposition suivante.... Elle a
été bornée par Dieu qui a créé toutes choses selon nombre, poids
et mesure bien définis. En outre, comme le dit la même proposé
tion, elle est bornée parce qu’aucun être créé n’est de pouvoir
infini. »
Ces considérations méritaient quelques instants d’attention ; nous
les verrons, en effet, dicter un des décrets qui seront portés, en
1277, par les théologiens de L'Université de Paris.
Comment (levons-nous concevoir cette infusion, au sein du
mobile, de cette substance qu’est l'Intelligence motrice ? La faut-il
assimiler à Punion que l’âme contracte avec un corps vivant ?
Notre auteur, qui a certainement lu le Sermo de substantiel orbis
d’Averroès, nous inet en garde contre cette pensée.
« Lorsqu’une Intelligence meut un corps, dit-il s, la substance
de cette Intelligence s’introduit dans ce corps d’une certaine façon.
Mais lorsqu’elle s’y introduit, elle ne s’unit pas à lui comme le
ferait un acte ; elle s’unit seulement à lui à la manière d’un moteur ;
car elle ne dépend pas du corps d’une manière essentielle comme
en dépend une âme.
» Us ont donc péché, ceux qui ont dit que le Ciel ou que chacun
des corps célestes avait une âme, à moins que par âme, ils n’aient
simplement entendu ce qui meut, et non ce qui confère la per¬
fection; mais cette façon de parler est insolite. »
A ces courtes réflexions sur les doctrines les moins communes
du Liber de Intelligentiis , joignons quelques mots touchant ce qu’on
a dit de l’auteur.
Des six textes manuscrits étudiés par M. Cl. Bâumker, quatre
sont absolument anonymes. Uu cinquième, conservé à la Biblio¬
thèque d’Arras, porte cette en-tête * : Incipit liber alex * de intel¬
ligentiis qui et intitulât ur memoriale reram diffeilium. Un sixième,
qui appartient au couvent de Lilienfeld s, débute en ces termes :
Incipit alanus de intelligentiis.
Que le Liber de Intelligentiis ne puisse être d’Alain de Lille,
c’est certain ; il cite * Magister Alanus, et M. Bâumker en a fait
1.2 Au lieu de : voluntas, le texte porte : virtus.
3. Cl. Baeumker, Op. laud., p. 59.
4. Cl. Baeumker, Op. laud., p. 73 et p. 247.
5. Cl. Baecmker,. ibid.
6. Cl. Baeuuker, Op. laud., p. 26.
IV - 109
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
369
la remarque 1 ; il est évident, d’ailleurs, qu’il a été composé après le
temps où les écrits d'Aristote ont fait leur pleine et définitive
entrée dans la Scolastique ; n’y relevions-nous pas à l’instant une
très reconnaissable réminiscence d’Averroès ?
11 pourrait avoir pour auteur, il est vrai, quelque Alain qui ne
fut pas Alain de Lille ; mais il est plus vraisemblable de penser
que le nom d’Alain a été fourni par une lecture fautive de l’abré¬
viation Alex L
Cette abréviation, nul n’en doute, se doit lire : Alexandri. L’au¬
teur du Liber de Intel H gentils serait donc un certain Alexandre.
Un Alexander de Insida 2, Alexandre d’insel (près Hildesheim),
moine de l'abbaye de Corvey sur le Weser, avait, après l’an¬
née 1204, terminé un Breviarium rerum memorabilium qu’un autre
moine de la même abbaye, Isebord d’Amelunxen, avait commencé
durant la seconde moitié du xne siècle. Or le Liber de Intelligentiis
commence en ces termes 3 :
« Summa i?i hoc capitulo nostræ intentionis est, rerum natura-
hum difficiliora br éviter colligere, ut ea mémorisé facilius possimus
commendare.... » Trompé parla ressemblance de ces mots avec
le titre du Breviarium rerum memorabilium, le scribe auquel on
doit le manuscrit d'Arras aurait, au Liber de Intelligentiis , gratui¬
tement attribué Alexandre pour auteur ; il aurait imaginé le second
titre : Memoriale rerum difficilium. Précisant, d’ailleurs, cette
erreur, Fabricius attribue 4 le texte d’Arras à Alexander Insulanus.
Ces considérations portent M. Bàumker à ne tenir aucun compte
du nom d’auteur donné par le manuscrit d’Arras. Il fait remar¬
quer 5 * qu'un Alexandre est donné de même, par deux manuscrits
de la Bibliothèque Nationale de Paris, comme ayant écrit le De ente
et u no dont Fauteur très certain est Dominique Gondisalvi.
Nous voici donc démunis de toute indication sur l’auteur vérita¬
ble du Liber de Intelligentiis.
Cet auteur, M. Witold Bubczynski croit pouvoir le nomjner * ;
il n’est autre, à son avis, que Witelo 7, si connu par son grand
1. Cl. Baeumker, ()p. taud., p. 247.
2. Cl. Baeumker, Up. taud., j». 248, noie 3
3. Cl. Baeumker, Op. taud., p. 1.
4- Fabricius, liibliolhecu latum Médité et Infinité Ætutis, art. Alexander
Insu/ an us.
5. Cl. Baeumker, toc. cil.
G. Witold Bubczynski, Traktat o porz tlku istnieti i umi/slôw i jerjo do/nnie-
rnani / au/or Vite/lion ( Mémoires de l'Académie des Sciences de Cracovie, partie
historico-philosophique, série II, vol. II, 18911 ; pp. 378-410) — Cf. Cl. Baeum¬
ker, Op. laud., pp. 249-268
7. Sur ce personnage, voir : Seconde partie, Ch. VII, note; t III, pp. 508-509.
DUHEM. — T. v. 24
370
LA CRUE DE L'ARISTOTÉLISME
IV - 110
traité d’Optique intitulé ÜEpi ’Otcuxtw ou bien encore Perspectivæ
libri decem.
A l’appui de cette identification, deux raisons sont invoquées.
En premier lieu, le préambule de la Perspectiva de Witelo
exposerait, « au sujet de la nature et de 1 importance de la lumière,
des idées qui sont passablement singulières dans la littérature
latine du Moyen Age et qui se retrouveraient dans le Traité sur les
Intelligences. »
En second lieu, dans ce même préambule Witelo déclare à
Guillaume de Moerbeke, auquel il dédie sa Perspective , que, pour
Rédiger cet ouvrage, il a délaissé un certain chapitre De Tordre des
êtres [De ordine entium) qu’il avait jadis commencé d’écrire. Le De
Intelligentiis ne serait autre que ce De ordine entium inachevé.
Ces raisons ont été pleinement acceptées et longuement dévelop¬
pées par M. Baumker.
Examinons-les sommairement en commençant par la seconde.
Le Liber de Intelligentiis n’a point du tout l’allure d’une œuvre
inachevée. L’auteur y traite très complètement tous les problèmes
qu’on avait accoutumé de discuter, au Moyen Age, au sujet des
Intelligences, y compris le lieu et la durée de ces êtres. Il n’avait
pas, d’ailleurs, l’intention de considérer d’autres substances que
les Intelligences. « Nous nous sommes proposé, disait-il dans son
préambule', de nous enquérir de la nature et des propriétés des
substances séparées, en disant d’abord quelques mots de Celle
dont nous n’avons pas, de nous-même, le droit de parler. »
Ce livre, où les seuls êtres dont il fût et dût être question sont
le premier Principe et les Intelligences séparées, n’aurait pu,
semble-t-il, recevoir, de son auteur, le titre de Traité de Tordre
des êtres. Que le Liber de Intelligentiis soit le livre inachevé dont
Witelo parlait à Guillaume de Moerbeke, c’est fort peu vraisem¬
blable.
La doctrine que, dans son préambule, l’opticien présente au
sujet de la lumière ressemble-t-elle à celle que nous lisons au
Liber de Intelligentiis ?
Witelo1 2 3 distingue formellement deux lumières, une lumière
divine ( lumen divinum ), dont l’action est tout intellectuelle, et
une lumière sensible ( lumen sensibile).
Au sujet de la première, il s’exprime en ces termes :
« Dans l’ordre des substances intellectuelles, chaque substance
1. Opticœ thésaurus, t. II, d, s. .— Cl. Baeumheb, Op. laud., p. 129.
2. Cl. Baeumker, Op. laud., p. 1
3. Opticœ thésaurus, t. B, p. 1. — Cl» Baeumker, Op. laud,, pp- i27»iafc.
IV - 111
UU1UAUVE, 4EEXA?iJ>R£, ROBERT
371
inférieure participe à la vertu divine, dans la mesure où sa nature
le comporte, par l’intermédiaire de l’éclairement ( illustratio ),
dérivé de la divine Bonté, que reçoivent les substances de même
ordre placé au-dessus d’elles... ; elle la reçoit en manière d’in¬
fluences intellectuelles... De même que toute existence découle de
l’Existence divine, tout ce qui est intelligible découle de l’In¬
telligence divine, tout ce qui est vivant de la Vie divine. De ces
influences, la Lumière divine est, d’une façon intellectuelle ( per
modum intelligibilem), le principe, le milieu et la fin ; la disposi¬
tion de toutes choses vient d’elle, elle se fait par elle, elle tend
vers elle ».
Il n’y a rien, dans ce passage, qui n’exprime des idées très com¬
munes aux théologiens du Moyen Age, aux lecteurs du Livre des
causes et de la Hiérarchie céleste ; comparer à la, lumière l’in¬
fluence de Dieu sur les Intelligences créées, lui donner le nom de
lumière était d’usage tellement courant qu’on ne saurait, dans
l’emploi de cette métaphore par deux aûteurs, reconnaître la
moindre trace d’influence de l’un sur l’autre.
Ce qui est particulier au Liber de Intelligentiis, c’est, d’une
part, l’affirmation que Dieu est lumière par essence ; c’est, d’autre
part, l’absence de toute ligne de démarcation entre la lumière
émanée de Dieu et la lumière sensible, voire la déclaration,
appuyée d’exemples, qu’une chose participe d’autant plus à l’être
divin qu’elle ‘possède plus de lumière sensible. Or, de ces thèses,
nous ne trouvons pas trace dans Y Optique de Witélo.
Bien plutôt, c’est une analogie, mais mêlée d’une opposition,
que l’ami de Guillaume de Moerbeke établit entre la lumière divine
et la lumière sensible; Après avoir décrit la première dans les
termes que nous venons de rapporter, il ajoute : « C’est, au con¬
traire ( vero ), des influences corporelles que la lumière sensible est
l’intermédiaire ; aux corps supérieurs, doués d’une substance per¬
pétuelle, qui ne sont en puissance de rien si ce n’est du lieu, elle
assimile et réunit de merveilleuse façon les corps d’ici-bas, varia¬
bles de forme en même temps que de lieu. En effet, la lumière
des formes corporelles suprêmes est, par toute la nature, l’épan¬
chement ( diffusio ) d'une forme corporelle ; cet épanchement s’ap¬
plique aux matières des corps inférieurs ; à ces corps caducs, elle
imprime d’une façon qui les divise, les formes qu’elle a reçues des
ouvriers divins et indivisibles et qu’elle a transportées avec elle ;
en s’incorporant en même temps que ces formes, elle produit
sans cesse de nouvelles formes, tant spécifiques qu’individuelles ;
372
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
IV - 112
à ces formes aboutit, par Faction de la lumière, le divin artifice
des moteurs et des vertus mouvantes des orbes. »
Qu’y a-t-il, dans cette description, qui ne répète l’enseignement,
perpétuel depuis Aristote, du Péripatétisme et du Néo-platonisme ?
Pour ne prendre qu’un exemple, comparons le. langage de
Witelo à celui-ci, qui est de Robert Grosse-Teste 1 :
« Saint Jacques dit, dans son Epître canonique : « Tout cadeau
» excellent, tout don parfait descend du Père des lumières, en
» qui il n’y a point de transmutation, en qui ne se voit pas l’om-
» bre d’un changement. » Or, en certaines choses, cette descente
se fait nécessairement d’une manière immédiate, mais en d autres,
d’une façon médiate. Bien que les philosophes n aient pas la
pleine intelligence des choses, ils doivent, cependant, n’en pas
tout à fait ignorer la nature ; aussi savent-ils que les rayons des
corps qui résident au-dessus descieux, en descendant sur les cho¬
ses corporelles d’ici-has, y fournissent la plus puissante cause
de changement ; ainsi disent-ils que les rayons réfléchis et ras¬
semblés sont cause de la chaleur engendrée près de nous. »
Les pensées de Witelo font-elles autre chose que développer les
pensées de Robert Grosse-Teste?
Comme l’Évêque de Lincoln, l’Opticien polonais nomme 2 la
lumière « la première des formes sensibles. » Mais il n’entend pas
par là une corporéité qui conférerait des dimensions à la matière
première, privée par elle-même de divisibilité. Ce sont, bien plu¬
tôt, les corps qui imposent à la lumière leurs propres dimensions 3 :
« Comme la lumière possède l’acte d'uhe forme corporelle, elle
se rend égale aux dimensions des corps sur lesquels elle exerce
son influence, elle s’étend de l’étendue même des corps qui la reçoi¬
vent. Cependant, elle ne doit jamais perdre de vue que sa vertu
tire origine de la source à partir de laquelle elle se répand ; aussi
prend- elle par accident la dimension suivant laquelle se compte
la distance à cette source, dimension qui est la ligne droite ; et
c’est ainsi quelle se rend digne du nom de rayon. »
Répétons-lc, il n’y a rien là qui ne soit doctrine communément
reçue au xmc siècle, rien qu’un Thomas d’Aquin, par exemple,
eût hésité à signer, rien enfin qui rappelle les pensées quelque peu
insolites de Liber de Intelligentiis. Bien loin que la lecture du pré¬
ambule du nepl ’Ormxriç justifie l’hypothèse de M. Rubczynski et
1. Ruberti Linconiensis Tractatus de impressionibus elementorum ; éd. i5i4,
n. 9. col. b ; éd. Baur, p. 87.
2. Opticœ thésaurus, t. il, p. 2. — Cl. Baecmkkr, üp. laud., p. 129.
3. Opticœ thésaurus, t. II, p. 1. — Cl. Baeumker, Op. laud., p. 128.
IV - 113
GUILLAUME, ALEXANDRE, ROBERT
373
de M. Bàumker, elle nous paraît imposer cette conclusion : Le
Liber de Intelligentiis n’est pas de Witelo.
De qui donc est-il? Avouons sans ambages que nous n’en savons
rien.
Cette ignorance est regrettable, car le Liber de Intelligentiis
parait avoir joui, au xme siècle, d’une certaine vogue.
Dans une de ses discussions quolibétiques, Saint Thomas d’Aquin
examine 1 si le Ciel empyrée exerce ici-bas quelque influence. En
faveur de la réponse affirmative, qu’il tient pour vraie, il prévoit
cette raison :
« On dit, dans le Livre des Intelligences, que tout être qui influe
sur d’autres êtres est lumière ou possède la lumière ; on ajoute, dans
le commentaire de cette proposition, que toute influence a lieu par
la vertu de la lumière ; or, parmi tous les corps, le Ciel empyrée
est celui qui possède le plus de lumière ; il a donc, sur les autres
corps, la plus grande influence. »
Cette raison suggère au Doctor commuais la réflexion que voici :
« Nous accordons la conclusion, bien que le Livre des Intelli¬
gences ne fasse pas autorité ( guamvis Liber de Intelligentiis non
sit àlicujus auctoritatis ), bien qu’il ne soit pas vrai, non plus que
toute influence se produise en raison de la lumière ; à moins qu on
ne veuille, par métaphore, prendre le mot lumière pour désigner
toute sorte d’acte ; car tout agent agit parce qu’il est un être en
acte ; qu bien encore cela peut être vrai dans le domaine des seules
substances corporelles, domaine dans lequel le mot lumière est
pris au sens propre ; la lumière corporelle, en effet, est la forme
du premier agent, qui est le ciel, et c’est en vertu du ciel qu agis¬
sent tous les corps inférieurs. »
Saint Thomas d’Aquin rejette donc la thèse excessive du Liber
de Intelligentiis , pour s’en tenir à une doctrine semblable de tout
point à celle que nous avons entendue de la bouche de Witelo.
Ce recours au Liber de Intelligentiis nous montre que, sans être
tenu pour une autorité, ce traité était fort connu au temps où Saint
Thomas disputait ; qu’il fût déjà quelque peu ancien, cela parait
bien probable ; nous sommes tentés, par là, d’en mettre la rédaction
vers le milieu du xme siècle ou même un peu avant.
La nature des thèses qui s’y trouvent soutenues nous invite, elle
aussi, à recevoir cette opinion. Aristote n est point inconnu de 1 au-
Ouodlibetales quœstiones Sancti Thomæ, Quodlibetum VI, art. XIX — Cf.
Maurice De Wulf, Histoire de la Philosophie médiévale, 4e ed., 1912, p. 417»
et p. 482, en note.
374
LA CRUE DE L’ARtSTOTÉLlSME
IV - 114
teur ; il est souvent cité par lui : mais ce n’est pas lui qui dirige la
pensée maîtresse de l’ouvrage ; celle-ci s’inspire surtout de Saint
Augustin et du Livre des causes ; elle suit une tradition où les
inliltrations de l’Aristotélisme n’avaient pas encore noyé tout à fait
les enseignements scolastiques du in° siècle.
Y - 1
CHAPITRE X
LES QUESTIONS DE MAITRE ROGER BACON
I
LA MATIÈRE
Entre la tradition de l’ancienne Scolastique latine, fidèle au
Néo-platonisme de Saint Augustin, et l’influence des philosophies
nouvellement révélées à la Chrétienté, il y aura longue lutte ;
le principal théâtre de cette lutte sera l’Université de Paris. Il est
donc de grand intérêt, pour l’historien, de savoir quelle fut, à
l’égard du Péripatétisme gréco-arabe, la position prise par les
maîtres de l’Université de Paris, avant que l’enseignement d’Al¬
bert le Grand n’eût grandement accru le renom « d’Aristote et de
ceux qui l’ont suivi. »
La lecture des Questions sur la Physique et sur la Métaphysique
d'Aristote, composées, vers 1250, par Roger Bacon, maître ès
arts de la Faculté de Paris, et conservées par le célèbre manus¬
crit d’Amiens1, nous donnera les renseignements que nous dési¬
rons. Ces Questions nous feront connaître l’attitude que Bacon et,
sans doute, plusieurs maîtres de son temps gardaient au sujet de
diverses thèses importantes. Nous serons mieux préparés, après
cet examen, à comprendre jusqu’à quel point l’enseignement d’Al¬
bert le Grand et, surtout, celui de Saint Thomas d Aquin, ont été
de6 enseignements de novateurs,
La série de Questions sur la Métaphysique d'Aristote , que le
manuscrit d’Amiens met après les Questions sur le XIe livre de ce
même ouvrage, et la première série de Questions sur la Physique
i Pour la description de ce manuscrit, voir: Seconde partie, Ch. V, § V ;
t. III, pp. 260-267.
376
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 2
nous ont paru représenter les plus anciennes leçons de Roger
Bacon ; la seconde série de Questions sur la Physique d'Aristote
leur est certainement postérieure. Adressons-nous donc à ces
anciennes leçons et demandons-leur ce qu’il faut penser de la
matière.
Parmi les questions sur le premier livre de la Métaphysique,
nous en trouvons une 1 qui est ainsi libellée : « Quæritur ntrum sit
necessario porter e eamdem materiam in omnibus per essentiam. —
Est-il nécessaire d’admettre que la matière est essentiellement la
même en toutes choses? »
Le feu, dit Bacon, si on le considère dans son essence, peut
être divisé en parties multiples, et, cependant, toutes ces parties
sont de même essence. A plus forte raison en sera-t-il de même de
l’essence de la matière, qui s’obtient en' séparant la matière de
toute forme ; cette essence de la matière pourra demeurer la
même, tout en se subdivisant en autant de fragments qu’il y a de
choses diverses. « Il y aura donc, en toutes choses, la même
essence de la matière. »
A cette proposition, le Péripatétisme s’opposerait de tout son
pouvoir; de l’objection qu’il ferait, Bacon demande la formule à
Boëce : « Les choses qui ont même matière peuvent se transfor¬
mer les unes dans les autres ; mais il n’est pas vrai que toutes
choses se puissent transformer les unes dans les autres. »
A cette objection, Bacon répond qu elle est véritable si, « par
même matière ou par même principe matériel, on entend ce prin¬
cipe qui est en puissance de quelque chose, ce principe prochain,
et non pas éloigné. » Mais elle devient fausse si, « par même
matière, on entend cette matière pure qui est l’essence et la sub¬
stance de la matière. »
Par là, nous voyons que Bacon distingue deux matières pre¬
mières.
L’une de ces matières est le sujet immédiat des générations et
des transformations ; c’est la matière première des Péripatéticiens ;
cette matière-là n’est identique au sein de deux choses que si ces
deux choses sont susceptibles de se transformer l’une en l’autre.
L’autre matière, beaucoup plus simple, pure de toute forme,
est la même en toutes choses. Cette « essence ou substance de la
matière, » nous pouvons déjà deviner que c’est la matière pre¬
mière d’Avicébron ; nous en aurons bientôt la confirmation.
Essentiellement une en toutes choses, cette matière première
i. Bibliothèque municipale d’Amiens, ms. n° 4o6, fol. 83, col. d.
V - 3
LES QUESTIONS DE BACON
377
est, d’ailleurs, numériquement distincte en des choses différentes.
C’est ce qu’une nouvelle question 1 2 se propose de nous apprendre.
La Cause première est en toutes choses, et elle y demeure une,
non seulement d’unité essentielle, mais encore d’unité numérique ;
Bacon, à ce sujet, cite la IXe maxime philosophique d’Alain de
Lille : « La Cause première est une sphère dont le centre est par¬
tout et la circonférence nulle part ». Mais il n’en est pas de même
pour la matière ; si la puissance passive de la matière est infinie,
la substance ou essence en est finie ; elle ne saurait donc se
retrouver simultanément en toutes choses, tout en gardant l’unité
numérique.
La matière première a-t-elle une grandeur ? Est-elle affectée
de dimensions? Bacon examine ce problème*.
A cette question, notre auteur semble vouloir répondre comme
le traité De substantia or bis, car il recommande sa solution de
l’autorité d’Averroès :
« Solution : Dans la matière, les dimensions peuvent être de
deux façons, déterminées ( terminatæ ) ou indéterminées ( intermi -
natæ). Dans la matière première, il y a des dimensions indétermi¬
nées, mais point de dimensions déterminées ; on le voit par le
Commentateur Averroès qui dit : Il y a, dans la matière première,
des dimensions indéterminées, mais non pas de dimensions
déterminées. »
Mais, après avoir donné cette solution, Bacon y fait des objec¬
tions qui vont séparer grandement son sentiment de celui d’ Aver¬
roès.
« Selon le septième livre delà Métaphysique, écrit-il, la substance
doit, dans le temps et dans la connaissance aussi bien que par la
définition, précéder l’accident; dans la matière, donc, il y a une
forme substantielle avant qu’y existe aucune forme accidentelle.
Partant, par dimensions indéterminées, vous entendez une forme
substantielle soit en acte, soit en puissance ; mais, d’une manière
ou d’une autre, il y a toujours là une forme substantielle.
» Je l’admets, et je dis qu’il n’y a là aucune dimension, si ce
n’est en puissance. Ce n’est pas ainsi, cependant, que l’entendent
les défenseurs de cette thèse ; ils disent qu'il y a, en la matière,
dimension superficielle et dimension linéaire. Je dis, toutefois,
1 . Quœritur utrum omnino et eadem numéro sit materia in omnibus per essen-
tiam. Ms. cit., loc. cit.
2. Quœritur, cum materia secundu/n lempus formam non prœcedat, an habeat
aliquam formam in se, et secundum se sit dimensionata et quanta. Ms. cit.,
fol. 84, col. d.*
378
LA CRVt Dfc l’âRISTOTÉLISME
V - 4
que les dimensions, tant déterminées qu’indéterminées, y sont en
puissance réceptive toute pure ; la forme substantielle se trouve
ici, en puissance, avant la forme accidentelle. »
C’est en ce sens qu’il faut prendre l'affirmation d’Averroès.
« Si nous mettons des dimensions indéterminées dans la matière,
ce n’est qu’en puissance ; en disant que les dimensions qui Bont
dans la matière sont indéterminées, on entend qu’avant [la Venue
de] la forme substantielle, elles y sont en puissance, car il n y a là
aucune forme. On les appelle indéterminées parce que la détermi¬
nation vient de la forme. »
Le langage de Roger Bacon est, ici, extrêmement voisin de celui
qu’à ce même propos tiendra Saint Thomas d’Aquin ; dans la
matière première, il n’y a aucune dimension, ni déterminée ni indé¬
terminée, si ce n’est en puissance ; pour les mettre en acte, il fau¬
dra une forme substantielle, et celle-ci mettra, tout de suite, en
acte, des dimensions déterminées.
Mais cette mise en acte êst-elle l’œuvre d’une forme substantielle
particulière, d’une corporéitè, à laquelle une ou plusieurs autres
formes substantielles, porteuses de nouvelles déterminations, vien¬
dront ensuite s’adjoindre ? Y a-t-il, au contraire, une forme sub¬
stantielle uniqüe qui confère à la matière les dimensions détermi¬
nées en même temps que les auti es déterminations ? Avicébron
tenait pour le premier parti ; Saint Thomas d’Aquin tiendra pour
le second. Nous allons voir Bacon »e mettre du côté d’Avicébron.
La première série de questions sur la -Physique d’Aristote déve¬
loppe, à propos du premier livre de cet ouvrage, trois questions
qui vont retenir notre attention. Ces questions sont ainsi
libellées :
Queeritur hic de materia, primo utrum ipsa sit in spiritualibus .
Secundo quætilur utrum ipsa materia sit in cælestibus.
Tertio quæritur utrum sit eadem malèria cœlestium et generabi-
lium.
« Y a-t-il de la matière dans les créatures spirituelles? » A
ceux qui résolvent cette question par la négative, Bacon oppose
les raisons suivantes ', qui formulent tout uniment la doctrine
même d’Avicébron :
« Toutes les choses qui participent à un certain même genre,
participent au principe de ce genre. Mais la substance des êtres
spirituels participe du genre substance ; elle participe donc aux
deux principes de ce genre, c’est-à-dire à la matière et à la forme.
i. Ms. cit., fol. 8, col. b.
V - 5
LES QUESTIONS DE DACON
379
» Autre raison dans le même sens : Tout ce qui, de la lumière,
peut recevoir illumination a, en soi, un principe de réception qui
est une matière ; or les substances spirituelles reçoivent du pre¬
mier Être, un influx de lumière 1 ; elles ont donc, en elles-mêmes,
un principe de réception qui est une matière ; recevoir, en effet,
est le propre de toute matière. »
Les corps célestes, demande la seconde question, ont-ils, eux
aussi, une matière ?
« Tout être en puissance, répond Bacon1, a une matière. Mais
les corps célestes sont des êtres en puissance. Donc, etc. La
majeure est, de soi, évidente ; la vérité de la mineure apparaît
non moins claire ; en effet, une chose qui a le mouvement pour
acte est un être en puissance, comme il est écrit au livre des Phy¬
siques; mais le mouvement est l’acte du mobile, et les corps
célestes sont des mobiles. »
Venons à la troisième question : Est-ce la même matière qui se
trouve dans les corps célestes et dans les choses soumises à la
génération ? En faveur de l’affirmative, Bacon expose l’argument
que voici' :
« Toute chose qui participe au mouvement, participe aux prin¬
cipes du mouvement ; or les corps célestes participent au mouvez
ment; ils participent donc aux principes du mouvement. Mais tout
mouvement va d’un terme à un terme contraire ; en sorte que les
contraires sont principes du mouvement; or la contrariété requiert
la matière, comme on le démontre dans ce livre même ; il y aura
donc, dans les corps célestes, des contraires et une matière qui
leur serve de sujet, tout comme dans les choses soumises à la
génération. »>
Cet argument est immédiatement suivi d’un développement que
notre maître ès arts intitule : Solution. Voici ce développement :
« Ace sujet, ilfaut faire une remarque ; de même que l’Auteur de
la Fontaine de vie distingue trois sortes de matières, de même les dis-
tingué-je ici. Il y a, en effet, une matière spirituelle, une matière
sensible et une matière intermédiaire entre ces deux-là.
» La matière spirituelle est celle qui n’est sujette ni à la gran¬
deur, ni au mouvement, ni à la contrariété ; cette matière est celle
qui se rencontre dans les esprits, dans les intelligences et dans les
âm6S.
» La matière intermédiaire est soumise à la grandeur et au
,. Ne faut-il pas voir ici uue allusiob aux ihéorieB du Liber de Intelligentus.
2. Ms. cit., loc. cit.
3. Ms. dît., loc. cil.
380
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
Y - 6
mouvement, mais point à la contrariété ; elle existe dans les corps
célestes.
» La matière sensible, enfin, est celle qui sert de sujet à toutes
ces choses, savoir à la grandeur, au mouvement et à la contra¬
riété ; elle se rencontre dans les choses soumises à la génération
et à la destruction....
» De la matière, on peut parler à deux points de vue différents.
D’une première façon, on en peut parler au point de vue de son
essence absolue ; elle est alors la même dans les corps célestes
et dans les choses soumises à la génération. D’une seconde façon,
on en peut parler au point de vue soit de l’existence éternelle,
soit delà génération ; alors, elle n’est point la même dans ces deux
sortes d’êtres.
» On peut encore dire, ce qui, d’ailleurs, revient au même :
Considérée sous le rapport de la puissance éloignée, la matière est
la même dans les corps célestes et dans les choses soumises à la
génération ; mais il n’en est pas le même sous le rapport de la
puissance prochaine. »
Ces considérations nous ramènent aux réponses, beaucoup plus
brèves, que nous avions lues dans les questions sur la Métaphy¬
sique d’Aristote ; elles éclairent ces réponses trop concises et,
surtout, elles les rattachent explicitement à la philosophie qui les
a inspirées, aux doctrines du Fons vitse. L’admiration que
Guillaume d’Auvergne professait pour Avicébron n'était pas
isolée ; elle trouvait un écho dans l’enseignement de l’Université
de Paris; et parmi les maîtres de cette Université, certains sui¬
vaient le Rabbin de Malaga plus loin que Guillaume d’Auvergne,
Alexandre de Haies et Robert Grosse-Teste ne le voulaient suivre ;
ils lui accordaient que les intelligences, les anges et les âmes
contenaient matière et forme ; Racon se trouvait parmi ces dis¬
ciples fidèles de la Source de vie.
II
LA FORME
Admettre la théorie de la matière qu’ Avicébron a proposée,
c’est forcément admettre ce que cet auteur a dit de la forme ; les
deux systèmes, en effet, sont si intimement liés que, pour ainsi
dire, ils n’en font qu’un. Roger Bacon va donc, très certainement,
V - 7
LES QUESTIONS DE BACON
381
emprunter au Fons vitæ la gradation des formes substantielles
que cet ouvrage a décrite.
A traiter cet objet sont destinées plusieurs questions non con¬
sécutives de la seconde série de questions sur la Physique d’Aris¬
tote; les questions dont nous voulons parler sont les premières
que l’auteur consacre au second livre de la Physique ; en voici le
libellé 1 :
I. Quæritur utrum materia omnino prima sit materia naturalis
de qua hic loquitur.
II. Quæritur quæ forma facit matériaux naturalem ; an forma
prima ?
III. Quæritur quod addatur, an secundum yenus quo est cor¬
pus ?
IV. Quæritur si sit forma prima , utrum sit una vel plures.
V. Quæritur an ilia forma prima sit Causa prima.
VI. Quæritur an ilia forma quæ est principium naturæ sit una
unitate generis, vel speciei vel individui.
VII. Quæritur, si ilia forma sit una unitate generis, quæ sit ilia
forma.
VIII. Quæritur quæ sit ilia forma quæ respondet privationi
fundatæ supra potentiam receptivam materiæ nudæ et puræ.
IX. Quæritur quæ sit ilia forma quæ respondet potentiæ activæ
materiæ primæ nudæ.
La matière première dont parle Aristote, et que Bacon appelle
la matière naturelle, est-elle la matière absolument première?
Non, dit notre auteur 2. « La matière, qui est une essence entiè¬
rement nue-, n’est pas le principe de la Nature ; cette matière
n’est pas le principe dont parleAristote. »
Cette matière absolument première, materia omnino prima , est
intermédiaire entre l’être et le non-être, en ce sens qu elle est
intermédiaire entre le néant et ce qui existe sous une incomplète
actualité. La matière naturelle, elle aussi, est intermédiaire entre
l’être et le non-être, mais d’une autre façon ; elle est intermédiaire
entre ce qui existe sous une actualité complète et ce qui n’existe
pas sous une actualité complète, tout en existant en puissance , la
matière naturelle vient donc à la suite de la matière première ,
elles ne sont pas même chose et n’existent pas de la même
manière.
Ainsi, entre le pur néant et ce qui possède complètement
1. Ms. cit. , fol. 33, col. b, à fol. 34, col. d. - C’est nous qui numérotons ces
questions pour la facilité de notre exposé.
2. Ms. cit., M. 33, col. b.
m
LA CRUE DE L AR18T0TéU&ME
v - 8
l'existence actuelle, Bacon place plusieurs intermédiaires. Le
terme le plus rapproché du néant, c’est la matière tout à fait
première, qui existe purement en puissance ; à cette puissanco
dénuée de toute forme, Bacon donnera le nom de puissance
réceptive.
Cette matière tout à fait première recevra un premier acte
incomplet, une première forme imparfaite ; elle se trouvera alors
élevée d’un degré ; elle n’existera plus simplement en puissance ;
son mode d’existence sera une actualité imparfaite, une puissance
mélangée d’acte, que Bacon nommera puissance active.
Mais cette matière qui a reçu seulement la première forme,
cette matière que Bacon appelle la matière nue en puissance
active, est-elle enfin la matière naturelle ? Pas encore ; et c’est
ce que va nous apprendre la réponse à la seconde .question : La
forme qui fait la matière naturelle est-elle la première forme ?
Non, dit notre maître ès arts ‘. « En effet, la matière intellec¬
tuelle requiert tout ce que désigne le genre le plus général, »
c’est-à-dire la substance considérée d’une manière universelle,
le composé de la première matière et de la première forme ;
« or la matière intellectuelle passe avant la matière naturelle ; ce
n’est pas la forme première qui, en s’appliquant à la matière
première, fait la matière naturelle. »
Ce composé que désigne le genre le plus général, il est en
puissance des choses naturelles, mais en puissance éloignée ; au
contraire, à l’égard des choses de la nature, la matière naturelle
est en puissance prochaine et immédiate ; partant, pour devenir
matière naturelle, il faudra que le genre généralissime subisse
une nouvelle appropriation.
Quelle est donc cette matière, obtenue par une nouvelle appro¬
priation du genre généralissime, qui doit jouer le rôle de matière
naturelle? N’est-ce pas le second genre, c’est-à-dire le corps?
C’est là la troisième question. Bacon y répond * par l’affirmative :
« Le principe de la Nature, c’est ce qui descend immédiatement
à toutes les choses naturelles ; mais ce que désigne le second genre ,
[c’est-à-dire le corps], est tel; donc etc. La mineure est évidente ;
le corps se divise en corps ingénérable et incorruptible, et corps
soumis à la génération et à la corruption ; en sorte que l’analyse
de toutes les choses [naturelles] s’arrête au second genre ; ce que
désigne ce second genre, ce sera donc la matière naturelle. »
1. Ms. cit., Igc. cit.
2. Ms. cit., loc. cit.
V - 9
LES QUESTIONS DE BACON
383
Ainsi une première forme, en s’unissant à la matière absolument
première, qui existait en pure puissance réceptive, donnera le
genre généralissime, la substance universelle, ou encore la matière
nue dont le mode d’existence est une puissance active.
Survenant à ce premier genre, une seconde forme donnera le
corps ; ce corps constituera la. matière naturelle.
Venons à l’étudeplus détaillée de ces deux formes qui s’unissent
successivement à la matière.
La forme, première, nous apprend la quatrième question *, doit
être unique ; la Métaphysique d’Aristote veut, en effet, que, dans
chaque genre, on trouve un premier terme unique auquel s’arrête
l’analyse.
Cette forme première, demande la cinquième question, doit-elle
être confondue avec la Cause première ? Non certes. Les deux
premiers principes, la matière première et la forme première,
sont deux principes contraires ; ces deux principes contraires ne
peuvent exister, selon la Physique d’Aristote, que dans un sujet,
dans une certaine nature au sein de laquelle ils se trouvent enraci¬
nés; la Cause première, elle, existe par elle-même, et non dans
un sujet; la forme première n’est donc pas la Cause première.
Cette forme première, quelle est-elle donc ? « Elle doit répondre,
nous dit la huitième question *, à la puissance réceptive de la
matière nue, elle doit être coordonnée à cette puissance. Or,
parmi toutes ies formes naturelles, celle qui vient en premier
lieu, c’est la forme du genre généralissime; c’est donc elle qui
répondra à la puissance passive de la matière nue et qui sera la
forme première ».
La matière première a reçu d’abord cette forme du genre géné¬
ralissime1 2 3; cette première forme est une forme incomplète, c est-
à-dire une puissance active ; partant, elle est la première puissance
active de la matière ; à cette première puissance active doit répon¬
dre une seconde forme, distincte de la forme du genre généralis¬
sime et subordonnée à celle-ci.
Nous devons considérer ici deux opposition! {contrarie ta te s)
successives, dont la seconde commence où la première finit.
De ces oppositions, la première avait pour fondement la puis¬
sance réceptive de la matière première ; elle a trouvé son terme
dans la première forme, dans la forme du genre généralissime.
1. Ms. cit , fol. 34, col. b.
2. Ms. cit., fol. 34. col. c.
3. Question huitième, m». cit., fol. 34, coll. c et d.
384
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 10
Mais cette forme, qui sert de terme à la première opposition,
est, en même temps, la première puissance active de la matière ; par
là, elle est le fondement de la seconde opposition. Quelle est la
forme qui va servir de terme à celle-ci?
La forme du genre généralissime, delà substance universelle, se
subdivise en forme de l’incorporel et forme du corporel. La forme
que nous cherchons, celle qui survient à la matière aussitôt après
la forme première, dirons-nous que c’est la forme corporelle ou la
forme incorporelle ?
« Mais ces deux formes, le corporel et l’incorporel, sont con¬
temporaines ( coæquævæ ) ; aucune de ces deux formes ne prime
l’autre ; si l’on dit que la seconde opposition a, pour terme, une de
ces deux formes, par la même raison, elle aura l’autre ; il faut
donc qu’elle les ait toutes deux pour termes ou qu’elle ne se ter¬
mine ni à l’une ni à l’autre...
» Solution : Je dis que la forme qui répond à la puissance active
de la matière nue est autre que la forme du genre généralissime...
D’une manière, on peut dire : C’est l’incorporel. D’une autre
manière, c’est l’incorporel et le corporel....
» Direz-vous que cette puissance [active] répond à une seule de
ces deux formes, savoir à l’incorporel, à cause de sa noblesse,
et que cette opposition [entre la puissance active et l’incorporel]
prime l’autre opposition, [celle qui existe entre la puissance active
et le corporel]? Mais primer peut s'entendre de deux manières.
Il peut signifier que l’un des deux termes est subordonné à l’autre
(suh et .supra) ; de cette façon-là, l’incorporel ne prime pas le cor¬
porel... Une de ces deux formes ne prime pas l'autre en ce Sens
qu’elle se trouverait avant elle dans la ligne des catégories ; car
il faudrait alors ou bien que toutes choses fussent corporelles, ou
bien que toutes choses fussent incorporelles. Ce n’est pas ainsi
qu’il y a primauté de l’une sur l’autre ; il y a seulement primauté
de nature, en ce sens que l’incorporel participe à l’existence d’une
manière meilleure et plus noble que le corporel. »
Plus tard, nous verrons Bacon se complaire à figurer les subdi¬
visions dichotomiques que la doctrine d’Avicébron établit entre les
matières, entre les formes, entre les substances; chaque dichoto¬
mie séparera deux branches qui, dans la ligne des catégories, occu¬
peront le même rang, mais dont l'une sera de plus noble nature
que l’autre. Dès le début de son enseignement, il nous est donné
de reconnaître le puissant attrait que ce genre de considérations
exerçait sur sa raison.
V - 11
LES QUESTIONS DE BACON
385
III
LES RAISONS SÉMINALES
Imaginée par Saint Augustin, l’hypothèse des rationes causales
avait certainement trouvé grand crédit à l’Université de Paris ; on
cherchait à l’accorder avec la Physique péripatéticienne. La géné¬
ration d’une substance, au gré de cette Physique, avait lieu lorsque
l’agent tirait delà matière, pour la mettre en acte, une. forme qui
s’y trouvait, auparavant, en puissance. On voulait alors qu’avant
cet acte générateur, la matière renfermât, à l’état lalent, une sorte
de germe de la forme à produire ; ce germe destiné à devenir,
par l’intervention de l’agent, la forme complète et en acte, c’était
la ratio causalis considérée par l’Evêque d’Hippone.
Une question de la première série consacrée à la Physique
d’Aristote donne occasion à Bacon d’indiquer sa pensée touchant
la raison séminale. Cette question, qui a trait au second livre de
la Physique, a pour objet la définition de la forme et son mode
d’existence.
« La forme, nous dit Bacon1, existait avant de sortir de la
matière ; elle ne pouvait exister en elle-même ; elle existait donc
dans la matière à l’état latent (laiitans in materia). »
Mais cette forme latente dans la matière n’est-elle pas analogue
à la semence imaginée par Anaxagore et ne tombe-t-elle pas sous
le coup des critiques que l’hypothèse des <77iép(j.a~a a éprouvées de
la part d’Aristote ?
« Préexister, nous dit Bacon, peut s’entendre de deux manières.
» Tout d’abord, une chose peut préexister d’une existence incom¬
plète, à l’état d’origine, en puissance. C’est de cette façon que la
forme existait en puissance dans la matière, avant d’être amenée
à l’existence complète ; admettre de cette façon l’existence de
formes latentes en la matière, cela n’offre aucun inconvénient.
» D’une autre façon, préexister peut signifier : exister d’une
existence complète et actuelle ; de cette façon-là, la forme ne pré¬
existe pas dans la matière. C’est de cette façon que certains sup¬
posaient, dans la matière, des formes qui y existaient dune exis¬
tence actuelle et complète, mais qui, cependant, ne nous appa¬
raissaient pas ; elles nous demeuraient cachées et ne nous étaient
dévoilées que par l’application de l’agent ; ceux qu’Aristote
i. Ms. cit., fbl. io, col. d.
DUHEM. — T. v. 25
386
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
V - 12
réprouve au premier livre, ce sont ceux qui admettent les formes
latentes de cette sorte. »
Avant qu’une forme ne soit engendrée dans la matière et n y
acquière une existence actuelle et complète, Bacon veut que la
matière recèle une sorte de germe de cette forme, une forme
encore imparfaite et incomplète qui, par l’intervention de l’agent
extérieur, deviendra la forme parfaite et complète. L existence,
au sein de la matière, de cette forme incomplète et latente est ce
qu’il entend désigner lorsqu’il dit : Avant la génération, la forme
existe en puissance dans la matière. Combien, en donnant un tel
sens à cette proposition, il s’éloigne de la pensée d’Aristote, il
n’est guère besoin de le remarquer.
Bacon expose sa doctrine d’une manière plus détaillée dans la
seconde série de ses questions sur la Métaphysique d’Aristote.
La génération d’une forme dans la matière ne saurait se con¬
tenter d’un agent extérieur; il y faut un agent intérieur*, un
principe interne de mouvement.
Cet agent, « c’est quelque chose d’incomplet qui réside à l’inté¬
rieur de la matière et qui en est, peut-être, la puissance active ;
cet agent, il est nécessaire d’en admettre l’existence...
» Cette puissance n’est pas seulement agent interne ; c’est elle,
en outre, qui, ensuite, devient forme. Si elle était seulement agent,
on pourrait, peut-être, prétendre qu’il est inutile de l’admettre ;
mais c’est cela qui devient la forme ( sed illud fit forma). Sans
cela, donc, aucune chose ne pourrait être engendrée ; pour toute
génération, ce principe est exigé, qui est, en même temps, agent
et forme [et ideo semper exigitur illud quod idem est agens et
forma) ; sans ce principe, il ne se fait pas de génération. »
Cette puissance active, qui est, à la fois, forme incomplète et
agent interne, Bacon l’oppose à la puissance purement réceptive.
« Il y a, dit-il1 2, deux sortes de puissances.
» 11 y a la puissance réceptive qui est une disposition de la
matière ; ce n’est pas une nature active ; elle est l’opposé d une
telle nature.
n II y a, d’autre part, la puissance de la forme ; c est une forme
incomplète ; parce qu’elle est incomplète, on l’appelle puissance
matérielle ; mais en vertu de son caractère formel, et parce
qu’elle devient forme complète, on l’appelle puissance active. »
La comparaison des pensées qui ont été exposées dans cet article
1. Ms. cit., fol. ioi, col. a.
2. Ms. cit., loc. cit.
V - 13
LES QUESTIONS DE BACON
387
avec les pensées exposées dans l’article précédent, au sujet de la
forme, nous montre que Bacon a, dans une même doctrine, réuni
une théorie d Avicébron et une théorie de Saint Augustin ; la sou¬
dure entre ces deux théories s’est faite par la notion de puissance
active.
Avant de devenir une substance achevée, de l’air ou de l’eau,
par exemple, la matière première, au gré d’ Avicébron, doit rece¬
voir plusieurs formes superposées ; d’abord, la forme première,
qui la fait substance ; puis la corporéité, qui la fait corps ; puis la
forme élémentaire.
Chacune de ces formes, sauf la dernière, est incomplète, car
elle ne suffît pas à faire une substance actuelle ; elle a besoin
d’être complétée par la forme suivante ; selon le Rabbin de
Malaga, elle joue, à l'égard de cette forme plus spéciale, le rôle
d’une matière.
Cet état où se trouve une forme incomplète, apte à servir de
matière à une forme plus complète, cet état où il y a mélange
d’acte et de puissance, c’est ce que Bacon désigne par le nom de
puissance active.
Or, d’autre part, ce germe de forme qui se cache dans la matière
et qui, au moment de la génération d’une suhstance, deviendra
forme en acte, Bacon y voit également une forme incomplète,
douée de puissance active ; il est donc vrai qu’il use de la philoso¬
phie d’Avicébron pour éclairer celle de Saint Augustin ; plus
exactément, les doctrines d’Avicébron lui servent à souder la
pensée d’Aristote à celle de l’Evêque d’Hippone.
Cette puissance active est un principe d’action, mais c’est un
principe incomplet. « C’est un agent incomplet 1 et insuffisant ; il
ne peut mener à l’acte qu’après avoir été excité et fortifié d’ail¬
leurs. »
Cet agent extérieur qui viendra renforcer et exciter la puissance
active, quel est-il ? « 11 y a, nous dit Bacon2, deux sortes d’agents
extérieurs, l’agent particulier et l’agent universel ; l’agent parti¬
culier, c’est, par exemple, l’homme; l’agent universel, c’est le
Soleil ou le Ciel. »
Ainsi, lors de la génération d’un homme, la forme humaine
incomplète qui réside dans la matière, mettra cette matière en
acte pour l’amener à constituer un homme complet et achevé ;
mais pour qu elle puisse exercer cette action, il faudra qu elle soit
i. Ms. cit., loc. cit.
a. Ms. cit., fol. ioo, col. d.
388
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 14
fortifiée et excitée par deux agents extérieurs, un agent particu¬
lier, le père de l'homme qui va être engendré, et un agent univer¬
sel, les constellations célestes, qui président à toutes les transfor^
mations du monde sublunaire.
Moyennant cette aide, la forme incomplète meut, du mouvement
qui constitue la génération, la matière au sein de laquelle elle réside.
Devenue forme complète, elle ne sera plus capable d'un sembla¬
ble effet. Le seul mouvement qu’elle pourra encore communiquer
à la substance dont elle fait partie, ce sera un mouvement local.
Ainsi la forme substantielle d’un grave ne pourra plus, au sem de
ce grave, être l’agent d’aucune génération ; elle pourra seulement
donner à ce grave le mouvement naturel vers le centre du Monde;
encore lui faudra-t-il, pour cela, l’excitation et l’aide du Ciel,
comme nous le verrons lorsque nous étudierons la théorie de la
pesanteur que soutient Bacon.
Ces réflexions sont celles que notre maître ès arts résume en ces
termes 1 !
« Une fois qu’elle a été amenée à l’acte, cette puissance [active]
ne peut plus imposer à sa matière une transformation qui consti¬
tue une génération, une corruption, une altération ou un change¬
ment de cette sorte. Elle peut, toutefois, lui imposer la transmu¬
tation qui consiste en un changement de lieu, et cela lorsqu elle
a reçu de la cohésion de la part des corps célestes et de l’agent
universel. Tandis, donc, qu’elle se trouve sous dette existence incom¬
plète qui attend son complément par voie de génération, elle peut
mouvoir sa matière vers la génération ; elle ne le peut plus lors¬
qu’elle se trouve sous une existence complète, car la génération
est la voie qui mène de l’incomplet au complet ; mais elle peut
encore mouvoir cette matière vers un lieu. »
IV
l’essence et l’existence
La quiddité d’une chose, c’est ce qu’on définit lorsqu’on répond
à la question suivante : Dette chose, qu’est-elle ? quid est ? Or,
répondre aune semblable question, c’est décrire l’essence de cette
chose, en sorte que quiddité et essence sdnt termes synonymes.
Qu’est-ce qui constitue la- quiddité ou essence d’une chose ?
i. Ms. cit.. Fol. ioi, col. a.
V - 15
LES QUESTIONS DE BACON
B89
Quels en sont les caractères et propriétés ? Ce sont questions dont
la Métaphysique d’Avicenne, la Philosophie d’Al Gazâli ont, aux
Scolastiques, révélé l’extrême importance. Ces problèmes étaient
sans doute discutés avec ardeur, dans l’Université de Paris, au
temps où Bacon y enseignait.
A les discuter, notre maître ès arts consacre, dans la seconde
série de ses Questions sur la Métaphysique dé Aristote et à propos du
sixième livre de cet ouvrage, onze questions qui sont ainsi formu¬
lées 1 :
I. Quæritur an quidditas sit in simplicibus aut in compositis.
II. Quæritur de quidditate in compositis , et primo an debeat
exprimi per principium materiale, et utrum illud faciat totam
quidditatem.
III. Quæritur postea an quidditas sit materia tantum vel forma
tantum vel aggregatum ex materia et forma.
IV. Quæritur , si non sit aggregatum, an sit materia tantum vel
forma tantum.
V. Quæritur ergo, si quidditas sit forma, utrum sit forma quæ
est altéra pars compositi , velconsequens compositum.
VI. Quæritur, cum sit compositum materiale aut genus generalis-
simum aut species aut individuum , eu jus est quidditas.
VII. Quæritur quid sit quidditas substantiæ demonstratæ ; an
species sit quidditas individuorum.
VIII. Quæritur de collatione quidditatis ad id cujus est quiddi¬
tas, et quæritur utrum quidditas possit esse alia ah eo cujus est vel
non.
IX. Quæritur utrum in omnibus sit quidditas alia ah eo cujus est
quidditas, scilicet in substantiis et accidentibus.
X. Quæritur utrum in accidentibus sit quidditas eadem cum eo
cujus est quidditas.
XI. Quæritur utrum essentia in accidentibus sit prior ipso esse,
vel utrum esse sit prius.
Il ne nous paraît pas qu’on puisse, de la lecture de ces ques¬
tions, tirer une théorie cohérente de l’essence ou quiddité ; bien
plutôt nous semble-t-il que, dans les dernières questions, Bacon
admet une doctrine évidemment rejetée au cours des premières ;
c’est ce que l’analyse suivante nous montrera.
La première question 2 demande s’il y a essence ou quiddité
pour les choses absolument simples, comme la Cause première,
1. Ms. cit., fol. 99, col. d à fol. ioo, col. d.
2. Ms. cit., fol. 99, col. d, et fol. ioo, col. a.
390
LA CRUE DE LARISTOTÉLISME
V - 16
la matière première, la première forme. Il ne semble pas que de
telles choses aient une quiddité. Au sujet de l’une d’elles, qu on
demande : Qu’est-elle? On ne saurait fournir aucune réponse.
La définition d’une chose se donne en disant quel est le genre
prochain, quelle la différence spécifique ; et pour une chose sim¬
ple, il n’y a ni genre ni différence.
Néanmoins, Bacon déclare que les choses simples, telles que la
Cause première, la matière première, la première forme ont une
essence ; seulement cette essence ne peut être définie comme celle
des choses composées ; elle ne saurait qu’être dénommée. « C’est
seulement dans les choses composées que l’essence est désignée à
l’aide du genre et de la différence ; dans les choses simples, elle
l’est simplement par le nom propre. Comme ces choses précèdent
tout genre, leur essence n’a pas à être désignée de la première
façon...
» Ici, pour une chose simple, on ne peut, à proprement parler,
poser la question : Qu’est-elle ? Pour une chose simple, nous ne
devons pas proprement chercher ce qu’elle est, parce qu’il n’y a
rien avant elle. Si l’on demande : Qu’est-ce que Dieu ? Qu’est-ce
que la matière première ? Qu’est-ce que la première forme ? Qn
répondra fort bien par le nom propre, en disant, par exemple :
Dieu, c’est Dieu ; la matière première, c’est la matière première. »
Arrivons maintenant à l’essence ou quiddité des substances
composées ; elle va seule nous occuper désormais.
Dans une telle substance composée, la matière suffit-elle, à
elle seule, à constituer l’essence ? C’est l’objet de la seconde ques¬
tion examinée par Bacon *.
Pour y répondre, il commence par établir une distinction.
« D’une première façon, dit-il, la quiddité désigne l’essence con¬
sidérée d’une manière absolue, qu’elle existe d’une existence com¬
plète ou d’une existence incomplète ; . . . d’une autre façon, la quid¬
dité désigne l’essence qui possède son existence complète. »
Si l’on considère la quiddité d’une manière absolue, sans prendre
aucunement garde au mode d’existence qu’elle possède, « le prin¬
cipe matériel donne l’essence d’une manière suffisante. Mais ce
principe matériel lui-même peut être entendu de deux façons dif¬
férentes. Par principe matériel, on peut entendre seulement la
substance de la matière ; celui-là ne suffit pas fà donner l’essence].
Par principe matériel, on peut aussi entendre celui qui, avec la
substance de la matière première, comprend la puissance active
i. Ms. cit., fol. ioo, col. a.
V - 17
LES QUESTIONS DE BACON
391
dont la chose sera tirée par l’action de l’agent ; dans ce sens, le
principe matériel suffit à donner l’essence, mais à la donner sous
une existence incomplète ; il implique en lui toute la quiddité et
toute l’essence de la chose ; de cette façon, la quiddité tout entière
est désignée parle genre...
» D’une autre façon, la quiddité désigne l’essence prise sous
son existence complète ; ainsi considérée, la quiddité est exprimée
par la définition ; de cette façon, le genre ou le principe matériel
ne suffit plus [à donner la quiddité] ; le genre, en effet, exprime
l’essence, tandis que la différence exprime l'existence ( quia genus
dicit essentiam , differentia dicit esse...).
» La quiddité, par cette addition, devient plus intense ( inten -
ditur) ; le genre apporte avec lui l’essence et la quiddité ; la diffé¬
rence apporte l’existence complète de cette essence (per gémis
importatnr gnidditas et essentia; per differentiam, esse complelum
essentiæ.) »
Pour éclaircir pleinement la pensée de Bacon, il est bon dy
joindre cette raison ; elle se trouvait indiquée avant la solution
que nous venons de rapporter.
« Dans les choses produites par la nature, c’est par la matière
que se fait la production ; dans cette matière, il y a une puissance
active qui, par l’agent universel, devient la forme ; si cette puis¬
sance active diffère de la forme produite en acte, c’est seulement
au point de vue de l’existence ; au point de vue de l’essence, elle
est la même ; [lors donc que la puissance active devient forme en
acte], il n’y a aucune addition d’essence, mais seulement une addi¬
tion d’existence, comme on le voit dans une graine qui va de
l’existence incomplète à l’existence complète ; mais la quiddité et
l’essence sont la même chose ; dans les choses naturelles, donc,
le principe matériel fait toute la quiddité et toute l’essence. »
Après avoir développé sa solution, Bacon examine les raisons
qu’il avait exposées auparavant ; de celle que nous venons de repro¬
duire, il dit alors : « 11 est évident que cela est vrai, pourvu que
la quiddité désigne l’essence prise sous n importe quel mode
d’existence, soit existence complète, soit existence incomplète. »
Dans la théorie que nous venons d’exposer, on peut, nous sem¬
ble-t-il, démêler bien des influences diverses.
Celle qui se montre tout d’abord, c’est 1 influence d Avicenne.
Comme Avicenne, Bacon admet que l’essence peut être considérée
d’une manière absolue ; qu’elle est, alors, séparée de tout mode
d’existence ; qu’on n’examine ni si elle existe de l’existence com¬
plète et actuelle, ni si elle existe seulement d’une existence incom-
392
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
Y - 18
plète, d’une existence en puissance ; il traite l'existence complète
comme une chose qui advient à cette essence absolue, qui s’y
ajoute.
On pourrait encore reconnaître l’influence d’Avicenne dans le
rapport ici établi entre l’addition de l’existence à l’essence et la
mise en acte de la forme qui se trouvait en puissance dans une
matière.
Mais ce que Bacon tient d’Avicenne se vient combiner avec sa
théorie dé la puissance active de la matière, de la raison séminale ;
et nous avons dit combien cette théorie réunissait en elle d’ap¬
ports reçus des philosophies les plus diverses.
Lorsque, d’une chose, nous possédons la matière à l’état de
puissance active, lorsque nous tenons la matière unie à la raison
séminale, à la forme incomplète dont l’agent extérieur fera une
forme en acte, nous avons déjà l’essence ou quiddité de cette chose ;
nous ne la possédons, il est vrai, que sous un certain mode d’exi¬
stence, sous cette existence incomplète qu’est l’existence en puis¬
sance ; mais si nous voulons la considérer d’une manière absolue,
en faisant abstraction du mode d’existence sous lequel elle se
trouve, cela nous suffira. Nous pouvons donc dire : Lorsque, d’une
chose, la matière première, accompagnée de la raison séminale,
est donnée, l’essence absolue est également donnée. Que l’agent
extérieur développe la raison séminale pour en faire la forme en
acte ; l’essence considérée d’une manière absolue, la quiddité
prise en elle-même, n’en éprouvera aucun changement ; mais elle
quittera l’existence incomplète et en puissance pour passer à
l’existence complète et actuelle.
Cet appel à la théorie des formes séminales, Bacon le joint au
souvenir d’un axiome, courant dans les écoles, et très conforme à
la doctrine d’Avicébron : En toute substance composée, le genre
prochain correspond à la matière et la différence spécifique à la
forme. Cet axiome, notre maître ès arts le précise : Le genre pro¬
chain, c’est la matière en puissance active, la matière impliquant
en elle la forme incomplète ; ajouter au genre la différence
spécifique, c’est remplacer la forme incomplète par la forme
complète.
Ainsi formulé, et rapproché de ce qui a été dit au sujet de l’es¬
sence et de l’existence, cet axiome entraîne, tout aussitôt, la con¬
clusion suivante :
Donner le genre prochain auquel une chose appartient, c’est en
donner l’essence, encore que cette essence se trouve seulement
unie, dans ce cas, à une existence incomplète ; à ce genre,
V - 19
LES QUESTIONS DE BACON
393
adjoindre la différence spécifique, c’est conférer, à cette essence,
l’existence complète.
Voilà tous les éléments d’une théorie de l’essence ou quiddité;
théorie fort originale d’ailleurs, au moins par l’ordre nouveau
qu’elle impose à des pensées anciennes. Chose curieuse ! Dans les
questions que nous allons analyser maintenant, Bacon parait tota¬
lement oublieux de cette théorie.
Il nous a dit que, donner la piatière à l’état de puissance active,
c’était donner l’essence ou quiddité ; mais il ne nous la pas dit que
la matière à l’état de puissance active fût même chose que l’es¬
sence ; elle est si peu même chose que l’essence, qu elle nous
donne cette essenee unie à un mode d’existence bien déterminé, à
l’existence incomplète ; or l’essence considérée d’une manière
absolue est prise abstraction faite de tout mode d’existence, soit
complet, soit incomplet. Voici donc une question qui demeure
entière : Qu’est-ce qui est, qu’est-ce qui constitue l’essence ou
quiddité d’une substance proprement dite, composée de matière et
de forme ?
L’essence d’une telle substance, est- ce l’agrégat que composent,
par leur union, la matière et la forme (aggregatuni ex materia et
forma) ? C’est la troisième question.
« De l’union entre la matière et la forme de 1 homme, dit Bacon ',
il ne résulte rien d’autre que l’homme. Mais l’essence d’une chose
est distincte de la chose dont elle est l’essence ( sed quidditas dis-
tinguiiur ab eo cujus est). Partant, la quiddité de l’homme, ce
n’est pas l’homme. L’essence, ce n est donc pas 1 agrégat de la
matière et de la forme. »
Tout en accordant cette conclusion, Bacon formule la restriction
que voici : « Toutefois, l’essence est le résultat d’une union entre
certaines choses. » Il fait observer que, sans être l’agrégat que la
matière et la forme donnent en se combinant, une chose peut
cependant résulter de l’union de la matière et de la forme, suppo¬
ser cette union ; ainsi en est-il, par exemple, de tout accident. « Il
en est de même delà quiddité », dit-il.
Cette essence ou quiddité, la quatrième question nous enseigne *
que c’est une forme.
Mais cette forme, qui constitue l’essence ou quiddité d’une sub¬
stance, ce n’est aucunement la forme substantielle qui, unie à la
matière, constitue cette même substance 1 2 3 : « Il y a une certaine
1 . Ms. cit., loc. cit.
2. Ms. cit., loc. cit.
3. Cinquième question. Ms. cit., fol. ioo, col. b.
394
LA CBUE DE l’aBISTOTÉLISME
V - 20
forme qui est une des parties du composé; telle est l’âme de
l’homme. 11 y en aune autre qui provient de l’union delà matière
avec la forme [précédente] ; telle est l’humanité. Je dis donc de la
quiddité : Elle est cette forme qui est la composition ; elle suit
immédiatement la combinaison; par nature, elle est avant le
composé ; dans le temps, elle lui est simultanée. »
Ainsi, selon Bacon, l’union de l’âme ou forme substantielle de
l’homme avec la matière de l’homme donne l’homme, qui est une
substance ; mais, en même temps, cette union s’accompagne de
la production d’une forme différente de la forme substantielle,
d’une forme qu’on peut appeler composition ou forme du composé ;
et c’est cette forme-ci qui est l’essence ou quiddité de l’homme,
qui est l’humanité.
A une telle doctrine, les Péripatéticiehs ne peuvent manquer
d’objecter ce que Bacon formule en ces termes : « Il n’y a pas de
forme qui résulte du composé.... Du composé une fois constitué,
rien ne peut résulter, si ce n’est un accident ; or la quiddité n’est
pas un accident. » Cette objection, notre maître ès arts la repousse ;
cette forme du composé, cette forme qui est la composition et qui
constitue l’essence, il l’admet et n’en fait pas un accident. La doc¬
trine qu’il soutient sera, surtout parmi les Scotistes, l’objet de
débats prolongés.
Cette doctrine, d’ailleurs, paraît nouvelle ; Avicenne avait sou¬
tenu, il est vrai, que l’essence du cheval, Yéquinite, impliquait en
elle, à la fois, la matière du cheval et la forme du cheval, qu elle
supposait donc l’union de cette matière et de cette forme ; mais il
n’avait jamais proposé de regarder cette essence ou quiddité
comme une forme. Thémistius et Boëce, au contraire, voulaient
que l’essence fût une forme, mais c’est à la forme substantielle
qu’ils l’identifiaient. Il semble que Bacon ait voulu faire une syn¬
thèse de ces deux opinions, si distinctes quelles paraissent incon¬
ciliables.
Si l’on veut, d’ailleurs, mettre d’accord les nouveaux propos de
Bacon avec ceux qu’il a tenus pour répondre à la seconde ques¬
tion, il faudra supposer ceci : Cette forme de composition qui con¬
stitue l’essence existe déjà, au moins d’existence incomplète, dans
la matière en puissance active ; à sa génération suffit cette com¬
position qu’est l’union de la matière première avec la forme
incomplète ou raison séminale. A ce sujet, Bacon ne s’explique
aucunement ; rien n’indique qu’il ait souvenir de la théorie de la
quiddité donnée dans sa seconde question.
L’essence d’une chose, c’est ce qu’on se propose de connaître
V - 21
LES QUESTIONS DE BACON
895
lorsqu’on demande : Cette chose, qn’est-elle ? Quid est ? Or la
réponse à cette question, c’est la définition de la chose. L’essence
ou quiddité est donc exprimée par la définition.
Mais une règle courante de la Logique dit que toute définition
se donne en désignant le genre prochain et la différence spécifique ;
là donc où il n’y a pas genre prochain et différence spécifique, pas
de définition, partant pas d’essence ou quiddité.
Dès lors, il semble que l’espèce seule puisse avoir une essence
ou quiddité, car l’espèce possède seule un genre prochain et une
différence spécifique.
Cette opinion, Bacon l’avait rencontrée dès sa première ques¬
tion, car elle tendait à nier qu’une chose absolument simple,
comme Dieu, la matière première, la première forme pût avoir une
quiddité. Ilia retrouve dans sa sixième question1 ; ici, elle veut
dénier toute essence au genre le plus général, à la substance prise
d’une manière absolue, car, pour une telle substance, il n y a pas
de genre prochain ; elle veut dénier toute quiddité aux individus,
« car l’individu ne se définit pas, dit Aristote. »
À cette opinion, voici ce qu’oppose notre maître ès arts : « Toute
chose qui existe d’une manière très véritable, 'possède également,
d’une manière très véritable, une quiddité ; ainsi en est-il des sub¬
stances séparées et aussi des substances individuelles, car les unes
et les autres sont ce qui, au plus haut point, possède l’existence.
» Ce n’est donc pas une objection valable de dire que l’espèce
seule se définit. Aussi le genre le plus général a-t-il une quiddité,
et l’individu en a-t-il une également. ...
» La question : Cette chose, qu’est-elle ? Quid est ? Se peut
résoudre de deux manières différentes. » On y peut répondre,
d’abord, en nommant une chose qui se trouve plus haut placée
dans l’ordre des catégories. La question : Qu’est-ce ?, posée au
sujet du genre le plus général, ne se peut résoudre de cette
manière. « Mais cette question, posée au sujet d’un composé pre¬
mier, peut aussi se résoudre par l’analyse du composé en ses prin¬
cipes. C’est ainsi que la question : Qu’est-ce ? se résout lorsqu elle
est posée au sujet du genre le plus général ; on y répond en
disant : La substance, c’est ce qui est composé de matière et de
forme.
» Lors même, donc, qu’une chose ne peut être définie, elle a,
cependant quiddité et essence, car la quiddité, c’est la nature
même de la chose, l’entité et la vérité de son être. Partant, comme
i. Ms. cit., loc. cit.
396
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 22
les individus sont des êtres véritables, ils ont une quiddité, une
essence très véritable. Mais comme nous ne connaissons pas la
vérité des choses, nous ne définissons pas les individus et nous
n’en avons aucune science. S’il n'y a pas de science des choses
singulières, c’est donc par suite du défaut et de la faiblesse de
notre intelligence qui ne peut, dans cette vie, connaître la parti¬
cularité des choses _ L’essence a plus de vérité dans le particu¬
lier que dans l’espèce ; mais elle ne nous sera connue que lors¬
que le nombre des élus aura atteint sa plénitude ; alors, c’est par
les choses particulières que nous connaîtrons les universaux ; à
présent, c’est le contraire,... car nous connaissons les choses par¬
ticulières par les universaux. »
Que les individus aient une essence, Saint Basile, Thémistius,
Boëce l’eussent asssurément accordé ; mais ils eussent ajouté tout
aussitôt : Cette essence, c’est l’espèce à laquelle appartiennent
ces individus. C’est là l’opinion que Bacon examine dans sa sep¬
tième question 1 : « L’espèce est-elle la quiddité des individus ? »
« Il semble que oui, dit-il, car, à la question : Qu’est-ce ?,
posée au sujet de choses singulières, on répond en désignant l’es¬
pèce. Si l’on demande : Qu’est-ce que Socrate ? on donnera une
Jtonne réponse en disant : C’est un homme. Le mot : homme
exprime donc bien la quiddité de Socrate.
» Mais on peut, en faveur de l’opinion contraire, dire : Le mot
homme n’exprime pas ce qu’est Socrate en tant que Socrate, mais
seulement ce qu’il est en tant qu’homme. En tant donc qu’il est
un certain individu déterminé, il a une certaine autre quiddité.
En etfet, si le mot homme exprimait la quiddité de l’individu,
Socrate et Platon seraient identiques en leur nature, quiddité et
essence, ce qui est faux. D’où la conclusion que j’accorde : Il y a
une certaine forme, la Socratéité ( Socrateitas ), en vertu de laquelle
l’essence déterminée ( essentia signala ), la nature propre [de
Socrate] est autre chose que l’humanité, bien que le mot homme
exprime la quiddité commune et universelle de Socrate.
» Ainsi donc il y a une première quiddité très véritable qui
peut être exprimée par quelque chose de plus élevé; celle-là est
désignée, est exprimée par l’espèce plutôt que par le genre. Mais
il y a une autre quiddité très véritable, qui est celle de Socrate
en tant qu’il est Socrate ; celle-ci ne peut être exprimée par quel¬
que chose de plus élevé ; elle ne peut être exprimée que par elle-
même ; elle nous demeure inconnue, en sorte que nous ne savons
i. Ms. cit., fol. ioo, coll. c et d.
V - 23
LES QUESTIONS DE BACON
397
l’exprimer ni l’expliquer. Voilà pourquoi nous ne savons exprimer
que la quiddité réductible à une chose supérieure. »
Cette théorie contredit à l’opinion de Saint Basile, de Thémis-
tius, de Boëce ; pour ces philosophes, dans Socrate, dans Platon,
il n’y a qu’une seule essence qui est l’espèce humaine, l’humanité.
Mais elle ne contredit pas moins à l’opinion d’Avicenne ; pour
celui-ci, l’essence de l’homme, l’humanité est, de soi, indifférente
à l’existence universelle aussi bien qu’à l’existence singulière, en
sorte que l’essence de l’espèce humaine et l’essence de Socrate
ou de Platon sont une seule et même essence.
Bacon rejette l’une comme l’autre des deux doctrines, car, en
Socrate, il admet deux quiddités ou essences, l’essence spécifi¬
que de l’homme et l’essence individuelle de Socrate, V humanité et
la Socratéité.
A l’une comme à l’autre, il a donné le nom de forme, ce qui
semble impliquer qu’il distingue la forme appelée humanité de
la substance universelle désignée par le mot homme, qu’il distin¬
gue la forme appelée Socratéité de l’individu nommé Socrate.
Nous l’avons entendu, d’ailleurs, invoquer comme principe incon¬
testé cette affirmation : « L’essence d’une chose est distincte de la
chose dont elle est l’essence. — Quidditas dislinguitur ab eo cujiw
est. » Or, voici que nous l’entendons poser cette question, qui est
la huitième 1 : « La quiddité peut-elle, oui ou non, différer de la
chose dont elle est la quiddité ? Quæritur utrum quidditas possit
esse alia ab eo cujas est. » S’il ne veut pas tomber dans une con¬
tradiction formelle, il est clair qu’il lui faut répondre : Oui.
Il répond : Non.
« Je dis que la quiddité ne diffère pas de la chose dont elle est
la quiddité. — Dico quod quidditas non est ahud ab eo cujus est.
» Toutefois, au sujet de la quiddité, il faut établir une distinc¬
tion.
» Il y a une quiddité primaire qui est la vérité même de la
chose.
» Il y a aussi ce qu on peut appeler la quiddité secondaire ,
c’est un portrait ( similitudo ) de cette quiddité primaire. Elle est,
pour Socrate, la même quiddité que la quiddité primaire ; mais
elle est sous un autre mode d existence, sous 1 existence ratio-
nelle2.... Elle est l’image et le portrait (species et similitudo ) delà
quiddité primaire, et elle n’est pas autre <jue celle-ci... Partant, ni
1. Ms. cit., foi. 100, col. c. . ..
2. Au lieu de : sab esse rationali, le texte porte : sub eue reali.
398
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 24
l’une ni l’autre des deux quiddités n est autre que la chose dont
elle est la quiddité . — Et ita nul la quidditas est aliaab eocujus est.»
Ainsi la quiddité de la santé, existant dans un corps sain —
c'est l'exemple que Bacon choisit — c’est ce corps sain lui-même.
Mais nous pouvons concevoir cette quiddité, en acquérir une
notion dans notre intelligence ; ce- concept de la quiddité en est
l’exacte ressemblance, en sorte qu’il n’est pas autre chose que
cette même quiddité ; la quiddité conçue a seulement un autre
mode d’existence que la quiddité réelle ; elle existe dans notre
esprit, à l’état de notion, au lieu d’exister hors de notre esprit, à
l’état de chose ; elle n’en demeure pas moins essentiellement la
même ; en sorte que concevoir la quiddité de la santé, ce n’est pas
autre chose que concevoir le corps sain ; de toutes manières, dans
notre esprit comme hors de notre, esprit il y a identité entre la
quiddité de la santé et le corps sain, entre une essence et la
chose dont elle est l’essence.
A cette affirmation, Bacon revient dans sa neuvième question ' ;
il établit de nouveau qu’en toute substance, la quiddité est
même chose que ce dont elle est la quiddité.
« La quiddité, dit-il, s’exprime par la définition. Mais une
définition est, au plus haut point, la même chose que ce dont elle
est la définition. D’où la conclusion que j’accorde. Au point de
vue réel ( secundum rem), en effet, la quiddité est absolument la
même chose que ce dont elle est la quiddité; elle n’est autre
qu’au point de vue conceptuel ( secundum rationem ). »
Bacon rencontre cette objection : « Une cause, c’est ce dont
l’existence a pour conséquence quelque autre chose ; mais la
quiddité est cause de ce dont elle est la quiddité; partant, pour
une substance, la quiddité diffère de ce dont elle est la quiddité. »
A cette objection, notre auteur répond :
« Cette différence [entre la cause et l’effet], qui entre dans la
définition de la cause, c est seulement une différence de raison
( secundem rationem) ; ce n’est pas une différence réelle {secundum
rem). Partant, de ce que la quiddité est cause formelle de la
chose dont elle est la quiddité, il résulte qu elle en diffère pour
la raison, mais non pas en réalité. »
Si l’essence de Socrate, c’est simplement Socrate ; si la quiddité
de 1 homme, c’est tout uniment l’homme, que signifie donc toute
cette théorie de 1 essence ou quiddité développée par notre
maître ès arts dans ses sept premières questions? Elle est évi-
i. Ms. cit., loc. cit.
V - 25
LS8 QUESTIONS DE BACON
399
demment dénuée de tout sens. Ce sera plus tard le jugement de
Bacon.
V
LE PRINCIPE D’iNDIVIDUATlON
r
Si la notion d’essence a été l’objet, au sein de l’Ecole, de
discussions nombreuses, ardentes et singulièrement épineuses, la
nature du principe d’individuation n’a guère soulevé moins de
débats. Ces débats, un temps devait venir où Bacon, les tiendrait
pour pures jongleries de mots autour d’une question qu’un
homme sensé ne doit pas poser; mais ce temps n’était pas encore,
lorsque notre maître ès arts commentait, à l’Université de Paris,
la Métaphysique d’Aristote. Dans la seconde série de questions sur
cet ouvrage, le sixième livre donne lieu à une étude détaillée
du principe d’individuation ; cette étude se déroule sous les titres
suivants 1 :
I. Quæritur quæ partes ingrediuntur diffnitionem et quæ non ;
sed primo de diffnibili. Quæritur, cum duplex sit totum, scilicet
universale et particulare, de toto particulari individuo, quod est
maxime unum ; de causa suæ individuationis scilicet, et quid
facit hujusmodi individuum esse individuum.
II. Quæritur de illis causis, utrum principia rei debent esse
cause efficientes huj us individuationis.
III. Quæritur ergo, si aliquod istorum, quæritur quod istorum ,
scilicet vel mat eria tantum, vel forma tantum, vel utrumque.
IV. Quia suppositum quod materia est causa individuationis ,
ideo quæritur utrum ipsa sola causet individuationem.
V. Ideo quæritur quid istorum (sic) sit magis causa individua¬
tionis, an materia vel forma.
VI. quæritur utrum possibile sit ponere naturam individuationi s
in hiis quæ habent formam solum , exclusa omni materia , ut in
ydeis platonicis.
Guillaume d’Auvergne nous a enseigné qu’une certaine théorie
de l’individuation se trouvait, deson temps, fréquemment soutenue ;
cette théorie prétendait qu’une substance est individualisée par
ses accidents ; pour appuyer cette doctrine, on faisait appel à
l’autorité de Boëce.
i. Ms. cit., fol. 102, coll. a, b, c, d.
400
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 26
Nous ne sommes donc pas étonnés lorsque nous voyons Bacon
consacrer sa première question 1 à examiner si les accidents sont
causes de l’individuation, lorsque nous l’entendons invoquer,
en faveur de l’affirmative, les textes de Boëce qu’on avait accou¬
tumé de citer dans ce but.
Tout ce que Bacon veut bien concéder à cette opinion, c est que
les accidents sont causes formelles de l’individualité ; concession
purement verbale, d’ailleurs; elle signifie simplement qu’au point
de vue du langage, virtute nominis, « indivisible, un, individuel,
et toutes les dénominations de même sorte sont du genre accident. »
Mais « s’il s’agit de la cause efficiente de l’individuation, ce sont
les principes constitutifs de la substance qui sont cause efficiente
de l’individuation. »
Cette proposition s’affirme à nouveau d'ans la deuxième ques¬
tion ; mais, tout aussitôt, elle suscite la troisième question 2 :
Puisqu’il faut chercher la cause efficiente de l’individuation
parmi les principes constitutifs de la substance, devons-nous
attribuer cette individuation à la seule matière, à la forme seule
ou bien à toutes deux à la fois ?
Sur l’autorité du Philosophe, notre auteur commence par
accorder que « la matière est la cause efficiente originelle de
l’individuation ». Mais, en discutant la quatrième question 3, il
complique cette conclusion ; dans la détermination de l’indivi¬
duation, il accorde aussi un certain rôle à la forme ; il l’accorde
en vertu de ce raisonnement qui parait s’inspirer d’Avicébron :
« L’acte divise et distingue, et la forme est acte....; or ce qui
est cause de distinction et de division est cause d’individuation. »
Partant, dit Bacon, « la forme est cause d’individuation et la
matière est cause concomitante (, concausa ) ; l’une et 1 autre, en
effet, sont principes de la substance individuelle ; aussi sont-elles,
l’une et l’autre, causes d’individuation. »
Après une discussion assez compliquée, notre maître ès arts
finit, cependant, par déclarer, dans sa cinquième question*, que la
matière est la cause principale de l’individuation. En effet, dit-il,
« l’individuation et l’unité sont propriétés semblables ; mais l’unité
est quantité qui est issue de la nature de la matière.... Presque
en toutes choses, la matière est numériquement une; aussi
existe-t-elle, en tel individu, par telle de ses parties qui est
1. Ms. cit., fol. 102, col. b.
2. Ms. cit., fol. 102, col. c.
3. Ms. cit., loc. cit.
4- Ms. cit., fol. 102, col. d.
V - 27
LES QUESTIONS DE BACON
401
bien déterminée ( signala ) ; et tout ce qui est ensuite surajouté à
cette partie bien déterminée, qu’il s’agisse d’une forme substan¬
tielle ou d’une forme accidentelle, suit la nature et la condition de
cette partie déterminée. » Par cette désignation et détermination
d'une partie de la matière, forme substantielle et accidents se
trouvent déterminés. C’est bien la théorie péripatéticienne de
l’individuation.
C’est encore cette théorie péripatéticienne qui dicte la réponse
à la dernière question 1 :
« A moins de supposer la matière, nous ne pouvons avoir d’in¬
dividuation. C’est ce que dit Aristote : « Dans les êtres séparés de
» la matière, il n’y a pas individuation numérique, mais seule-
» ment individuation spécifique. » Point donc d’individuation sans
matière.., car toute particularisation et désignation est faite par
la nature de la matière. »
Bacon s’est montré fidèle péripatéticien dans la discussion de
cette question : Qu’est-ce que le principe d’individuation ? Mais il
ne suit pas longtemps Aristote. Un véritable disciple du Philo¬
sophe, en effet, ne manquerait pas d’appliquer aux Intelligences
la proposition qui vient d’être établie ; Bacon s’en garde bien ;
comme exemples d’êtres séparés de toute matière, il se contente
de citer la Cause première et les idées platoniciennes ; en effet, il
n’oublie pas l’enseignement d’Avicébron ; hors la Cause première,
il n’admet aucune substance qui soit forme pure ; en toute Intel¬
ligence, il place une matière : « Parmi les créatures, dit-il, il est
impossible d’admettre des substances qui soient des formes pures
et véritables ; toujours et exclusivement, une forme pst créée dans
une matière. »
Dès là que toute Intelligence créée, que toute âme à une
matière, notre maître ès arts pouvait mettre dans la matière le prin¬
cipe de l’individuation, sans être exposé à fondre dans uue Intel¬
ligence unique toutes les âmes séparées de leur corps.
VI
LE MONDE EST- IL ÉTERNEL ?
L’Aristotélisme affirme et prétend démontrer que le Monde n'a
pas eu de commencement ; le Christianisme enseigne que le
i. Ms. cit., fôl. 102, col. d.
DUHEM — T. V.
26
402
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
V - 28
Monde a commencé, qu’il y eut une première révolution céleste
et un premier homme. Après avoir préoccupé les théologiens
musulmans et juifs, cet antagonisme préoccupe grandement les
théologiens chrétiens.
Dès le temps où il enseignait à la Faculté des Arts de Paris,
Bacon a proposé, comme solution du débat, une opinion à laquelle
il est demeuré fidèle toute sa vie, mais qu il a été, parmi ses con¬
temporains, presque seul à défendre.
Non seulement il s’est cru, et cela comme beaucoup d’autres,
en état de démontrer philosophiquement que le Monde avait néces¬
sairement commencé, mais encore il a prétendu qu Aristote n avait
jamais eu l’intention de soutenir la doctrine contraire.
Cette prétention se trouve affirmée dans une des questions ‘ sur
le huitième livre de la Physique d Aristote ', cette question est
ainsi intitulée : Utrum Aristoteles consentiat in hoc quod motus sit
æternus.
Notre maître ès arts commence par critiquer les démonstrations
données, au huitième livre de la Physique, en vue d’établir que le
temps ni le mouvement n’ont pu commencer ; il montre en quoi
pèchent ces argumentations, puis il conclut en ces termes :
« Qu’ Aristote n’ait rien admis de contraire à la foi, cela se voit
par son intention môme. Il dit, en effet, qu il n y a pas eu de temps
alors que le mouvement n’existait pas ; il parait donc avoir seule¬
ment voulu que le mouvement n’ait pas pu commencer dans le
temps, ce qui est véritable ; aussi par cette récapitulation de ses
arguments, voit-on clairement qu’il a entendu parler de la perpé¬
tuité qu’on attribue au temps.
» La même chose est mise en évidence par ce qu il dit lui-même
en plusieurs endroits. » Et Bacon d’accumuler les textes d’Aristote
d’où l’on peut, semble-t-il, conclure que le Monde a commencé.
Les raisonnements donnés par Bacon consistent, pour la plu¬
part, à dresser contre l’hypothèse d’une multitude infinie de
choses successives, les objections, soulevées par Aristote, contre
toute multitude infinie actuelle de choses simultanées. Aristote
avait prévu qu’à ses objections, cette extension pourrait être don¬
née, et il avait pris soin de la déclarer illégitime, encore qu’il
soit permis de regarder comme fort peu logique la fin de non-
recevoir qu’il lui oppose. De cette fin de non-recevoir, en tout cas,
Bacon ne tient aucun compte ; il écrit :
« A l’infini, on ne peut rien ajouter, est-il dit au traité Dti Ciel
i. Ms. cit., fol. 69, col. a.
V - 29
LES QUESTIONS DE BACON
403
et du Monde. Si donc les révolutions du Ciel n’avaient pas eu de
commencement, en sorte qu’une infinité de révolutions eussent
précédé l’instant présent, on ne leur pourrait ajouter une nou¬
velle révolution ; or nous voyons que cela est faux, car, chaque
jour, une révolution et circulation nouvelle s’ajoute aux précé¬
dentes.
» De même, s’il n’y a pas eu de première révolution du Ciel,
le nombre des révolutions accomplies jusqu’aujourd’hui est infini,
et aussi le nombre des révolutions qui seront accomplies demain ;
mais l’infini est égal à l’infini ; partant, le nombre des révolutions
qui seront accomplies demain est égal au nombre des révolutions
qui sont, aujourd’hui, accomplies, ce qui est absurde. Il est donc
évident qu’il faut poser une première révolution.
» Nous devons dire, dès lors, qu’Aristote admet que la Cause
première, et la Cause première seule, existe de toute éternité.
Aussi, admettre que le Monde n’a pas eu de commencement, est-
ce une erreur en Philosophie. Aristote n’admet pas que le mouve¬
ment soit éternel dans le passé, si ce n'est en vertu de la nature
du temps. Il argumente, en effet, contre les philosophes au gré
desquels le repos avait duré d'abord pendant un temps infini
avant que le mouvement ne commençât ; c’est contre eux qu'il
dresse ses raisonnements ; ces raisonnements, il est vrai, ne con¬
cluent pas valablement que le mouvement n’a pas eu de com¬
mencement, si l’on entend ces mots d’une manière absolue et
tout simplement ; mais ils concluent bien suivant son intention ;
ils prouvent que le mouvement n’est pas venu à l’existence dans
le temps, attendu que le mouvement précède le temps ; on voit
évidemment, par la récapitulation des arguments, qu’il parle du
mouvement en le comparant au temps, que la seule perpétuité
dont il parle est celle qui accompagne le temps ; ainsi veut-il fort
justement que le temps soit perpétuel de la même façon que le
mouvement.
» Nous savons maintenant que c est une erreur d’admettre que
le Monde ou le mouvement n’a pas eu de commencement ; nous
savons aussi qu’Aristote ne l’a pas admis ; il suppose, nous le
savons, que le mouvement a eu un commencement, mais qu'il n’a
pas, cependant, commencé dans le temps. On demande alors si
Aristote et les autres philosophes ont entendu que le mouvement
aurait une fin. »
A cette nouvelle question, notre maître ès arts répond en ces
termes :
« Les philosophes ont bien admis que le mouvement avait eu un
404
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
V - 30
commencement, mais non pas qu'il aurait une fin. C est la foi
seule, en effet, qui nous conduit à supposer une fin au mouvement,
et ils n’avaient pas la foi ; aussi est-il évident qu’ils n’ont pas
compris la fin du mouvement; mais ils lui ont supposé un com¬
mencement, car cela n’est pas seulement nécessaire selon la foi,
mais selon les raisons philosophiques. Partant, c est une erreur en
Philosophie de ne point admettre un commencement dans le mou¬
vement, mais ce n’est pas une erreur en Philosophie de n y point
admettre une fin. »
Si Bacon était seul à croire qu’ Aristote n’avait pas soutenu 1 éter¬
nité du Monde, il était, semble-t-il, de l’avis général, en préten¬
dant que la Philosophie suffit à condamner cette éternité. Aussi
entendra-t-on, dans l’Université de Paris, des murmures, et plus
que des murmures, quand Albert le Grand et Thomas d Aquin
affirmeront cette proposition : La foi seule nous peut assurer que
le Monde a eu commencement.
VII
LES MOTEURS DES C1EUX
Poursuivons notre lecture du manuscrit d’Amiens, afin de con¬
naître ce qu'on enseignait à la Faculté des Arts, dès 1 an 1250,
touchant les problèmes qui, pendant cent ans, allaient agiter 1 Uni¬
versité de Paris. Pour terminer notre revue, voyons ce que Bacon
professait au sujet d’une théorie qui devait passionner tous les
doctes, la théorie des intelligences qui meuvent les cieux.
Bacon traite, tout d’abord, de cette théorie, dans la série de
questions qu’il a consacrées au XIe livre de la Métaphysique.
Ces questions sont aussi celles où il a exposé le peu d’ Astronomie
qu’il savait à cette époque, en sorte que nous avons eu, autrefois1,
occasion de les énumérer et de les analyser.
Rien de plus simple que la théorie des moteurs célestes pré¬
sentée par ces questions ; elle est tout entière résumée dans ce
passage * :
« Il y a deux sortes de moteurs.
» 11 y a, d’abord, un moteur commun et non approprié, qui com¬
mande à la révolution [diurne] ; c’est la Cause première. Si nous
i. Voir : Seconde partie, Ch. V, § V ; t. 111, po. 267-274-
a Quæstiones citatæ, quæst. VI; ms. cit., fol. 72, col. b.
V - 31
LES QUESTIONS DE BACON
405
parlons de ce moteur, tous les orbes et tous les astres sont mûs
par le même moteur ; le mouvement qu’il produit est un mouve¬
ment commun qui domine, entraîne et fait tourner ; aussi tous les
orbes inférieurs sont-ils entraînés et mis en rotation par le mou¬
vement du premier orbe.
» Il y a, en second lieu, un moteur propre, approprié et exécu¬
tif ; c’est une intelligence ; à ce moteur répond le mouvement pro¬
pre qui est de sens contraire au mouvement du premier mobile.
Si nous parlons de ce moteur, chaque orbe inférieur a pour moteur
une intelligence qui lui est spécialement députée. »
La question suivante ajoute, d’ailleurs 1 2 :
« Chaque orbe inférieur a deux mouvements.
» L’un de ces mouvements, comme nous l’avons vu, est le mou¬
vement commun ; de cette façon-là, tous les orbes inférieurs sont
mûs par le même moteur.
» L’autre mouvement est un mouvement propre; l’orbe le tient
du moteur délégué ( admissus ) ou intelligence. Aussi, de même qu’il
y a sept orbes inférieurs, il y a sept intelligences motrices. »
Cette théorie, dans sa grande simplicité, reproduit assez exacte¬
ment la pensée qu’Aristote exprime aux Chapitres Vil et VIII du
XIe livre de la Métaphysique ; seulement l’Astronomie rudimen¬
taire dont Bacon se contente requiert beaucoup moins d’intelli¬
gences motrices que le Stagirite n’en devait supposer pour mou¬
voir ses nombreuses sphères homocentriques.
Les questions sur le XIe livre de la Métaphysique nous appor¬
tent encore quelques renseignements sur la nature et les qualités
que notre maître ès arts attribue aux intelligences motrices.
Elles nous apprennént ’, par exemple, « que la Cause première
est absolument séparée de toute matière, mais qu’il n’en est pas
de même des autres intelligences ; celles-ci, en effet, ont une
matière, bien que cette matière soit incorporelle et spirituelle. »
Les intelligences sont des moteurs volontaires 3. 11 ne faut
cependant pas croire qu’une telle intelligence « soit un moteur
volontaire dont l’action est identique à la volonté ( motor per
voluntatem cujus voluntas est ejus actio). Seule, la Cause pre¬
mière est un tel moteur. »
En 1277, les docteurs en Théologie de Paris, présidés par l’évê¬
que Étienne Tempier, condamneront cette proposition : « C’est
par sa seule volonté que l’intelligence meut le ciel. » Le sens de
1. Quæst. cit., quæst. VII ; ms. cit., fol. 172, col.c.
2. Quæst. ci* , quæst. VII ; ms. cit., fol. 172, col. c.
3. Quæst. cit., quæst. VIII; ms. cit., fol. 172, col. c.
406
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 32
cette condamnation paraîtra fort douteux même aux contempo¬
rains de ceux qui l’auront portée. L’intention de ceux-ci, semble-
t-il, sera de jeter l’anathème sur l’erreur que Bacon signalait
déjà et que le Traité des intelligences rejetait également \
Par essence 1 2 3, ces intelligences motrices, volontaires et libres,
sont indifférentes à mouvoir tel orbe plutôt que tel autre, à
communiquer tel mouvement de préférence à tel autre mou¬
vement. « Mais l’une d’entre elles est députée à mouvoir Saturne,
l’autre à mouvoir Jupiter, et ainsi des autres. »
« Mouvoir volontairement, en effet, peut s’entendre de deux
manières * ; on peut l’entendre de l’indétermination de la volonté
et, dans ce sens, chaque intelligence peut mouvoir plusieurs
mobiles ; ou bien on le peut entendre de l’appropriation de la
volonté et, dans ce sens, une intelligence ne saurait mouvoir plu¬
sieurs mobiles. Dans l’homme, il y a la volonté indifférente ; il y
a aussi la volonté déterminée après que la raison a été prise en
considération ; de même, dans une intelligence, il y a la volonté
indifférente et la volonté députée ou appropriée. »
Concevoir les intelligences motrices des cieux comme des
volontés libres qui obéissent à un ordre, voilà qui ne serait point
du tout du goût d’Aristote. On peut deviner, croyons-nous, ce
qui suggère à Bacon cette opinion fort peu péripatéticienne. Dès
ce moment, notre maître ès arts lit et cite la Philosophie
d’Algazel 4 ; il s’en est encore trop peu pénétré pour que sa
théorie des intelligences célestes éprouve la moindre influence de
la doctrine soutenue par le philosophe arabe ; mais il a lu, dans
la Philosophia Algazelis , que ce que les philosophes appelaient
intelligence, était nommé ange par la religion ; dès lors, il a
voulu que les intelligences motrices des cieux fussent douées de
volonté et de liberté comme les anges du Christianisme.
L’étude des moteurs qui assurent la rotation des orbes célestes
est reprise par Bacon dans sa seconde série de questions sur la
Physique d’Aristote ; les questions, relatives au VIIIe livre, qui
terminent cette série ont, presque toutes, cette étude pour objet ;
donnons-en la liste 5, en y joignant un numérotage qui facilitera
nos références.
I. Dubitatur de il/o capitula in guo [ Aristoteles ] docet omnia
1. Voir : Troisième partie, Ch. IX, § V ; ce vol., pp. 367-368.
2. Quæst. cit., quæst. VII ; ms. cit., fol. 172, col. c.
3. Quæst. cit., quæst. VIII ; ms. cit., ibid.
4. Quæst. cit., quæst. II ; ms. cit., fol. 1 7 1 , col. d.
5. Ms. cit., fol . 71, col. d, à fol. 74, col. a.
V - 33
LÈS QUESTIONS DE BACON
407
reducere ad unum mobile molum ex se; et hujusmodi mobile,
siciit ipse dicit, est cælum quod ex se movetur.
II. Quæritur an pars cæli movens moveatur. Quia duplex solet
poni movens cæli, scilicet conjunctum et separatum , ideo quæritur
de motore separato, an moveatur saltem per accidens.
III. Tune quæritur de motore cæli conjuncto, cujusmodi est
intelligentia , an moveatur.
IV. Quæritur tune qualiter reducit omnes motores ad unum moto-
rem.
V. Quæritur utrum aliquod immobile per se et per accidens , an
illud sit substanlia corporea ant incorporea.
VI. Quæritur tune an movens motum per accidens possit esse
causa motus perpetui.
VII. Quæritur an mobile per accidens motum, sicut partes cæli
et elementorum et multa alia , possunt moveri motu continuo
et perpêtuo.
VIII. Quæritur an possit esse aliquod corpus cæleste quod semper
quiescat.
IX. Quæritur de eo quod semper movetur sicut orbes inferiores,
et quæritur utrum necesse sit quod moveantur duplici motu.
X. Quæritur an motus orbium inferiorum sit violentus.
XI. Quæritur quid sit motor primus et quis motus primus , et
quæritur, eo ordine quo ipse quærit, primo, de motu, quis erit
ille motus.
XII. Quæritur tune an solus motus loéalis sit continuus , ut ipse
videtur innuere, et etiam circularis.
XIII. Dubïtatur ansitponere instans inter duo tempora.
XIV. Inter est quæstio secundum ordinem secundum quem ipse
exsequitur, scilicet quis sit ille motor primus qui movet cælum ;
an hic possit esse forma vel anima.
XV. Postea quæritur an ilia forma sit anima movens. Quia
certum est quod non anima vegetativa, tune quæritur an sit forma
vel anima sensitiva ant intellectiva.
Bacon a lu, maintenant, non seulement la Philosophie d’Al
Gazâli, mais encore la Métaphysique d’Avicenne ; il les cite et
discute toutes deux 1 ; mais entre leur théorie et celle qu’il avait
empruntée au Stagirite, qu’il avait soutenue dans ses questions
sur le XIe livre de la Métaphysique, il n’a guère vu qu’une diffé¬
rence de langage ; il n'a pas compris que ces deux théories étaient
entièrement distinctes.
i. Quæst. VI ; ms.cit., fol. 72, col. cet col.d ;quæst. XV; ms. cit., fol. 7 1\,
col. a.
408
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 34
Il a bien entendu qu’Avicenne et Al Gazàli considéraient deux
sortes de moteurs célestes, qu’ils parlaient d’un moteur séparé et
d’un moteur conjoint ; il s’empresse donc, lui aussi, de déclarer 1
qu’on doit distinguer entre lé moteur séparé et le moteur
conjoint. Mais il n’a pas vu qu’au gré des philosophes arabes,
chaque sphère céleste avait, à la fois, un moteur séparé et un
moteur conjoint ; il admet donc, tout comme Robert Grosse-
Teste2, qu’il existe un seul moteur séparé ; il l’identifie à la Cause
première et le charge de mouvoir de mouvement diurne l’orbe
suprême et tout le ciel ; puis, à chacun des orbes inférieurs, il
assigne un moteur particulier, chargé de produire le mouvement
qui est propre à cet orbe ; à ce moteur particulier, il donne le
nom d’intelligence ou de moteur conjoint ; c’est ainsi son ancienne
théorie qu’il reproduit sous des termes fournis par Avicenne.
Que telle soit bien la pensée de Bacon, nous le pouvons établir
par des citations multiples :
« Tout ciel 3 se peut diviser en l’orbe lui-même, et l’intelligence
qui meut cet orbe... Il est mû par l’intelligence qui lui est députée
et conjointe. »
« On a l’habitude 4 5 d’admettre deux moteurs du Ciel, le moteur
séparé et le moteur conjoint... C’est la Cause première qui est le
moteur séparé du Ciel. »
« On demande alors 8, au sujet du moteur céleste conjoint
(telle est l’intelligence), s’il est en mouvement...
» Solution : On doit répondre, selon l’opinion de certains phi¬
losophes, que cette proposition : Le premier 'moteur n’est mû ni
de mouvement propre ni de mouvement d’entrainement ( nec
per se nec per accidens), se doit entendre du moteur séparé,
qui est la Cause première de toutes choses, et non du moteur
conjoint, qui est l’intelligence ; celle-ci, en effet, à leur avis, est
mue par accident...
» Ou bien on doit dire que l’intelligence, qui est le moteur con¬
joint, n’est mue ni de mouvement propre ni de mouvement
d’entraînement. »
Au sujet de ce moteur conjoint, que nous enseigne notre maître
ès arts ? Est-ce simplement la forme de l’orbe céleste ou bien
est-ce une Ame ?
1. Quæst. II; ms. cit., fol. 72, col. a.
2. Vide supra, pp. 354-355.
3. Ouæst. I ; ms. cit., fol. 71, col. d, et fol. 72, col. a.
4 Quæst. II ; ms. cit., fol. 72,001. a.
5. Quæst. III; ms. cit., fol. 72, coll. a et b.
V - 35
LES QUESTIONS DE BACON
409
« Le ciel est mû par sa nature 1 2 qui est sa forme, mais non
d’une manière suffisante... En effet, la forme circulaire incline au
mouvement circulaire, mais pas suffisamment » pour produire ce
mouvement d’une manière effective.
Ce moteur conjoint est donc une âme. Evidemment, ce ne peut
être une âme végétative*. Est-ce une âme sensitive? En dépit de
certaines'expressions ambiguës d’Avicenne, on ne le peut admet¬
tre. Il faut donc que le moteur du ciel soit une âme raisonnable
( anima intellectiva).
Mais si Bacon consent, à l’exemple d’Averroès, à donner le nom
d’âme au moteur du ciel, c’est à la condition, déjà posée au traité
De substantiel orbis, d’ôter à cette âme tous les caractères que
ce nom implique habituellement, et qu’ Avicenne et Al Gazâli lui
avaient maintenus. Nous allons entendre, en effet, dans une suite
de textes, notre maître ès arts s’appliquer à la distinction qu’il
convient de poser entre l’intelligence qui meut, un orbe et l’âme
d’un être vivant.
Il examine cette question 3 4 : « Le moteur conjoint du ciel (telle
est l’intelligence) est-il en mouvement ? Il semble que oui,
répond-il. En effet, l’intelligence qui meut le ciel est appelée Ame
du Monde ; cette intelligence doit donc, au moins en ce qui a trait
au mouvement, avoir, [à l’égard de l’orbe céleste], la même opéra¬
tion qu’a l’âme raisonnable à l’égard du corps humain ; or l’âme
d’un homme est mue, tout au moins par entraînement ( per acci-
dens ), quand son corps est en mouvement ; de même, donc, l’intel¬
ligence doit être mobile, au moins par entrainement. »
Notre auteur ne regarde pas ce raisonnement comme valable.
« Il n’y a point similitude entre l’intelligence et l’âme, dit-il ; en
effet, bien que l’intelligence soit moteur conjoint, elle n’est pas,
comme l’àme, moteur de la matière même ; partant, de ce que
l’âme est mue par entraînement, il n’en résulte pas qu’il en soit
de même de l’intelligence. »
« En quelque corps que se trouve une âme, dit-il encore *, que
ce corps soit homogène ou hétérogène, qu’il soit mû de mouve¬
ment rectiligne ou de mouvement circulaire, dès là que ce corps
est mû de mouvemènt local, il est nécessaire que l’âme soit égale¬
ment mue de mouvement local, tout au moins par entraînement ;
la cause en est que l’âme est l’acte du corps. Mais l’intelligence
1. Quæst. XIV, fol. 74, col. a.
2. Quæst. XV ; ms. cit., fol. 74, col. a.
3. Quæst. III, fol. 72, coll. a et b.
4. Quæst. V ; ms. cit., fol. 72, col. c.
410
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
Y - 36
n’est point l’acte ni la perfection du mobile ; il n’est donc pas
nécessaire qu’elle soit mue ni circulairement ni d’autre manière
par l’effet du mobile qu’est le ciel. On voit par là que l’intelli¬
gence peut mouvoir de mouvement local sans être mue, elle-
même, ni de mouvement propre, ni par entraînement. » »
« Avicenne et Algazel admettent que le ciel est mû par une
âme 1 ... Mais si l’àme ou ce qu’ils appellent l’âme meut le ciel à
la façon dont, chez les animaux, l’âme meut le corps, alors, sans
aucun doute, cette âme ne peut être, par elle-même, cause d’un
mouvement continu et perpétuel. Elle le pourrait, toutefois, par
une force reçue d’ailleurs. »
Au moteur qu’il appelle conjoint, Bacon a bien pu donner le
nom d’âme intellectuelle ; mais, tout comme le traité De substantiel
orbis, il veut que cette âme ne soit pas la forme, l’acte, la perfec¬
tion d’un corps ; partant, le seul titre qui convienne vraiment à
ce moteur, c’est celui d’intelligence, que Bacon lui donne de pré¬
férence.
Comment conçoit- il l’action de ce moteur?
« Toute chose, dit-il2, mue par un moteur volontaire qui lui est
conjoint, se meut d’elle-même, comme on le voit pour les ani¬
maux. Or le ciel est de cette sorte, car il est mû par l’intelligence
qui lui est députée et conjointe .
» On objecte à cela que tout être qui se meut de soi-même, se
meut de mouvements contraires, car son mouvement vient d’un
moteur doué de volonté ou d’un principe volontaire.
» Nous répondrons que, d’un tel principe volontaire, on peut
parler de deux manières différentes.
» On en peut parler au point de vue de 1a. nature même de la
volonté ; de cette façon, il est vrai de dire qu’il pourrait mouvoir
de mouvements contraires.
» On en peut parler en supposant que la nature [de la volonté]
soit ordonnée et qu’elle consente à ce qui est naturellement le
meilleur ; de cette façon, le principe volontaire ne peut plus mou¬
voir de mouvements contraires ; ce ne serait point, en effet, ce qui
est naturellement le meilleur, mais bien ce qui est le plus mauvais ;
si ce principe venait à mouvoir autrement qu’il ne meut, peut-être
faudrait-il que la nature entière fût détruite. »
Nous reconnaissons la doctrine que Bacon avait déjà formulée
dans son commentaire au XIe livre de la Métaphysique ; la lecture
1 .
2.
uæst. VI ; ms. cit., fol. 72, coll. c et d.
’uæst. I ; ms. cit., fol. 71, côl. d, et fol. 72, col. a.
V - 37
LES QUESTIONS DE BACON
411
d’Avicenne et d’Al Gazâli a pu, très légèrement, modifier son lan¬
gage ; elle n’a rien changé au fond de ses idées.
Dans la pensée du jeune maître ès arts, nous venons de voir
se heurter, au sujet de la théorie des moteurs célestes, trois
influences bien différentes : l’influence de la doctrine d’Aristote,
l’influence de la doctrine d’Avicenne et d’Al Gazâli, l’influence de
la doctrine chrétienne. Péripatétisme païen, Néo-platonisme arabe
et Christianisme sont, sur ce point Gomme sur tant d’autres, radi¬
calement incompatibles ; de mainte façon, cependant, les docteurs
de l’École vont s’efforcer de les concilier, et ces multiples tentati¬
ves vont engendrer les systèmes les plus divers et les plus confus,
jusqu’au jour où Jean Buridan, au nom de la loi de l’inertie,
déclarera que les orbes célestes ne sont mùs ni par des intelligen¬
ces, ni par des âmes, mais par la chiquenaude initiale du Créateur.
Les doctrines que nous venons d’exposer sont-elles propres à
Roger Bacon? Devons-nous penser, au contraire, qu’elles avaient
habituellement cours, au milieu du xme siècle, à la Faculté des
Arts de Paris? Entre ces deux avis, il nous est impossible de faire
un choix autorisé ; le manuscrit conservé par la Bibliothèque
d’Amiens est le seul document qui nous renseigne sur ce qu’on
discutait et soutenait, dans les salles de la rue du Fouarre, au
voisinage de l’an 1250. Nous serions tentés, cependant, de choisir
le second parti et de croire que, sur les divers sujets dont nous
nous sommes occupés, les maîtres ès arts gardaient, en général,
des positions Voisines de celles que tenait leur collègue Roger
Bacon. Ce serait, alors, à l’influence de toute la Faculté de Paris,
et non pas à la seule influence de Bacon, que l’Ordre Franciscain
devrait d’avoir fait siennes, durant tout le xme siècle, la plupart
de ces thèses.
Ces thèses étaient exposées et soutenues à l’aide de termes
empruntés au Stagirite ; mais, la plupart du temps, la tendance
n’en était point du tout péripatéticienne ; à leur formation, Saint
Augustin et Avicébron avaient pris, bien souvent, une part beau¬
coup plus grande qu’ Aristote. Aussi vont-elles être en butte aux
très vives attaques des maîtres plus dociles à l’influence du Péri¬
patétisme, des deux grands docteurs dominicains, Albert le Grand
et Saint Thomas d’Aquin.
V - 38
CHAPITRE XI
ALBERT LE GRAND
I
l’ordre des traités d’albert le grand
Au De Universo de Guillaume d’Auvergne, dans la Somme
d’Alexandre de Haies, les doctrines de la Philosophie gréco-arabe
se sont offertes isolées les unes des autres ou réunies par petits
groupes. La Scolastique latine a pu, sans grand efïort, repousser
la plupart de ces pensées détachées les unes des autres ; si quel¬
ques-unes sont parvenues à se glisser en elle, c’est en se fon¬
dant au sein de théories plus anciennes et, depuis longtemps,
converties au Christianisme ; du système <jue cette fusion avait pro¬
duit vers l’an 1250, les Questions de Maître Roger Bacon nous ont
donné un aperçu.
Voici maintenant que l'Ecole ne se trouvera plus aux prises avec
quelque pensée péripatéticienne ou néo-platonicienne détachée
de l’ensemble auquel elle appartient et dont elle tire sa force ; ce
qu’elle va trouver devant elle, c’est la Philosophie gréco-arabe
tout entière ; tout ce qu’Aristote a élaboré, tout ce qu’ Alexandre
d'Aphrodisias, Thémistius, Proclus, Al Fârâbi, Avicenne, Al Gazàli,
Ibn Bâdja, Ibn Tofaïl, Averroès, Avicébron, Maïmonide ont ajouté
à l’œuvre du Stagirite, tout cela, méthodiquement rangé en un
seul corps de doctrine, va se développer sous les yeux des maîtres
des Universités latines; d’un seul regard, étonné et ravi, ils vont
embrasser et contempler tout ce qu’ont produit seize siècles de
méditation philosophique.
Celui qui, pour cette imposante revue, a convoqué toutes les doc¬
trines du Péripatétisme, du Néo-platonisme hellénique et du Néo¬
platonisme sémitique, c’est le fils du comte de Bollstædt, le Frère
V - 39
ALBERT LE GRAND
413
Prêcheur Albert, de Lavingen, celui que la postérité, admiratrice
de son savoir encyclopédique, devait surnommer Albert le Grand.
La gloire d’Albert îe Grand ne tarda pas à éclipser celle que la
Somme théologique donnait au Mineur de Haies, comme les doctri¬
nes révélées par le premier allaient éclipser celles que le second
avait résumées. En 1267, au moment où Roger Bacon écrit l'Opus
minus *, Alexandre de Haies est mort ; Albert est dans tout l’éclat
de la renommée que lui vaut son prodigieux labeur. « Dans les
discussions et les leçons, on les invoque tous deux comme des auto¬
rités; mais, s’il en est un qui jouit, à Paris, du renom de docteur,
c’est surtout celui qui vit encore ; on l'invoque dans les écoles
comme une autorité. »
A cette confiante admiration de l’œuvre d’Albert le Grand, Roger
Bacon refuse de souscrire : « C est la confusion et la destruction
de toute science, s’écrie-t-il, caries écrits de cet auteur sont rem¬
plis d’erreurs et contiennent une infinité de choses inutiles....
» Il est entré tout jeune en l’ordre des Frères Prêcheurs ; il n’a
jamais enseigné la Philosophie ; il ne l’a entendu enseigner dans
aucune école ; il n’a fréquenté aucune université avant de passer
théologien ; il n’a pas pu davantage être instruit au sein de son
Ordre, car il est lui-même le premier maître en Philosophie qui se
soit rencontré parmi ses frères. Sans doute, je lui accorderai plus
d’éloges qu’à quelque autre qui soit en la foule des étudiants, car
il a ét,é le plus studieux de tous ; il a vu une infinité de choses ; il a
eu le moyen de faire des dépenses ; aussi, dans la mer infinie des
auteurs, a-t-il pu recueillir une multitude de choses utiles. Mais
comme ces connaissances n’ont pas eu de fondement, comme il n a
pas été instruit et formé par les leçons reçues, par 1 exercice de
l’enseignement, par la discussion, il faut bien qu’il ignore les scien¬
ces les plus répandues. En outre, comme il ne sait pas les langues,
il ne peut rien connaître de vraiment grand.... Enfin, puisqu il
ignore la Perspective (car, vraiment, il ne sait rien de cette Science,
ainsi, d’aiUeurs, que tous ceux qui forment la foule des étudiants),
il lui est impossible de rien savoir qui soit digne de la Philoso¬
phie.... Et s’il ignore les moindres sciences, il ne peut connaître
les plus grandes.
» Dieu m’est témoin que si j’ai exposé l’ignorance de ces deux
hommes-là, c’est seulement en vue de la vérité des études. Car
le vulgaire croit qu’ils ont possédé toute science, et il se fie à eux
i Rogeri Baconis Opus minus (Fr. Rogeri Bacon Opéra quœdam hactenus
inedi/a. Edit. J. S. Brewer, Londou, i85g, pp. 325-328).
414
IA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 40
comme si c’étaient des anges.... Jamais le monde na été abusé à
ce point.
» Lorsque je dis qu’ils ont ignoré les sciences les plus répan¬
dues, et aussi les autres, je ne leur fais pas injure ; cette ignorance
ne les doit pas noter d’infamie ; il y a une foule de gens, hommes
connus du public ou hommes privés, clercs ou laïcs, qui ignorent
ces sciences et qui sont, cependant, fort utiles en ce monde ; et
eux aussi, ils sont utiles, voire môme dans les écoles, mais ils ne
sont pas tels qu’on les croit. »
Le jugement que Roger Bacon porte sur Albert le Grand n’est
pas, dans sa violence, dépourvu de perspicacité; l’étude des œuvres
de l’Évêque de Ratisbonne ne l’infirme guère ; l’auteur s’y montre
comme un homme prodigieusement laborieux ; il a lu avec con¬
science tous les écrits scientifiques, philosophiques, théologiques
qu’il a pu se procurer ; mais il n’a pas eu cette intelligence péné¬
trante qui sait disséquer les doctrines soumises à sa critique jus¬
qu’à ce qu elle en ait mis le cœur à nu ; l’esprit d’Albert demeure
à la surface des théories qu’il étudie ; aussi l’ordre qu’il impose à
ses expositions est-il quelque peu artificiel ; sans doute, les ques¬
tions traitées se suivent avec la régularité qu’impose la nature des
sujets auxquels elles se rapportent ; mais les solutions proposées
par les divers philosophes ne sont pas enchaînées les unes aux
autres par des liens qui se rattachent aux pensées maîtresses ; les
traités d’Albert le Grand forment ainsi une encyclopédie dont les
diverses parties sont correctement classées ; son œuvre n’a rien
d’une synthèse où les doctrines, disparates en apparence, se trou¬
veraient véritablement réduites à l'unité logique.
Compilateur clair, consciencieux et complet, c’est vraiment le
titre que mérite Albert ; c’était, d’ailleurs, le seul qu’il ambitionnât.
Lisons, en effet, le premier chapitre de sa Physique ' ; c’est, pour
ainsi dire, l’introduction à toute l’encyclopédie qu’il va rédiger :
« Dans la Science de la nature, notre intention est de donner
satisfaction, autant qu’il est en notre pouvoir, aux Frères de notre
Ordre. Depuis plusieurs années, déjà, ils nous prient de composer
un livre de Physique tel qu’ils y trouvent la Science physique en
son entier, et qu’ils puissent, à l’aide de ce livre, comprendre
d’une manière satisfaisante les traités d’Aristote. Nous ne nous
regardons pas comme capables d’une telle œuvre, mais nous n’osons
pas faire défaut aux prières de nos Frères ; partant, nous allons
leur accorder enfin ce livre que nous leur avons tant de fois
i. B. Albehti Magni De Physico auditu lib. I, tract. I, cap. I.
V - 41
ALBERT LE GRAND
415
refusé ; nous l’avons entrepris, vaincu par les supplications de
quelques-uns d’entre eux.
» Nous l’entreprenons donc, tout d’abord, à la louange de Dieu
tout puissant, qui est la source de la Science, le créateur de la
Nature, le protecteur et le directeur du juste ; puis, pour l’utilité
de nos Frères et, ensuite, de tous ceux qui, en le lisant, désireront
atteindre à la Science de la nature.
» Voici quelle méthode nous adopterons en cet ouvrage :
» Nous suivrons l’ordre et l’opinion d’Aristote ; nous dirons tout
ce qui nous semblera nécessaire pour expliquer et prouver cette
opinion ; mais nous ne ferons aucune mention du texte même d’Aris¬
tote.
» En outre, nous ouvrirons certaines digressions propres à éclair¬
cir les doutes qui surviendront et à suppléer ce qui, insuffisam¬
ment exposé, met, pour certains, de l’obscurité dans l’opinion du
Philosophe.
» Nous avons subdivisé toute cette œuvre en chapitres affectés
de titres.
» Partout où le titre du chapitre désigne simplement la matière
qui y est traitée, c’est que ce chapitre prend place en la série des
livres d’Aristote. Partout, au contraire, où le titre prévient qu’on
va faire une digression, c’est que nous avons ajouté quelque chose,
afin de suppléer à un défaut ou de prouver une proposition.
» En procédant de la sorte, nous produirons des livres en
même nombre que ceux d Aristote et sous les mêmes titres, t^à et
là, nous ajouterons des parties aux livres demeurés inachevés ;
parfois, aussi, nous ajouterons des livres remis ou omis, qu Aris¬
tote n’a pas composés ou, s'il les a composés, qui ne nous sont
pas parvenus .
n La Philosophie réelle, c’est-à-dire celle qui n est pas causée
en nous par notre œuvre propre, comme est produite la science
morale, se compose de trois parties : ce sont la Philosophie natu¬
relle ou Physique, la Métaphysique et la Mathématique. Notre
intention est de rendre intelligibles aux Latins toutes les parties
de cette Philosophie réelle. »
Albert le Grand n'a pas entièrement accompli sa promesse ; il
n’a pas rédigé la troisième partie de son encyclopédie, celle qui
devait exposer les Sciences mathématiques ; il est permis, d ail¬
leurs, de douter, avec Roger Bacon, qu’il fût en état de la mener
à bien ; mais il a exposé tout ce qu en son temps, comprenaient la
Physique et la Métaphysique.
Il est possible, et il n’est pas inutile, de marquer avec préci-
416
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 42
sion l’ordre dans lequel se sont succédés les divers traités qui
composent cette œuvre monumentale ; voici la liste de ces traités ;
quelques remarques justifieront le rang que nous attribuons à
chacun d’eux.
1° De puysicis si ve De hiysico aijditu. Le préambule que nous
avons cité nous assure que ce traité venait en premier lieu.
2° De Cælo et Mundo. Dès les premières lignes de ce traité, nous
lisons : « Diximus autem in his quæ præhabita snnt in libro Phy-
sicorum , » Il vient donc aussitôt après le livre des Physiques.
3° De natura locorum. Cette phrase 1 : « Sicut ostensum est in
libris antehabitis Cæli et Mundi et Pbysicorum , » nous assure que
ce traité ne peut venir avant le rang que nous lui assignons. L’au¬
teur y annonce, d'autre part, des démonstrations qui seront don¬
nées au Perigeneseos * et aux Météores 5 ; ces livres-ci, donc, sont
postérieurs au De nalura locorum.
4° De causis proprietatijm elementorum. Ce livre débute en ces
termes : « Quoniam autem complevimus jam communiter ea quæ de
natura locorum et distinctione dicenda sunt in physicis, super esse
videtur nobis ut proprietates elementorum quas ex orbe et locis
habent cxponamus. » C’est donc aussitôt après le De natura locorum
que nous le devons placer.
Nous savons également quel ouvrage il précède ; voici, en effet,
les phrases qui le terminent :
« Quia igitur omnia secuti sumus quæ de causis proprietalum
elementorum voluimus, tempus est ut de generatione et coiruptione
corporum determinemus. Ex quo enim determinavimus de mobili
simpliciter in libro Physicorum, et de mobili secundum lociim in
libro Cæli et Mundi ; et ex quo diximus habitudinem mobilis 'recti
ad mobile circulariter in libro De longitudine et de latitudine loco¬
rum ; et nunc, in islo libro, determinavimus proprietates simplicium
corporum quæ causantur in eis ex hoc quod diversimode se habent
adinvicem , exigit divisio quam in principio Naturalium nostro-
rum diximus ut de generatione et corruptione generabilium et cor -
ruptibilium, Deo auxiliante, disseramus. »
5° De generatione et corruptione. Le passage que nous venons
de citer ne laisse aucun doute sur la place que cet ouvrage doit
occuper.
6° Libri meteororum \ Le premier chapitre de l’ouvrage est con-
1. Alberti Magni Dénatura locorum, tract. I, cap. II.
2. Alberti Magni Op. laud., tract. I, capp. III et IV.
3. Alberti Magni Üp. laud., tract. I, capp. I, III et IV.
4. On met parfois avant les Météores un opuscule intitulé : De impressio-
V - 43
ALBERT LE GRAND
417
sacré à expliquer pourquoi les Météores doivent être étudiés après
la Physique, après le De Cælo et après le De generatione et corrup-
tione. Albert y cite h plusieurs reprises son ouvrage sur le De gene¬
ratione. Ailleurs \une allusion à l’action de la Lune sur les marées
est suivie de ces mots : « Hoc autem nos verificavimus in libro de
effectibus planetarum in démentis qui dicilur Liber de càusis pro¬
prie tatum elementorum. »
Il nous apprend aussi, au premier chapitre de l’ouvrage, qu’a-
près les Météores, il traitera des minéraux, puis des végétaux et
des animaux, tant en général qu’en particulier ; il ajoute : « Etper-
veniemus ad ultimum narrationis nostræ in rebus physicis. »
7° De mineralibus Le premier chapitre de cet ouvrage contient la
phase suivante : « In libro Meteororum jam dictnm est. » Le traité
Des minéraux, annoncé aux livres des Météores, vient, en effet,
immédiatement après ceux-ci. En achevant ce traité, Albert déclare
complète l’étude « des mixtes homogènes qui ne sont ni organisés
ni animés. »
8° De anima. Le début de cet ouvrage le place avec certitude au
rang que nous lui assignons ici ; voici, en effet, quel est ce début :
Omnibus quæ de corpore mobili et de mobili secundum locum
dicenda erant expeditis , tradilis etiameis guæ de mobilibus ad for¬
mant tam simplicibus quant mixlis videbantur esse dicenda , deter-
minatis nihilominus his guæ de ntixlura lapidum et miner arum
commemoranda esse videbantur, mine tandem stylum ad tractan-
dum animal or uni nat tiras converti mus, ordinem quem in principio
nostroruni librorum præscripsimus per ontnia insequendo. »
9° De nutrimento et nutribili. Après avoir parlé de l’âme en géné¬
ral, c’est de l’âme végétative et de ses fonctions qu’Albert traite
en cet opuscule. Qu’on le doive placer aussitôt après le De anima,
cela résulte des mots par lesquels il débute : «• De anima secun¬
dum seipsam in præcedenti libro dictant est. »
10° De sensu etsensato. Au premier chapitre de cet écrit, Albert
nous rappelle qu’il a traité de l’âine en elle-même « in libro de
anima, » puis qu’il a déterminé les opérations propres de l’âme
végétative ; c’est donc maintenant le lieu de considérer les animaux ;
mais avant de les étudier en particulier, il convient de donner
nibus aeris ; c’est une suite (t'énoncés, sans développement ni démonstration,
qui résume uoe partie des Météores ; rien n’indique a quel moment cet opus¬
cule a été composé, mais on peut affirmer qu’il ne fait aucunement partie
de l’encyclopédie de Physique dont Albert avait entrepris la rédaction,
i. Alberti Magni Libri meteororum, lib. II, tract. III, cap. I.
DUHEM — T. v.
27
418
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
V - 44
une série de livres où seront examinées les propriétés générales
des êtres formés d’une âme et d’un corps.
De ces propriétés, Albert donne une classification cpi on est en
droit de juger quelque peu artificielle ; en vertu de cette classifi¬
cation, il annonce qu’il va traiter successivement des sujets dont
voici la liste :
Senstts et appétit-us,
Memoria,
Vigilia et somnus,
Juventus et senectus,
Inspiratio et respiration
Vita et mors.
Conformément à ce qu’annonce cette liste, il donne aussitôt le De
sensxt et sensato.
11° De memoria et reminiscentia. D’après la liste qui vient d être
citée, cet ouvrage doit venir immédiatement après le De sensu et
sensato. D’ailleurs, dès les premières lignes, Albert nous avertit
que la mémoire est le premier sujet d’étude qui se présente lors¬
qu’on a examiné « quelles sont les propriétés générales de l’àme
et du corps animé et comment les choses sensibles parviennent à
l’âme. »
12° De intellectu et intelligible Cet ouvrage en deux livres vient
interrompre la suite des traités dont Albert avait dressé la liste.
L’auteur prend soin, dans son premier chapitre, de nous dire quel¬
les raisons l’ont obligé à modifier l’ordre annoncé. Il rappelle,
d’ailleurs, que parmi les ouvrages destinés à faire suite au De anima,
il a déjà produit le De nulrimento et nutribili et le De sensu- et
sensato ' ; il lui reste à composer le De somma et vigilia, le De
juventule et senectule , le De inspiratione et exspiralione, le De
motibus qui dicuntur animales, le De vita et morte.
13° De somno et vigilia. Annoncé, en la liste précédente, comme
le premier des traités à composer, cet opuscule vient assurément
après le De intellectu et intelligibili qu’il cite en son premier cha¬
pitre.
14° De juventute et senectute. Les deux listes dressées d avance
par Albert s’accoudent pour mettre cet opuscule aussitôt après le
De somno et vigilia.
15° De spiritu et respiratione. Le premier chapitre a pour titre :
i. Dans cette énumération, Albert oublie le De memoria et reminiscentia ;
mais les autres indications que nous avons rapportées ne laissent planer aucun
doute sur le rang que doit occuper cet opuscule.
V - 45
ALBERT LE GRAND
419
De ordine dicendorum. Albert y rappelle à son lecteur les raisons
de 1 ordre suivi dans l’exposé des Parva naluralia ; il passe en revue
les sujets de la plupart des livres précédemment composés, tel-
que le De nutrimento, le De memoria, le De som.no et vigilia, le
De intellect u ; il termine par ces mots : « Restât ut de spiritus
opéré et de motibus animalium dicamus, prius autem de spiritus
opéré propter prædicta. »
16° De motibus animalium. La phrase que nous venons de citer
semble nous autoriser à placer cet ouvrage aussitôt après le De
spiritu et respiratione . Mais, en réalité, ce traité avait été rédigé
plus anciennement. Albert le Grand le cite, en efiet, dans son
traité De Cælo et Mando : « In libro quem scripsimus de motibus
animalium », dit-il D’ailleurs, le préambule du traité De Cælo
semble indiquer que cet ouvrage a été composé aussitôt après la
Physique. Nous serions amenés par là à conclure que le De moti¬
bus animalium est un opuscule rédigé par Albert avant le temps
où il entreprit sa grande encyclopédie. Le fait que ce livre serait
une œuvre de jeunesse explique pourquoi notre auteur a, pour
ainsi dire, repris le même sujet dans son De motibus processivis.
17° De morte et vita. Que cet opuscule termine la série des trai¬
tés consacrés aux propriétés générales des êtres animés, nous en
avons la certitude par ces mots qui se lisent au premier chapitre :
« Hune ultimum librum inter eos qui sunl de communibus animæ
et corporis ponimus, licet pluribus conveniat mori et vivere quam
sentira, et intelligere, et moveri secundum locum. »
18° De vegetabilibus et plantis. Ce traité commence en ces termes,
qui en désignent suffisamment la place : « In universalibus prin-
cipiis vivorum omnium et operibus eorum executis quæ de animabus
et operationibus communibus animæ et corporis fuerunt , mine
philosophandum est de particularibus . » D’ailleurs, au cours du
premier chapitre, que cette phrase inaugure, Albert cite son livre
De intellectu et inlligibili et aussi son livre De motibus animalium ;
cette dernière indication confirme le rang assigné à la composi¬
tion du De vegetabilibus et plantis.
19° De animalibus. « Scientiam de animalibus, secundum eam
quam in principio præmisimus dioisionem post scientiam de vege¬
tabilibus in hujus noslræ naturalis philosophiæ opéré ponemus. »
Ces mots, par lesquels commence le traité Des animaux, le mettent
nécessairement à la suite du traité Des végétaux et des plantes.
20° De natura et origine animæ vel De immortalitate animæ. En
i. Alberti Magni Libri de Cælo et Mando, lib. II, tract. I, cap. IV.
420
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 46
terminant le traité des animaux, Albert le Grand écrivait : « Jam
expletus est liber animalium, et in ipso expletum est totum opus
nnlurarum. » Il croyait donc, en ce moment, qu il avait achevé
l’encyclopédie de Physique promise à ses frères. Il dut bientôt
reconnaître qu’une pièce manquait, celle qui devait se trouver au
sommet de l’ouvrage ; après avoir traité des êtres qui n’ont que
l’âme végétative et de ceux qui sont pourvus d’une âme sensitive,
il lui restait à étudier l’âme raisonnable de l’homme ; il composa
donc cet opuscule intitulé De naturaet origine anbnæ.
Que cet opuscule ait été composé après les vingt-six livres du
traité Des animaux , cela est surabondamment démontré, car il
contient, à ces livres, de très nombreux renvois .
21° Metaphysica si ve de PRIMA Philosophia. Ayant achevé sou
exposé encyclopédique de la Physique, Albert aborde la rédaction
de la Métaphysique. Ce dernier ouvrage, en effet, débute par la
déclaration suivante : « Naturalibus et doctrinalibus jam quantum
Hcuit scientiis elucidatis , jam ad veram Phi/osophiæ sapienliam
accedamus. »
Que la Métaphysique ait été rédigée après le De immortalitate
animai, nous en avons l’assurance, car elle cite 2 ce dernier opus¬
cule.
Albert a donc mené jusqu’au bout l’exposition des doctrines
professées en Physique et en Métaphysique par Aristote et par ses
continuateurs. Vingt-et-un traités composent cette œuvre colos¬
sale ; comme nous l'avons vu, l’ordre suivant lequel ces vingt-
et-un ouvrages ont été produits peut être déterminé par des
remarques qui ne laissent aucune place au doute ni a la conjec¬
ture.
La laborieuse activité d’Albert ne cessa pas de s exercer a.u
moment où il écrivit la dernière ligne de sa Métaphysique. Sa
plume infatigable ne se lassa pas de produire de nouveaux ouvra¬
ges destinés à compléter ou à retoucher le monument qu’il avait
élevé à la gloire de la Philosophie péripatéticienne. Parmi ceux
que nous aurons à citer, en ce chapitre ou plus taj’d, il en est trois
dont la rédaction est certainement postérieure à celle de la Méta¬
physique.
De ces trois écrits, nous mentionnerons en premier lieu le De
unitate intellectus contra averroem . Dès le premier chapitre de cet
ouvrage, nous lisons : « Sicut ostendimus summalim in XI0 hbro
i. Par exemple, tract. I, capp. III> IV et V.
a. Alberti Maoni Metaphysica, lib. XI, tract. I, cap. IX.
V - 47
ALBERT LE GRAND
421
primæ Philosophise. » Albert y cite, d’ailleurs, sa Métaphysique en
nombre d’autres circonstances \ L'opuscule en question est donc
sûrement postérieur à la Métaphysique.
Or, cette constatation est d’importance, car la date du De uni-
tate intellect us contra Averroem est connue. « La composition de
ce traité, écrit le P. Mandonnet % est indubitablement de 1256 ;
il a été écrit par Albert, pendant son séjour à la cour romaine,
par ordre d’Alexandre IV, preuve non équivoque que le Saint
Siège avait l’œil ouvert sur la destinée de l’enseignement d’Aris¬
tote. »
C’est encore après la composition de la Métaphysique que fut
achevée celle du De principiis motus processivi ; on y lit, en effet 3 :
« Diction est a nobis \ in hiis quæ sunt de prima Philosophia. »
Ce livre est consacré aux mouvements des animaux. A la fin du pre¬
mier chapitre, Albert nous rappelle qu’il a déjà traité ce sujet en
son De motibus animalium ; « mais, ajoute-t-il, alors que nous
voyagions en Campanie, non loin de la Grèce, nous eûmes con¬
naissance du petit livre d’Aristote sur le mouvement des animaux ;
nous avons eu soin, alors, d’intercaler ici ce qu’il en avait dit, afin
que l’on sût si ce que nous avons écrit de notre propre inspiration
s’écarte en quelque point de la subtilité du prince des Péripatéti-
ciens. »
Ce voyage en Campanie dut suivre ou interrompre le séjour
d’Albert à la cour d’Alexandre IV. Le traité De principiis motus
processivi fut donc probablement écrit vers le même temps que le
De unitale intellectus contra Averroem; aucune indication, d’ail¬
leurs, ne marque celui des deux ouvrages qui a précédé 1 autre.
Nous arrivons enfin à l’une des œuvres les plus intéressantes
d’Albert le Grand ; cette œuvre, intitulée : Liber de causis et pro-
cessu uni versitatis a Causa prima, expose d une manière méthodi¬
que toutes les pensées que la Philosophie juive ou arabe avait
groupées autour de la doctrine de la procession des êtres, telle
que le Liber de causis l’avait présentée.
Que cette œuvre ait été composée après la Métaphysique , nous
en avons la certitude, car nous y relevons la phrase suivante ‘ :
« Multa ta/ia in prima Philosophia a nobis contra Stoïcos dicta
1. Alberti Magni De unitale intellectus contra Averroem libellus, cap. V,
28a ratio, cap. VII, ad i4in, ad i6*n, ad 17 In.
2. P. Mandonnet, Siger de Brabant , Etude critique ; Louvain, 1911 ;
pp. 61-62 . . . .
3. Alberti Magni De principiis motus processivi liber , tract. I, cap. V, circa
Hnem. .
4. Alberti Magni Liber de causis, lib. I, tract. I, cap. IV, in nne.
422
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 48
sunt. » D’ailleurs, Albert le Grand regarde 1 2 3 * 5 6 7 le Liber de causis
comme le complément indispensable de la Métaphysique d’Aris¬
tote.
Faut-il placer la rédaction du Liber de causis avant ou après la
rédaction du De unitate inlellectus contra Averroem et du De prin-
cipiis motus processivi ? A cette question, nous ne pouvons répon¬
dre que par des conjectures.
Le De unitate intellectus, le De motibus processivis offrent mainte
occasion ou le Liber de causis aurait pu être cité ; il ne l’est pas.
Au Liber de causis, on peut également noter plusieurs circon¬
stances où une mention soit du De unitate intellectus, soit du De
motibus processivis se fût trouvée à sa place ; elle ne s’y rencontre
pas. L'indécision, semble-t-il, doit rester absolue.
Une remarque, cependant, paraît de nature à faire pencher la
balance. •
Au De unitate intellectus contra Averroem, au De principiis
motus processivi, Albert le Grand renvoie constamment aux écrits
qu’il a antérieurement composés.
Ainsi, au premier de ces ouvrages, il mentionne non seulement
la Métaphysique, mais encore la Physique *, le De anima', le De
intellectu et intelligibili *, le De animalibus b, le De nattera et
immortalitate animæ *.
Outre la Métaphysique, le second de ces ouvrages cite la Physi¬
que \ le De Cælo et Mundo 8 9 10,le De anima *, le De sensu etsensato ,0,
le De motibus animalium 11 .
Au Liber de causis, au contraire, Albert invoque constamment
l’autorité des philosophes grecs, latins, arabes ou juifs qui l’ont
précédé, mais jamais il ne renvoie à ses propres écrits ; il semble
qu’il ait voulu exposer sur nouveaux frais les principes généraux
de la Philosophie qu’il nomme péripatéticienne, en faisant abstrac¬
tion complète de l’exposé encyclopédique qu’il en avait déjà
1. Alberti Magni Op. laud . , lib. II, tract. I' cap. I.
2. Alberti magni De. unitate intellectus contra Averroem liber, cap. V, 28»
ratio .
3. Alberti magni Op •. laud., cap. I ; cap. III, 5a via, 19a via, 25a via ; cap. V,
9a ratio, 22a ratio; cap. VII, ad g™.
4- Alberti magni Op. laud.. cap. I et cap. VI.
5. Alberti magni Op. laud., cap. V, i5a ratio, 17* ratio, 18a ratio.
6. Alberti magni Op. laud., cap. I et cap. V, i3a ratio.
7. Alberti magni De principiis motus processivi liber, tract. I, capp. II, IV
et V ; tract. II, cap. V.
8. Alberti magni Op. laud., tract. I, cap. IV.
9. Alberti magni Op. laud., tract. I, cap. I.
10. Alberti magni Op laud., tract. I, cap. I.
1 1. Alberti magni Op. laud., tract. I, capp. I et II ; tract, II, cap. XI.
V - 49
ALBERT LE GRAND
423
donné. A ce silence sur ses propres travaux, une seule exception
peut, croyons-nous être notée ; pour éviter de reprendre une fas¬
tidieuse discussion, Albert renvoie à sa Métaphysique ; c’est cette
heureuse exception qui nous a permis de placer avec certitude le
Liber de causis après la Métaphysique.
Le silence que le Liber de causis garde sur le De unitate intel-
lectus contra Averroem et sur le De principiis motus processivi
n’a donc pas du tout la même signification que le silence de ces deux
derniers ouvrages touchant le Liber de causis. Dès lors, on peut
admettre, croyons-nous, que de ces trois ouvrages, le Liber de cau¬
sis est le plus récent ; composé après l’an 1256, il achèverait la
vaste exposition de la Philosophie péripatéticienne qu’Albert avait
entreprise à la prière de ses frères. C’est, d’ailleprs, ce que semble
déclarer la phrase qui clôt cet écrit : « Eaquæ dicta sunt nonafflic-
tionibus nostris inducta, sed assiduis postulationibus sociorum ab
Aristotele potius extorta quam impetrata. »
II
l’esprit QUI ANIME l’oeuvre DALBERT LE GRAND
Albert le Grand, avons-nous dit, est un compilateur ; il ne
réclame pour lui-même que le titre de compilateur fidèle ; à nous
déclarer que c’est là sa seule ambition, il met une sorte d’opiniâ¬
treté ; il n’admet pas que, pour juger son œuvre, on examine d’au¬
tre question que celle-ci : A-t-il, oui ou non, fidèlement exposé
l’opinion des anciens Péripatéticiens ? Relevons quelques-unes des
déclarations, faites en ce sens, qu’on rencontre en parcourant sa
vaste encyclopédie.
Voici d’abord celle qui termine les Physiques : « Nous demandons
à tous ceux qui verront cet ouvrage de ne pas examiner quelles
sont leurs propres conceptions, mais ce qu’ont dit les anciens Péri¬
patéticiens. Ils pourront alors, comme il leur plaira, lui adresser
des reproches ou l’acquitter. »
Une déclaration semblable clôt la Métaphysique : « Terminons
ici cette discussion dans laquelle je n’ai rien dit selon ma propre
opinion; tout ce que j’ai dit est conforme à l’opinion des Péripa¬
téticiens ; que celui qui voudra mettre à l’épreuve ce que je dis là
lise attentivement leurs livres, et qu’il ne m’adresse pas à moi-
même les louanges ou les reproches que méritent ces auteurs. »
Au cours du Liber de causis, Albert ne cesse de rappeler son
424
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 50
désir de n’être que le fidèle rapporteur des doctrines d'autrui :
« Nous expliquons ici l’intention des Péripatéticiens 1 2 3 : nous ne disons
rien de nous-même ; nous nous contentons d interpréter du mieux
que nous pouvons ce qu’ils ont voulu dire. » — « Avant que nous
parlions des Intelligences -, il faut savoir qu en ce que nous
allons dire, nous n’apporterons rien de nouveau ; nous présente¬
rons simplement les raisonnements des Péripatéticiens. ><
De tous les passages où Albert affirme son intention d’exposer
fidèlement, et sans rien ajouter qui lui soit propre, les doctrines
des Péripatéticiens, le plus caractéristique, assurément, est celui
qui termine le traité Des animaux :
« Voici la fin du livre Des animaux ; avec lui s’achève toute
notre œuvre de science naturelle. Dans cette œuvre, j’ai pris pour
règle de conduite d’exposer du mieux que je pouvais ce qu’ont dit
les Péripatéticiens ; aussi personne, en cette œuvre, ne peut-il devi¬
ner ce que je pense moi-même en Philosophie naturelle ( nec a/i-
quis in eo potest deprehendere quid ego sentiam in Philosophia nalu-
*-ali). Quiconque en douterait n’a qu’à comparer ce qui est dit dans
nos livres à ce qu’ont dit les Péripatéticiens ; alors, quand j’affirme
que je n'ai fait qu’interpréter et exposer leur science, il pourra en
tomber d’accord avec moi ou me reprendre ; mais s’il me veut
reprendre sans avoir lu ni compris, il sera bien établi que ses
reproches viennent de la haine ou de l’ignorance ; des remontran¬
ces de telles gens, je ne me soucie guère. »
Albert se vante donc d’avoir exposé la philosophie des Péripa¬
téticiens avec tant de fidélité (on est tenté de dire : avec tant de
servilité) qu’il soit impossible même de soupçonner ses opinions
personnelles. Mais qui sont ces Péripatéticiens auxquels il se con¬
tente de faire écho ?
Le mot : Peripatetici éveille, en l’esprit d’Albert, une idée aussi
large, nous pourrions dire : aussi vague, que l'idée conçue par
Guillaume d’Auvergne lorsqu'il disait : Aristoteles el ejus seguaces,
par Alexandre de Haies lorsqu il écrivait : Philosophi.
Les Péripatéticiens, ce sont, après Aristote, une foule de philo¬
sophes grecs, Alexandre d’Aphrodisias, Thémistius, Porphyre. C'est
Denys qui est placé, auprès de Théophraste, parmi les meilleurs
philosophes grecs \ Ce sont les philosophes arabes, Al Fàrâbi,
Avicenne « et ejus imitator Algazel, » le Chrétien Costa ben Luca,
Ihn Bàdja qu’ Albert nomme Avempache, Ibn Tofaïl, qu’il appelle
1. Albbrti magni Liber de causis , lib. Il, tract. I, cap. II.
2. Alberti Magni Op. laud., lib. II, tract II, cap. I.
3. Alberti Magni De inle/lectu et intelligibili, lib. I, tract. I, cap. IV.
V - 51
ALBERT LE GRAND
425
Abubacher, enfin « Averroès, citoyen de Gordoue ». Ce sont les
philosophes juifs, Isaac Israelita et, surtout, Moïse Maimonide, qui
est appelé Rabbi Moses ou Moses Ægyptius. Ce sont encore une
foule d’autres, Arabes ou Juifs, dont les noms, étrangement défor¬
més par Albert, sont souvent difficiles à reconnaître.
Bien que tous ces auteurs forment, pour Albert le Grand,
l’Ecole des Péripatéticiens, il ne peut méconnaître, cependant, que
leurs opinions sont loin de s’accorder toutes entre elles. En pré¬
sence de ces doctrines divergentes, que fera-t-il? S’il était, sim¬
plement, le narrateur fidèle et muet sur ses opinions personnelles
qu’il prétend être, il devrait, semble-t-il, présenter tout uniment
ces doctrines les unes à la suite des autres et laisser au lecteur la
liberté de choisir entre elles. Ainsi fait-il quelquefois, mais bien
rarement. En général, il ne demeure pas, à l’égard des diverses
théories qu’il appelle également péripatéticiennes, dans cet état de
parfaite indifférence. Tantôt, et le plus souvent, parmi les théories
proposées, il en choisit une, et il argumente pour elle contre tou¬
tes les autres. Tantôt, entre les divers systèmes présentés, il com¬
pose une sorte de compromis qu’il donne comme l’opinion même
des Péripatéticiens. De ces deux manières d’agir, nous rencontre¬
rons des exemples.
Soit qu’ Albert choisisse entre plusieurs opinions rivales, soit
qu'il tente d’en former une sorte de synthèse, il nous laisse devi¬
ner, en dépit de scs protestations, quelles tendances sollicitent le
plus fortement son intelligence. 11 est alors visible que le système
d’Avicenne et d’Al Gazâli, plus que tout autre, attire ses préféren¬
ces. U semble même que ce système s’impose d’autant plus for¬
tement au Docteur Dominicain que celui-ci progresse davantage
en l’accomplissement de son œuvre. 11 est difficile de lire le Liber
de causis rl processif universitatis a causa prima sans demeurer
convaincu que l’auteur regarde la P/iilosop/iia Algazelis , qui s y
trouve constamment citée, comme la plus parfaite exposition de
la pensée péripatéticienne
Exclusivement soucieux d'exposer la Philosophie de ceux qu’il
nomme les Péripatéticiens, Albert marque une indifférence quel¬
que peu méprisante à l’égard de la Philosophie platonicienne :
« Selon la protestation que nous avons formulée dans ce qui pré¬
cède, dit-il ', nous ne poursuivrons pas l’exposé de ces supposi¬
tions [platoniciennes], car, en cette affaire, nous avons seulement
entrepris d’aplanir la voie suivie par les Péripatéticiens. Quant
i. Albbkti Magni Metaphysica, 1 ib. XI, tract. III, cap. VII.
426
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 52
aux dires de Platon, quels qu’ils soient, ils tiendront comme ils
pourront, jusqu’au jour où quelqu’un, peut-être, viendra les apla¬
nir. » « Les Platoniciens et les Épicuriens, qui ont admis une
foule de dieux et de déesses, dit-il ailleurs ', semblent avoir con¬
sidéré un grand nombre d’espèces de substances intellectuelles
célestes ou terrestres ; ces substances, il les ont appelées intelli¬
gences ou démons ; ils ont prétendu que l’Intelligence résidait en
elles par des formes qu’elles reçoivent de siècle en siècle ou
bien encore par des formes créées en même temps qu elles ; cette
dernière opinion semble être celle de Platon au Timée. Je ne fais
que jeter la semence de ces pensées et vous livrer cette semence ;
à vous d’en décider à pair ou impair ( vestrum autem erit par ad
impar cxsequi). Ici, nous ne traiterons pas de cette opinion, car,
en cet ouvrage, nous nous proposons seulement d’expliquer les
opinions et les raisons des Péripatéticiens. »
Si donc les diverses théories touchant les Intelligences célestes
qui ont été proposées par Aristote d’une part, par Al Fârâbi, par
Avicenne et par Al Gazâli d’autre part, méritent qu’on en discoure
en de nombreux chapitres de la Métaphysique ou du Livre des
causes , les opinions de même nature que Platon a émises valent
tout au plus la peine qu’on en décide à pair oU impair. Tel est le
mépris où Albert relègue ce Timée que tant de générations de
maîtres, au temps de l’ancienne Scolastique, avaient admiré comme
le chef d’œuvre du Prince des Philosophes.
Avicébron est traité avec moins d’indifférence, mais avec plus
de sévérité que Platon.
Contre Avicébron, les attaques, au Livre des causes, se répè¬
tent sans cesse :
« Au Fous vitæ, Avicébron s’est fabriqué une Philosophie spé¬
ciale *. Aussitôt après l’unité du premier Principe qui, dit-il,
pénètre toute chose, vient une dualité, celle de la Forme et de la
Matière. Selon lui, la première Forme est l’Intelligence et la
première Matière est celle qui sert de fondement et de support à
l’Intelligence ; il ajoute que la Forme n’a pas existé, fût-ce durant
un clin d’œil, sans la Matière, non plus que la Matière sans la
Forme.
» La première Forme, en effet, c’est l’Intelligence, car c’est elle
qui détermine la puissance de la mémoire, capable de toutes for¬
mes.
1. Albbrti Magni Liber de causis, ! ib. il, tract. II, cap. XXXIII.
2. Alberti Magni Liber de causis, lib. 1, tract. III, cap. VIII.
V - 53
ALBERT LE GRAND
427
» La seconde forme est la corporéité, qui vient borner la capa¬
cité de la Matière première ; car la matière corporelle n’est déjà
plus capable de toutes les formes.
» En troisième lieu, vient la contrariété, qui caractérise la forme
et la matière des éléments ; cette dernière matière est de moindre
compréhension que la matière corporelle.
» La quatrième forme est celle de la mixtion.
» C’est ainsi qu’Avicébron tire toutes choses du premier Principe.
Mais d’où viennent l’Intelligence, la corporéité, la contrariété, la
mixtion, il ne l’explique par aucune cause raisonnable ; il se con¬
tente de dérouler des sophismes et de donner des raisonnements
de rhéteur ( rationes topica;). »
« En ce livre qui est intitulé Fons vitæ , avait déjà dit Albert le
Grand *, Avicébron présente sommairement une thèse étrange
( mirabilis positio ) touchant le principe de l’Etre universel. »
Après avoir exposé avec plus de développements ce que nous
venons de lui entendre dire d’une manière plus concise, Albert
poursuivait en ces termes s ;
« Cette opinion déplaît aux Péripatéticiens, et cela pour cinq
raisons principales. » De ces raisons, voici la cinquième : « Avi¬
cébron prétend que le premier Principe agit volontairement ; or
c’est contraire à la Philosophie de tout le monde ; il est de la
nature même du premier Principe qu’il agisse par lui-même et
par son essence, sans que rien le détermine à l’action....
» Aux dires d’Avicébron, on peut opposer de très fortes objec¬
tions. D’un être simple ne peut résulter qu’un autre être simple ;
c’est un principe qui a été affirmé par Aristote en sa lettre Sur le
principe de l'être universel , et qui a été admis et expliqué par Al
Eàrâbi, par Avicenne et par Averroès. Selon l’hypothèse d’Avicé¬
bron, au contraire, [du premier Principe simple] sont tirées deux
choses, dont aucune n’en émane par l'intermédiaire de l’autre, à
savoir la Matière première et la Forme première ; ce n’est pas, en
effet, la Matière première qui fait que la Forme soit forme, ni la
Forme première qui fait que la Matière soit matière ; elles sont
toutes deux également premières, chose qui passe l’entendement.
» En outre, il est bien prouvé que la volonté, prise en tant que
volonté, ne peut pas être le principe de l’Être universel ; la volonté,
en, effet, en tant que volonté, est sollicitée par des motifs divers à
prendre des déterminations différentes ; or que des motifs divers
i. Alberti macni Op. laud., lib. I, tract. I, cap. V.
?.. Ai-berti magni Op. Iciud., lib. 1, tract. I, cap. VI.
428
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
V - 54
puissent disposer le premier Principe à agir de différentes maniè¬
res, cela est complètement absurde.... L’enseignement d’Avicébron
est donc contradictoire de toutes façons ( omnino incongruum ). »
Un peu plus loin, Albert reprend 1 la réfutation de cet enseigne¬
ment. « Au livre qu’il lui a plu de nommer Fans vitæ , Avicébron,
seul entre tous, a prétendu que le premier Principe agissait volon¬
tairement. Il voulait, en effet, que la conception par laquelle ce
premier Principe est créateur résidât en lui par 1 intermédiaire
du Verbe intérieurement disposé; il nommait Verbe la raison
d’être de l’œuvre du Créateur ; il disait, en effet, que quiconque
produit une œuvre conçoit d’abord en soi-même, par 1 intelligence,
la raison d’être de cette œuvre. Il ajoutait que 1 Essence du pre¬
mier Principe était infinie et qu elle s étendait, d une extension
spirituelle et non corporelle, à travers toutes choses, en sorte,
disait-il, quelle se trouvait présente en toutes choses, et qu’elle
opérait en toutes choses suivant la forme du Verbe qu elle porte
en elle-même.
» A cette Essence, il attribuait une Volonté dont le choix déter¬
minait s'il fallait accomplir telle œuvre ou telle autre...
» Très certainement, ce que dit Avicébron ne saurait convenir.
D’ailleurs, je ne pense pas qu’Avicébron soit l’auteur de ce livre ;
je pense que quelques sophistes l’auront fabriqué sous le nom de
ce philosophe. »
C’est ce même livre que Guillaume d Auvergne admirait si fort
et dont l’auteur lui semblait être un philosophe chrétien.
C’est sous le nom d’Avicébron qu’Albert le Grand vient de con¬
damner ces diverses doctrines ; il eût pu tout aussi bien les con¬
damner sous le nom de Scot Érigène, carie Philosophe chrétien
les avait soutenues avant le Philosophe juif qui, sans doute, les
tenait de lui. Allons plus loin; ces doctrines qu’il réprouve, Albert
eût pu les attribuer à Saint Augustin ; car, ainsi résumées et rédui¬
tes aux pensées essentielles qui en forment comme le squelette,
les théories d’Avicébron et de Scot Érigène ne renferment plus
rien qu’on ne retrouve dans les écrits de l’Evêque d’Hippone.
Lors donc qu’Albert le Grand parait simplement condamner le
système d’ Avicébron au nom de la Philosophie péripatéticienne,
il s’empare, en réalité, de la théorie néo-platonicienne qui, du pre¬
mier Principe, fait dériver toutes choses suivant un ordre nécessaire,
et de telle sorte qu’une cause simple produise un effet unique ;
cette théorie, il l’oppose à la tradition de la Scolastique latine, à
i. Alberti Magni Op. laud., lib. I, tract. III, cap. IV.
V - 55
ALBERT LE GRAND
m
r
la tradition émanée de Saint Augustin, reçue par Scot Erigène,
par Saint Anselme, par Guillaume d’Auvergne, par Alexandre de
Haies, par Robert* Grosse-Teste ; à la tradition selon laquelle
Dieu, par son Verbe, modèle éternel de la création, a créé libre¬
ment, volontairement et simultanément la Matière universelle et la
Forme universelle. Les deux adversaires qui sont ici aux prises,
c’est la Philosophie gréco-arabe et la Philosophie chrétienne, c’est
le Néo-platonisme et l’Augustinisme.
Que l’Augustinisme soit son véritable adversaire, Albert le Grand
ne l’ignore pas ; les attaques que nous venons de lui entendre diri¬
ger contre Avicébron, il les avait menées, déjà, contre les théolo¬
giens. I
Reprenant, peut-être sans la connaître, une argumentation qu’Al
Gazâli avait tenue en la Destruction des philosophies , les théolo¬
giens catholiques avaient souvent montré comment la théorie néo¬
platonicienne était impuissante à rendre compte de la multiplicité
dans le Monde ; ils en avaient conclu que l’existence universelle
n’était pas une émanation nécessaire de l’Essence divine, qu elle
était une création libre de la Volonté de Dieu, et que celle-ci avait
directement donné l’être à des choses multiples. Alexandre de
Haies, en particulier, avait longuement réfuté renseignement de
Proclus et des philosophes arabes.
C’est à lui, sans doute, ou à quelque autour de même école que
songe Albert lorsqu’il écrit ces lignes 1 :
a II va des gens qui croient marcher dans la voie de la Philo¬
sophie et qui confondent la Philosophie avec la Théologie. Ces
gens-là déclarent qu’en vérité, d’un seul premier Agent simple,
il ne peut provenir par essence qu’un être unique. Si donc nous
voyons émaner de lui la multiplicité et la diversité, c est qu il
n’agit pas simplement par son essence. Ür nous voyons que chacun
des cieux n’est pas amené à l’être par un autre ciel ; nous voyons
que le ciel n’est pas engendré par la matière et qu il est, toutefois,
fort multiple. Il faut donc que le ciel ait été amené a 1 existence
par un Agent qui agissait en vertu d'un choix. Ces choses multiples,
un Être unique les a produites comme il a voulu ; il les a créées de
rien, car, en vertu de l’excès par lequel sa puissance infinie sul-
passe tout agent, il n’a nul besoin d’une matière préexistante....
» Mais les théories théologiques n’ont, avec des systèmes philoso¬
phiques, aucun principe qui leur soit commun (Théologien aillent
non conveniunt cum philosophicis in principiis.) La Théologie, en
i. Alberti Magni Metaphtjsica, lib. XI, tract. III, cap. \II.
430
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 56
effet, est fondée sur la révélation et sur l’inspiration, non pas sur la
raison. Nous ne pouvons donc, en Philosophie, discuter de ques¬
tions théologiques. »
Au Livre des causes, Albert reprend de nouveau 1 2 les théologiens
sur le même sujet, qui lui tenait fort à cœur : « Du premier Prin¬
cipe qui est l’Être nécessaire, répète-t-il, ne peut provenir qu un
seul être. Jusqu’ici, tous les Péripatéticiens ont été d accord sur
ce point ; cependant, les Théologiens ont nié ce principe sans le
comprendre (licet hoc guident non intelligentes lheologi negave-
runt). Le même être, en effet, en se comportant de la même
manière, ne peut naturellement produire qu’une seule et même
chose _ Nécessairement donc, il ne peut provenir du premier
Principe, d’une manière immédiate, qu’Une seule et même chose.
Gela, d’ailleurs, n’est pas contraire aux théologiens, car Denys
dit que les choses qui sont tirent leurs différences de leur
distance à Dieu ; corrélativement à Dieu et pour Dieu, elles sont
une seule et même chose. »
Au premier des deux passages que nous venons de citer, Albert
a tracé, entre la Philosophie et la Théologie, une ligne de démar¬
cation fort nette ; ces deux sciences n’ont pas de principes com¬
muns ; Tune tire ses principes de la raison, l'autre de la révélation ;
il n’est donc pas permis de mêler les deux méthodes ; le philoso¬
phe se doit absolument garder de toute considération théologique.
Albert s’en garde avec soin. « 11 nous faut voir, dit-il *, par rai¬
sons et syllogismes, quelle opinion doit être consentie et tenue.
Nous passerons donc entièrement sous silence ce que veut notre Reli¬
gion, et nous n’admettrons rien qui ne puisse être démontré par syl¬
logisme. » C’est au sujet des deux questions de l’immortalité de
l’âme et de la multiplicité des âmes après la mort qu’Albert for¬
mule ce principe.
A ces deux questions, la Philosophie d’Albert donne des répon¬
ses conformes aux enseignements de la Théologie ; en ce cas, la
distinction entre la méthode philosophique et la méthode théo-
logique qu’il a préconisée^et pratiquée n’offre qu’avantage ; assuré
par démonstration syllogistique de ce que la Religion lui ordonne
de croire, le philosophe chrétien affermira l’une par l’autre sa con¬
viction rationnelle et sa foi.
Mais il n’en est pas toujours ainsi. La Philosophie qu’Albert
expose aboutit bien souvent à des conclusions fort différentes de
celles quela Théologie avait enseignées jusqu’alors , ainsi en est-il
1. Alberti Maqni Liber de causis, lib. I, tract. I, cap. X.
2. Alberti magnj De unitate intellectus contra Aocrroem, cap. I.
V - 57
ALBERT LE GRAND
431
du problème de l’origine des êtres ; la Théologie chrétienne tenait
que la mutiplicité des êtres avait été directement produite par
l’action créatrice de Dieu ; ce qu’ Albert nomme la Philosophie
des Péripatéticiens veut, au contraire, que la multiplicité n’ait
apparu dans le Monde que d’une manière médiate, par l’intermé¬
diaire d’un premier Causé unique. Comment le docte Frère Prê¬
cheur résoudra-t-il cette contradiction ?
Il répondra que la Philosophie des Péripatéticiens n’est aucune¬
ment sienne ; il n’a fait que l’exposer sans en prendre les con¬
clusions à son compte ; on n’a donc pas à lui demander s’il les
tient pour vraies ou fausses, pour conformes ou contraires à l’en¬
seignement de l’Eglise ; c’est seulement lorsqu’il traite de Théo¬
logie, suivant la méthode propre à cette science, qu’il donne sa
pensée personnelle et qu’il est tenu, par conséquent, de mettre
cette pensée d’accord avec sa foi.
Ainsi, dans son traité De sornno et vigilia, après avoir étudié
la divination par les songes, il ajoute 1 :
« Selon les grands théologiens qui ont parlé des inspirations
divines, il existe un autre genre de vision et de prophétie ; nous
n’en dirons absolument rien pour le moment; ce sujet, en effet,
ne peut aucunement être connu par des raisons de Physique ; or
nous avons seulement entrepris de parler de Physique; et cela
même que nous avons l’intention d’étudier, nous l’examinons selon
l’opinion des Péripatéticiens plutôt que nous ne voulons proposer
quoi que ce soit de notre propre science. S’il arrivait, en effet,
par hasard, que nous eussions une opinion qui nous fût propre,
c’est en traitant des questions théologiques que nous l’exposerions,
si Dieu le veut. »
Cette affirmation, constamment reprise par Albert, qu’il se borne
à exposer l’opinion des Péripatéticiens sans la donner pour sienne,
ses écrits mêmes la démentent à chaque instant ; sa narration
n’a pas l’impartiale indifférence d’une simple histoire de la Phi¬
losophie ; les opinions qu’il présente, il argumente pour ou contre ;
il en est qu’il rejette ; il en est qu’il démontre « par raisons de
Physique et par syllogismes. »
Or, il est bien clair que ces raisons de Physique, ces syllo¬
gismes, il leur accorde une valeur probante, et les Frères auxquels
il destine ses écrits la leur accorderont également ; ses lecteurs,
donc, tiendront pour vérités les propositions établies de la sorte.
Qu’arrivera-t-il si ces propositions contredisent à celles que les
i. Alberti magni De somno et vigilia lib. III, tract. I, cap. XII.
432
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V- 58
théologiens leur ont données pour vérités dogmatiques ? Pen¬
seront-ils qu’il existe deux vérités, l'une de Philosophie, tirée par
syllogisme de principes rationnels, l’autre de Théologie, déduite
de principes révélés, et que ces deux vérités se peuvent contredire
l’une l’autre? Jugeront-ils, au contraire, que la vérité est néces¬
sairement une, et que si la Philosnphie est parvenue à 1 établir
par raisons démonstratives, la Théologie doit se modifier, se trans¬
former jusqu’à ce qu’elle se puisse adapter aux enseignements de
la Physique et de la Métaphysique?
Aux Frères qui ne pouvaient manquer de lui poser semblables
questions, Albert ne donne aucune réponse. Mais il prêche
d’exemple. A plusieurs reprises, nous l’avons entendu gourmander
les théologiens dont les doctrines ne s’accordaient pas avec la
théorie néo-platonicienne de la procession des êtres; il pense assu¬
rément que la Théologie a fait fausse route toutes les fois qu’elle
a rencontré des conclusions contraires à celles de la Philosophie ;
elle doit alors, à son gré, rebrousser chemin et chercher une nou¬
velle voie qui l’amène à se rencontrer avec le Péripatétisme.
III
LA PHILOSOPHIE D ALBERT LE GRAND. — LA CRÉATION DU MONDE
Albert n’était pas arrivé de prime abord à concevoir de la sorte
les rapports de la Philosophie et de la Théologie ; avant qu’il prit
possession de la Théologie au nom du Péripatétisme, il avait fallu
que le Péripatétisme s’emparât de lui ; quand il composait sa Phy¬
sique, il n’était point encore entièrement assujetti à la Philosophie
d’Aristote et de ses successeurs ; nous en avons l’assurance par
ce que le huitième livre de cet ouvrage dit de l’éternité du Monde.
Nous ne trouvons pas, en cette partie de la Physique , l’indica¬
tion précise des auteurs dont Albert s’est inspiré. « Dans la Phi¬
losophie première, nous dit-il ’, nous traiterons de nouveau, en
grand détail, de toutes ces questions ; nous indiquerons alors les
noms des auteurs qui ont écrit toutes ces choses ; si nous avons
omis ici de les donner, c’est afin que l’exposé de la doctrine en fût
plus aisé. » Il nous est facile de suppléer à ce silence et de nom¬
mer celui dont la pensée a dirigé toute la discussion du Frère Prê¬
cheur ; nous reconnaissons sans peine, en effet, dans cette discus¬
sion, non seulement l'idée essentielle et les arguments principaux
i. Albbrti magni Physica , lib. VIII. tract. I, cap. XV.
V - 59
ALBERT LE GRAND
433
de Moïse Maimonide ’, mais jusqu’aux exemples dont le Philoso¬
phe juif avait usé pour rendre ses raisons plus accessibles.
En cette étude, comme en toutes celles qui composent son
encyclopédie de Physique, Albert se pique, assurément, de suivre
une méthode strictement philosophique. « Lorsque nous démon¬
trerons que le mouvement n’a commencé en aucun temps passé
et qu’il ne cessera en aucun temps futur, dit-il s, nous procéderons
exclusivement, qu’on ne l’oublie pas, par raisons de Physique ;
ces raisons supposent que tout ce qui commence, commence par
génération, et que tout ce qui finit, finit par corruption. En Phy
sique, en effet, nous ne pouvons prouver que ce qui est soumis à
des principes physiques. Si nous nous haussions jusqu’à parler de
choses qui sont au-dessus de la Physique, nous ne pourrions plus
être tenus pour physiciens, car nous n’avancerions plus, à partir
de propositions connues par elles-mêmes ou déjà prouvées ; nous
passerions plutôt, par un acte transcendant, à des choses que la
raison ne peut comprendre, comme la création et l’opération par
laquelle toutes choses ont pu être créées en même temps, et créées
distinctes les unes des autres. Le physicien doit démontrer ce
qu’il avance par les méthodes qui sont propres à la Science qu’il a
l’intention de considérer, ou bien il doit se taire. »
« Nous considérerons donc, tout d’abord \ d’une manière géné¬
rale, ce qu’ont dit les philosophes qui nous ont précédé. » Nous rap¬
porterons ce qu’ont dit « tous ces philosophes qui ont parlé de la
nature en physiciens, qui de natur a natur aliter aliquid dixerunt. »
Ces opinions diverses, nous les passerons au crible d’une sévère
critique, « car nous avons horreur 1 2 3 4 des raisonnements tenus par
certaines gens qui se vantent d’avoir prouvé ce qu’ils n’ont prouvé
d’aucune manière. »
Toutefois, en suivant la méthode propre à la Physique, Albert
ne demeurera pas dans l’ignorance de ce qu’enseigne la Théolo¬
gie ; avant d’admettre une conclusion de Philosophie, il se sou¬
ciera de savoir si elle s’accorde avec les vérités révélées. « Nous
admettons, dit-il 5, que toutes choses ont été créées simultanément;
1. M. Joël s’est attaché à prouver l’influence que Moïse Maimonide a exercée
sur Albert le Grand en confrontant nombre de passages empruntés aux oeuvres
de celui-ci avec les textes correspondants de la traduction latine du Guidedes
égarés. [M. Joël, Verhâltniss Albert des Grossen zu Moses Maimonides. Ein
Beitrag zur Geschichte der mittelalterlichen Philosophie. Breslau, i863 ;
2 A u tl . , Breslau, 1876 (M. Joël, Beitràge zur Geschichte der Philosophie, Bd.
1 ; Breslau, 1876)].
2. Alberti Magni Op. laud., lib. VIH , tract. 1, cap. 1.
3. Alberti Magni Op. laud., lib. VIII, tract. 1, cap. 11.
4. Alberti Magni Op . laud., lib. VIII, tract. I, cap. XIII.
5. Alberti Magni Op. laud., lib. VIII, tract. I, cap. VI.
DUHEM- — T. v. 28
434
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V- 60
nous admettrons que le temps a commencé avec le ciel et avec le
mouvement du ciel ; que le mouvement de la matière des choses
actives et passives, de celles qui peuvent s’engendrer et périr, a
été produit par le mouvement du ciel. Cette opinion est affirmée
d’un commun accord par beaucoup de Péripatéticiens et par un
grand nombre de théologiens plus subtils que les autres, car elle
est soutenable aussi bien par la Loi religieuse que par les ensei¬
gnements de la Physique. »
Cette conclusion que la foi enseigne, Albert va donc construire
un raisonnement de Physique qui la rende au moins vraisembla¬
ble : « Nous donnerons, dit-il ', des raisons de Physique par les¬
quelles on verra que le Monde a été créé. » — « Nous montrerons1 2
par des raisons vraisemblables que le Monde a été créé et qu il n a
pas existé de toute éternité. »
Ce raisonnement, comment va-t-il s’y prendre pour le compo¬
ser? Il suivra pas à pas la voie tracée par Maimonide.
Il exposera, d’abord, les arguments par lesquels les Péripatéti¬
ciens, c’est-à-dire Aristote, Avicenne, Al Gazàli, ont démontré que
le mouvement, que le temps n’avaient pas pu commencer ; mais
il y joindra cette remarque 3 : « Ces raisons prouvent seulement
que le Monde n’a pas commencé par génération, et qu’il a existé
aucun temps pendant lequel il n'y aurait point eu de mouvement;
cela est certainement vrai et nous l’avons précédemment accordé. »
Contre la création du Monde, les Péripatéticiens ont une autre
objection 4 ; « En tout ce qui se fait, la possibilité précède l’exis¬
tence. » Ils en concluent que la Matière première n’a pu être
engendrée.
Que la Matière première n’ait pu être engendrée, Albert y con¬
sent, mais non pas qu’elle n’ait pu être créée. « Us affirment qu’en
toute chose qui se fait, la possibilité précède l’être ; nous disons,
nous, que c’est vrai seulement des choses qui se font par mouve¬
ment ou par changement physique ; mais pour les choses qui sont
faites par une cause créatrice, l’être est produit en même temps
que la possibilité, car la matière est produite en même temps que
la forme....
» Ce qui a trompé les Péripatéticiens, c est qu ils ont voulu assi¬
miler le commencement des principes de la nature au commence¬
ment des choses dont la nature est achevée, et cette assimilation
1. Alberti Magni Op. laud., lib. VIII, tract. 1, cap. I.
2. Alberti Magni Op. laud., lib. VI ! 1, tract. 1, cap. IV.
3. Alberti Magni Op . laud., lib. VIH, tract. 1, cap. IV.
4- Alberti Magni Op. laud., lib. VI II, tract. I, cap. XIV.
V - 61
ALBEBT LE GRAND
435
n est point véritable. Les choses dont la nature est achevée sont
engendrées ou détruites au sein de la matière ; avant d’être pro¬
duites, elles sont dans la matière et elles y sont en puissance. Mais
il n’en est pas de même des principes de la nature, de la [pre¬
mière] forme, de la matière, du premier mobile, du mouvement par
lequel ce premier mobile impose les mouvements et les chan¬
gements physiques à la matière des choses qui s’engendrent et
périssent ; ces principes-là, il n’est pas nécessaire qu ils aient
commencé de la sorte ; mais, bien plutôt, leur commencement a
consisté à être faits de rien,,..
» C’est de rien que la Cause première a fait la matière ; c’est de
rien qu’elle a fait la première forme ; au moment même qu elle a
créé cette forme, elle l’a imprimée en la matière ; elle a fait de
même le premier mobile et tout l’orbe céleste ; ce quelle a créé
de rien, elle l’a produit avec toute la variété qui résidait en elle-
même.
» De tout cela, nous avons donné précédemment une preuve
probable ; et cela suffit bien en ce sujet où l’on n’apporte contre
nous rien qui soit démontré. »
A défaut de preuves, on invoquera l’autorité d’Aristote. « On
dira peut-être que nous n’avons pas compris Aristote et que nous
sommes en désaccord avec ce qu’il a dit.... A cela] nous répon¬
drons : Celui qui croit qu’Aristote était un dieu, celui-là doit croire
aussi qu Aristote ne s’est jamais trompé. Mais si nous croyons seu¬
lement qu'il était un homme, alors, sans aucun doute, il a pu se
tromper tout comme nous. »
« Celui qui comprend bien Aristote » voit sans peine que ce
philosophe n’a jamais prouvé l’éternité du Monde ni l’éternité du
mouvement, mais qu’il les a simplement supposées. « S’il eût. voulu
prouver ces deux suppositions, il n’eût pas pu le faire ; il n’eût
découvert aucune voie qui le conduisit à ce but. » Si l’on peut, en
effet, raisonner sur la génération des choses qui ont une nature
achevée, il est illusoire de vouloir raisonner sur l’apparition des
principes mêmes de la nature. A l’appui de cette affirmation,
Albert reproduit une comparaison dont Moïse Maimonide avait usé
dans le même but.
Les arguments des Péripatéticiens ne prouvent rien contre la
création du Monde ; en peut-on construire qui concluent en faveur
de cette création ?
Il en est, d’abord, qu’Albert, à l imitation de Maimonide, regarde
comme sophistiques *. Le type en est celui-ci : Si le Monde exis-
i. Alberti Mao ni Op. laud., lib. VIII, tract. I, cap. XII.
436
la crue de l’aristotélisme
V - 62
tait de toute éternité, le nombre des révolutions déjà faites par le
ciel serait actuellement infini, contrairement à l’axiome péripate-
ticien qui nie la possibilité du nombre infini actuel. A cet argument,
Maimonide et Albert ripostent que les révolutions passées ne sont
pas choses actuellement existantes, en sorte que cette multitude
infinie n’est point un nombre infini actuel.
Pour parer à cette riposte, l’argument avait pris une autre forme.
Si le Monde existait de toute éternité, les âmes immortelles des hom¬
mes déjà morts formeraient un nombre infini actuel. Maimonide
n’accordait pas cette conclusion car il croyait, avec Ibn Bàdja,
que toutes les âmes humaines, délivrées de leurs corps, se réunis¬
saient en une âme unique. Albert n’admet pas cette doctrine , 1
ne peut donc profiter de l’échappatoire qu’elle offrait au Rabbin.
Aussi est-il obligé de reconnaître que cet argument « est très solide
et très fort ; mais il réclame une démonstration préalable, à savoir
que l’ànie subsiste après la mort et, si elle subsiste, que les
diverses âmes demeurent numériquement distinctes, car cela a été
nié par certains philosophes.... C’est une question que nous étu¬
dierons avec attention au livre De l'âme. Jusqu alors, nous suspen¬
drons notre jugement. »
Venons donc à des preuves qui aient plus de valeur.
« En voici une 1 par laquelle on peut montrer que Dieu a néces¬
sairement produit quelque chose de rien.
» La première forme existe de quelque manière en la matière,
d’existence potentielle ou d’existence actuelle ; ou bien elle y a ete
produite par quelque cause efficiente, ou bien elle s’y est produite
elle-même. Mais il est certain qu’elle ne s’y est pas produite elle-
même ; en effet, si elle n’avait eu aucun besoin de cause efficiente,
lu seconde n’en aurait pas eu besoin davantage.... La première
forme, d’ailleurs, n’a pu être tirée de la matière, car, si elle était
tirée de la matière, il faudrait que son ébauche (inchoatio) résidât
en la matière ; mais son ébauche serait quelque chose de formel ,
avant la première forme, donc, il existerait quelque chose de formel,
ce qui est impossible. Il est, dès lors, certain que rien n’a précédé
la première forme, de quoi cette première forme ertt pu être faite ;
il faut quelle ait été tirée du néant par un acte de la Cause première.
» Il est maintenant assuré que le premier Principe opère en créant
de rien ; cette opération dépend de sa puissance; si donc la pro¬
duction des premiers êtres créés réclamait une matière sous-jacente,
ce serait un amoindrissement du pouvoir du premier Principe ;
i. Alberti magni Op. laud., lib. VIII, tract. I, cap. IV.
V - 63
ALBERL LE GRAND
437
partant, il faut que la matière première ait été faite par la Cause
première. »
Albert ajoute, il est vrai : « Ce n’est point là une discussion de
Physique ; mais nous l’avons introduite afin de rejeter l’erreur de
ceux qui prétendent que le Monde a existé de toute éternité et
qu'il n’a pas été créé. » Plus loin ’, même, il révoque en doute la
valeur de ce raisonnement ; la Cause première, en elfct, ne peut
faire ce qui serait absurde ; elle ne peut faire coexister deux con¬
tradictoires ; si donc la création de la matière première à partir de
rien était une impossibilité logique, le premier Principe ne réali¬
serait pas cette création.
Le docte Frère Prêcheur va donc chercher, en faveur de la
création du Monde, quelque preuve plus solide, et c’est Maimonide
qui va lui en fournir le modèle ; le Guide des Égarés d ailleurs,
était ici l’écho de la Destruction des philosophies composée par
Al Gazâli.
Albert part de ce principe 5 : « Si une chose composée est déter¬
minée et achevée par une forme, il faut que ce qui détermine et
achève cette chose à 1 aide de la forme ait son existence hors de
cette chose. » Or, nous voyons que tous les cieux, toutes les étoiles,
tous les corps sont composés de matière et de forme ; toutes ces
choses sont achevées et déterminées par une forme. « Il est donc
nécessaire que ce qui les détermine au moins en leur nature
existe avant elles et hors d’elles. »
« Dira-t-on que la diversité de la matière est la cause de la diver¬
sité de la forme » qui détermine la nature de chacune de ces choses ?
Il en résulterait plusieurs conséquences inadmissibles. En voici
une : « Si ia diversité de la matière était la cause de la diversité
de la forme, il faudrait qu’il existât quelque autre cause de la diver¬
sité de la matière ; il faudrait que cette cause fût antérieure à la
matière même des cieux, car ce qui produit en quelque chose une
diversité de nature doit être antérieur à ce en quoi cette diversité
se trouve produite.
» Cette cause, à son tour, ou bien elle serait une seule chose, ou
bien elle serait affectée de diversité.
» Si elle était une seule chose, se comportant toujours de même
manière, elle ne pourrait, hors d’elle, produire la diversité; en
effet, une proposition évidente d’elle-même, qu Aristote et tous les
Péripatéticiens s’accordent à affirmer, dit ceci : D’une cause uni¬
que et simple ne peut résulter qu’un effet unique et simple.
1. Alberti magni Op . laud., lib. VIII, tract. I, cap. XIII.
2. Albert le Grand, loc. cit.
438
LA CRUE. DE l’àRISTOTÉLISME
V - 64
» Il est donc absurde, au moins pour les cieux et les corps céles¬
tes, que la diversité de la forme provienne de la diversité de la
matière....
» La seule chose qui nous reste à dire est, dès lors, celle-ci :
Le corps [céleste,] composé de matière et de forme, a été produit
par un Etre qui est sa propre cause ; il a été produit avec toute
la diversité que nous voyons en lui....
>> Cela prouvé, je demande si la cause qui l’a fait lui a donné
l’être par nature et nécessité, comme le feu engendre la chaleur, ...
ou bien s’il l’a produit par science, volonté et choix ?
» Dira-t-on que ce corps a été produit par nature et d’une
manière nécessaire ? Mais cette nature, c’est la forme même de
l’agent ; et comme cette forme est unique, elle ne produira,
comme on l’a déjà prouvé, qu’un effet unique. Or, dans l’orbe des
cieux, nous constatons une grande diversité.
» Si l’on admet, au contraire, que la totalité des corps a été
amenée à l’existence par choix et volonté, alors, il sera possible
qu elle ait été produite avec grande diversité ; car nous avons
admis cette proposition qui a été précédemment démontrée : L’être
qui agit par liberté est libre de produire des actions diverses. La
diversité que nous remarquons dans l’orbe des cieux n’aura pas alors
d’autre cause que la Sagesse [suprême] quia préordonné et pré¬
constitué cette diversité selon une raison idéale.
» La Cause première.... a produit la matière et la forme de tous
ces corps ; elle ne les a pas produites d’une autre matière qui serait
antérieure à la matière du Monde, ni d’une autre forme, ni d’un
autre composé, car cela irait à l’infini.... Elle lésa donc produites de
rien, et c’est cela que nous nommons création. Ainsi l’orbe céleste
a été créé à partir du néant ; pour la même raison, toutes lesautres
choses et, en particulier, la Matière première ont été tirées du
néant. »
A cela, Albert ajoute que Dieu est éternel et le Monde tempo¬
rel. « Or l’éternité précède le temps comme la cause précède
l’effet ; Dieu précède donc le Monde de toute éternité ; et c’est ce
que nous voulions démontrer....
'> Il est prouvé de la sorte que le Monde a été créé et que, pen¬
dant une durée éternelle, Dieu a précédé le Monde. Voilà donc la
raison que nous avions de tenir notre opinion. Si nous n’avions pas
eu une si forte raison, nous n’aurions, en cette matière, émis
aucune opinion ; car, en Philosophie, il çstvil et honteux d’émettre
une opinion sans raison. Mais il nous semble que la raison que
nous venons d’exposer est meilleure que toutes les raisons d’Aris-
V - 65
ALBERT LE GRAND
439
tote. Nous ne disons pas, toutefois, qu’elle soit démonstrative, et
même, nous ne croyons pas que l’on puisse démontrer ni l’un ni
l’autre parti. » Nous reconnaissons ici la prudente réserve de Mai¬
monide.
« Pour qu’il ne reste aucun scrupule en notre opinion, nous vou¬
lons encore 1 qu'il soit fait mention de celle qu’admet la secte des
Péripatéticiens au sujet du commencement du Monde, puis, en
comparant notre opinion à ce qu'ils disent, nous voulons montrer la
prééminence de notre opinion.
» Les Péripatéticiens, en effet, et Aristote lui-même ont bien vu
que le Monde procède sûrement de la Cause première par intelli¬
gence et volonté ; mais iis ont prétendu qu’il en procédait d’une
manière nécessaire. Ils ont dit, en effet, comme chose évidente,
que d’un Principe unique, ne pouvait émaner qu’un effet unique....»
Albert résume brièvement la théorie selon laquelle Avicenne et
Al Gazâli font dériver le Monde de la Cause première ; puis il
ajoute : « Je demande si la procession qui vient d’être décrite pro¬
duit, en la matière, la diversité que nous y constatons ; il semble
bien que non ; car les Intelligences premières dont, selon leurs
dires, procèdent les orbes célestes, et par lesquelles ils sont créés,
n’agissent que par leur opération intellectuelle ; or cette opération-
là ne peut mettre de diversité dans les corps, à moins que l’Intelli¬
gence n’agisse comme elle veut et par choix. Cela nous ramène à
ce que nous disions, savoir, que, de la Cause première, le Monde
procède par choix et par volonté.
» Nos opinions diffèrent donc seulement en ceci : Les Péripaté¬
ticiens prétendent que les cieux émanent [d’une manière néces¬
saire] de la Cause première, par l’intermédiaire des Intelligences
qui occupent le premier rang dans l’ordre des êtres. Nous disons,
au contraire, qu’ils émanent directement (absolute) de la Cause
première, par suite du choix de sa Volonté. Aucune de ces deux
opinions ne saurait être démontrée ; on la peut seulement appuyer
de raisons probables. »
Reprenons maintenant la Métaphysique ou le Livre des causes ;
relisons ces vives critiques* contre les gens qui mélangent la Théo¬
logie avec la Philosophie et qui, de la diversité constatée en ce
Monde, croient pouvoir tirer cette conclusion absurde : Le Monde
résulte d’un choix libre de la Volonté divine. Nous constaterons
alors, non sans stupeur, que l’homme auquel l’auteur de la
Métaphysique et du Livre des causes adresse ces sévères repro-
i. Alberti magni Op. laud ., lib. VIII, tract. I, cap. XV.
a . Vide supra, pp. 4a9-43o.
440
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
V - 66
cbes, c’est peut-être Maïmonide ou Alexandre de Haies, mais c’est
aussi et surtout l’auteur même de la Physique. La violence de ces
reproches ne doit plus nous surprendre ; nous entendons le mea
culpa d’un converti.
Sous le même froc de Frère Prêcheur, dtux Albert se sont succédés.
L’Albert qui entreprenait l’exposé de la Philosophie d’Aristote et
qui rédigeait la Physique , était tout imbu encore des enseignements
de la Théologie alors classique, de celle qui pouvait revendiquer
Saint Augustin comme son principal inspirateur. 11 entendait bien
ne pas sacrifier les enseignements de cette Théologie aux doctri¬
nes physiques et métaphysiques des Grecs et des Arabes. Faire le
départ de ce qu’on pouvait accepter de cette Science profane et
de ce qu’il fallait garder de la Science sacrée, c’était, assurément,
œuvre délicate ; mais en l’art de l’accomplir, Albert avait décou¬
vert un maître, Moïse Maïmonide ; la prudente critique du docte
Rabbin avait permis au Frère Prêcheur de soustraire aux prises
du Péripatétisme les propositions essentielles de l'Augustinisme.
L’étude patiente et prolongée des doctrines gréco -arabes con¬
vertit peu à peu l’auteur de la Physique , et l’on vit apparaître
alors un second Albert, l’Albert de la Métaphysique et du Livre
des Causes. Pour celui-ci, les propositions augustiniennes que le
premier Albert avait, en sa Physique , soigneusement sauvegar¬
dées devenaient autant d’affirmations absurdes en Philosophie ;
les raisons que le premier Albert avait invoquées en faveur de ces
propositions, et qu’il trouvait « très solides et très fortes, » le
second Albert les déclarait arguments théologiques qu’il est
interdit d’invoquer dans une discussion de Philosophie. Pour ce
néophyte, la Philosophie consistait tout entière en l’exposé des
opinions péripatéticiennes; ces opinions, il déclarait bien haut
qu'il n’en affirmait pas la vérité, mais il les présentait de telle
sorte que sa déclaration s’en trouvât démentie.
Vraiment, le Péripatétisme avait conquis la raison d’Albert,
comme il allait, avec l’aide d’Albert, conquérir une bonne partie
de la Scolastique latine .
IV
LA PHILOSOPHIE D’ALBERT LE GRAND (suite). — LES PROCESSIONS CÉLESTES
C’est au second Albert, c’est à celui qu’a pleinement ravi la Phi¬
losophie des Grecs et des Arabes, que nous allons maintenant nous
V - 67
ALBERT LE GRAND
441
adresser ; nous allons lui demander comment les orbes des cieux
et leurs moteurs ont émané de la Cause première. Dans sa Méta¬
physique, il nous répondra d’une manière détaillée ; un court cha¬
pitre du Liber de causis 1 viendra simplement confirmer sa réponse.
Parmi ceux qu’Albert nomme les Péripatéticiens, diverses théo¬
ries ont cours au sujet des moteurs célestes ; l’une est celle qu’ Aris¬
tote a proposée au XIe livre de la Métaphysique et qu’Averroès a
présentée, au traité De substantia orbis, sous une forme très
rigoureuse ; l’autre est celle qu’Al Fàràbi, Avicenne, Al Gazâli
se sont complus à développer ; sans adopter pleinement ni l’un
ni l’autre de ces deux systèmes, Albert empruntera, tantôt à l’un
et tantôt à l’autre, les diverses parties de la doctrinç que nous
lui entendrons exposer.
Entre la théorie péripatéticienne et la théorie néo-platonicienne,
la première différence essentielle était celle-ci : A chaque orbe,
Aristote donnait simplement une Intelligence motrice, immobile
et séparée de tout corps ; inspirés par des Commentaires à la
Métaphysique faussement attribués à Alexandre d’Aphrodisias, Al
Fârâbi, Avicenne, Al Gazâli, douaient chacun des cieux d’une
Intelligence séparée et d’une Ame unie à l’orbe.
Albert connaît ces divergences. « Tous les Péripatéticiens, dit
il *, affirment que les orbes célestes possèdent des Ames » ; mais
cette affirmation, ils l’entendent de trois manières.
Suivant une première opinion, l’orbe n’a point d’intelligence
distincte de l’Ame, et cette Ame est, comme celle des êtres vivants,
douée d’imagination et de volonté. « C’est une ancienne suppo¬
sition qu’ont admise beaucoup de grands philosophes . ce fut
celle de Platon, comme on le voit en ses écrits. » Albert ajoute :
« Avicenne semble suivre cette opinion. » Mieux renseigné, au
Livre des causes, il met 1 2 3 Avicenne « avec Algazel insecutor ejus,
avec Al Fàrâbi qui les a tous deux précédés, et, parmi les Grecs,
avec Alexandre et Porphyre. »
« D’autres philosophes, qui furent postérieurs aux premiers,
poursuit Albert 4, ont dit aussi que les cercles célestes possédaient
des Ames ; mais outre les Ames, il existe, à leur avis, des Intelli¬
gences séparées et actives qui président à ces Ames ; conformé¬
ment au langage vulgaire, il donnent à ces Ames le nom d’Anges.
1. Alberti Magni Liber de causis et de processu uniuersitatis a Causa prima,
lib. I, tract. IV, cap. VII.
2. Alberti magni Metaphusica, lib. XI, tract. II, cap. X.
3. Alberti magni Liber de causis, lib. I, tract. IV, cap. VII.
4- Alberti magni Metaphysica, lib. XI, tract. II, cap. X.
/
442
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 68
En tous les autres points, ils sont d’accord avec 1 opinion que nous
avons précédemment indiquée....
» C’est cette opinion qu’ont choisie Al Gazâli et quelques autres
philosophes arabes.... Il semble également quelle ait obtenu le
consentement complet de ce philosophe juif qui se nomme Rabbi
Moïse, et de cet autre juif qui, avant celui-ci, fut grand philosophe,
et qu’on appelle Isaac.
» Enfin, quelques-uns des principaux Péripatéticiens ont tenu
une voie intermédiaire entre les deux précédentes. Ils ont dit que
les cieux possédaient des Ames ; ils n’ont pas admis 1 existence
d’intelligences distinctes de ces Ames, mais ils ont dit que ces
Ames-là n’avaient, des vertus de l âme, qu’une raison universel¬
lement active et qu’un désir ou appétit. »
Dans ce langage, nous reconnaissons sans peine celui dont le De
substantia orbis a usé pour présenter la théorie d’Aristote ; mais
l’idée d’Averroès est, ici, bien étrangement défigurée, puisqu’on
n’y admet l’existence d’aucune Intelligence séparée.
C’est ce troisième parti qui recueille l’assentiment d’Albert, et
cet assentiment, il en donne une raison qui s inspire encore d Aver¬
roès : « Le philosophe ne doit rien imaginer ni affirmer qu'il ne
puisse démontrer par raison. »
Ce principe : 11 ne faut rien admettre dont la raison ne démon¬
tre l’existence, le conduit 1 à cette autre conclusion : Il est inutile
d’admettre aucune Intelligence autre que celles qui meuvent les
cieux.
Aristote, dont Averroès épouse, bien entendu, le sentiment,
avait identifié l'Intelligence suprême avec le Moteur du premier
mobile ; les Néo-platoniciens arabes n’avaient donné à la Cause
première aucun orbe qu’elle dût mouvoir ; le premier mobile était
mû, à leur avis, par la première des Intelligences créées, par le
premier Causé. Pas plus qu’Averroès, Albert ne veut d'une Intelli¬
gence oisive et, partant, oiseuse, dont la Philosophie serait impuis¬
sante à justifier l’existence :
« Une substance séparée, qui ne serait pas rattachée à un mou¬
vement et à un mobile, ne saurait exister selon la raison philoso¬
phique ; il ne peut, d’ailleurs, y avoir aucun mouvement avant le
mouvement local. La raison ne peut donc affirmer que ceci : Le
premier corps mû doit être immédiat à la première Substance
motrice. Bien que l’Intelligence, en tant qu'elle est intelligence,
paraisse avoir, avec la première Substance, plus de ressemblance
i. Alberti magni Melaphysica, lib. XI, tract. II, cap. XVII.
V- 69
ALBERT LE GRAND
443
qu’un corps n’en a, toutefois, l’Intelligence qui est relative au
second mobile ne s’approche pas autant du premier Moteur que
le premier Mobile, qui est en rapport avec la première Substance
motrice. De même, bien que le premier Moteur soit un être simple,
cependant, ce qui procède de lui n’est pas un être simple ; c’est
un corps composé ; si ce second être, en effet, était absolument
aussi simple que le premier Moteur, il ne s’en distinguerait pas.
» Mais il est bien vrai que c’est un corps unique, qui est aussi
voisin que possible de l’Acte premier et pur ; en ce corps, il n’est
rien qui soit en puissance, sinon le lieu ( ubi ) ; et comme nous
l’avons dit, le Moteur de ce corps, selon les Péripatétieiens, c’est
la première Substance — Il se peut bien qu’ils se soient trompés,
mais c’est là ce qu’ils ont dit. »
Chemin faisant, Albert rencontre un des enseignements courants
de la Théologie de son temps; de ce verset : « In principio , Deits
creavit cælum et ter ram, » les Pères avaient proposé une inter¬
prétation selon laquelle cælum désignait l’ensemble des créatures
angéliques, et terram l’ensemble des corps, cieux et éléments ;
notre néophyte du Péripatétisme ne perd pas cette occasion de reje¬
ter hors de la Philosophie une semblable théorie : « Certains pré¬
tendent que Dieu a créé d’abord les anges, puis les orbes célestes ;
mais cela ne peut se prouver d’une manière démonstrative. Dire
cela, donc, c’est tenir un discours étranger à la Philosophie. Une
telle affirmation, nous ne la discutons pas et nous ne pouvons pas
la discuter, car nous rejetons les raisonnements de rhéteur ( ratio -
nés topicas ). »
Comment ces Ames des cieux sont-elles, à la fois, séparées des
corps qu’elles meuvent et unies à ces corps? C’est une question
fort embarrassante, à laquelle Albert ne répond guère que par des
comparaisons. « Ces substances, dit-il *, sont séparées en ce sens
qu’elles n’usent d’aucün corps pour accomplir leur opération
essentielle, » qui est de se connaître elles-mêmes ; « mais elles sont
unies à des corps, en ce qu’elles enveloppent les corps, les con¬
tiennent et les meuvent par l’action de leur propre mouvement et
de leur propre vie ; elles les enveloppent dans l’ampleur de leur
puissance, comme la lumière solaire enveloppe tout l’hémisphère
éclairé de la terre . L’âme d’un animal est infusée dans le
corps; elle en pénètre les divers membres, et, en chacun d’eux, les
puissances qu elle renferme sont réalisées de manière différente ;
ainsi en est-il de la lumière du Soleil au sein des divers corps de
i. Alberti magni Metaphysica, lib. Xi, tract. II, cap. XIII.
444
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
V - 70
l’hémisphère éclairé. L’Intelligence [céleste,] au contraire, ne
pénètre pas à l’intérieur du corps, mais elle l’enveloppe de sa
lumière ; cette lumière produit une action qui est le mouvement
même du corps mû par cette Intelligence. »
De quelle nature est le lien qui unit la seconde Intelligence à
la Cause première ? Pour nous le dire ‘, Albert s’inspirera fortement
d'Avicenne : « Cette seconde Intelligence est à la Cause première
comme l’efiet est à la cause. Lorsqu’il s’agit des choses qui ont
matière, le rôle de la cause efficiente est de tirer la forme de la
matière ; mais en ces êtres qui n’ont pas de matière, le îôle de
la Cause première consiste à servir de support et de fondement à
la cause seconde. Sans doute, les Péripatéticiens déclarent que
l’Intelligence est la forme et le moteur du Ciel ; mais elle n’est
pas tirée de ce Ciel comme d’une [matière où elle serait en] puis¬
sance, et cela parce que le Ciel n est pas chose qui puisse être
engendrée. Lors même, d’ailleurs, que le Ciel pourrait être
engendré, l’Intelligence n en serait pas tirée, car 1 Intelligence
n’est pas une forme ou substance qui existe dans une matière. C’est,
bien plutôt, le corps qui est adapté à 1 Intelligence ; il lui est
adapté afin d’être l’instrument du mouvement qui est en elle, mais
non point comme est adaptée à une substance une chose qui est
nécessaire à l’existence de cette substance.
» L’Intelligence est donc produite à l’existence par la lumière de
la Cause première, comme les lumières des planètes sont con¬
stituées par la lumière du Soleil. Cette lumière émanee de la Cause
première s’adapte à elle-même un corps sur lequel elle puisse
irradier les formes dont elle est pleine. »
Comment se fait cette adaptation de chacun des cieux à l’Intel¬
ligence qui le doit mouvoir? Albert va nous le dire tout aussitôt ;
dans l’explication qu’il nous en donnera, il sera facile de recon¬
naître l’influence exercée par la théorie bien connue d’Al Fârâhi,
d’Avicenne-, d’Al Gazàli, de Moïse Maïmonide; mais nous ne pour¬
rons pas n y point soupçonner en même, temps une autre influence,
celle d’Avicébron. Voici les parties essentielles de l’enseignement
du Frère Prêcheur *.
« En tout ceci, il nous faut rappeler une doctrine au sujet de
laquelle tous les Péripatéticiens s’accordent avec les Stoïciens et,
surtout, avec les Platoniciens ; cette doctrine affirme que la Matière
première n’a pas été appelée à l’existence par quelque cause géné¬
ratrice ou motrice, mais qu’elle est perpétuelle.
1. Alberti magni ‘Metaphysica, lib. XI, tract. II, cap. XX.
2. Albert le Grand, loc cil.
V - 71
ALBERT LE GRAND
445
» Les Péripatéticiens ajoutaient que le premier Moteur peut être
considéré de deux manières. 11 peut être considéré en lui-même et,
de la sorte, il est lumière et intelligence active, encore qu’il soit au
dessus de toute lumière et de toute intelligence. Il peut aussi être
considéré comme cause ; de ce côté-là, on dit par métaphore qu il
touche la Matière et, en quelque façon, qu’il s’incorpore. Ainsi
l’intelligence de l’artiste, considérée en elle-même, est lumière ;
mais en tant qu'il meut l'instrument, l’artiste y incorpore la forme
et la lumière de l’art qui résident en lui.
» En tant donc que la Cause première, considérée en elle-même,
est une lumière immense qui existe par soi et qui émet d autres
lumières, ce qui provient de cette Cause, c’est l’Intelligence qui,
après cette Cause même, occupe le premier rang [parmi les Intel¬
ligences]. En tant que la Cause première touche la Matière, ce qui
émane d’elle, c’est le premier Ciel qu elle meut par sa forme active.
En eûet, considérée du premier point de vue, la Cause première
est tout acte; considérée du second point de vue, elle est une
puissance active mêlée à la Matière.
» L’Intelligence qui occupe le premier rang après la Cause pre¬
mière peut, elle aussi, être considérée de ces deux points de vue.
Considérée en elle-même, en tant quelle est lumière produite par_
la Cause première, elle émet un rayon de lumière intellectuelle ;
à ce rayon, se joint l’irradiation de la Cause première ; ce qui se
fait par cette double irradiation est plus déterminé, plus concret
que ce qui provenait d’une seule lumière simple ; aussi ce qui
résulte de cette lumière double, c’est une Intelligence de second
ordre, celle qui vient au second rang après la Cause première.
>, Du côté par ou [l’Intelligence qui occupe le premier rang
après la Cause première] touche la Matière, elle produit son propre
Ciel; car de ce côté-là, comme nous l’avons dit, elle est puissance.
» Ainsi sont causés toutes les Intelligences et tous les Orbes
célestes. C’est de cette manière que la Nature a été produite, de
l’avis des Péripatéticiens....
» La lumière de la Cause première est simple et pure ; aussi,
lorsqu’elle touche la Matière, n’en est-elle pas obscurcie ; elle
est victorieuse de la Matière et, par cette victoire, elle la déter¬
mine à produire le corps qui doit être son instrument, cest-à-
dire le premier Ciel.
» Lorsqu’elle rayonne ensuite atin de constituer l’Intelligence
du premier ordre, ce rayonnement est produit par une action où il
entre de la composition, Faction exercée par la Cause première
sur le premier orbe ; voilà pourquoi ce qui est produit par l’irra-
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
Y - 72
diation de la Cause première est d'un ordre inférieur à cette Cause. . .
» C’est ainsi que les Intelligences et les orbes sont causés par
la Cause première.
» On voit bien, en suivant cet ordre, comment la Cause première
rayonne sur tout ce qui existe.
» L’orbe de la Cause première contient la Matière universelle.
En même temps, à sa lumière se conjoint le rayon de l’Intelligence
du second orbe ; en s’unissant à la lumière émanée de la Cause
première, ce rayon inférieur détermine davantage cette lumière.
Ce rayon déjà double se joint, à son tour, à un rayon inférieur et,
par là, il se trouve plus étroitement déterminé. Il se fait ainsi une
propagation descendante [de la lumière de la première Cause],
propagation qui parvient enfin à la matière des choses suscepti¬
bles de génération ; là, par les qualités et les formes matérielles,
cette lumière reçoit sa plus grande détermination.
» C’est donc ainsi, selon les Péri pâté ticiens, que les Intelligences
et les Orbes ont passé à l’existence. On voit clairement par là que
chaque Intelligence est individualisée par son orbe, et non par quoi
que ce soit d’autre. »
Il serait difficile de particulariser en les nommant ces Péripaté-
ticiens auxquels Albert attribue la curieuse théorie qu’on vient de
lire et qui rappelle les théories de la lumière proposées par Robert
Grosse-Teste et par le Liber de Intelligentiis. Mais la proposition
qui la termine porte, bien visible, sa marque d’origine. C’est celle
dont IbnBâdja, Ibn Tofaïl, Averroès, Maimonide tiraient cette con¬
clusion : Les âmes humaines, lorsqu’elles ont quitté le corps
où elles résidaient, se résolvent en une âme unique. C’est le fon¬
dement de cette hérésie que Guillaume d’Auvergne voulait qu’on
n’extirpât point seulement par des raisonnements philosophiques,
mais par le glaive et la torture.
Devons-nous donc prêter à l’Evêque de Ratisbonne les funestes
principes qui justifient une telle erreur ? La complaisance avec
laquelle il vient de développer la théorie des Intelligences motri¬
ces des cieux serait bien faite pour nous donner à penser qu’il admet
cette doctrine. Ne nous laissons pas aller, cependant, à une telle
opinion. Albert nous a prévenu de ne jamais chercher, dans l’exposé
qu’il donne des sentiments des philosophes,- l’expression de son
propre sentiment. Ce qu il nous présente avec l’apparence d’une
entière conviction, il ne le prend nullement à son compte. C’est
seulement lorsqu’il discourra de Théologie qu’il nous avouera ce
qu’il croit vrai.
V - 73
ALBERT LE GRAND
447
Demandons donc maintenant aux écrits théologiques de notre
auteur ce qu’il faut penser des moteurs des cieux;
Quelle réponse notre demande va-t-elle recevoir ? Albert va-t-il
garderies traits essentiels de la théorie péripatéticienne et néo-pla¬
tonicienne ? Se contentera-t-il de la teinter de Christianisme en
donnant aux Intelligences célestes le non d'anges ? Ainsi faisaient
Avicenne, Al Gazàli et Maimonide, afin de rendre cette théorie
acceptable aux Musulmans et aux Juifs ; ainsi fera Saint Thomas
d’Aquin, mû par le désir de la faire recevoir des Chrétiens. Ce n’est
pas de cette façon qu’agira l’Évêque de Ratisbonne ; il ne se conten¬
tera pas d’un tel palliatif ; très clairement, il marquera ce qu’il y
a d’hétérodoxe, d’incompatible avec le dogme chrétien dans la
théorie péripatéticienne et néo-platonicienne des intelligences
célestes; très formellement, de cette théorie, il rejettera tout.
Lisons son écrit sur les Sentences.
Nous y trouvons cette question 1 : « Le ciel se meut-il, et le prin¬
cipe de son mouvement est-il le même seloij les philosophes et
selon les théologiens ? »
Voici la réponse :
« Parmi les Arabes, tous les philosophes ont dit et prouvé de
multiple façon que le ciel est mû par une àine qui lui est conjointe ;
c’est là ce que disent Aristote, Avicenne, Averroès, Algazel, Al
Fàràbi, le Maure Albumasar et Rabbi Moïse. Ils disent tous que le
ciel a trois moteurs, savoir : La Cause première, objet du désir
de la première Intelligence ; puis la première Intelligence qui est
pleine de formes susceptibles de se développer par le mouvement
de son orbe; mais comme l’Intelligence est simple, elle ne sau¬
rait tendre à tel ou tel mouvement particulier en telle ou telle
situation ; il y a donc un troisième moteur conjoint au ciel ; au
dire de ces philosophes, c’est une âme. Quant à la nature du ciel,
elle est une simple disposition au mouvement, car le ciel est natu¬
rellement mû en cercle ; en lui, il n’y a pas une composition qui
contrarie ce mouvement.... Ils s’accordent donc tous en ceci, que
la force du premier moteur opère en tous les moteurs inférieurs,
que la force du second moteur opère, à son tour, en ceux qui son
au dessous de lui, et que cette descente se poursuit.
» Mais que tout cela ne soit qu’une maudite erreur fer r or male-
dictus), cela se voit clairement par cette parole de Saint Jean
Damascène, qui dit, au Chapitre VI de son second livre : « Que nul
I. Alberti Magni Scriptum in secundum libram Sententiarum, dist. XIV,
art. VI : Utrum cælum moveatur, et an sit idem principium motus cæli
secundum philosophes et theologos.
448
LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME
V - 74
» n’aiile attribuer une âme aux cieux et aux astres, car ils sont
» inanimés et insensibles. »
» Je crois donc plus vrai de dire que les cieux se meuvent
seulement par l’ordre et la volonté de Dieu. Les susdites raisons
prouvent simplement qu’ils sont mûs par une nature qui est une
forme motrice corporelle. C’est, d ailleurs, ce que disent certains
philosophes, et aussi les astronomes comme Ptolémée, Albatégni,
Albumasar, Géber et nombre d’autres....
» Nous avons discuté cette question ailleurs ’, et avec de plus
grands développements ; nous avons suivi, alors, les dires de
certains maîtres en Théologie qui ont voulu ramener les opinions
des physiciens à [s’accorder avec] la Théologie ; nous avons dit
que les anges sont au service de Dieu pour mouvoir les cieux et que
ce sont eux qui ont, des philosophes, reçu le nom d âmes ; mais on
ne formule pas de cette façon une affirmation aussi sûre que celle-
ci : Les cieux sont mûs par la seule volonté de Dieu, jointe à leur
nature propre qui n’a rien de contraire au mouvement. »
Les palliatifs par lesquels les théologiens auxquels Albert fait
allusion tentaient de concilier le Péripatétisme avec le dogme,
semblent lui inspirer une véritable indignation.
Il cite *, par exemple, cet argument dont certains usaient pour
prouver l’existence des anges :
« Tout ce qui est en mouvement est mû par quelque moteur ;
le ciel est en mouvement ; donc il est mû par un moteur ; d ail¬
leurs, comme le ciel est incorruptible par nature, il faut qu il soit
mû par une substance incorruptible séparée de la matière , c-est
cette substance que certains appellent ange. »
« A cet argument, dit-il, il faut répondre que c’est une folie
(insania). Pour nous, nous ne tomberons jamais en cette erreur de
dire que les anges sont nécessaires au mouvement des cieux ; sans
doute, nous ne nions pas que les anges les puissent mouvoir ; mais
la raison de la création [des anges] et leur nombre ne dépendent
pas des mouvements des cieux. »
Les partisans de la théorie qu’Albert malmène si fort ne se lais¬
saient pas convaincre sans résistance ; Albert, disaient-ils, ne com¬
prend rien à l’opinon des philosophes. Le célèbre Frère Prêcheur
relève ce propos, et vertement1 2 3.
« On dira peut-être que je ne comprends rien aux philosophes
1. C’est évidemment à sa Métaphysique qu’Albert fait ici allusion.
2. Albbhti Maoni Op. laud., lib. Il, dist. III, art. I : An angélus sit et habens
ordinem in Universo.
3. Albïrti Maoni Op. laud., lib. II, dist. III, art. III : An theologi vocant
angelos illas substantias separatas quas philosophi vocant intelligentias.
V - 75
ALBERT LE GRAND
449
lorsqu’ils parlent des intelligences. Il est vrai, répondrai-je,
que je suis peu intelligent (yerum est me parum intelligere). Mais
que telle ne soit pas la pensée des philosophes lorsqu’ils par¬
lent des intelligences, c’est chose au sujet de laquelle il n’y a, en
moi, aucune incertitude. Et celui qui dit que les anges sont les
intelligences, qu’ils sont mûs de mouvement local, qu’ils sont,
de plus, les moteurs immédiats des cieux, et qu’ils ne les meuvent
pas simplement comme l’objet désiré meut celui qui le désire,
celui-là, c’est certain pour moi, n’a jamais su quelle était la nature
des intelligences et n'a jamais compris ce que les philosophes
disent des intelligences.
» Les philosophes admettent, en effet, qu’il y a une seule Intel¬
ligence qui soit 1 Être nécessaire ; de sa splendeur et de sa puis¬
sance, qui ne lui font jamais défaut, cet Être nécessaire tire l’Intel¬
ligence du premier ordre ; de celle-là, émane le premier orbe et,
en même temps que l’âme de cet orbe, l’Intelligence du second
orbe ; de celle-ci, à son tour, sont issus le second orbe et l’Intel¬
ligence du troisième orbe ; et il en es‘t ainsi jusqu’à l’Intelligence
du dixième ordre qui, à titre d’objet désiré, meut la sphère des
choses sujettes à j action et à la passion ; celles-ci sont tirées de la
différence entre les lieux qui se trouvent sous l’orbe de la Lune.
Ils disent que toute forme des choses qui s’engendrent et périssent
et, en particulier, la forme de l’intelligence possible, est le res¬
plendissement de cette dixième Intelligence. Or, toutes ces propo¬
sitions, nous les regardons comme erronées si on les formule au
sujet des anges. »
Dans ce débat sur les intelligences qui meuvent les cieux, il nous
est donné de voir, d’une manière ample et manifeste, quelle est
la méthode d’Albert le Grand.
Par une synthèse des doctrines qu’ont proposées les philosophes
païens, musulmans et juifs, il compose une théorie qu’il présente
avec autant de développement, avec autant de chaleur, que s’il la
croyait pleinement conforme à la vérité. Seulement, au moment
où son discours a convaincu notre raison et ravi notre assentiment,
il nous surprend par la déclaration que ce discours n’exprime pas
sa propre pensée ; que c’est un simple exposé des opinions des
philosophes ; que le Maître chrétien nous dira, lorsqu’il traitera
de Théologie, l’objet de sa véritable conviction. En elfet, lorsqu’il
enseigne à titre de théologien, il déclare faux et jette par dessus
bord tout ce qu’il avait enseigné comme philosophe.
Une telle méthode n’était-elle pas singulièrement déconcertante
pour la raison et troublante pour la foi ? ntait-elle propre à ras-
DUHEM. — T. V. Î9
450
LA CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
V - 76
seoir les intelligences que troublait le désaccord entre la doctrine
de l'Église et l'enseignement des philosophes ttait-e e capa e
de rassurer ceux qui sentaient leur toi en la vie future ébranlée
par l’hérésie averroïste ?
LA PHILOSOPHIE D’ALBERT LE GRAND (suite). — LA THÉORIE
DE L'AME HUMAINE
A regard de cette hérésie, quelle fut l’attitude d Albert?
Il ne cessa de s’en inquiéter et, contre elle, de multiplier les
réfutations. , ., ,
Elle le préoccupait, nous l’avons vu, dès le temps ou il rédi¬
geait sa Physique; il promettait alors de s’en occuper au trai e
De l'Ame , et il tint promesse, car une bonne partie du troisième
livre, en son De anima , est consacrée à l’immortalité de 1 âme, a
la multiplicité des âmes après la mort.
Mais Albert ne se tint pas pour satisfait des solutions que le De
anima avait données à ces questions, car il les retoucha et com¬
pléta à plusieurs reprises.
La théorie de l’intelligence humaine qu’il avait donnée au De
anima , il l’exposa de nouveau, avec plus de précision et plus de
détails, au second livre du De intellectu el inlelligibili.
Comment cette théorie justifié l’immortalité de 1 âme et la mu -
tiplicité des âmes après la mort, il l’avait dit au De anima, il }
revient au second traité de son De natura et origine anima?, traite
qui a pour objet propre « l’état de l’âme non conjointe au corps,
telle quelle est en elle-même lorsque le corps a été dissous par la
mort. » .
Cette théorie de l’âme qui a été édifiée au De anima, au De
intellectu et intelligibili , au De natura et origine ammæ , Albert en
donne un aperçu d'ensemble au XIe livre de sa Métaphysique.
A la Métaphysique a fait suite le traité De unitate intellectus con¬
tra Averroem , qu’ Albert a incorporé plus tard à sa Somme théo¬
logique.
Enfin, au Liber de causis se rencontre plus d’un chapitre qui a
trait, au moins d’une manière indirecte, à 1 individuation de 1 âme
humaine après la mort.
La multiplicité des attaques portées par Albert contre la théorie
qui confond entre elles toutes les âmes humaines séparées de
leurs corps montre assez qu’il regardait cette erreur comme diffi¬
cile à vaincre. Il est permis de croire que la difficulté de trioin-
V - 77
ALBERT LE GRAND
451
pher de l’hérésie monopsychiste s’est manifestée à lui d’autant
plus clairement qu’il la combattait depuis plus longtemps. Au De
natura et origine animæ, après avoir exposé « l’erreur d’Averroès,
d’Abubacer et d’Avempace, » il déclarait 1 : « C’est une erreur
tout à fait absurde et mauvaise, qu’il est très facile de réfuter.
Est autem hic error omnino absurdus et pessimus et facile impro-
babilis. » Or, un chapitre 2 du De unitate intellectus contra Aver-
roern est consacré à examiner « la difficulté de la question dont
on va disputer. » « Cette discussion est extrêmement difficile,
dit Albert ; il n’y faut admettre que ceux qui ont été nourris en la
Philosophie ; car, pour les autres, ce seront seulement des mots qu’ils
pourront sans doute entendre, mais qu’ils ne seront pas capables
de comprendre. » Que la discussion de l’erreur averroïste lui
paraisse ardue, on le comprend sans peine, lorsqu’on l’entend
énumérer 3 trente raisons qui concluent en faveur de cette erreur
et qu’il lui faudra réfuter 4 5 une à une. Toutefois à l’encontre
de ces trente arguments qui se sont portés forts pour l’hérésie
monopsychiste, il peut, de son côté, faire avancer 3 un bataillon de
trente-six raisons, toutes valables contre la même hérésie.
Quelque soit la difficulté de vaincre, Albert n’appellera pas à
son secours l’aide que la Théologie lui pourrait fournir. 11 combat¬
tra uniquement sur le terrain de ce qu’il appelle la Philosophie
péripatéticienne. « 11 nous faut voir par raisons et syllogismes ce
qu’on doit admettre et soutenir 6. Quelle que soit la doctrine vou¬
lue par notre Religion, nous la passerons sous silence, ne recevant
rien qui n’admette une démonstration par syllogisme. »
11 poussera le scrupule en ce sens jusqu’à ne faire aucune allu¬
sion aux périls qu’offrirait, pour la foi chrétienne, une doctrine qui
fondrait en une àme unique toutes les âmes des défunts. S’il com¬
bat cette doctrine, c’est simplement, semble-t-il, parce qu’elle
est contraire à la saine Philosophie « Il nous semble bon, dit-il
au De anima 7, d’opposer des raisons fortes et démonstratives à
ceux qui soutiennent cette doctrine, parce que nous croyons que
c’est une folie et que beaucoup de grands philosophes ont eu cette
hérésie en horreur. » « C’est une erreur exécrable (pessimus),
répète-t-il au traité De natura animæ 8, qui doit êtrè évitée et reje-
1. Alberti magni De natura et origine animæ, tract. 11, cap. IV.
2. Alberti magni De unitate intellectus contra Auerroem , cap. 111.
3. Albert! magni Op. laud., cap. IV.
4. Alberti magni Op. laud., cap. VII.
5. Alberti magni Op. laud., cap. V.
6. Alberti magni Op. laud., cap. I.
7. Alberti magni De anima, lib. III, tract. III, (fap.XIV.
8. Alberti magni De natura et origine animæ, tract. II, cap. IX.
452
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 78
tée par tous ceux qui comprennent les raisonnements de la Phi¬
losophie. »
Contre cette erreur exécrable, l'argumentation philosophique
d’Albert est particulièrement délicate et malaisée ; car, avec tous
les Péripatéticiens, il' accorde le postulat dont on a coutume de
la déduire ; il admet que la matière est le seul principe d’indivi¬
duation, ({ue des êtres de même espèce ne sauraient se distin¬
guer les uns des autres, si ce n’est par les portions différentes de
matière qui leur sont assignées.
« La matière d’un être ’, c’est ce par quoi cet être est et paraît
telle chose déterminée ( hoc aliquid) . . . .
» Nous disons : La matière est ce par quoi un être est telle chose
déterminée, parce que c’est elle qui est le premier principe de
l’individuation ; et l’être quelle individue apparaît comme un indi¬
vidu parce quelle tombe sous les sens, quelle est susceptible de
recevoir les distinctions qui proviennent de la quantité et de la
qualité sensibles.
» Les deux caractères suivants appartiennent donc en propre à la
matière : Elle accompagne tout ce qui est telle chose déterminée,
car c’est elle qui est le principe qui confère à cette chose son indi¬
vidualité. Elle accompagne tout ce qui se montre comme une
chose déterminée, car c’est elle qui, dans les substances soumises
aux sens, est déterminée par la quantité et par la qualité sensibles.
» Ni l’un ni l’autre de ces caractères ne se rencontre en la
forme. S’ils se rencontrent tous deux dans une substance composée
de matière et de forme, ils s’y trouvent à cause de la matière. »
D’ailleurs, pour la Philosophie péripatéticienne, il n’v a point
de matière là où il n’y a point de corps. « Dans les choses 1 2 qui
sont séparées [de tout corps], il n’y a absolument aucune matière. »
Les âmes, donc, ne pourront être individuellement distinctes les
unes des autres qu’en raison des corps différents auxquels elles
sont associées ; après avoir décrit la formation des âmes et des
corps des Cieux, Albert a eu soin d’attirer notre attention sur cette
proposition 3 : « On voit clairement par là comment chaque Intel¬
ligence est individualisée par son orbe, et par son orbe seule¬
ment. »
Ces principes accordés, il semble que l’unité de l’âme humaine
séparée des corps qui l’individualisaient en découle nécessaire-
1. Aluerti magni Metaphysica, lib. XI, tract. J, cap. VII.
2. Albert le Grand, Ioc. cit.
3. Alberti magni Op . laud., lib. XI, tract. Il, cap. XX.
V - 79
ALBERT LE GRAND
453
ment. « Certains philosophes, dit Albert ont reconnu que l’âme
était substantiellement distincte du corps ; il ont déclaré, en outre,
qu elle n était individualisée que par le corps et en vue du corps ;
lors donc que le corps est détruit, il ne reste plus, de toutes les
âmes, qu’une substance unique séparée de tout corps. »
Cet argument, Albert lui donne le premier rang 1 2 parmi les
trente raisons que 1 on peut faire valoir pour l’hérésie des Aver-
roïstes ; « c’est, en effet, celle qui est leur principal appui. »
« La pi entière Cause, disent-ils, opère par essence, [et non par
choix ;] elle est donc identique en tousses effets. » Les effets ne diffè¬
rent les uns des autres que par la diversité de ce qui reçoit l’action
de la première Cause. « Si donc on enlevait tout ce qui constitue la
propriété par laquelle les effets se distinguent les uns des autres,
il ne resterait rien que ce qui vient de la première Cause et de son
acte essentiel.
» Or c est de la sorte que 1 Intelligence est cause des âmes qui
se trouvent dans les corps. Lorsque cesse ce qui provenait des
corps et les diversifiait, il ne reste rien que ce qui émane delà pre¬
mière lumière de l’Intelligence, et c’est nécessairement unique ;
unique, donc, est ce qui reste de toutes les âmes- »
« L’Intelligence, disent-ils 3, se multiplie de la même manière
que la lumière du Soleil se diversifie suivant la diversité des corps
éclairés qu’elle pénètre et au travers desquels elle se transmet ;
si l’on enlève ces corps éclairés, il ne reste plus que l’unique
lumière du Soleil ; de même, après la mort des hommes, de tou¬
tes leurs intelligences, il ne reste plus qu’une intelligence unique,
qui est perpétuelle et incorruptible. »
Albert a loyalement exposé les raisonnements de ses adver¬
saires. 11 est clair qu’ils sont logiquement construits ; conseqüèntia
tenet, comme on disait alors dans les écoles. S’il s’obstinè à
garder les deux principes dont nous l’avons entendu convenir
avec tous les Péripatéticiens, on ne voit pas comment il échappe¬
rait aux conclusions d’Ibn Bàdja, d’Ibn Tofaïl et d’Averroès. De
gré ou de force, ouvertement ou subrepticement, il faut qu’il
renonce à l’un de ces deux principes ; qu’il cesse de refuser toute
matière à l’âme séparée du corps ou qu’il ne mette plus le prin¬
cipe d’individuation dans la seule matière.
Le premier parti, celui qui accorde une matière intellectuelle
à l’âme, même séparée du corps, c’est le parti d’Avicébron ; dans la
1. àlberti magni De anima, lib. III, tract. III, cap. XIV.
2. Alberti magni De unitate inlellectus contra Averroern, cap. IV, prima via.
3. Alberti magni De natura et origine anirnœ, tract. II, cap. IV.
454
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 80
Scolastique latine, bon nombre de maîtres s y étaient ranges
Alexandre de Haies, Maître Roger Bacon l’avaient ouverte men
adopté ; au temps même d’Albert, beaucoup de Frères Prêcheurs
l’avait embrassé : .
« Avicenne, lisons-nous au De anima dit que 1 âme a un
principe d’individuation particulier, bien que nous n’en connais¬
sions ni le nom ni la nature ; mais comme tout principe d’individua¬
tion est matière, il faut alors que ce principe d’individuation soit
une matière incorporelle qui existe en 1 âme ; c est ce qu admet¬
tent la plupart de nos compagnons »
Albert ne trouve pas qu'une telle opinion soit appuyée d argu¬
ments philosophiques assez forts pour entraîner son adhésion :
« Nous ne voulons pas, dit-il, contredire sur ce point à nos com¬
pagnons ; toutefois, nous regarderons comme probable l’opinion
que nous avons exposée plus haut; celle-là, en effet, peut être
prouvée par les propriétés de l’âme ; celle-ci, au contraire, n est
aucunement prouvée; c’est, plutôt, une fiction de la raison. »
Cette fiction, il en parle en termes plus sévères au De unitate
intellectus contra Averroem 9. C’est elle qui empêche ceux qui ne
sont pas philosophes de rien entendre aux discussions touchant
l’unité de l’Intelligence. « Presque toute la troupe de ceux qui
parlent de l’âme s’empresse d’en parler selon 1 imagination que
ces gens s’en sont faite ; ils imaginent, en effet, que l’âme est une
subtance composée, semblable à une chose qui serait, en elle-
même, composée de matière et de forme-. •• Mais jamais les phi¬
losophes n’ont parlé de l’âme en ces termes. »
Il y a plus; soutenir cette opinion d Avicébron, c est faire le
jeu des Averroïstes ; il leur est facile de la réfuter, et cette réfu¬
tation devient un argument en faveur de leur doctrine ; Albert la
met au nombre des raisons qu’ils peuvent invoquer : « Leur seizième
raison, dit-il1 2 3, consiste en la destruction de la réponse qu’on leur
peut faire et que beaucoup leur donnent.
» Ces derniers disent, en effet, que l’intelligence de l’un diffère
numériquement de l’intelligence de 1 autre non pas par une matière
dont elle serait tirée, mais par la matière en laquelle elle existe.
Ils prétendent, en effet, que l’intelligence est composée à l’aide
d’une matière ; cette matière est simplement déterminée par une
forme subtantielle, qui est la première forme qui soit; cette forme,
c’est l’intellectualité ; quant à cette matière, elle n’a aucune des
1. Alberti magni De anima, lib. III, tract. III, cap. XIV.
2. Alberti Magni De unitate intellectus contra Averroem, cap. III.
3. Alberti magni De unitate intellectus contra Averroem , cap. IV, i6a via.
V - 81
ALBERT LE GRAND
455
propriétés de la matière, sinon les deux caractères suivants : En
premier lieu, elle peut servir de fondement à une forme ; en
second lieu, elle peut subdiviser en êtres [individuellement dis¬
tincts] la forme à laquelle elle sert de fondement. Voilà la
réponse que donne Avicébron au livre intitulé De forma et rnateria
ou encore Fons vitæ.
» Mais à cette réponse, [les Averroïstes] répliquent de la
manière suivante : Selon la Philosophie tout entière, il est une
chose bien évidente ; c’est que d’une matière et d une chose qui
est déjà individualisée (hoc aliquid '), ne saurait se former un être
unique. Si donc l’âme raisonnable est déjà, de la sorte, par com¬
position d'une matière avec une forme, un individu (hoc aliquid),
elle ne pourra, avec le corps, constituer une chose qui soit douée
d’unité substantielle. En sa substance, l’homme ne serait pas un,
ce qui est faux. »
11 faut donc accorder 1 2 aux Averroïstes qu’ « Avicébron a mal
dit lorsqu’il a prétendu que 1 intelligence avait pour fondement
une matière. »
Au Rabbin de Malaga, Albert refuse que Pâme séparée du corps
ait néanmoins une matière ; mais il n’accorde pas non plus à Avem-
pace, à Abubacer et à Averroès que toutes les âmes séparées con¬
fluent en une substance unique ; il lui faut donc admettre, con¬
trairement à l’un des dogmes essentiels du Péripatétisme, à 1 un
de ceux qu’il a le plus souvent et le plus formellement invoqués,
que le principe capable d’individualiser les âmes séparées est autre
chose qu’une matière ; c’est ce qu’il va faire -.
« Avicébron a mal dit quand il a prétendu que 1 intelligence
avait pour fondement une matière, car.... il a été expressément
prouvé que ce n’est pas une matière ; ce fondement, cependant,
c’est quelque chose qui appartient au genre de la substance ;
comme ce n’est pas ce qui, dans la nature de 1 intelligence, joue
le rôle d’agent, il faut que ce soit ce qui, à cette nature, sert de fon¬
dement et de soutien ; si cette substance n existait pas, la nature
intellectuelle ne se rencontrerait pas dans les substances sépa¬
rées . Comme, d’ailleurs, ce fondement n’est pas une matière,
il n’empêche pas que le compose dans lequel lise trouve ne puisse,
avec un corps, former quelque chose qui soit doué d’unité. »
Ce fondement, ce support qui,, sans être matière, est principe
d'individuation, il se trouve, Albert vient de le déclarer, xuême au
1. Alberti magni 0/3. laud cap. VII, ad i6m.
2. Albert lb Grand, Ioc. cit.
456
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 82
sein des substances intellectuelles séparées ; voyons de quelle
manière il s’y peut rencontrer.
L’axiome qui nous permettra de l’y trouver est celui-ci 1 2 :
« En toute nature où il y a un principe actif (ayens), il y a aussi un
principe passif (patiens), en sorte qu’au sein même de l’âme, ces
deux principes différents doivent exister. »
Cet axiome, Albert le développe en un chapitre de son traité
De causis et processu universitatis a causa prima -.
Toute intelligence, toute âme, toute nature qui exerce une
action, qui opère, doit être une intelligence, une âme, une nature
individualisée ; elle doit être hoc aliquid. Or, dire : Cette âme-ci,
c’est, sous la nature commune de l’âme, mettre un support, une
hypostasis qui lui confère l’individualité. Donc, toute intelligence
active, toute âme active est, en même temps, support, fondement,
hypostase. Ce fondement, c’est ce par quoi elle est passive, en
même temps qu’elle est active par sa forme.
Dans un être soumis à la génération et à la corruption, le prin¬
cipe passif qui supporte la forme et qui l’individualise, qui en fait
hoc aliquid, c’est la matière première, la hyle.
« Mais, dans les choses incorporelles, disent Aristote et Boëce,
il n'y a pas de hyle. » Il y faut, cependant, trouver ce fondement
qui aura, comme la hyle , la propriété de supporter la nature com¬
mune. « Ce qui fait subsister la commune nature et l’individualise
( déterminât ad hoc aliquid) a la propriété d’un principe matériel
(principium hyleale) ; aussi beaucoup de philosophes lui donnent-
ils le nom de hylialhis qui est dérivé du mot hyle. »
Ce mot : hylialhis se trouvait, en effet, employé, avec le sens
qu’Albert lui donne, au Livre des causes extrait des écrits de Pro-
clus ; pour exprimer que la Cause première était exclusivement
active et nullement réceptrice, Proclus y déclarait 3 la Cause
première dépourvue de hyliathis.
Cette proposition, d’ailleurs, Albert la concède à l’auteur néo¬
platonicien. La Cause première est mm individu, elle est hoc ali¬
quid ; il y a donc, en elle, le fondement qui individualise; mais,
à cause de la simplicité de la Cause première, ce principe est iden¬
tique à son existence même ; elle n’est pas composée de hyliathis
et de forme.
1. Ai.berti magni De anima lib. Il ( . tract. III, cap. XI.
2. Alberti magni De causis et processu universitatis a Causa prima lib. II,
tract. II, cap. XVIII.
3. Liber de causis. IX (Opuscula Aristotelis cum expositione Sancti Thomæ,
Venetiis, 1007 ; toi. 76. col. d.) — Voir : Troisième partie. Ch. I, § II; t. IV,
p. 345.
Y - 83
ALBERT LE GRAND
457
Au dessous de la Cause première, tous les êtres individuels
sont composés ; les uns, ceux qui ont corps, sont composés de
matière et de forme ; les autres, ceux qui sont séparés de tout
corps, sont composés de hyliathis et de forme.
cette doctrine, Albert la résume en cette formule qu’il attribue à
Boëce, bien que celui-ci, nous l’avons vu ', ne l’ait jamais donnée :
« Tout ce qui vient après le premier Principe est composé de ce
qu’il est et de ce par quoi il est ; sinon, ce ne serait pas un indi¬
vidu. — Citra Primum quicquid est , est ex quo est et quod est ; ali¬
ter enim non esset hoc aliquid. »
Nous l’avons déjà dit ; c’est la pensée d’Avicenne et d’Al Gazâli
que nous reconnaissons dans cette formule et dans les développe¬
ments dont Albert l’entoure. Considérée par rapport à son prin¬
cipe, une intelligence se montre semblable à ce principe ; c’est par
ce côté qu elle est nécessaire, qu’elle est acte, qu’on la peut nom¬
mer forme ; considérée en elle-même, elle est simplement possible,
elle offre des analogies avec la matière, elle peut être dite douée
de hyliathis.
Alexandre de Haies nous avait avertis1 2 que certains se refusaient
à reconnaître, en l’àme humaine, une matière et une forme ; qu’ils
y admettaient seulement cette composition : ce qu’elle est, ce par
quoi elle est, quod est , quo est. Cette opinion est bien celle que
soutient Albert le Grand.
Mais en admettant que la hyliathis joue le rôle de principe d’in¬
dividuation pour les substances incorporelles, tout comme la
matière ou hyle joue ce rôle pour les substances corporelles, il se
met en dehors de l’enseignement authentique du Péripatétisme ;
cependant, nous avons entendu avec quelle netteté, dans sa Méta¬
physique, il avait répété cet enseignement ; avec quelle force il
avait affirmé qu’aucune individuation ne peut jamais provenir que
de la matière ; avec quelle précision il avait déclaré que les âmes
célestes elles-mêmes ne sont numériquement distinctes les unes
des autres que par les orbes qu elles meuvent. Cet enseignement
péripatéticien, le désir d’échapper aux prises de l’hérésie averroïste
l’a contraint de s’y soustraire. Pour ne pas accorder à Avicébron
et à Alexandre de Haies l’existence d’une matière intellectuelle, il
lui a fallu concéder à Guillaume d’Auvergne que le principe d’in¬
dividuation n’était pas toujours la matière.
11 est vrai qu’à l’inconséquence dont il vient de se rendrè cou¬
pable, il pourrait invoquer une excuse ; de cette inconséquence,
1. Voir: Troisième partie, Ch. IX, § II ; ce vol., pp. 286-287.
2. Vide supra, p. 829.
458
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 84
l’exemple ne lui a-t-il pas été donné par le plus rigoureux, par le
plus intransigeant des Péripatéticiens, par le Commentateur Aver¬
roès? Après avoir, à l’exemple d’Aristote, soutenu en toutes cir¬
constances que les Intelligences sont tout acte, sans aucun mélange
de puissance, lbn Rochd n’en est-il pas venu \ sous l’évidente
influence du Livre des causes , à mettre, même dans les Intelligen¬
ces éternelles, quelque chose de potentiel, quelque chose qui,
sans être une matière, soit analogue à une matière? N'a-t-il pas,
dans la constitution de l’Intelligence humaine, attribué à 1 Intellec-
tus possibilis ce rôle analogue à celui d’une matière ? Visiblement,
donc, Albert a suivi le Commentateur. 11 va maintenant pousser
plus avant que lui et, du principe qu’Averroès a posé par incon¬
séquence, tirer le corollaire qu il contient.
Où donc Albert va-t-il, dans l’âme humaine, trouver le fonde¬
ment, le supposition, la hyliathis qui doit, à cette âme, assurer l’ex¬
istence individuelle, alors même qu’elle aura quitté le corps ?
Comme Averroès, il va le découvrir en l’ Intellectus possibilis.
Il faut, dans l’âme humaine 2, distinguer le principe actif qui est
Y intellectus agens , et le principe passif, qui est 1 intellectus possi¬
bilis.
L’intelligence active et l’intelligence en puissance sont, toutes
deux, séparables du corps, mais à des degrés divers ; la première
est plus aisément séparable que la seconde.
En entendant Albert déclarer que l’intelligence humaine est
formée par l’union d’un principe actif, l’intelligence active, et d un
principe passif, l’intelligence en puissance, que ces principes sont
tous deux séparables delà matière, nous croyons entendre 1 ensei¬
gnement de Thémistius. Ne nous y trompons pas, cependant ; entre
les deux doctrines, il y a différence essentielle ; pour Thémistius,
l’Intelligence en puissance est, comme l’Intelligence active, une
en tous les hommes ; pour Albert, au contraire, l’intelligence en
puissance est, à la façon d’une matière, principe d’individuation,
de telle façon qu’en chaque homme, il y. a une intelligence particu¬
lière ; celle-ci est formée par l’union d’une intelligence en puis¬
sance individuelle avec une intelligence active individualisée par
l’intelligence en puissance. L’intelligence active et l’intelligence en
puissance sont unies entre elles et cette union comporte trois
i. Voir : Troisième partie, Ch. III, § VI ; t. III, pp. 565-568.
i. Alberti m agni De anima lib. III, tract III, cap. XI. — De intellectu et
intélligibili \ib. U. — De natura et origine animœ, tract. I, cap. VII. — Meta-
physica, lib. XI, tract. I, cap. IX. — De unitate intellectus contra Averroem,
cap. VI.
V - 85
ALBERT LE GRAND
459
degrés. Dans la description de ces degrés, Albert subit évidem¬
ment l'inspiration d’Avicenne.
Le premier degré de cette union, c’est celui qu’exige la nature
même de i’àme ; par cette première union, la moins intime et la
moins complète, l’intelligence active n'est encore en l’àme qu’un
certain pouvoir, qu’une certaine aptitude.
Par une union plus étroite, 1 intelligence active meut 1 âme d une
manière effective et la détermine à la spéculation rationnelle ,
cette union constitue l intelligence spéculative ( intellectu s s/tecu-
lativus) mieux nommée intelligence formelle ( in te liée tus formalis ).
L’intelligence spéculative n’est pas encore la forme la plus par¬
faite de l’âme humaine ; par une union plus intime encore avec
l’intelligence active, cette âme devient capable de contempler les
choses divines ; elle est alors 1 intellectus adeptus.
Cette union de l’intelligence active avec l’intelligence en puis¬
sance, Albert ne la peut expliquer que par des métaphores ; il la
compare sans cesse à l’union de la lumière solaire avec un corps
transparent que cette lumière compénètre et qu elle éclaire en
toutes ses parties.
Cette intelligence en puissance n’est pas matière 1 * ; elle est seu¬
lement analogue à une matière materia quædam); ainsi avait
déjà dit Averroès.
« La puissance par laquelle cette intelligence peut devenir tous
les intelligibles 5 n’est pas synonyme de la puissance de la matière,
car celle-ci ne peut pas devenir toutes choses, tout en demeurant
une et indivise ; elle ne le peut qu’en se subdivisant en individus
multiples.... La meilleure comparaison dont on puisse user, [pour
faire comprendre la nature de cette Intelligence en puissance,] est
celle du lieu 3. » « Elle est le lieu des espèces intelligibles comme
le corps transparent est le lieu des couleurs 4; en ce corps, en
effet, les couleurs ont cette existence spirituelle que la lumière
leur’ confère. L’Intelligence active et l’Intelligence en puissance
ont donc, l’une par rapport à l’autre, une relation analogue à celle
qui existe entre une cause qui agit par essence et la matière ;
i. Alberti magni De anima lib. III, tract. III, cap. XI.
2 \i berti magni De intellectu et intelligibili lib. II, cap. IV .
3 Dans son commentaire à la Métaphysique d’Aristote, Averroes, reprenan
sommairement la théorie précédemment exposee par le commentaire au
n°<ù ,W/v5;, disait que l’Intelligence en acte était reçue par 1 Intelligence en
puissance comme en un lieu et non comme en une matière. >> (Averrois Cor-
dubensis Aristotelis libres Metaphgsicæ commentant ; in Anstotels h b - XII
Averrois lib. XI. cap. II, comm. 17). Cette remarque, très juste dans la theone
d’Averroès, l’est beaucoup moins dans la theone d Albert le Grand.
4. Alberti magni Metaphgsica, lib. XI, tract. I, cap. IX.
460
LA. CRUE DE l’âRISTOTÉLîSME
V - 86
l’intelligence en puissance n’est pas tout à fait matière par rapport
à l’intelligence active ; elle se comporte comme un lieu, comme
se comporte un corps transparent à l’égard des couleurs ou la
matière à l’égard de la lumière. »
Pour exprimer cette manière d’être qui n’est pas matière, hyle,
mais qui, cependant, lui ressemble, Albert n’emploie pas encore
le mot hylicithis ; il n’en usera qu’au Liber de eau sis ; mais l’idée
que ce mot désignera est déjà formée dans son esprit. Il n’est pas
douteux qu’en l’àme humaine, c’est l’intelligence en puissance qui
représente la hyliathis , tandis que l’intelligence active est la forme.
Si nous en doutions, d’ailleurs, un texte viendrait bientôt nous en
donner la certitude. Nous savons qu’en toute substance séparée,
la hyliathis est, au gré d’Albert, définie par ces mots : quod est ,
et la forme par ceux-ci : ex quo est. Or Albert écrit [ :
« Nous déduisons l’existence de l’intelligence active et de l’in¬
telligence en puissance des deux propositions suivantes :
» En premier lieu, toute nature intellectuelle qui, par elle-
même, a possibilité et qui, de la Cause première, tient sa nécessité,
peut se réfléchir sur elle-même.
» En second bien, par cette réflexion, la lumière émanée de
la Cause première pénètre la possibilité que cette substance tient
d’elle-même. »
« Telle est, poursuivit Albert le Grand, la composition singulière
que possède l’intelligence, composition différente de celle qui se
résout en matière et forme. Et certainement, c’est là ce qu’a
entendu Aristote en ce qu’il a dit de l’intelligence. C’est cette opi¬
nion-là, à l’exclusion de tout autre, qui est véritable. » Peut être
est-il permis de penser qu’à la formation de cette théorie, Proclus
et Avicenne ont eu plus de part qu’ Aristote.
Si nous en poursuivons l’exposé, nous y reconnaîtrons une
influence d’autre origine.
Entre l’intelligence purement en puissance et l’intelligence active ,
se trouve l’intelligence spéculative qui résulte de leur union. Le
nom d’intelligence formelle qu’Albert lui donne également,
montre qu’à l’égard de l’intelligence en puissance, elle se com¬
porte comme une forme ; l’intelligence en puissance est donc le
sujet, le support de deux principes formels, l’intelligence spécu¬
lative et l’intelligence active ; comment faut-il concevoir ses rela¬
tions avec ces deux formes ?
« L’intelligence spéculative s’unit et s’adapte à l’intelligence en
i . Alberti magni De unitate intellectus contra Averroem cap. VI.
V - 87
ALBERT LE GRAND
461
puissance à la façon d’un instrument 1 ; d’autre part, elle se com¬
porte à l’égard de l’intelligence active comme un principe moins
formel qui reçoit son activité et sa vertu d’un principe plus for¬
mel. Lorsqu’en effet, deux choses sont comparées à une même
troisième qui joue par rapport aux deux premières le rôle de
matière, l’une de ces choses est forme d’une manière absolue ;
l’autre joue le rôle d’instrument; elle est moins parfaite; aussi
celle-ci a-t-elle par rapport à celle-là le rapport qu’aurait quelque
principe matériel. Lors donc qu’à l'intelligence en puissance, on
compare l’intelligence active aussi bien que l’intelligence spécu¬
lative, l intelligence active est forme, d’une manière absolue, tandis
que l’intelligence spéculative n’est pas absolument forme ; elle
est instrument. »
Outre cette intelligence active « qui est une partie de l*âme et
qui est la forme de l’âme humaine 2, » outre l’intelligence en puis¬
sance, outre l’intelligence spéculative qui résulte de l’union des
deux premières, il nous faut considérer l’intellect absolument
séparée ( Intellectus omnino separalus).
» L’intellect absolument séparée 3, c’est l’intellect de l’Intelli¬
gence dont l’intelligence humaine est une sorte d’image. »
Cette Intelligence qui est, à l’égard de l’âme humaine, l’idée, le
modèle dont l’âme est l’image (ymago), c'est assurément, dans la
pensée d’Albert, une des Intelligences motrices des cieux ; pour
en avoir la certitude, il suffit de poursuivre la citation que nous
venons de commencer :
« Cette Intelligence enveloppe son mobile qui est une sphère ;
l’intelligence [active] de l’homme est en elle comme des lumières
inférieures sont contenues dans une lumière supérieure dont, par
influence, elles reçoivent formes et mouvements ; cette influence
productrice de formes et de mouvements coule sans interruption
depuis la Cause première, depuis l’Intelligence qui meut la pre¬
mière sphère ; celle-ci exerce une influence universelle qui est
lumière absolument pure et qui ne reçoit rien d’aucun autre
être. »
Ailleurs 4, Albert nous montre comment de cette Intelligence
première, qui est la forme du Monde, « descendent des formes
qui deviennent d’autant plus matérielles et d’autant moins nobles
qu’elles s’éloignent davantage » de leur Cause.
1 . Alberti magni De anima lib. III, tract. III, cap. XI.
2. Alberti magni Metaphysica, lib. XI,' tract. I, cap. IX.
3. Alberti magni Metaphysica, lib. XI, tract. I, cap. IX.
4. Alberti magni De intellectu et intelligibili lib. Il, cap. II.
462
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 88
« Les plus subtils d’entre les Péripatéticiens ont distingué entre
les formes du Monde et les formes de la Matière ; ils ont nommé
formes matérielles celles qui donnent 1 existence à la Matière , ils
ont appelé formes du Monde celles qui ont avec l’Univers une
relation universelle. Les formes universelles découlent de 1 Intel¬
ligence en tant quelle est intelligence ; lorsqu’elles s'impriment
dans l’âme, ces formes s’y impriment du côté par lequel elles
découlent de la Forme même du Monde bien plutôt que du côté
par lequel elles ont existence en la matière. »
Pour ceux qu’Albert nomme les Péripatéticiens, c est-à dire
pour les philosophes de l’École d’Avicenne, cette Intelligence
absolument séparée qui imprime en l'àme humaine des formes
universelles, c’était la dernière des Intelligences célestes, celle à
laquelle- ils donnaient le dixième rang, celle qui constituait 1 Inlel-
leclus agens commun à tous les hommes ; au dessous de cette
Intelligence-là, ils ne plaçaient nullement une intelligence active
particulière à chaque âme humaine. Albert, qui admet cette
dernière opinion, ne veut pas, cependant, qu’on la croie de lui ;
il tient à l’attribuer aux philosophes dont il prétend simplement
exposer les doctrines : « Bien que les Philosophes 1 disent que
ces Intelligences, qui sont les formes du Monde, rayonnent sur
l’intellect de l’âme humaine, ils ne nient point, cependant, qu’il
n’v ait, dans les diverses âmes, une intelligence active propre à
l’universalité qui est en chacune de leurs intelligences. Sinon
l’homme ne serait pas un petit monde parfait, non plus que
l’image de la Forme du Monde ; et quiconque philosophe avec
rectitude sait que ces conséquences sont absolument inacceptables
{inconvénient issima). »
Dans l’Univers corporel, en effet, rien ne se fait ni ne se
produit que par un premier agent qui est la lumière du Soleil ;
mais la lumière du Soleil, à son tour, reçoit la lumière émanée de
la première Intelligence, « et celle-ci ne produirait pas les formes
corporelles si elle ne se composait avec le rayonnement de la
lumière solaire. Ainsi en est-il en tout Univers. Il doit donc, dans
l’âme de l’homme, en être de même pour cette multitude et cette
universalité d’êtres intellectuels qui se forment en elle-même et
dans son intelligence. »
Selon cette comparaison, les formes intellectuelles multiples
qui sont engendrées au sein d’une âme humaine, le sont par le
concours de deux lumières, celle qui émane de l’intelligence
i. Alberti magni Op. laud ., lib. II, cap. III.
V - 89
ALBERT LE GRAND
463
active particulière à cette âme et celle qui, émanée de 1 Intelli¬
gence absolument séparée, éclaire l’intelligence active.
L’opération par laquelle la lumière émanée de cette Intelli¬
gence absolument séparée agit en l’âme, Albert la compare 1 à
celle par laquelle « la lumière de l’art s’étend jusqu à la matière. »
Quelle est précisément cette Intelligence séparée dont 1 intelli¬
gence active de chaque âme tient son activité ? Est-ce telle Intelli¬
gence céleste bien déterminée? Faut-il, comme certains passages
le laissent supposer, y voir l’Intelligence qui meut la première
sphère, c’est-à-dire Dieu lui-même? Faut-il, en ss laissant guider
par d’autres passages, attribuer ce rôle à des Intelligences multi¬
ples, à toutes les Intelligences séparées qui meuvent les deux ?
Il est fort malaisé, croyons-nous, de préciser quelle fut, à ce
sujet, la pensée d’Albert ; ou plutôt, nous jugerions assez volon¬
tiers qu’il ne s'est pas, à cet égard, formé d’opinion bien déter¬
minée. t
Dans l’opuscule où il étudie spécialement l’immortalité de l’âme,
Albert rapporte 2 avec faveur l’opinion d’Avicenne et d’Al Gazâli
selon laquelle l’intelligence en puissance de chaque âme subsiste
après la mort et demeure attachée à l’Intelligence séparée qu’ils
nomment Intellect us agens. Cette opinion, toutefois, lui paraît pré¬
senter certaines difficultés, parmi lesquelles il mentionne celle-ci :
« Les Intelligences séparées sont, au dire d’Avicenne et d’Al
Gazâli, d’ordres divers et multiples ; dès lors, ils eussent bien du
déterminer quelle est celle de ces Intelligences à laquelle l’âme
retourne après la mort; si c’est à toutes qu’elle retourne, ils eus¬
sent dû marquer si elle retourne à toutes de la même manière ou
si elle revient de manières différentes aux différentes intelli¬
gences ; en ce cas, ils eussent bien fait de donner la cause de
cette diversité. Selon cette opinion, en effet, il est nécessaire de
répondre à toutes ces questions d’une manière détermmee, et cela
n est pas facile. »
La théorie d’Avicenne et d’Al Gazâli ne présente aucunement
l’incertitude qu’Albert lui reproche ; Xlnlellectm agens occupe un
rang précis, qui est le dixième et dernier dans la hiérarchie des
Intelligences célestes; mais il semble qu’Albert ait ProJe^ sur
cette théorie ce qu’il y avait, dans la sienne, de trouble et d hési¬
Quoiqu’il en soit, et pour nous en tenir à ce qu il y a de net en
1. Albekti magni Op. laud., lib. II, cap. XI.
2. Alberti ssàgni De natura et origine anunce tiact. II, cap. X.
464
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
V - 90
cette théorie d’Albert, nous y voyons l’intelligence active particu¬
lière à chaque Ame façonner l’intelligence en puissance à la façon
dont un artiste façonne la matière ; dans cette opération, l’intel¬
ligence spéculative, moins formelle que l’intelligence active, joue
le rôle d’instrument ; enfin l’intelligence active tient son activité
même d’une Intelligence séparée qui l’éclaire à la façon dont la
lumière de l’art éclaire l'artiste ; ainsi l’âme humaine se trouve
être faite à l’image de cette Intelligence séparée.
Or, quand nous résumons de la sorte la constitution qu’Albert
attribue à l’âme humaine, nous ne pouvons pas ne pas songer à
la constitution que Gilbert de la Porrée attribuait à toute sub¬
stance.
Gilbert de la Porrée nous a montré 1 comment la matière (üXr,)
est façonnée à l’aide d’une forme inférieure, cle la forme substantielle
(ouo-uo&fc), par une forme plus élevée, jouant le rôle d’artisan
(forma operatrix) ; cette forme plus élevée, c’est l’essence, la forma
essendi, l’oùo-ia. Cette mise en œuvre de la ü)or, par l'ouo-ta à l’aide
del’oùo-twS'/jç, dont le rôle doit être, évidemment, celui d’un instru¬
ment, cette mise en œuvre, disons-nous, tend à produire une
image (s'.xmv) d’un certain modèle (sioéa).
Ce passage de Gilbert de la Porrée, Albert le Grand ne l’ignore
pas, car c’est le commentaire d’un texte de Boëcc auquel le Frère
Prêcheur se réfère, à plusieurs reprises, quand il discute de la
composition des substances séparées. Comment ne pas croire, dès
lors, qu’il s’en inspire lorsqu’il décrit de l’âme humaine ?
Comment ne pas voir que 1 ' intcllectus possitnlis occupe, en cette
description, le rang, non point de hyle, sans doute, mais de hylia-
this? que Yintellectus spéculations , Y inlellectus ayons et, Ylnlellec-
tus omnino separalus y correspondent respectivement à la forme
oùcruooTiç, à l’oùcua, à l’eiûéa ? Comment ne pas reconnaître enfin
que l’âme est Yymago de Y Intellectus omnino separatus comme
la substance est l’etxtôv de lVtoéx?
En dépit donc de la résolution qu’il avait prise de s’en tenir,
en toutes choses, à l’opinion des Péripatéticiens, Albert s’est bien
vu contraint de s’écarter de cette opinion lorsqu’il a voulu mainte¬
nir la distinction des âmes humaines après la mort. Il lui a fallu
chercher le principe d’individuation ailleurs qu’en la matière.
Lorsqu’il a voulu reconstruire l’âme humaine sur un plan que sa
foi chrétienne pût accepter, il a dû demander ce plan à la vieille
Scolastique latine ; ce plan, il l’a trouvé dans un texte où Gilbert
i . Voir : Troisième partie. Ch. IX, § U ; ce vol., p. 290.
V - 91
ALBERT LE GBAND
465
de la Porrée, pour commenter Boëce, s’inspirait à la fois d’Avicé-
bron et de Jean Scot Érigé ne.
Là ne s’arrêtera pas la fécondité de ce texte ; nous en allons
retrouver l’influence au traité De ente et essentia de Saint Thomas
d’Aquin.
NOTE
sur la Philosophia pauperum attribuée a Albert le Grand
Nous avons entendu Albert le Grand combattre avec fermeté la
doctrine d’Avicébron, au gré de laquelle l’âme humaine et les créa¬
tures purement spirituelles elles-mêmes seraient composées de
forme et de matière. Or, si nous en croyions un petit livre qui lui
est attribué, il aurait, à une certaine époque de sa vie, formel¬
lement accepté cette doctrine.
Le traité dont nous voulons parler 1 2 est intitulé : Philosophia
pauperum, sive Isagoge in libros Aristotelis Phgsicorutn, J)e Cœlo
et Munrlo , De generatione et corruplione , Meteorum et De anima.
Comme le titre l’annonce, c'est un petit manuel extrêmement
concis, où se trouve résumée la Philosophie naturelle du Péripaté¬
tisme.
Or, dans ce livre, nous lisons ! :
h Voici comment se divise la matière : Il y a une matière spiri¬
tuelle et une matière corporelle. La matière spirituelle est celle
qui se trouve dans les créatures dénuées de situation et de lieu;
tels les anges et les âmes ; la matière de ces créatures est créée en
même temps qu elles. La matière corporelle est celle qui se rencon¬
tre dans les choses douées de situation.
» Parmi ces matières, il y a une matière naturelle et une matière
artificielle. La matière artificielle est celle qui se trouve dans les
œuvres de l’art humain, dans celles qui ont pour principe une
volonté créée. La matière naturelle est celle qui se rencontre dans
les choses naturelles, dans celles qui ont la nature pour principe.
1 . Ce traité se trouve au XXIe et dernier volume des Beati Alberti Mag.m
Opéra, éditées parle Dominicain P. Lammv, et publiées à Lyon, en 1 65 1 , aux
frais de Claude Prost, Pierre et Claude Rigaud, Jérome de la Carde, et Jean
Antoine Duguétan fils.
2. B. Alberti Magni Philosophia pauperum, pars I, cap II : De materia
(B. Alberti Magni Opéra, éd. cit., t. XXI, p. 2, col. b).
DUHEM. — T . v, 30
466
LA CRUE DE L? ARISTOTÉLISME V - 92
» Parmi ces dernières, il faut distinguer la matière universelle
ou première et la matièi-c particulière ou seconde.
» La matière universelle, c’est celle qui n’a pas rapport à telle
forme spéciale, mais bien à toule forme. Dans la matière, en effet,
se trouve une inclination, un appétit qui tend à toute forme, et cela
parce qu’à l’égard de toute forme, elle est dans un état d’imper ¬
fection ; car toute chose désire surtout ce qui lui fait défaut ; aussi
Aristote, au premier livre des Physiques , dit-il que la matière
désire la forme comme l’épouse désire 1 époux, et comme le laid
désire le beau.
» La matière particulière est celle qui est devenue telle chose
(hoc aliquid) et qui a été déterminée par la forme substantielle el
par les formes accidentelles.
» Remarquez qu’en la matière universelle, il n’y a qu’une puis¬
sance passive ; il en est de même dans la matière artificielle,
comme le montre le bronze, matière artificielle d’une statue.
Mais dans la matière naturelle particulière, il n’y a pas seulement
une puissance passive ; il y a aussi une puissance active. Cette
dernière puissance est ce que les théologiens nomment raison
séminale. C’est quelque chose de la forme particulière, car elle est
apte à former la forme même. »
Le commencement de ce morceau s accorde parfaitement a\ ec
renseignement d Avicébron ; la fin, à la Physique péripatéticienne,
rattache le système des raisons séminales admis par Saint Augus¬
tin, et cela dans les termes mêmes que Roger Bacon employait
dans ses Questions ; l’ensemble résume la théorie de la matière
première telle que les Écoles franciscaines l’admettront sous
l’influence de Saint Bonaventure. Les pensées qui nous viennent
d’être exposées ressemblent aussi peu que possible à celles dont
Albert le Grand se fait le défenseur dans ses divers ouvrages ; ce
qu’il y rejette formellement est, non moins formellement, affirmé
par la Philosophia pauperum.
Il est donc bien clair que la Philosophia pauperum est un
ouvrage apocryphe dont Albert n’est aucunement 1 auteur.
La Philosophia pauperum renferme une indication qui aurait
son prix si elle nous était parvenue sous une forme assurée.
A propos des comètes, l’auteur dit : 1 « Dans 1 année 1240 de
l’Incarnation du Seigneur, j ai vu une comète, en Saxe, avec
beaucoup d’autres personnes. — Ego emm cum multis aliis, anno
x. B. Alberti Maüni Üp. laud., pars IV, cap. XXX : De cometis (B. Ai.bbrti
Magni Opéra, éd. cit., t. XXI, p. 35, col. b).
V - 93
ALBERT LE GRAND
467
dominicæ incamalionis millesimo ducentesimo quadragesimo , in
Saxonia vidi corne tam. »
Cette phrase fournirait une indication sur le temps où vivait
l'auteur. Malheureusement, elle n’est pas libellée de même dans
tous les manuscrits. Dans les dernières années du xve siècle, à
Tubingue, Conrad Summenhart a composé un commentaire de la
Philosophia pauperum ; le manuscrit qu’il lisait 1 ne disait pas
1240, mais 1270.
Une date dont on ne sait si elle est 1240 ou 1270 i, c'est peu
pour déterminer l’auteur d’un livre. Tout ce que nous pouvons
dire, semble-t-il, c’est ceci : Celui qui a écrit la Philosophia pau-
derum , bien que distinct d’Albert le Grand, a vécu au même temps.
i -, Conba.di Summenhakt Conunentaria in S um/na/n piajsice Alberti May ni. — -
Colophon : Habes nunc C.andidissime lector Conradi summenhart Theologi
evuditas commentationes in Atbertum recognitas quam plenissime ex corrupto
exemplari recoçnosci poluere. Que miro ingenio literis sunt excuse a solerti
Henrico gran Cnalcographo in Hagenaw. hec tam magnum artificium tam
aptissimum cultum redolent, ut que ex aliis libris adhuc obscuriora videu-
tur : hic in promptu patent ad nutum : et sine iuterprete (sed irequenli exer-
citatione) percipi possunt. Ocius eme : attentius legito. Ex istis enim totam
et naturam et philosophiam consequere. Vale ex Hag«. cursim Anno 1507
septimo kal. maias.
2. On sait qu’au Moyen Age, le 4 et le 7 se figuraient presque de la même
façon ; d’où, dans les manuscrits, confusion continuelle entre ces deux chiffres.
VI - 1
CHAPITRE XII
SAINT THOMAS D’AQUIN
I
,,KS DÉBUTS DE LA. PHILOSOPHIE DE SAINT THOMAS DAQULN.
le traité De ente et essentia.
La lecture des traités d’Albert le Grand laissait 1 esprit du
lecteur dans une étrange perplexité.
Ce qu Albert professait en ses livres, c était, proclamait-il, 1 opi¬
nion des Philosophes péripatéticiens ; ce n’était nullement son
opinion personnelle ; cette opinion des Philosophes, il 1 exposait
selon la méthode syllogistique, sans aucun appel aux raisons de
la Théologie ; au contraire, c’est en traitant de la Théologie qu il
promettait de faire connaître sa propre pensée, et cette penséè,
nul n’en doutait, se conformait parfaitement a 1 enseignement
orthodoxe de l’Église catholique.
11 semblait donc, par l’exemple même d’Albert, qu’on put
développer, hors de la Théologie, une Philosophie capable de
justifier ses conclusions à l'aide de principes évidents et de syllo¬
gismes parfaitement démonstratifs ; que les enseignements de
cette Philosophie fussent, en bon nombre de points essentiels,
tout à fait contraires au dogme catholique; enfin, que la connais¬
sance de cette Philosophie n’empêcbât point d’engager sa foi aux
vérités que l’Église affirme. Quelle conclusion devait-on tirer de
là ? Fallait-il donc admettre que les arguments philosophiques les
plus convaincants en apparence, ceux-là mêmes qui avaient triom¬
phé de ‘toutes les objections, étaient, en réalité, sans force pour
établir la vérité de leurs conclusions ? Ou bien fallait-il recon¬
naître l’existence de deux vérités indépendantes 1 une de 1 autre,
l’une fondée sur les raisons des Philosophes, 1 autre établie sur
Vi - 2
SAINT THOMAS ü’ AQUIN
489
l’enseignement de l’Église, toutes deux également certaines, ayant
droit toutes deux à l’acquiescement de nos intelligences, même
lorsqu’elles se contredisent formellement l’une l’autre ?
L'œuvre de Saint Thomas d’Aquin ’, c’est, semble-t-il, l'effort
tenté par l’âme chrétienne pour sortir de la périlleuse situation où
l’œuvre d’Albert le Grand l’avait placée. Comme son maître,
Thomas d’Aquin admet qu’il existe une vérité philosophique, que
cette vérité s’établit par voie de raisonnement et sans rien
emprunter aux méthodes de la Théologie ; comme son maître, il
admet que cette vérité se trouve, en grande partie, déposée dans
les livres de ceux qu’ Albert nommait les Péripatéticiens ; il admet
aussi qu’une autre vérité réside dans les enseignements de l’Eglise,
d’où les théologiens la tirent pour l’exposer plus à plein ; mais il
est convaincu que ces deux vérités ne se peuvent opposer l’une à
l’autre, qu elles se doivent, au contraire, accorder de la plus har¬
monieuse façon; et tous ses efforts, peut-on dire, vont à faire
taire les dissonances qui nous empêcheraient de percevoir l’accord
eutre la Philosophie péripatéticienne et le Dogme catholique.
Nous pourrons assister, en quelque sorte, à l’éveil de la pensée
philosophique de Saint Thomas en étudiant l’opuscule qu’il a inti¬
tulé : De ente et essentia. Les PP. Quétif et Échard, en effet,
placent 1 2 entre 1248 et 1252 la date de composition de ce traité,
tandis que Ch. Jourdain ne pense pas qu’il soit antérieur à. 1253 ;
mais tous les historiens s’accordent à y reconnaître une œuvre de
jeunesse du saint Docteur ; cet ouvrage fut, sans doute, écrit à peu
près dans le temps où Albert le Grand commentait le Liber de
cansis; le Liber de causis, s’y trouve cité à plusieurs reprises ;
1. Dans l’étude de cette œuvre, il importe de n’employer que les traités
authentiques de Saint Thomas d’Aquin, et non point les nombreux écrits apo¬
cryphes qui sont venus s’y mêler ; la séparation des uns et des autres se trouve
faite, d’une manière complète et définitive, dans l’opuscule suivant : P. Man-
donn’et, O. P., Les écrits authentiques de Saint Thomas d’Aquin ( Revue Tho¬
miste, 1909-19 19).
2. Quétif et Echard, Scriptores ordinis Prædicatorum, t. I, p. 271 et p. 278.
Bartolomeo dei Fiadoni, un Dominicain lucquois, fut auditeur et confesseur
de Thomas d’Aquin pendant son dernier séjour à Naples (1272-1274), ainsi qu’il
nous l’apprend lui-même ( Historia Ecclesiastica, lib. XXIII, cap. VIII). Après
avoir rempli plusieurs charges de son Ordre, en Italie, il vécut à la Curie pon¬
tificale, en Avignon, depuis la fin de 1809. Il fut successivement attaché à la
personne des cardinaux Léonard Patrussi (f 7 décembre 1 3 1 1 ) et Guillaume
de Pierre Godin. Tandis que ce dernier était encore cardinal-prêtre du titre de
Sainte-Cécile (déc. i3i2-sept. 1817), Bartolomeo, dit par abréviation Tolomeo,
et par corruption Ptolémée de Lucques, lui dédia son Historia Ecclesiastica.
Bartolemeo fut, le i5 mars i3i8, nommé évêque 3e Torcello ; il mourut en
1327. Les dates que les PP. Quétif et Echard attribuent aux écrits de Saint
Thomas d’Aquin sont toutes empruntées à Y Historia Ecclesiastica de Ptolémée
de Lucques, dont l’autorité, en cette circonstance, n’cst pas niable.
470
LA CRUE DE l’aWSTOTÉLISME
VI - 3
mais surtout, certaines pensées formulées au De ente et essentia
rappellent, d’une manière frappante, certaines autres pensées
émises par Albert en étudiant le Livre des causes.
Des enseignements donnés par Thomas en son opuscule Sur
l'essence et l'existence, il nous sera permis, parfois, de rapprocher
ceux que nous trouvons en certaines questions de l 'Ecrit sur les
livres des Sentences ; ces questions, en effet, sant, elles aussi, une
œuvre de jeunesse de Thomas d’Aquin \ elles sont contemporaines
ou à peu près du De ente et essentia ; peut-être même lui sont-
elles antérieures ; elles furent composées, sans doute, aussitôt que
Thomas, pourvu du grade de bachelier en Théologie, put donner
des leçons sur cette science ; elles doivent donc être datées de 1253
ou de t254\
« Que faut-il entendre par essence et par existence ? Sous quelle
forme l’essence et l’existence se trouvent-elles au sein des diverses
choses ? » Telle est la question par laquelle s ouvre ce petit traité
De ente et essentia qu’on a nommé le Discours de la méthode de
Saint Thomas d’Aquin.
Cette question nous place, du premier coup, en face d’un pro- *
blême que, depuis la création du Péripatétisme, toutes les philo
sophies avaient tenté de résoudre, et à la solution duquel chacune
d’elles avait fait concourir ses principes les plus essentiels ; au
début même de son œuvre, donc, Thomas d’Aquin se met à un
carrefour d’où sa vue embrasse toutes les voies que les Métaphy¬
siques diverses proposent à son choix. «Dès ce moment, aussi,
nous verrons se marquer le caractère propre de son esprit ; aucune
des voies déjà tracées ne le satisfera pleinement ; il s’efforcera
d’en frayer une nouvelle ; mais il ne tentera pas, pour cela, de
marcher dans une direction inexplorée à partir de principes aupa¬
ravant insoupçonnés ; tout son souci sera de raccorder les uns aux
autres les divers tronçons de route ouverts par ses prédécesseurs,
et d’emprunter successivement à chacun d’eux une partie du
chemin qui le doit enfin, pense-t-il, conduire à la vérité.
Dieu est simple ; en tout être autre que Dieu, il y a dualité ;
voilà une affirmation que toutes les Métaphysiques péripatéti
ciennes et néo-platoniciennes s’accordent à formuler ; le désaccord
éclate entre elles lorsqu’il s’agit de dire avec précision en quoi
consiste la dualité de toute substance, hormis Dieu.
Pour Aristote, toute substance soumise à la génération et à la
mort est capable à la fois d’une existence en acte et d’une exis-
i. Quétif et Éçharp, Scriptares Ordinis Prasdicatorum, t. I, p. 287.
VI - 4
SAINT THOMAS D’AQUIN
471
tence en puissance ; en d’autres termes, elle est composée de
matière et de forme. Au contraire, toute substance eteinelle existe
exclusivement en acte et nullement en puissance, elle est forme
pure, absolument exempte de matière; elle est Intelligence. Les
Intelligences sont les moteurs immobiles des sphères célestes, les
seuls êtres divins que connaisse Aristote.
Thémistius1 donne au problème la forme dont il ne se départira
plus. En toute chose non divine, on doit, de la chose individuelle
et concrète, distinguer la nature ; il faut distinguer telle masse
d eau et ce par quoi cette chose a la nature de.l eau, jowp xai.
Goxt'. elvai. Fidèle aux enseignements du Péripatétisme, Thémis¬
tius rattache cette dualité à celle de la matière et de la forme.
G est la forme qui caractérise la nature spécifique, tandis que
l'union de la forme avec la matière engendre la substance indivi¬
duelle et concrète.
« Mais il n’en est pas de même pour toute chose. Si une chose
est simple et dépourvue de matière, la raison par laquelle elle est
un certain être et la forme par laquelle elle est de telle sorte sont
identiques à la nature entière deXla chose.’ Et. u auXov TcavteXwç
xal à'ïxXo'JV, sep’ ûv 6 Xoyos T où v. elvat xaUo eIoo;.xa9’o è«m Taùxôv
èa“riv oXip cpuTsiToû 7cpây[j.xT0ç. » Dans une Intelligence pure, dans
un être divin, l’individu concret est identique à la nature spéci-
fique.
La pensée de Boëce* ne diffère qu’en un seul point de celle de
Thémistius ; Boëce est chrétien ; il n’admet pas la divinité des
Intelligences multiples du Péripatétisme ; il croit en un seul Dieu.
En Dieu seul, donc, se rencontre la simplicité, c’est-à-dire l’iden¬
tité de l’individu concret, %d quod est , et de la nature spécifique,
esse. Tout ce qui est au-dessous de Dieu est chose composée ; il y
faut distinguer le id quod est de Fesse. '
Avec le Néo-platonisme, une distinction s’introduit, que le Péri¬
patétisme ne pouvait concevoir; de la cause créatrice, se distingue
la chose créée ou causée qui tient son existence de cette cause ;
aussi, à la simplicité de la Cause première, cette doctrine oppose-
t-elle d’une manière nouvelle la dualité qui est en toute chose
causée. „
Le Livre des causes définit à sa manière cette opposition . En
toute chose causée, on doit distinguer ce que ce livre nomme indif¬
féremment essence ou existence ( essentia , ens, esse), ce que cette
1. Voir
2. Voir
3. Voir
Troisième partie,
Troisième partie
Troisième partie
ch. I, § VI; t. IV,
ch. IX, § II ; ce vo
ch. IJ II; t. IV, pp.
r.r
395-396.
288-289.
4-345.
472
LA CRUE DE l’àR1ST0TÉLI8ME
VI - 5
chose tient de la Cause première par voie de création, de la forme
(forma) qu’impriment en elle, par voie d’influence, les causes qui
s’échelonnent au-dessous de la première ; à l’égard de cette
forme, Y esse se comporte comme un sujet qui est en puissance
d'en recevoir l’impression, comme une espèce de matière, ce qui
lui vaut le nom de hyliathis, « seule, la Cause première n'a pas
de hyliathis , car elle est seulement esse. » Rien, en elle, n’est en
puissance de recevoir l'impression d’une forme.
Al Fàrâbi s’exprime à peu près dans les mêmes termes que le
Livre des causes. Toute chose, hors l’être nécessaire, donne
lieu, dit-il, à deux questions distinctes : Cette chose existe-t-elle ?
Qu’est-elle ? Il y a donc à distinguer, en elle, l’existence et la
quiddité ou nature. De l’Etre nécessaire, il n’y a pas à demander
ce qu’il est ; il n’a pas de quiddité.
«Cet ^tre, dit Al Fàrâbi dans ses Problèmes fondamentaux
n’a pas de quiddité ( W as) tandis qu’ün corps en a une. Qu’on
demande, au sujet de ce dernier, s’il existe ; la notion d’existence
sera quelque chose en soi et la notion de corps sera aussi quelque
chose en soi. Mais de cet Être nécessaire, on peut seulement dire
qu il a une existence, et c’est en cela que consiste son essence
(Sein),
Mais voici qu’en suivant les principes mêmes d’Al Fârâbi, Avi¬
cenne et Al Gazâli vont décrire, tout autrement que le Livre des
causes ne l’avait fait, la dualité qui marque toute créature.
La Cause première est l’Être absolument nécessaire qui, comme
tel, est absolument un.
Au contraire, toute chose inférieure à la Cause première contient
une dualité qu’Al Gazâli décrit en ces termes 4 :
« Considérée selon son essence propre (quidditas), elle a la pos¬
sibilité d’être ; considérée par rapport à sa Cause, elle a la néces¬
sité d’être; en effet...., tout ce qui est possible par soi tient d’autrui
sa nécessité. Elle peut donc être jugée de deux manières, soit
comme possible, soit comme nécessaire. En tant qu elle est pos¬
sible, elle est en puissance ; en tant qu elle est nécessaire, elle est
en acte. La possibilité, elle l’a par elle-même ; la nécessité, elle la
tient d’un autre. 11 y a donc, en elle, multiplicité; il y a une chose
qui est semblable à la matière, et une autre chose qui est sem¬
blable à la forme ; ce qui ressemble à la matière, c’est la possi-
1. Alfarabis Abhandlungen, übersetzt von Fr. Dieterici, Leiden, 1892;'
PP- 94-9.5.
2. Voir :
§ vin (t. iv
Troisième partie, ch. II, 8 VI ; t. IV, p. 444- — Voir aussi tout le
, pp. 474*488) du même chapitre.
VI - 6
SAINT THOMAS d’aQUIN
473
bilité, et ce qui ressemble à la forme, c’est la nécessité que cette
créature tient d’autrui. »
Avec les écrits d’Avicenne et d’Al Gazâli, la Scolastique latine
avait reçu cette manière nouvelle d’opposer la dualité de la créa¬
ture à l'unité de la Cause première. Grâce a Guillaume d’Auvergne,
l’axiome, énoncé par Boëce, avait changé de formule *. Cet axiome
avait dépouillé l’énoncé que son auteur lui avait donné :
« Omne simplex esse suum, et id quod est, vmnn habet. Omni
composite» alixtd est esse, aliudidquod est. »
A cette forme venue du Péripatétisme, s’était substituée la forme
nouvelle importée par le Néo-platonisme arabe :
« dira Priminn qaicquid est, est ex quo est et quid est. »
C'est sous cette forme qu’Alexandre de Haies avait connu cet
axiome, sous cette forme qu’Albert le Grand l'avait invoqué.
A s’en tenir aux doctrines maîtresses, teUe était, avant Thomas
d’Aquin, la variété des réponses données à cette question :
Qu’est-ce donc que cette dualité par laquelle toute chose inférieure
à Dieu s’oppose à la simplicité de Dieu ?
De ce problème, Thomas, à son tour, va proposer sa solution.
Presque au début de son opuscule, nous l’entendons citer Boëce
et invoquer le traité De duobus naturis, c’est-à-dire le troisième
chapitre du De Trinitate ; s’il fait appel à l’autorité de Boëce, c’est
pour nous apprendre que ce que les Latins nomment essentia est
identique à ce que les Grecs nommaient ouata.
Sans doute, avec le traité de Boëce, Saint Thomas a en mains
le commentaire de Gilbert de la Porrée, dont l’influence transpa
rait en divers passages de son opuscule. Cette influence rattache
encore la pensée du Docteur dominicain à la tradition de l’ancienne
Scolastique latine, et cela d’une manière d’autant plus complète
que les réflexions de Gilbert de la Porrée au sujet de l'ouata gar¬
dent comme un souvenir des doctrines de Jean Scot Erigène *.
Le premier souci de Thomas d’Aquin, celui qui l’a conduit à citer
Boëce, c’est le souci de fixer exactement le sens des termes qu’il
emploiera ; dans une semblable question, ce n’est pas soin superflu ;
d'un auteur à l’autre, en effet, il est arrivé que le mot essentia ou
le mot quidditas a vu complètement intervertir son attribution, que
le mot esse s’est tantôt opposé et tantôt identifié au mot essentia.
Ce que Thomas d’Aquin désigne par le mot ens (un être), c’est
une chose individuelle et concrète, c’est l’équivalent du zi t)v de
1. Voir : Troisième partie. Ch. IX, § II ; ce vol., pp. 3oo-3o3.
2. Sancti Thomæ Aquinatis De ente et essentia opuscalum; cap. I.
3! Voir : Troisième partie, ch. IX, § II ; ce vol., pp. 290-291.
474
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 7
Thémistius, du id quod est de Boëce. Du mot essentia (essence)
dans la langue de Thomas , le sens ne diffère pas, comme il a soin
de nous le dire, de ceux qu’il convient d’attribuer aux mots quid-
ditas et natura ; Yessentia, c’est.le x*8’ o wrt xaùxov de Thémistius,
Y esse de Boëce: « Essentia dicitur secundum quod per eam et in ea
res habet esse. »» L’eau que j’ai sous les yeux dans ce vase est
un être, aliquoi ens ; cest par son essence, essentia , que cet être
est ce qu’il est, savoir de l’eau.
Saint Thomas cherche d’abord 1 2 ce qu’est l’essence d’un être
composé de matière et de forme. La définition de l’essence ne
comprend-, lie pas la définition de la forme? Si, assurément. Ne
comprend-elle que la forme, en sorte que toute considération de
la matière en soit exclue? Certes non. Lorsque nous prononçons
ces mots : l'homme , qui désignent l’essence de l’humanité, non seu¬
lement nous entendons la forme humaine, mais encore nous con¬
cevons cette forme comme unie à la matière humaine. Seulement,
la matière humaine dont ces mots : l'homme éveillent en nous 1 idée,
ce n'est pas une matière humaine individuelle et particularisée
[matevia signala), composée de tels os, de telle chair, de tel sang ,
c’est une matière humaine abstraite, composée d’os, de chair, de
sang, toutes ces choses étant prises en général.
L’essence n’est donc ni simplement matière ni simplement forme ;
elle est chose composée qui implique à la fois matière et forme.
L’argumentation de Saint Thomas vise évidemment la doctrine
que Thémistius avait si clairement exposée ; selon cette doctrine,
en effet, l’essence n’était autre chose que la forme spécifique com¬
mune à tous les individus d’une même espèce ; c’est par l’union
de la matière et de la forme que chacun d’eux acquérait l’exis¬
tence concrète et individuelle.
Déjà ïhn Sinà s’était élevé ’ contre cette doctrine qui identifie
la forme et la quiddité. « La forme, avait-il écrit, c’est seulement
un des éléments qui se réunissent en cette combinaison ; mais la
quiddité, c’est la combinaison même qui embrasse la matière et la
forme. »
L’influence exercée, sur la doctrine du De ente et essentia, par
la Métaphysique d Avicenne ne saurait être révoquée ,en doute ;
Thomas d’Aquin la proclame, pour ainsi dire, car, dès le début de
son opuscule, il cite une phrase de cette Métaphysique. Mais il est
une autre influence dont il faut ici tenir compte ; c’est celle de Boëce ;
1. Sancti Thouæ Aquinatis Op. laud., cap. I.
2. Metaphysica Avicenne sive e/us prima philosophia, Venetiis, i4q3 ; lib. II,
tract. V, cap. V.
VI - 8
8AIPTT THOMAS DAQTJIN
475
Saint Thomas lui-même nous invite à la composer avec celle d’Avi¬
cenne; nous lisons, en effet, au second chapitre du De ente et essen¬
tiel :
« Dans les substances composées, le nom d’essence désigne ce
qui est composé de matière et de forme. Cette opinion s’accorde
avec une parole deBoëce en son commentaire aux Prædicamrnta ;
il y dit <jue « l’où<na signifie le composé. » Or oùvia, chez les Grecs,
a le même sens qu essentia chez nous, comme le dit Boëce lui-même
au traité De duobus naturis. D’autre part, Avicenne dit que la quid-
dité des substances composées n’est pas autre chose que la com¬
position de matière et de forme. »
Ce recours à l’autorité de Boëce se trouve également au premier
livre des Questions sur les Sentences , composées par Saint Thomas.
Une de ces questions examine 1 « quelle distinction il convient
d’établir en ces termes : essentia , subsistentia, substantia, persona,
et entre les termes grecs correspondants: oùada, oimwai;, Otoo-tho-u;,
TtpôaüJTtov. » Établir quelque règle fixe dans l’emploi de ces diver¬
ses dénominations, c’est une besogne dont la nécessité devait frap¬
per toute intelligence éprise de clarté ; les théologiens, en effet,
usaient de ces mots sans qu’aucune définition les eût déterminés ;
il en résultait, dans les discussions, une confusion dont Gilbert de
la Porrée s’était déjà plaint 2.
A la vérité, Thomas d’Aquin va justifier la confusion qui s’est
établie entre ces termes, bien plutôt qu’il ne la va dissiper. « Sauf
le nom de personne, chacun de ces noms se trouve mis tantôt sous
le vocable quod est et, tantôt, sous le vocable quo est ; il ne semble
donc pas qu’il y ait entre eux une distinction essentielle fondée
sur l’une ou sur l’autre de ces deux manières d’être.»
« Sachez, poursuit-il, que lorsqu’une chose résulte de plu¬
sieurs autres choses combinées entre elles, la première chose ne
peut pas être dénommée par une seule des dernières, lors même
que celle-ci est principe du tout ; il laJaut dénommer par le tout.
Ainsi la saveur résulte de la chaleur et de l’humidité combinées
entre elles d’une certaine façon ; mais, bien que la chaleur soit le
principe qui engendre la saveur, ce n’est pas de la chaleur qu une
chose tire le nom de sapide ; c’est de la saveur qui comprend, à
la fois, la chaleur et l’humidité combinées ensemble.
» Je dis de même : Puisque l’existence (me) résulte de la com-
i. Sancti Thomæ Aquinatis Scriptum in primum librurn Sententiarum, Dist.
Gu-BKBTI Pqprktani Commentaria in librurn III Boethu de hebdomadibits .
Secunda régula (Boethii Opéra, éd. Basileap, MDLXX, p. ne»).
476
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 9
binaison de la matière et de la forme, bien que la forme soit le
principe de l’existence [esse), un être (ens) ne tire pas sa dénomi¬
nation de la forme, mais du tout. L’essence ( essentia ) 1 n’exprime
donc pas la forme seule, mais, dans les choses composées de matière
et de forme, elle exprime le tout ; et c’est aussi ce tout qu’on appelle
guiddilé et nature de la chose. C’est pourquoi Boëce dit, dans ses
Prædicamenta , que où<na désigne le composé de matière et de
forme. »
Dans son commentaire aux Catégories d’Aristote, Boëce n’a point
usé du mot Qima ; c’est par le mot subslantia qu’il a traduit ce
terme chaque fois qu’il le rencontrait dans le texte du Stagirite ;
c’est de la substance, substantia, qu’il a dit 1 2 :
« Comme il y a trois substances, la matière, la forme (. species ) et
la substance composée et condensée qui est formée par l’union des
deux premières, Aristote a proposé de tirer le nom qui servirait à
les désigner non point de la matière seule ni de la forme seule,
mais de toutes deux mêlées et composées entre elles. »
Nous voici maintenant fort bien renseignés, par Thomas d’Aquin
lui-même, sur l’origine de ses idées.
Au De ente et essentia , il nous a prévenus que ce qu’il nommait
essentia était identique à ce que les Grecs nommaient oùo-La; nous
le voyons ici appliquer à V essentia ce qu’Aristote a dit de l’oùo-ia
composée de u),rj et d’stSoç, ce que Boëce a répété de la substantia
composée de materia et de species.
Nous comprenons par là, tout d’abord, comment Saint Thomas
emploiera volontiers le mot substance (substantia) au lieu du mot
essence (essentia). C’est ainsi que, dès le premier chapitre du De
ente et essentia , après avoir dit que la nature d’une chose est
identique à l’essence de cette chose, il empruntera au Philosophe
cet adage : Substantia est natura. C’est ainsi qu’au cours de la
Somme contre les Gentils , il usera presque toujours du mot sub¬
stantia en des circonstances où ses autres écrits portent le mot
essentia.
L’essence étant identifiée à la substance, à l’o'jada péripatéti¬
cienne, elle est nécessairement composée de matière et de forme.
Mais en outre, il sera permis de dire d’elle tout ce qu’Aristote,
1. On remarquera qu’ici, au lieu d’opposer les mots esse, eus, au mot
essentia, Saint Thomas semble regarder ces termes comme équivalents. On
pourrait peut-être en conclure, conformément à l’opinion de Jourdain, que le
De ente et essentia est postérieur au Commentaire aux Sentences.
2. Anitii Manlu Severini Boethii In Categorias Aristotelis liber primus. De
substantia (Boethii Opéra, éd. Basileæ, MDLXX, p. 128).
VI - 10 SAINT THOMAS d’ AQUIN 417
aux Catégories, dit de l’oùoâa, tout ce que Boëce répète de la sab
stantia.
Or, Aristote s’attache à distinguer entre les substances premiè¬
res (-rtpwTo.!. o'jo-mu) qui sont individualisées, concrétisées en des
sujets singuliers, et les substances secondes (Seurepa*. ouatai) qui
sont prises d’une manière abstraite et générale ; tel homme parti¬
culier, Socrate par exemple, voilà une substance première ;
l’homme en général, voilà une substance seconde. Boëce n’avait
point omis de commenter cet enseignement.
Cet enseignement, Saint Thomas va le reprendre au sujet de 1 es¬
sence ou nature :
« Cette nature, ainsi considérée, dit-il *, bien qu’elle désigne un
composé de forme et de matière, ne désigne pas un composé con
tenant cette matière définie ( materia demonstrata) qui subsiste
sous des accidents déterminés et qui confère 1 individuation à la
forme ; un tel composé, en effet, est désigné par ce nom : Socrate,
[et non par le mot: homme]. Mais cette matière définie est, en
quelque sorte, ce qui reçoit cette nature commune.
» Le mot nature ou essence a donc une double signification.
» Ce qu’il désigne est partie d’un certain tout, quand cette nature
commune se trouve prise en même temps que le caractère apte a
préciser chaque individu, car ce caractère n appartient pas à la
nature commune; en ce cas, une matière définie intervient dans
la composition de chaque individu également défini —
» Il peut, au contraire, désigner un tout ; c’est ce qui a lieu quand
on conçoit c.e qui appartient à la commune nature sans y joindre
aucune précision individuelle. En ce sens, la matière définie elle-
même est incluse en puissance dans la nature commune. En ce
sens, aussi, l’essence est désignée par ce nom : 1 homme ; elle est
marquée par ce terme : quod est.
» Ce nom : essence se trouve pris tantôt d’une manière et tantôt
de l’autre. Tantôt nous disons que Socrate est une certaine essence,
et tantôt nous disons que l’essence de Socrate n est pas Socrate.
» On voit, par là, que tantôt l’essence signifie le quo est ; c’est
ce qui a lieu lorsqu elle est désignée par ce mot : 1 humanité , et
tantôt quelle signifie le quod est; c’est ce qui a lieu lorsqu'elle est
désignée par ce mot : l’homme. »
L’argumentation développée par Saint Thomas, dans ses Ques¬
tions sur les Sentences, aussi bien qu au De ente et essentia , \ise la
théorie qui identifie l’essence et la forme spécifique. Au De ente et
i. Saint Thomas d’Aquin, loc. cit.
478
LA CRUE DE l’aRISLOTÉLISME
VI - 11
essentia, le Uoctor commurlis 1 vise encore une autre doctrine, bien
qu’il ne Fait pas formulée. Cette doctrine qu’il réfute, il eût pu la
résumer en ces termes : Le genre qüi exprime ce qui appartient à
la fois à des espèces diverses, c’est la matière commune à ces
espèces ; la différence spécifique qui marque chacune d’elles et la
distingue des autres, c'en est la forme. Dans cet énoncé, nous
eussions reconnu le principe même d’Avicébron et, en remontant
plus haut dans le passé, le principe qui a dirigé toute l’investiga¬
tion métaphysique de Jean Scot Erigène.
Cet axiome, d’ailleurs : Le genre répond à la matière et l’espèce
à la forme, il était bien connu dans les écoles au moment où Tho¬
mas d’Aquin composait le Üe ente et essentia. N’avons-nous pas
entendu Alexandre de Haies * le citer et en contester la légiti¬
mité ?
C’est donc au réalisme excessif d’Avicébron que s’opposent, en
dernière analyse, les affirmations suivantes : « Le genre, pris d’une
manière indéterminée, signifie tout ce qui est dans l’espèce, et
non pas seulement la matière. De même, la différence spécifique
désigne ce même tout, et non pas seulement la forme, La défini¬
tion, à sou tour, désigne le tout, et aussi l’espèce. Mais chacune
de ces choses signifie le même tout d’une manière différente.
» Le genre signifie le' tout, mais à la manière d’une détermina¬
tion qui désigne ce qu’il y a de matériel dans la chose réelle sans
lui assigner aucune forme particulière. Le genre est donc pris de
la matière, bien qu’il ne soit pas la matière. Voici un exemple
qui le montre : Le corps reçoit Ce nom d’une certaine perfection
qu’il possède et en vertu de laquelle on y peut dessiner trois dimen¬
sions ; mais cette perfection-là se comporte comme une matière
à l’égard des autres perfections du corps.
» Il en est au contraire de la différence spécifique ; c’est une
détermination qui se tire de la forme déterminante et qui n’a pas
pour objet de faire concevoir quelle est la matière déterminée par
cette forme. Gela se voit clairement lorsque l’on dit : animé ou :
qui possède une âme ; en effet, on ne détermine pas, par là, ce qui
est animé, si c’est un corps ou quelque autre chose de même
genre ....
» Quant a la définition ou espèce, elle comprend à la fois les
deux choses, à savoir la matière déterminée que désigne le nom
1. C’est le nom qu’on donnait, au Moyen Age, à Thomas d’Aquin; après sa
canonisation, il fut souvent désigné par le titre de Doctor sanctus.
2. Voir : Troisième partie, ch. IX, g III ; ce vol., p. 33o.
VI - 12 SAINT THOMAS D’AQUIN 479
du genre, et la forme déterminée que désigne le no a de diffé¬
rence spécifique.
» On voit par là que le genre, la différence spécifique et l’espèce
ont entre eux des rapports semblables à ceux qu’ont, dans la
nature, la matière, la forme et le composé, bien que ces choses-
ci ne soient pas les mêmes que cel es-là. Le genre n’est pas la
matière ; il est seulement pris de la matière, mais en vue de dési¬
gner le tout. La différence spécifique n’est pas la forme ; elle est
seulement prise de la forme afin de désigner le tout. L’espèce,
enfin, c’est le tout en tant qu’il dé ,igne le tout, c’est-à-dire le genre
et la différence spécifique pris e; semble, »
Alexandre de Haies avait dé j dit 1 que le genre et la différence
spécifique ne- sont pas la mature et la forme; qu’ils se compor¬
tent seulement à la façon ( ad rr odum ) de la matière et de la forme
C’est la même pensée que no as trouvons ici, mais combien plus
précise et plus détaillée !
De quelle manière les divers individus d’une même espèce vont-
ils se distinguer les uns des autres ? L’essence, nous 1 avons vu,
implique une matière ; mais c’est une matière abstraite, générale ;
ce n’est pas une matière particularisée, uné materia signala. Ce qui
va distinguer les uns des autres les individus d une même espèce,
c’est que chacun d’eux a une matière bornée, délimitée, une mate¬
ria signala , et que la matière de l’un, circonscrite par de certai¬
nes dimensions, est séparée de la matière de 1 autre : « Il faut
savoir, en effet, que le principe d individuation, ce n est pas la
matière prise de n’importe quelle manière ; c’est la matière déli¬
mitée ( materia signala). J’appelle matière délimitée ( materia
signata ) celle qui est considérée [comme comprise] sous des
dimensions déterminées. Dans la. définition de l’homme, en tant
qu’homme, on ne pose pas une telle matière , mais il la faudrait
poser dans la définition de Socrate, si Socrate était susceptible
d’être défini. Ce qu’on pose en la définition de l’homme, c’est la
matière non délimitée {materia non signata).... On voit par là que
l’essence de l’homme et l’essence de Pierre n’ont d autre différence
que celle du non délimité au délimité. »
Cette distinction entre la materia non signata et la materia
signata jouera, en diverses parties de l’œuvre de Saint Thomas
d’Aquin, un rôle tout à fait essentiel ; nous la retrouverons, en
particulier, lorsque nous étudierons l’opuscule De subslantiis
separatis. Elle ne se rencontre pas dans V Écrit sur le livre des Sen-
i . Voir : Troisième partie, ch. IX, § III; ce vol., p. 33o.
480
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
VI - 13
lences. Au lieu de la materia signala, comprise sous des dimen¬
sions déterminées, il n’est question, dans cet écrit, que d’une
materia denominata, qui se trouve soumise à certains accidents
déterminés ; ces accidents, on ne les caractérise pas d’une manière
plus détaillée. La précision plus grande que le De ente et essentia
apporte en ce sujet est bien faite pour donner vraisemblance à
l’opinion de Ch. Jourdain qui rejette la rédaction du De ente et
essentia après celle du Commentaire aux Sentences.
Lorsqu’on parle d’essence, on peut vouloir attirer l’attention sur
l’essence individualisée ; mais, la plupart du temps, c’est de
l’essence générale, de la nature commune à tous les individus de
l’espèce qu’il s’agit. Cette essence générale, quelle sorte de réa¬
lité possède-t-elle? Cette essence, Thomas d’Aquin l’a identifiée à la
substance seconde définie par Aristote ; il s’agit donc de savoir de
quelle réalité se trouve douée une substance seconde ; la question
posée, c’est le problème des universaux que, depuis si longtemps,
les écoles du Moyen Age agitent avec tant d’ardeur.
A cette question, Thomas d’Aquin donne une réponse 1 qui est
la formule la plus claire et la plus précise du Conceptualisme.
Cette dssence ou nature commune « a une double existence,
l'une dans les êtres singuliers, l'autre en l’âme » de celui qui la
conçoit. « Dans les êtres singuliers, elle a de multiples existences,
par suite de la diversité de ces êtres ; et cependant, si l’on consi¬
dère l’essence d'une manière propre et absolue, on peut dire
qu’aucune de ces existences-là n'est requise par la nature même de
cette essence... Ce qui donne donc à la nature humaine le caractère
d’espèce, c’est ce mode d'existence qu elle a dans l’intelligence. Eu
effet, au sein de L intelligence, la nature humaine a une existence
où il est fait abstraction de tous, les Individus ; elle se comporte
donc de la même manière à l’égard de tous les individus qui se trou¬
vent hors del àme ; elle a, avec tous, une ressemblance égale ; elle
nous donne de tous la même connaissance, car il sont tous des
hommes. C’est précisément parce qu’avec tous les individus, cette
nature a une telle relation, que l’intelligence découvre, la notion
d’espèce et qu’elle l’attribue à cette nature. »
Cette essence, donc, que tant de philosophes ont considérée,
ce n’est pas une réalité, c’est une abstraction ; on en doit dire
autant, assurément, de cette matière indéterminée, de cette mate¬
ria non signala qui entre en la constitution (le l’essence spécifique.
Seuls, les individus et la materia signala qui confère l'individualité
i . Sancti Thomæ Aquinatis De ente et essentiel opusculu/n, cap. II.
VI - 14
SAINT THOMAS D AQUIN
481
à chacun d’eux sont choses qui existent d’une manière concrète.
Cette solution, apportée par Thomas d'Aquin au problème de la
dualité entre l’essence et l’existence, est dictée au Doctor commu¬
nia par l’horreur du Réalisme outré que nous verrons maintes
fois se manifester en ses écrits.
11
L’ESSENCE ET l’existence AU SEIN' DES SUBSTANCES SÉPARÉES DE LA
MATIÈRE
Tout ce que nous avons entendu, jusqu’ici, de la bouche de
Saint Thomas d’Aquin, est très purement péripatéticien. La dis¬
tinction de l’essence et de l’existence au sein des choses douées
de matière s’est trouvée ramenée à la distinction entre la substance
seconde et la substance première que le Stagirite avait posée aux
Catégories. Le problème de la réalité de l’essence a été tranché
selon les préceptes d’un Conceptualisme qui était très certainement
celui d'Aristote. Si les enseignements d’Avicenne ont été écoutés,
c’est seulement parce qu’ils s’accorderaient ici avec ceux du Phi- ,
losophe.
11 n’en sera plus de mémo en ce que Saint Thomas nous dira 1 de
l’essence et de l’existence au sein des substances intellectuelles •
ici, là voix du Néo-platonisme arabe va couvrir entièrement celle
d’Aristote.
Si ces substances étaient, elles aussi, composées de matière et
de forme, il n’y aurait rien à en dire qui n’ait été déjà dit. Or, qu’elles
soient composées de matière et de forme, c’est ce que s'efforce
d'établir une théorie « dont l’auteur parait avoir été Avicébron, en
son livre Fons vitæ. Mais cela répugne aux propos communément
tenus par les philosophes. » Les substances privées de corps sont
des substances simples ; elles ne sont pas composées de matière et
de forme ; « l’essence d’une substance simple est uniquement
forme. »
Dans une Intelligence pure, l’essence est, ainsi, identique à la
forme ; la dualité de l’essence et de l’existence se ramène à la
dualité de la forme et de l’existence ; « c’est pourquoi on a dit
que l’Intelligence est ce qui a forme et existence...
» Évidemment, donc, l’Intelligence est forme et existence ; cette
i. Sancti Thômæ Aquinatis Op. laud., cap. III.
DUHEM. — T. V. 31
482
LA CRUE DE L ARISTOTÉLISME
VI - 15
existence, elle la tient du premier Être, qui est existence pure ;
cet Être, c’est la Cause première qui est Dieu.
» Mais tout être qui reçoit quelque chose d’un autre est en
puissance par rapport à cet autre, tandis que ce qu'il reçoit est, en
lui, à titre d’acte. Nécessairement, donc, l’essence ou forme qui
est en l’Intelligence est en puissance à l’égard de cette existence
que l’Intelligence tient de Dieu, tandis que cette existence est reçue
à la façon d’un acte. Nous trouvons ainsi, dans les Intelligences,
acte et puissance, mais non point matière et forme, si ce n’est par
homonymie.... , , .
» Ainsi la quiddité ou essence d’une Intelligence, c est préci¬
sément ce quelle est par elle-même ; et l’existence qu’elle reçoit
de Dieu, c’est ce qui fait qu’elle subsiste en la nature des choses.
Voilà pourquoi certains disent que toute substance de ce genre est
composée de deux choses : ce par quoi elle est et ce qu’elle est
[ex quo est et quod est) ; ou bien encore : ce par quoi elle est et son
essence [ex quo est et esse), comme dit Boëce l.
» De ce qu’au sein des Intelligences, on admet acte et puissance,
il n’est plus difficile de trouver pourquoi les Intelligences peuvent
être multiples, tandis que ce serait impossible s’il n y avait en elles
aucune puissance. Aussi le Commentateur dit-il, au troisième livre
De l'Ame, que nous ne pourrions comprendre la multiplicité des
substances séparées si la nature de l’Intelligence en jmissance
nous demeurait inconnue.
» C’est donc par les divers degrés de puissance et d’acte qu’elles
se distinguent les unes des autres ; plus une Intelligence est éle¬
vée. plus elle est proche de la Cause première, plus aussi elle
possède d’acte et moins elle possède de puissance.
» Cette hiérarchie s’achève en l’âme humaine, qui est tout simple¬
ment le dernier degré des substances intellectuelles. L intelli¬
gence en puissance qui est en elle se comporte a 1 égard des
formes intelligibles comme la matière première, qui n est que le
dernier degré de l’être, se comporte à l’égard des formes sensi¬
bles....
» Comme l’âme humaine a plus de puissance que les autres
substances intellectuelles, elle devient si voisine des choses maté¬
rielles que les choses matérielles la tirent à elles afin qu’elle leur
donne participation à son essence [esse) ; voilà pourquoi de l’union
de l’âme et du corps résulte un composé dont l’essence (esse) est
i. Nous avons vu précédemment que ce dernier axiome n’est nullement de
Boëce. Cf : ch. IX, § II.
VI - 16 SAINT THOMAS D’AQUIN 483
unique, bien que cette essence, qui est celle de l’àme, ne dépende
pas du corps.
» Après cette forme qu’est l’âme, se trouvent d’autres formes
qui ont encore plus de puissance et qui sont encore plus voisines
delà Matière, à ce point que leur essence (esse) n’est plus exempte
de matière. En ces formes, se rencontre un ordre et une hiérarchie
qui descendent jusqu’aux formes primaires des éléments ; celles-ci
sont, de toutes, les plus voisines de la Matière. »
Au plus haut degré des substances séparées, au contraire, se
trouve Dieu h En lui, il n’y a plus de distinction entre l’essence et
l’existence; son essence, c’est son existence même.
Lors même que le Liber de cansis et la Métaphysique d’Avicenne
ne seraient pas maintes fois cités au cours des chapitres que nous
venons d’analyser, l’influence du Néo-platonisme gréco-arabe n’y
serait pas moins manifeste. Bien que l’autorité d’Averroès s’y
trouve souvent invoquée, nous ne reconnaissons point du tout, en
ces pages, le Péripatétisme rigide du Commentateur ; ce que Tho¬
mas d’Aquin lui a emprunté, ce sont les pensées qu’en son com¬
mentaire au tlspl tyuyhq, il avait lui-même tirées du Livre des causes.
Ce sont encore les idées néo-platoniciennes qui exercent, sur l'es¬
prit de Saint Thomas, le plus d’empire. Déjà, cependant, il se
montre plus fidèle qu’Albert le Grand à garder les enseignements
d’Aristote ; il ne consent pas, comme son maître, à chercher en
Yintellectus possibilis le principe d’individuation capable de dis¬
tinguer les unes des autres les diverses âmes humaines ; il s’en tient
rigoureusement à cette affirmation : La matière, et la matière spule,
permet la subdivision d’une même espèce en individus multiples :
« Pour les substances séparées, on ne saurait trouver des individus
multiples au sein d’une même espèce. Il n’y a d’exception que pour
l’âme humaine, à cause du corps auquel elle est unie. D’ailleurs,
bien que son individuation, par son commencement, dépende du
corps d’une manière accidentelle, car elle ne peut acquérir l’exis¬
tence individuelle que dans le corps dont elle est l’acte, il n’en
résulte pas nécessairement que cette individuation périsse lorsque
le corps est détruit. L’âme, en effet, a une existence indépendante
du corps (esse absolutum) ; du moment donc qu’elle a reçu une
existence individuelle par le fait qu’elle est devenue la forme de
tel corps, son existence demeurera toujours individualisée. »
Comment cela se fera-t-il ? Au De ente et essentia, Thomas d’Aquin
ne nous le dit pas ; il tentera plus tard de nous le dire en appro-
i. Sancti Thomæ Aqüinatis Op. laud., cap. IV.
484
LA CRUE DE LAR1ST0TÉLISME
VI - 17
fondissant la notion de matière délimitée, de materia signata qu il
vient de poser. Mais le temps n’est pas encore venu d’examiner
ce qu’il professera touchant l’individuation.
III
l’existence est-elle un accident de l’essence?
Auparavant, en effet, il nous faut pousser plus loin l’analyse de
sa pensée sur les relations entre l’essence et l’existence. L’étude
de ces relations va, pendant trois quarts de siècle, préoccuper
extrêmement les métaphysiciens et provoquer, de leur part, des
solutions fort diverses; quels sont donc les points où l’analyse de
Thomas d’Aquin ne leur semblait pas assez poussée, quelles sont
les énigmes que le De ente et essentiel leur laissait le soin de devi¬
ner?
La première est celle-ci : Comment convient-il de définir exac¬
tement la relation de l’existence à l’essence ?
Avicenne avait dit que l’unité (■ unitas ) et l’existence (esse) se doi¬
vent ranger dans la catégorie de l’accident. Cette affirmation d’Avi¬
cenne était destinée à retenir très fortement non seulement l’atten¬
tion de Thomas d’Aquin, mais encore celle de ses successeurs.
L’origine des débats que nous aurons à relater demeurerait donc
cachée si nous n’indiquions sommairement ici quelle fut la pensée
d’Ibn Sinâ.
Écoutons-le, d’abord, affirmer 1 que l’unité n’est pas autre
chose que l’existence :
« L’unité, pour devenir indivisible, n’a pas à être dépouillée
[de l’existence] ; elle est l’existence même qui ne peut être divi¬
sée, en sorte que l’existence appartient à l’essence même de l’unité
et n’est pas le sujet où réside l’unité. — Unitas non exspoliatur ut
non dividatur , sed est esse quod non dividitur, ita quod est esse de
essentia unitatis, non subjectum ei. »
Tout aussitôt après cette proposition, voici l’affirmation que
l’unité et, partant, l’existence sont des accidents de la chose (res)
qui existe et qui est une :
« Il est, dès lors, manifeste que cette affirmation (certitudo) de
l’unité est le concept' (intentio) d’un accident, et que l’unité fait
i . Metaphysica Avicenne sioe ejus prima philosophia. Venetiis, i493. Lib. II,
tract. III, cap. III : De certificatione unius et multitudinis et ostendere quod
numerus est accidens.
VI - 18 SAINT THOMAS DAQUIN 485
partie de l’universalité des [accidents] qui accompagnent la
chose. »
Comment l’existence et, partant, l’unité, sont des accidents,
nous le comprendrons mieux lorsque nous aurons dit de quelle
manière Avicenne conçoit la relation de l’essence ou quiddité
(< quidditas ) avec l’universel ou le singulier.
Ibn Sinâ se défend vivement, en effet, de confondre l’universel
avec la quiddité. L’homme universel ou le cheval universel, ce
n'est pas la quiddité de l’homme, l’humanité, ou la quiddité du
cheval, l’équinité (equinitas). La quiddité de l’homme, l’huma¬
nité, n’est, par elle-même, ni universelle ni singulière ; l’univer¬
salité ou la singularité sont des accidents qui lui surviennent ;
il est nécessaire qu’elle reçoive l’un ou l’autre de ces deux acci¬
dents, mais elle n’est pas, par elle-même, destinée à recevoir
celui-ci plutôt que celui-là ; selon que l’accident reçu par l’hu¬
manité est l’universalité ou l’unité, il en résulte l’homme univer¬
sel ou l’homme particulier.
Ce qui est vrai de l’universalité ou de l’unité peut se répéter
au sujet de l’existence ; la quiddité peut être unie à l’existence
conceptuelle qui réside en l’âme ou à l’existence réelle parmi les
choses extérieures à l’âme ; son existence peut être une existence
en acte ou une existence en puissance ; toujours elle est unie à
l’un de ces modes d’existence, mais, par sa nature, elle n’est pas
liée de préférence à l’un d’entre eux ; selon que l’existence qui
survient, à titre d’accident, à l’humanité est l’existence mentale,
l’existence réelle et potentielle ou l’existence réelle et actuelle,
l’homme existe dans l’esprit ou bien dans la nature, il existe en
puissance ou en acte.
Cette théorie d’Avicenne aura un tel retentissement qu’il est
bon de rappeler 1 2 en quels termes le maître la formulait :
« L’universel, disait-il, a en tant qu’il est universel, est une
chose, et, en tant qu’il est ce à quoi survient ( accidit ) l’universa¬
lité, il est une autre chose. Par l’universel, donc, en tant qu’il est
un universel constitué, se trouve désigné un des termes dont il a
été précédemment parlé ; lorsqu’en effet, l’universel est l’homme
ou le cheval, le concept ( inlenlio ) [auquel survient l’universalité],
concept qui est Y humanité ou Yéquinitè , est un concept autre que
celui de l’universalité, et en dehors de celui-ci. La définition de
Yéquinitè est en dehors de la définition de l’universalité et l’uni-
1. Voir : Troisième partie, ch. II, § VIII; t. IV, pp. 481-482.
2. Avicennæ Op. laud., lib. II, tract. V, cap. I : De rebus omnibus et quo-
modo est esse eorum.
486
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
VI - 19
versalité n’est pas davantage contenue dans la définition de 1 équi¬
nité ; car Yéquinité possède une définition qui n’a nul besoin de
l’universalité; elle est ce à quoi l’universalité advient ( accidit ).
» Par conséquent, Yéquinité n’est absolument rien que 1 équi-
nité toute seule. Par elle-même, elle n’est ni une ni multiple ;
elle n’est ni existante dans l’âme ni existante parmi les choses
sensibles ; ni l’une ni l’autre de ces deux existences, elle ne la
possède ni en acte ni en puissance ; rien de tout cela ne se trouve
contenu dans l’essence de Yéquinité.
» Puisque Y équinité n’est rien d’autre que 1 équinité, 1 unité est
une propriété telle que, lorsqu'elle est adjointe à Yéquinité , celle-
ci, par cette propriété même, devient une chose unique, [un che¬
val particulier]. Semblablement, outre l’unité, 1 équinité possède
une multitude d’autres propriétés qui lui adviennent à titre d ac¬
cidents ( accidentes sibï).
» Ainsi, en tant qu’un grand nombre de choses s’accordent à
vérifier la définition de Yéquinité , Yéquinité est universelle ; mais
en tant que l’on prend Yéquinité avec des propriétés bien déter¬
minées, elle est singulière. En elle-même, donc, Yéquinité est
simplement Yéquinité.
» Partant, si quelqu’un nous interrogeait au sujet de Yéquinité
sous forme de dilemme : Y' équinité, en tant qu 'équinité, existe-t-
elle ou n’existe-t-elle pas ? Nous ne pourrions répondre que par
une négation, quelle que soit celle des deux alternatives qu’on
nous propose... »
Al Gazâli avait, à son habitude, adopté la doctrine d’Avicenne,
mais, avec sa coutumière clarté, il l’avait exposée 1 de telle manière
que la signification purement logique en fût mise en évidence.
« Toute notion [intentio) universelle, écrivait-il, lorsqu’on la com¬
pare au sujet plus particulier qui se trouve immédiatement au des¬
sous d’elle et contenu en elle, apparaît comme essentiellé ou comme
accidentelle. »
S’agit-il, par exemple, du concept universel d’animal et du
concept d’homme, qui est plus particulier et contenu dans le con¬
cept d’animal? Nous ne pouvons aucunement former le concept
d’homme sans lui associer le concept d’animal ; nous ne pouvons
concevoir ce que c’est qu’un homme sans concevoir qu’il est un
i. Logica et Philosophiez Algazelis Arabis. C.olophon : Ad Laudem dei a 1 ti-
tonautis . impressum ingeuio et impensis Pétri Lichtensteijn Coloniensis
Anno virginei partus i5o6. Idibus februarijs sub hemispherio Veneto. De par-
tibus logice. Capitulum terlium. Fol. sign. a 3, col. d.
VI - 20
SAINT THOMAS D AQUIN
487
animal. Dès lors, nous disons que l’animalité est essentielle à
l’homme.
Au contraire, au concept d’homme, comparons le concept d exi¬
stence ou le concept de. blancheur. « Lorsque vous concevez ce
que c’est qu'un homme, il ne vous est pas nécessaire de concevoir
qu’il existe ni qu’il est blanc ; tandis que vous ne pourrez pas le
concevoir sans concevoir qu’il est un animal. » Voilà pourquoi
nous disons que l’existence, que la blancheur sont des concepts
( intentiones ) accidentels à l’homme.
Moïse Maimonide accepte, lui aussi, l’enseignement d’Ibn Sinâ ;
mais tandis qu’Al Gazâli avait ramené cet enseignement à n’être
qu une proposition de pure Logique, Maimonide le formule en des
termes qui en font une thèse de Métaphysique. « On sait, dit-il »,
que l’existence est un accident survenu à ce qui existe ; c est pour¬
quoi elle est quelque chose d’accessoire survenu à la quiddité de ce
qui existe. C’est une chose évidente et nécessaire dans tout ce dont
l’existence a une cause ; car son existence est une chose ajoutée à
sa quiddité. Mais quant à ce dont 1 existence n’a pas de cause, et
c’est Dieu seul, le Très-Haut, (car c’est là ce que l’on veut dire en
disant que Dieu est d’une existence nécessaire), son existence est sa
véritable essence ; son essence est son existence, et elle n est point
une essence à laquelle il est arrivé d exister, de sorte que son
existence y soit quelque chose d’accessoire ; car il est toujours d’une
existence nécessaire, et son existence n’est pas quelque chose de
nouveau en lui ni un accident qui lui soit survenu....
„ Ce qu il faut savoir également, c’est que 1 unité et la multipli¬
cité sont des accidents survenus à ce qui existe.... »
Cette doctrine d’Avicenne, que Maimonide avait embrassée avec
conviction, déplaisait fort à Ibn Rochd. « Avicenne, disait-il % a
gravement péché en ceci : Il a jugé que l’existence et l’unité étaient
des dispositions ajoutées à l’essence de la chose ; il est extraordi¬
naire que cet homme-là ait pu commettre une telle erreur; mais il
a écouté les Motécallemin de notre religion et il a fait un mélange
de leurs discours et de sa propre Théologie.... Nous, au contraire,
nous disons que l’existence et l’unité signifient l’essence même,
mais de manières différentes ; elles ne signifient pas des dispositions
diverses ajoutées à l’essence.... C’est pourquoi nous disons que la
substance d’une chose quelconque est l’existence de cette chose ;
j. Moïse ben Maimoun dit Maimonide, Le Guide des Égarés, Première Partie,
C. LVII Trad S Munk, t. I, pp. 23o-233.
2 AH.SÏ0TEL.S Stagiritæ Metaphysicœ libri XII cum Averrois Cordubensis
Commentants ; lib. IV, cap. II, comm. 3.
488
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 21
c’est pourquoi nous disons que la substance de toute chose une,
substance par laquelle elle est une, est aussi l’existence de cette
chose, ce par quoi elle est un être. » Entre l’essence, l’être et
l’unité, il n’y a donc, au gré d’Averroès, aucune distinction vérita¬
ble ; en l’affirmant, il est certainement le fidèle interprète de la pen¬
sée d’Aristote.
En dépit des très vives critiques d’Averroès, Saint Thomas d’Aquin
va-t-il adopter la doctrine d’Avicenne et de Maimonide? Va-t-il
admettre que la relation de l’existence à l’essence est celle d’un
accident à l’égard d’une substance ?
Nous ne nous étonnerons pas de le voir professer cette opinion
dans sa Somme de la foi catholique contre les Gentils. Dans cet
ouvrage, en effet, qui fut composé 1 2 sous le pontificat d’Urbain I\ ,
c’est-à-dire entre 1261 et 1265, le Doctor commuais se montre par¬
ticulièrement fidèle à la tradition d’Avicenne.
Cette fidélité se manifeste dans le passage suivant *, où l’on
ne retrouve pas seulement la pensée, mais les expressions mêmes
de la Métaphysique du fils de Sinâ :
« Nous voyons, dans le monde, des choses qui peuvent exister
ou ne pas exister ; telles sont les choses soumises à la génération
et à la corruption. Or toute chose qui a seulement possibilité
d’exister ( possibile esse) requiert une cause ; en effet, elle est, d’elle-
môme, indifférente à exister ou à ne pas exister ; si l’existence
devient sa propriété, il faut que ce soit par quelque cause. Mais
dans l’ordre des causes, on ne peut procéder à l’infini, comme on
l’a prouvé ci-dessus par un raisonnement d’Aristote. Il faut donc
admettre quelque chose qui soit nécessairement existant ( necesse
esse). Or, ou bien une chose nécessaire trouve en une autre chose
la cause de sa nécessité ; ou bien non, mais elle est alors néces¬
saire par elle-même. Mais, dans l’ordre des choses nécessaires
qui tirent d’ailleurs la cause de leur nécessité, on ne peut. procé¬
der à l’infini. Dès lors, il faut admettre un premier Etre néces¬
saire qui soit nécessaire par lui-même ; et cet Être, c’est Dieu. »
Cette démonstration de l'existence de Dieu entraîne ce corollaire :
En Dieu, l’existence ne diffère pas de l’essence ou quiddité 3. En
effet, « toute chose existe (est) parce qu’elle possède de l’existence
(esse); aucune chose, donc, dont l’essence ( essentia ) n’est pas en
1. Quétif et Échard, Scriptores ordinis Prœdicatorum, t. I, p. 289.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Summa catholicœ fidei contra Genliles, lib. I,
cap. XV : Quod Deus est æternus, art. 4-
3. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. I, cap. XXII; Quod in Deo idem
est esse et essentia. Art. 6.
VI - 22
SAINT THOMAS d’aQUIN
489
même temps l’existence, n’existe par sa propre essence ; elle existe
par participation de quelque chose, et ce quelque chose, c’est l’exi¬
stence même ; mais l’être qui existe par participation de quelque
chose ne peut pas être le premier Être ( ens ) ; la chose, en effet,
à laquelle cet être doit participer afin d’exister, est nécessairement
avant cet être ; or Dieu est le premier Jhtre ; avant lui, il n’y a rien ;
l’essence de Dieu, donc, est, en même temps, son existence. »
Entre ces deux chapitres de la Somme contre les Gentils, où
l’inspiration d’Ibn Sinâ se reconnaît si aisément, nous en trou¬
vons un dont l’objet, est de prouver que Dieu est sa propre
essence ; nous y lisons ce qui suit 1 :
« Cela seul est en sus ( præter ) de l’essence ou quiddité dune
chose qui n’entre pas dans la définition de cette chose ; la définition,
en effet, désigne ce qu’est ( quid est) la chose ; mais seuls, les acci¬
dents ne se trouvent point compris dans la définition ; dans une
chose quelconque, donc, les accidents seuls sont en sus de l’essence
{sola igitur accidentia snnt , in re aliqua, præter essentiam ejus) ;
or en Dieu, on l’a montré, il n’y a pas d’accident ; partant, il n’y
a rien en lui, hors son essence ; donc Dieu est lui-même sa propre
essence. »
La pensée exprimée en ce chapitre ne contredit nullement à
celle d’Avicenne ; ce n’est point Avicenne, cependant, c’est Maimo¬
nide qui a fourni le modèle de ce raisonnement.
Or, de la majeure de ce raisonnement, on peut tirer une autre
conséquence qui est celle-ci : Puisqu’en toute chose, il n’y a qu’es-
sence et accident, l’existence d’une créature, distincte de l’essence
de cette créature, ne peut être qu’un accident, comme l’ont sou¬
tenu Avicenne et Moïse Maimonide.
En un de ses Quolibets », Saint Thomas d’Aquin semble admettre
très fermement cette opinion.
Sancti Thom.f. Aquinatis Op. tnud., lib. I, cap. XXI : Quod Deus est sua
essentia * art.» 2.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibeta ; quodlib. IIm, art. III : Utruni angélus
substantialiter sit compositus ex essentia et esse.
Le nom de Quolibets reviendra fréquemment dans ces pages; indiquons-en
°Deuxefois par an, à l’Avent et au Carême, les bacheliers qui voulaient
obtenir le grade de licencié en Théologie se livraient à des discussions parti¬
culièrement solennelles. La veille de la discussion, l’assistance choisissait un
certain nombre de sujets pris dans les domaines les plus varies (de quolibet)
et les affichait sur la -porte de la salle. Le lendemain, les bacheliers discutaient
ces questions; le docteur en Théologie qui présidait les débats reprenait
ensuite la discussion et formulait la solution qu il convenait d adopter. Ce
. . - _ 1 - - 1 C/.Àlncfinnac ■llncfri.Q nAIlfi n ri T ftt.fi
sont
conservés
en général,
490
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 23
La question débattue était celle-ci : L’ange est-il substantielle¬
ment composé d’essence et d’existence ?
» Il semble, écrit tout d’abord le Docteur Angélique, que l’ange
ne soit pas substantiellement composé d’essence et d’existence.
L’essence de l’ange, en effet, c’est l’ange, caria quiddité d’un être
simple, c’est cet être simple lui-même. Si donc l’ange était com¬
posé d’essence et d’existence, il serait composé de lui-même et de
quelque chose d’autre que lui-même, ce qui est absurde. L’ange
n’est donc pas substantiellement composé d’essence et d’existence.
» En outre, aucun accident ne se rencontre en la composition
substantielle de la substance. Mais l’existence de l’ange est un
accident, car Saint Hilaire, dans son livre De la Trinité \ attribue
à Dieu seul, comme un caractère qui lui est propre, que l’exi¬
stence ne soit pas, pour lui, un accident’, mais une vérité subsi¬
stante. »
Saint Thomas répond que « la composition d’essence et d’exi¬
stence qui se trouve dans un ange n’est pas une composition
comme celle qui résulterait de parties différentes de la substance,
mais une composition semblable à celle qui résulterait de la
substance et d’une chose adhérente à la substance.
» A la première objection, il faut répondre que, de deux choses
que l’on joint ensemble, il résulte parfois une troisième chose ;
ainsi par l’union de l’âme et du corps se constitue l’humanité, en
sorte que l’homme est composé d’une âme et d’un corps. Parfois
aussi, de deux choses qu’on joint ensemble, il ne résulte pas une
troisième chose, mais seulement une certaine nature composée
[ratio composita) ; ainsi la nature de l’homme blanc se résout en
la nature de l’homme et la nature de la blancheur ; dans ces
cas-là, une chose est composée d’elle-même et de quelque chose
d’autre, de même qu’une chose blanche se compose de la chose
même qui est blanche et de la blancheur.
» A la seconde objection il faut répondre que l’être [esse) est
un accident, non pas qu’il se comporte comme quelque chose qui
arrive d’une manière accidentelle, mais parce qu’il se comporte
comme l’actualité d’une substance quelconque [esse est accidens ,
non quasi per accidens se habens, sed quasi actualitas cujuslibet
Quolibets sont d’un très grand intérêt pour l’histoire de la Philosophie et de
la Théologie.
i. Le texte de Saint Hilaire auquel Saint Thomas fait allusion est ainsi
conçu : « Esse enim non est accidens nomen, sed subsistens veritas et manens
causa et naturalis generis proprietas » [S. Hilarii Pictavensis Episcopi De Tri-
nitate lib. VII, cap. XI. — S. Hilarii Opéra. Accurante J. P. Migne, t. II
( Patrologiœ Lalince t. X), col. 208].
VI - 24
SAINT THOMAS d’AQUIN
491
substantiæ ). C’est pourquoi Dieu, qui est sa propre actualité, est
aussi sa propre existence. »
Il semble qu’en cette circonstance, le Doctor communs accepte
sans restriction cette affirmation : L’existence se comporte à
l’égard de l’essence comme l’accident à 1 égard de la substance.
Cette affirmation parait résulter aussi bien de cette proposition
formelle : Esse est accidens, que de la comparaison employée
pour l’éclaircir.
Thomas d’Aquin se montrait alors particulièrement attentif aux
analogies qu’on peut reconnaître entre l’existence et un accident ;
plus tard, dans son dernier Quolibet , c’est aux différences quil
attachera plus d’importance.
La question posée était ainsi formulée 1 : L’existence d un ange
est-elle un accident de cet ange ? Après avoir résumé les critiques
d’Averroès contre l’opinion d’Avicenne, Thomas répondait .
« L’existence substantielle d'une chose n'est pas un accident
(esse substantielle rei non est accidens) ; c’est l’actualité de toute
forme qui existe, que cette forme existe sans matière ou soit urne
à la matière.... Partant, au sens propre du mot, l’existence n est
pas un accident (Et sic , proprie loquendo, non est accidens ). Au
sujet du texte de Saint Hilaire, je dis que le mot accident y est
pris au sens large, comme désignant tout ce qui ne fait pas partie
de l’essence; et ainsi en est-il de l’existence pour les choses créées ;
en Dieu seul, l'existence, c’est l’essence. »
Successivement enclin à affirmer, puis à nier cette proposition .
L’existence est à l’essence ce que l’accident est à la substance, le
Doctor commuais ne la livrait pas à ses successeurs comme une
solution, mais plutôt comme l’énoncé d’un problème à résoudre.
IV
l’existence est a l’essence ce que l’acte est a la puissance
Avicenne et Al Gazâli avaient très clairement enseigné que
l’existence se comporte à l’égard de l’essence comme l’acte a
l’égard de la puissance, comme la forme à l’égard de la mature.
A ce sujet, Thomas d’Aquin se montre, constamment, leur très
fidèle disciple.
Sancti Thomæ Aquisatis QaodUMa, Quodib. XII™, art. V : Ut™ e.ae
angeli sit accideDs ejus.
492
VI - 25
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
Au De ente et essentia , nous l’avons entendu 1 reproduire cette
doctrine, alors qu’au sein d’une créature immatérielle, il voulait
distinguer l’essence et l'existence. Nous allons, au cours de ses
divers écrits, relever maint passage où la même pensée se trouve
clairement affirmée. Mais, parmi les œuvres du Doclor communis,
il en est une où la théorie dont nous parlons se trouve exposée
ex professa , à partir de ses principes et jusqu’en ses conséquen¬
ces ; nous voulons parler de la Somme contre les Gentils.
Voici d’abord, en cette Somme , l’énoncé 2 de l’axiome qui va
donner un point de départ à toute la déduction :
« En tout composé, il faut qu’il y ait acte et puissance ; plusieurs
choses, en effet, ne peuvent faire un objet qui soit absolument un
(■ simplicité r imnm), à moins qu’une chose n’y soit en acte et une
autre en puissance. »
Or, tout être créé est composé ; il est composé d’essence et
d’existence ou, selon le langage que Thomas d’Aquin emploie dans
les chapitres que nous allons analyser, de substance ( substantia )
et d’existence (esse). Cette proposition va être établie ici avec une
netteté, une rigueur qui ne se trouvaient pas au De ente et essentia.
Mais, pour atteindre à cette netteté et à cette rigueur, la déduction
dépouillera entièrement la philosophie péripatéticienne pour se
souvenir uniquement de ce que Gilbert de 'la Porrée et ses contem¬
porains empruntaient au Livre des causes et, surtout, de ce qu’en¬
seignait la Métaphysique d’Avicenne.
Voici, d abord, un argument 3 où Gilbert eût reconnu ce qu’il
appelait *• le langage des théologiens :
En toute créature, même en une créature intellectuelle qui n’est
pas composée de matière et de forme, « on trouve une certaine
composition; en toute créature, en effet, Y esse est autre chose que
le quod est.
» Si l’existence est l’être subsistant par soi (si esse est subsistens),
rien n’est, en sus de son existence (esse), adjoint à cet être subsi¬
stant. Dans une chose où l’existence n’est pas l’être subsistant lui-
même, ce qui se trouve en cet être ( existens ) en sus de son exi¬
stence, est, il vrai, uni à cet être, mais ne fait pas un avec son
existence, si ce n’est par accident, parce qu’il y a, ici, un sujet qui
possède à la fois l’existence et ce qui est en sus de l'éxistence. De
1. Vide supra, p. 482.
2. Sancti Thomæ Aquinatjs Summa contra gentiles, lib. I, cap. XVIII : Quod
in Deo nulla sit compositio. Art. 1 .
3. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. II, c.ap. L1I : Quod in substantiis
înteliectaalibus differt esse et ïd quod est. Art. i.
4- Voir : Troisième partie, ch. IX, § II ; ce vol., pp. 291-292.
Vï - 26
SAINT THOMAS D’AQUIN
493
même voit-on qu’en Socrate, en sus de son existence substantielle,
se rencontre la blancheur, qui n’est pas la même chose que son
existence; ce n’est pas même chose, en effet, sinon par accident,
d’être Socrate et d’être blanc.
» Si l’existence (. esse } ne se rencontrait pas en une substance, il
n’y aurait plus aucun moyen d’unir à cette substance ce qui est
en sus de l’existence.
» L’existence, entant qu’existence, ne saurait être diverse [d une
chose aune autre] ; mais elle peut être diversifiée par quelque chose
qui soit en sus de l’existence ; c'est ainsi que l’existence d’une pierre
est différente de l’existence d'un homme.
» L’existence qui est l’existence subsistant par elle-même (esse
subsistens ) est donc nécessairement unique. D’autre part, il a été
démontré que Dieu est sa propre existence subsistant par elle-
même. Partant, hors Dieu, aucune chose ne peut-être sa propre
existence. Par conséquent, en toute substance, excepté Dieu, autre
doit être la substance, et autre son existence. »
Après cet argument qui s’inspire du Livre des causes , en voici
d’autres qu’ Avicenne, qu’Al Gazâli eussent avoués 1 :
« L’existence (esse) reçue d’une cause étrangère ne convient
pas à l’être (ens) en tant qu’être ; sans cela, tout être aurait un
autre être pour cause.... Cette existence, donc, qui est l’être sub¬
sistant par soi ne saurait avoir de cause. Partant, aucune chose
causée ne peut être sa propre existence....
» L’existence même appartient au premier Agent par la propre
nature de cet Agent, car son existence, comme nous l’avons mon¬
tré, c'est sa substance. Mais ce qui appartient à une chose en vertu
de la nature propre de cette chose ne saurait appartenir aux autres
choses, sinon par participation ; c’est ainsi qu’aux corps autres que
le feu, la chaleur appartient seulement par participation. A toutes
les choses donc qui ne sont pas le premier Agent, l’existence n’ap¬
partient qu’en vertu d’une certaine participation; mais ce qui
appartient à une chose en vertu d’une participation n est point la
substance de cette chose ; il est dès lors impossible que la substance
d’un être (ens) quelconque, hors le premier Agent, soit l’existence
même de cet être. »
Toute chose créée est donc, en vertu de cette théorie empruntée
à Ibn Sinâ, un composé de deux éléments : Son essence ou sub¬
stance quelle possède par elle-même, et son existence quelle tient
d’une participation. Dès lors, en vertu du principe précédemment
i. Saint Thomas d’Aquin, loc. cit., art. 4 et art. 7.
494
LÀ CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 27
posé, l’un de ces deux éléments doit jouer le rôle de puissance et
l’autre de rôle d’acte. Point d’hésitation sur la répartition de ces
rôles ; c’est l essence ou substance qui est la puissance, et 1 existence
qui est l’acte ; on s’en peut convaincre par de multiples arguments
« Toutes lés fois qu’en un même être on trouve deux choses
dont l’une est le complément de l’autre, le rapport de celle-là à
celle-ci est un rapport d’acte à puissance. Or, en toute substance
intellectuelle créée, nous trouvons deux choses, la substance même
et son existence ; cette existence n’est pas la substance même,
comme nous l’avons montré. Mais l’existence est ce qui donne son
achèvement à la substance existante, car toute chose est en acte
par cela même qu elle possède l’existence. Il en résulte donc qu en
chacune des susdites substances, il y a composition d acte et de
puissance.
» En second lieu, ce qui, dans une chose, provient d’un agent,
c’est nécessairement nn acte de cette chose, car c’est le propre d un
agent de faire que quelque chose soit en acte. Or, on a montré pré¬
cédemment que toutes les substances tiennent leur existence du
premier Agent ; c’est précisément parce qu’elles tiennent d’au¬
trui leur existence que ces substances sont créées. Au sein des sub¬
stances créées, donc, l’existence réside comme un certain acte.
D’autre part, ce en quoi réside un acte, c’est une puissance, car
l’acte, en tant qu’actc, est toujours relatif à une puissance. En toute
substance créée, donc, il y a puissance et acte.
» En troisième lieu, celui qui participe de quelque chose est à
la chose dont il reçoit sa part comme une puissance à l’égard d’un
acte ; parce qu’il participe, en eilet, il devient actuellement partici¬
pant. Or, on a démontré plus haut que Dieu seul est être par essence
( essentialiter ens) ; toutes les autres choses reçoivent l’existence
par participation. Toute substance créée est donc, à l’égard de son
existence, comme la puissance à l’égard de l’acte.
» En quatrième lieu, enfin, c’est par l’acte qu’une chose ressem¬
ble à la cause agissante. Or, comme on l’a montré plus haut, c’est
par l’existence que toute chose créée ressemble à Dieu. L’existence
joue le rôle d’acte à l’égard de toutes les substances créées. Il en
résulte qu’en toute substance créée, il y a combinaison d’acte et de
puissance. »
N’allons pas en conclure que toute chose créée soit composée de
forme et de matière. « La combinaison de matière et de forme2
1. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. II, cap. LI1I : Quod in substantiis
intelleclualibus creatis sunt et actus et potentia.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. II, cap. LIV : Quod non est idem
compositio ex materia et forma et ex substaotia et esse.
VI - 28
SAINT THOMAS D’AQUIN
495
n’est pas de même nature que la combinaison de substance et
d’existence, bien qu’elles soient toutes deux combinaisons de
puissance et d’acte.
» La matière, en effet, n’est pas la substance même ; il en résul¬
terait en effet, que toutes les formes De sont que des accidents,
comme l’admettaient les anciens physiciens ; la matière est seule¬
ment une partie de la substance.
» En second lieu, l’existence n’est pas l’acte propre de la matière,
mais l’acte de la substance tout entière..... Aussi la matière ne peut-
elle être dite qnod est ; Yid quod est , c’est la substance.
» En troisième lieu, la forme n’est pas l’existence ; elle est seule¬
ment coordonnée à l’existence ; la forme est à l’existence corres¬
pondante comme la lumière à la chose éclairée ou comme la blan¬
cheur au fait d’être blanc.
» Enfin, à l’égard delà forme même, l’existence joue le rôle d’un
acte. Si, dans le composé de matière et de forme, on dit que la
forme est le principe de l’existence, c’est qu’elle achève la sub¬
stance, substance qui aura l’existeDce pour acte ; ainsi la transpa¬
rence est-elle pour l’air un principe d'éclairement, parce qu’elle
en fait un sujet propre à recevoir la lumière.
» Ainsi donc, dans un composé de matière et de forme, ni la
matière ni la forme ne peut être appelée quod est ni existence. La
forme, toutefois, peut être appelée quo est , car elle est principe
d’existence. Mais c’est la substance même qui est le quod est , tandis
que l’existence, c’est ce par quoi cette substance reçoit le nom
d’être ( quo denominatur eus).
» Quant aux substances intellectuelles, elles ne sont pas compo¬
sées de matière et de forme ; en elles, la forme est une substance
qui subsiste par elle-mêmej; dans ces substances, c’est la forme
qui est le quod est , taudis que l’existence est l’acte par lequel cette
forme existe ( quo est). En elles, donc, il n’y a qu’uùe seule combi¬
naison de puissance et d’acte, qui est la combinaison de quod est
et à' esse ou bien de quod est et de quo est.
» Au contraire, dans les substances composées de matière et de
forme, il y a deux combinaisons de puissance et d’acte. 11 y a
d’abord la combinaison qui engendre la substance, laquelle est
composée de matière et de forme ; il y a ensuite la combinaison
de cette substance déjà composée avec l’existence ; cette dernière
peut-être, elle aussi, appelée combinaison de quod est et d 'esse ou
bien de quod est et quo est.
» Par là, il est évident que la composition d’acte et de puis¬
sance est plus générale que la composition de forme et de matière.
496
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 29
La matière et la forme sont des subdivisions de la substance maté¬
rielle, la puissance et l’acte des subdivisions de l’être en général
( ens commune). Aussi, tout ce qui dépend de la simple puissance
et de l acté simple appai’tient en commun aux substances maté¬
rielles et aux substances crées immatérielles ; ainsi en est-il de
recevoir et être reçu, d 'être perfectionné et de perfectionner. Au
contraire, ce qui appartient en propre à la matière et à la forme
entant que telles, la génération et la corruption par exemple, c’est
particulier aux substances matérielles et cela ne convient aucune¬
ment aux substances créées immatérielles. »
Tout le Péripatétisme s’insurgerait contre une telle doctrine ;
pour cette Philosophie, tout ce qui est en puissance de recevoir
une certaine perfection, un certain achèvement est matière à
l’égard de cette perfection ; pour cette matière, l'achèvement qui
en est l’acte est une forme. S’il existe des Intelligences dépouil¬
lées de la matière, des substances qui sont formes simples, c’est
qu’en elles, il n’v a nulle puissance, c’est quelles sont acte pur.
Dès là que Thomas d’Aquin regarde les Intelligences créées
comme mêlées de puissance et d’acte, le Péripatétisme exigerait
de lui qu’il l^s composât de matière et de forme ; Saint Bonavcn-
ture saura le lui dire.
Pourquoi donc, en dépit des enseignements d’Aristote, 1 bornas
d’Aquin se refusera-t-il à cette conclusion? Pourquoi niera-t-il
que l’essence soit une matière dont l’existence est la forme, tout
en continuant d’affirmer que l’essence est en puissance de 1 exi¬
stence et que l’existence est l’acte de l’essence ? C’est que la puis¬
sance dont l’essence est affectée, c’est une puissance qu’Aristote
ignorait et qu’il eût refusé de concevoir ; cette puissance, c’est la
puissance d’exister, c’est le possibile esse que le Néo-platonisme
arabe avait admis en dépit des leçons du Péripatétisme. En
aucune circonstance, plus nettement qu’en celle-ci, nous ne ver¬
rons Thomas d’Aquin rompre avec la tradition d’Aristote pour
suivre la tradition d’Avicenne.
Que le rapport de l’existence à l’essence soit un rapport d’acte
à puissance, le Doctor communis , nous l’avons dit, l’a constam¬
ment admis. 11 le déclarait déjà au De ente et essentia. Nous venons
de lui entendre professer dans la Somme contre les Gentils. Nom¬
breux sont, dans ses autres écrits, les textes où se reconnaît le
même enseignement.
Tel est, par exemple, le suivant 1 : « Toute chose autre que
i. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibeta ; Quodlib. IIm, art. XX : Utrum anima
sit composita ex materia et forma.
VI - 30
SAINT THOMAS d’aQUIN
497
Dieu existe par participation, en sorte qu’en elle, autre chose est
la substance qui participe à l’existence, autre chose est l’existence
reçue en partage. Mais toute chose qui participe se comporte à
l’égard de ce qu’elle reçoit en partage comme la puissance se
comporte à l’égard de l’acte. Par conséquent,' la substance de
toute chose créée se comporte à l’égard de l’existence de cette
chose comme la puissance à l’égard de l’acte. Ainsi, toute sub¬
stance créée est composée de puissance et d’acte, c’est-à-dire de ce
qu elle est et d’existence (ex eo quod est et esse), comme le dit
Boëce au livre De hebdomadibus. »
Tel est encore ce passage ‘ : « Il faut que l’existence comparée à
l’essence, qui diffère de cette existence, soit comme l’acte à
l’égard de la puissance. — Oportet quod ipsum esse comparetur
ad essentiam, quæ est aliud ab ipso , sicut actus ad potentiam. »
Tel est, en troisième lieu, cet autre texte * : « Dans un ange,
nous trouvons la substance ou la quiddité qui subsiste, et l’exis¬
tence par laquelle cette quiddité subsiste.... Nous disons donc
que l’ange est composé de ce par quoi il existe et de ce qu’il est
(ex quo est et quod est ) ou encore, selon le mot de Boëce, d’exi¬
stence et de ce qu’il est (ex esse et quod est). Or, la substance de
l’ange, considérée en elle-même, est en puissance de l’existence,
car c’est d’un autre qu’elle tient l’existence, et l’existence en est
l’acte; il y a donc, en elle, opposition de puissance et d'acte.
Ainsi pourrait-on accorder qu’il y a, en elle, matière et forme, si
tout acte devait être appelé forme, et toute puissance, matière.
Mais cette appellation ne convient pas au cas dont il s’agit, car
l’existence n’est pas un acte qui soit partie de l’essence, comme
l’est une forme ; c’est par elle-même que la substance ou quiddité
de l’ange subsiste, ce qui ne convient pas à la matière. »
Enfin le texte où se trouve le plus formellement énoncée la pen¬
sée que nous avons en vue est, sans doute, celui-ci, qui est extrait
de la Somme théologique 1 2 3 :
« Bien qu’un ange ne soit pas composé de matière et de forme,
il y a cependant en lui une certaine composition. Cela se peut
manifester par la considération des choses matérielles où l’on
trouve une double composition. De ces deux compositions, la pre¬
mière est celle qui est faite de forme et de matière, principes par
1. Sancti Thomæ Aquinatis Summa Theologica, Pars prima, quæst. III,
art. V : Utrum in Deo sit idem essentia et esse.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Ouodlibeta ; Quodlib. IXm, art. VI : Utrum angeli
sint compositi ex materia et forma.
3. Sancti Thomæ Aquinatis Summa theologica , Pars prima, Quæst. L, art. II :
Utrum angélus sit compositus ex materia et forma.
duhem. — T. v. 3*
498
LA CRUE DE l’ ARISTOTÉLISME
VI - 31
lesquels se trouve constituée une certaine nature Mais la nature
ainsi composée n’est pas sa propre existence, car 1 existence est
l’acte de cette nature. La nature est donc en comparaison de son
existence comme la puissance à l’égard de l’acte ( Unde ipsa natiira
coinparatur ad sinon esse sicut potentia ad actum). Supprimons
maintenant la matière ; supposons que la forme subsiste en elle-
même et non pas dans une matière ; cette forme continuera de se
comporter à l’égard de son existence comme la puissance à 1 égard
de l’acte. Dans un ange, c’est cette composition-là qu il faut conce¬
voir. C’est là ce que certaines personnes expriment en disant qu’un
ange est composé de quo est et de quod est, ou d esse et de quod
est, comme dit Boëce 2 ; quod est, en effet, c est la forme subsi¬
stante elle-même ; Y esse t au contraire, c’est ce par quoi (quo) la
substance existe (est), comme la course est ce par quoi (quo) le
coureur court. »
Si le Docteur Angélique, dans tous les passages que nous venons
de citer, répète que l’existence est à l’essence comme l’acte à
la puissance, il refuse constamment d’assimiler la composition
d’essence et d’existence à la composition de matière et de forme.
Une seule fois, dans sa Question discutée sur les créatures spirituel¬
les, il s’est relâché quelque peu de cette rigueur ; sans admettre,
entre ces deux compositions, une identité proprement dite, il a
concédé, cependant, une certaine similitude. Citons ce dernier
texte *, particulièrement clair, qui résume, pour ainsi dire, tout
l’enseignement thomiste sur la distinction entre l’essence et l’exi¬
stence :
« Tout ce qui est après le premier Être possède une existence
(esse) qui est reçue en quelque chose qui concrète (contrahit)
cette existence ; partant, en toute chose créée, autre est la nature
même de cette chose, nature qui participe de l’existence, autre est
l’existence reçue par participation. C’est par assimilation que toute
chose, en tant qu’elle possède l’existence, participe de l'Acte pre¬
mier; il est donc nécessaire qu’en toute chose, le rapport de
l’existence reçue par participation à lâ nature qui participe soit
comme un rapport d’acte à puissance.
» Dans la nature d’une chose corporelle, la matière ne parti¬
cipe pas par elle-même à l’existence ; elle y participe par l’inter-
1. Nous rappelons que, pour Saint Thomas d Aquin, natuva, esseutia , (juill¬
et i tas sont synonymes. * .
2. Nous avons vu, dans un chapitre précèdent, que Thomas d Aquin dehgure
ici la pensée de Boëce. — Vide supra, pp. 3i3-3iq. . .
3. Sancti Thomæ Aquinatis Quœstio disputaki de spirituahbus creatiïns ;
art. I : Utrum substantia spiritualis sit composita ex materia et forma.
VI - 32
SAINT THOMAS d’aQUIN
499
médiaire de la forme ; en effet, lorsque la forme advient à la
matière, elle la fait exister en acte ; ainsi en est-il lorsque l’âme
survient au corps.
» Dès lors, en toute chose composée [de matière et de forme]
il y a lieu de considérer deux actes et deux puissances. En
premier lieu, la matière joue le rôle de puissance à l’égard de
la forme, et la forme est l’acte de cette matière. En second lieu,
la nature composée de matière et de forme est comme une
puissance à l’égard de l’existence, en tant qu’elle est apte à rece¬
voir cette existence.
» Supprimons maintenant le fondement qu’est la matière ; s’il
demeure cependant une forme déterminée qui ne subsiste pas
dans une matière, mais qui subsiste par elle-même, elle sera
encore à son existence dans le même rapport que la puissance
à l'acte.... De cette façon, la nature d’une substance spirituelle,
nature qui n’est pas composée de matière et de forme, est comme
une puissance à l’égard de son existence.
» Ainsi, dans une substance spirituelle, il y a composition d’acte
et de puissance et, par conséquent, de forme et de matière (et,
per consequens , formæ et materiæ), si toutefois toute puissance
reçoit le nom de matière et tout acte le nom de forme. Toutefois,
cela n’est point dit proprement, suivant le commun usage des
noms ( Sed tamen hoc non est proprie diction secundum communem
usum nominum .) »
De cette idée que l’existence joue, à l’égard de l’essence, le rôle
d’un acte à l’égard d’une puissance et, jusqu’à un certain point, le
rôle d’une forme à l’égard d’une matière, Thomas d’Aquin est si
intimement pénétré que cette conviction le conduit à interpréter
à faux le Liber de causis. Au gré de l’auteur de ce livre, toute
intelligence, toute âme, au dessous de la Cause première, est affec¬
tée d’une dualité ; en elle, il y a l’essence ou existence (essentia, esse),
qui provient de la Cause créatrice, et la forme (forma) imprimée
par les causes secondes ; pour marquer qu’à l’égard de cette forme,
l’existence joue un rôle qui ressemble à celui de la matière, le
commentateur de Proclus lui forge ce nom d’allure grecque :
hyliathis ; que la hyliathis soit bien identique à ce que crée la Cause
suprême, à cette essentia ou à cet esse, au sein duquel l'auteur néo¬
platonicien ne cherche pas à distinguer l’essence de l’existence,
nous en avons l’assurance aussi bien par le texte où la hyliathis est
mentionnée que par toute la doctrine du Livre des causes \
i. Voir : Troisième partie, Ch. I, § II ; t. IV, pp. 34o-345.
500
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 33
Or, en cette doctrine, Thomas d’Aquin veut absolument retrou¬
ver 1 celle qui lui est chère, celle d’Avicenne et d’Al Gazâli, ce qui
l’amène à lui faire subir d’étranges déformations.
La phrase commentée est celle-ci : « Et Intelligentia est habens
hyliathim , quomam est esse et forma. »
Nous pensons qu’il la faut traduire ainsi : « L’intelligence pos¬
sède une hyliathis parce qu’elle est, [d’une part,] esse et [d’autre
part] forma. » C’est la dualité et l’opposition de ces deux éléments,
Y esse et la forma , qui entraîne l’existence de la hyliathis ; là où
cette dualité fait défaut, il n’y a plus de hyliathis : « Et Causse
quidetn primæ non est hyliathis, quoniam ipsa est tantum esse. »
La hyliathis est l’un de ces deux éléments opposés ; le nom de
forma donné à l’un d’eux indique assez que c’est l’autre, l’esse,
qui doit recevoir ce nom imité de hyle ; si cette conjecture avait
besoin d'une autre preuve, on la trouverait, semble-t-il, dans
cette proposition : « Et Natura est habens esse hyliathim. »
Voilà donc une interprétation qui épouse tous les détails du
texte et se conforme, d’ailleurs, à toute la doctrine du Liber de
causis. Ce n’est pas celle de Saint Thomas d’Aquin.
Dans la phrase commentée, celui-ci n’oppose pas esse à forma ;
il regarde ces deux termes, esse et forma, comme désignant par
leur ensemble quelque chose d’unique ; et à ce quelque chose, qui
est à la fois esse et forma, l’auteur donne le nom d 'hyliathis;
telle est l’interprétation que développe le Docteur Angélique.
Le Liber de causis ignore évidemment la distinction entre
l’essence et l’existence ; les termes esse, ens, essentia 2 y Sont tou¬
jours pris comme synonymes ; ce qu’ils désignent, en chaque sub¬
stance, c’est toujours ce qui provient, par voie de création, delà
Cause première ; c’est donc, avant tout, ce que Thomas nomme
existence (esse, ens).
Or, dans ce Livre des causes, Thomas croit lire la distinction
entre l’essence ou quiddité et l’existence conférée par la Cause
créatrice. Selon lui, c’est de la quidité que l’auteur a dit : Elle est
esse et forma. Puis, en dépit de cette affirmation qui déclare que
la quiddité de l’Intelligence est forme, il va la nommer hyliathis ,
1. Sancti Thom.e Aquinatis Expositio libri de eausis, lect. IX.
2. Eu un autre endroit, Saint Thomas d’Aquin, toujours désireux de retrou¬
ver sa propre pensée dans le Livre des Causes, veut que l’auteur de ce livre
ait opposé l’un à l’autre les deux mots esse et essentia, alors qu’il les a cons¬
tamment pris pour synonymes. « Il est dit dans le Commentaire du Livre des
causes que l’intelligence, que nous nommons ange, a essentia et esse. » Le
Livre des causes n’a jamais écrit : « Intelligentia habet essentiam et esse »,
comme le prétend Thomas d’Aquin, mais bien : « Intelligentia est esse et
forma. » (Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibeta, Quodlib. II|n, art. III).
YI - 34
SAINT THOMAS D AQUIN
501
afin de l’assimiler à une matière. Pourquoi ? C’est que cette
quiddité n’est pas, à elle-même, sa propre existence ; elle ne sub¬
siste que grâce à l’existence reçue par participation à la Cause créa¬
trice ; or, à l’egard de cette existence participée, elle se com¬
porte comme la puissance à l’égard de l’acte, comme la matière
à l’égard de la forme. Citons le texte même de Saint Thomas :
« Intelligentia habet hyliathim, id est aliquid materielle vel ad
modum materiæ se habens... Exponit , subdens : Quoniam esse et
forma. Quidditas enim et substantia ipsius Intellig enlise est quædam
forma subsiste ns et immaterialis ; sed quia ipsa non est suum esse,
sed est subsistent in esse participato , comparatur ipsa forma sub¬
sistent ad esse participation, sicut potentia ad acturn et ut materia
ad formam. »
L’explication est extrêmement ingénieuse et hardie . Dans le Liber
de causis, elle permet de retrouver la pensée d’Avicenne et d’Al
Gazàli. Fait-elle découvrir la pensée de l’auteur du Liber de causis ?
Nous pensons avoir montré qu'il n’en est rien.
V
LES IDÉES DIVINES ET LA CRÉATION
Si désireux que fût Thomas d’Aquin de parler de l’essence et de
l'existence selon l’enseignement d’Avicenne et d’Al Gazâli, il ne
pouvait, cependant, suivre cet enseignement jusqu’au bout. Sa foi
chrétienne l’arrêtait.
Pour les philosophes arabes, toute quiddité ou essence était, de
toute éternité, unie à l’existence actuelle. C’était bien évident pour
les substances soustraites à la génération et à la corruption. Cela
n’était pas moins vrai des substances sujettes à la naissance et à
la mort ; en effet, si les individus naissent et périssent, toute espèce
est éternelle ; toujours, quelqu'un de ses représentants existe
actuellement; toujours, donc, la quiddité spécifique se trouve, en
quelque lieu du Monde, unie à l’existence actuelle et individuelle.
Avicenne, en effet, n’était pas de ceux pour qui la quiddité serait
un je ne sais quoi capable de subsister en soi lors même qu’il ne
serait la quiddité d’aucune chose réellement existante. Pour ceux
qui professent une telle opinion, il se montrait plein de mépris :
« Je me suis laissé dire ceci, écrivait-il1. Certains hommes préten-
i. Avicennæ Metaphj/sica, Lib. II, tract. I, cap. I.
502
LA CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
VI - 35
dent que quelque chose est ce quelque chose alors même qu’il ne
possède pas l’existence (quod aliquid est aliquid guamvis non
habeat esse), et que la forme d’une chose (res) est quelque chose,
mais que ce n’est ni une chose qui existe en réalité ni une chose
qui, en réalité, n’existe pas (quod aliquid est forma rei, quæ non est
res nec quæ est nec quæ non est , et quod quæ vel quod non siqni-
fxcant res). Ceux-là ne font pas partie de l’universalité de ceux
qui savent. »
Une religion selon laquelle le Monde a commencé ne peut
admettre le sentiment d’Avicenne.
Pour le Chrétien, donc, aucune essence, sauf celle de Dieu, n’a
pu être unie, de toute éternité, à l’existence actuelle et individuelle ;
cette proposition ne fait point de doute.
Mais alors une question se pose : Les essences des choses créées
sont-elles, cependant, éternelles?
Pour que cette question ait un sens, il faut qu’on attribue une
signification à cette proposition : Telle essence est, alors même
que cette essence n’existe d’une manière actuelle en aucun indi¬
vidu. Il faut donc que l’on conçoive, pour l’essence, une certaine
façon d’exister, un esse essentiæ qui se distingue de l’existence pro¬
prement dite ou actuelle (esse existentiæ).
Au De ente et essentia, Thomas d’Aquin a bien admis un tel
esse essentiæ; mais il a de suite ajouté que cette existence résidait
seulement dans l’esprit 1 : « Natura duplex habet esse, unum in
singularibus et aliud in anima. » Si donc toute essence devait
exister de toute éternité, ce ne pourrait être que d’une existence
conceptuelle, dans l’intelligence de Dieu.
Devons-nous attribuer à Thomas d’Aquin l'opinion suivante :
Toute créature a une essence éternelle, parce que, de toute éter¬
nité, Dieu connaît cette essence ?
Il pourrait sembler, tout d’abord, qu’en une créature, Thomas
d’Aquin reconnût quelque chose qui préexisterait à la création, qui
serait comme un sujet où se trouverait reçue l’existence conférée
par la création ; cette dernière existence serait, pour ce sujet, une
sorte d’accident. Le prieur général de son ordre, Jean de Verceil,
l’avait questionné touchant cent-huit articles, extraits des œuvres
de Pierre de Tarentaise, articles parmi lesquels se trouvait celui-
ci 5 : « Dans la créature, la création est une passion ; elle est un
1. Sancti Thomæ Aquinatis De ente et essentia opusculum, Cap. III.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Responsio ad fratem Joannem Vercellensem gene-
ralem magistrum Ordinis Prœdicatorum de ccrticulis centum et octo sumptis ex
opéré Pétri de Tarentasio. Quæstio XCV (Sancti Thomæ Aquinatis Opuscula,
Opusc. IX. Éd. Venetiis, 1498, fol. 69, col. b).
VI - 36
SAINT THOMAS d’aQUIN
503
accident de la créature et, en réalité, elle lui est postérieure. »
La réponse de Saint Thomas commence en ces termes : « Il est
exact qu’en réalité, la création ne met rien dans la chose créée, si
ce n’est une relation à Celui de qui elle tient 1 existence , cette
existence est un certain accident ; et cette relation, en ce qui con¬
cerne cette autre existence qu’elle a dans le sujet, est, [elle-même],
un accident ; elle est postérieure au sujet. — Verum est quod
creatio secundum rem nihil point in crealo, nisi relationem tan¬
tum \ad eum] a quo habet esse quod est quoddam accidens , et hæc
quidem relatio, quantum ad aliud esse quod habet insubjecto, acci¬
dens quoddam est et posterius subjecto. »
Cette réponse, on serait volontiers tenté de la comprendre ainsi :
L'essence de la créature est antérieure à la création et, partant,
éternelle ; par la création, elle reçoit l’existence à la manière dont
une substance reçoit un accident ; l’opération créatrice subie par
cette essence y est un autre accident, savoir une certaine relation
entre cette essence et Dieu.
L’éternité des essences des créatures semblerait donc se devoir
conclure du passage que nous venons de citer ; comme, d ailleuis,
la connaissance divine peut seule assurer cette éternité, il reste¬
rait à voir comment, au gré de Saint Thomas d’Aquin, elle 1 assure
en effet. ? .
Or cette interprétation donnée à la réponse qu avait sollicitée
Jean de Verceil serait absolument contraire à la pensée de Saint
Thomas d’Aquin ; s’il regarde la créature comme antérieure,
reçue par elle, à la création passive, c'est d’une antériorité de
raison et de nature, non d’une antériorité dans le temps. La créa¬
tion n’est pas l’accession à l’existence actuelle d’une essence douée
jusqu’alors, et de toute éternité, d’une certaine existence essen¬
tielle. La création, c’est un commencement absolu ; avant qu elle
se produisit, non seulement la créature n’avait pas d existence,
mais elle n’avait pas d’essence ; elle netait rien du tout; par la
création, ce n’est pas seulement l’existence qui est produite, mais
aussi l’essence. « Par l’acte même qui attribue l’existence a la
quiddité, écrit le Doctor communis ’, ce n’est pas seulement 1 exis¬
tence qui est dite créée, c’est aussi la quiddité même, car avant, de
posséder l’existence, celle-ci n’est rien. — Quod ex hoc ipso quod
quidditati esse attribuitur, non solum esse, sed ipsa quidditas crean
dicitur , quia antequam esse habeal , nihil est. »
,. Sancti ThOmæ Aquinatis Quœstiones disputatæ de potentiel Dei. Quæst. III :
De creatione. Art. V, ad 2m.
504
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
VI - 37
Dans une de ses Questions discutées sur la puissance de Dieu ,
Thomas d’Aquin expose en détail sa théorie de la création. La
création, dit-il ’, peut être considérée de deux manières, comme
création active et comme création passive. « Lorsqu’on la consi¬
dère comme active, elle désigne l’action de Dieu, qui est l’essence
même de Dieu accompagnée d’une certaine relation avec la créa¬
ture ; cette relation, d’ailleurs, n’est pas une relation réelle ; c'est
seulement une relation conçue par l’intelligence. Lorsqu’au con¬
traire, on considère la création d’une manière passive, comme, à
proprement parler, elle n’est pas un changement, on ne peut pas
dire qu’elle soit destinée à prendre place dans la catégorie de la
passion, mais bien qu’elle doit être mise dans la catégorie de la
relation....
» La création n’implique aucunement une certaine accession à
l’existence ( accessus ad esse) non plus qu’une certaine transmuta¬
tion produite par le Créateur ; elle est seulement un commence¬
ment d’existence [inceptio essendi ) et une relation à l’égard du
Créateur de qui la créature tient l’existence. En réalité, donc, la
création n’est pas autre chose qu’une relation avec Dieu, accom¬
pagnée d’une innovation d’existence.
» Dans la création, ce qui joue le rôle de réceptacle de l’action
divine, ce n’est pas ce qui est non existant, mais bien ce qui est
créé....
» Quant à la relation dont nous venons de parler, ce n’est pas
quelque chose de créé, mais quelque chose de concréé, [de créé
en même temps que la créature elle-même] ; de même qu’à pro¬
prement parler, ce n’est pas un être, mais une chose inhérente
à un être. Il en est semblablement, d’ailleurs, de tous les acci¬
dents....
» Cette relation est un accident ; considérée dans son être
et en tant qu’elle est inhérente au sujet, elle est postérieure à la
chose créée, de même qu’en notre intelligence et par nature ( Intel -
lectu et natura), tout accident est postérieur au sujet qu’il afiecte ;
elle n’est pas, toutefois, un de ces accidents qui ont leur cause
dans les principes constitutifs du sujet. Mais si on la considère dans
sa nature (ratio), entant qu’elle émane de l’action du Créateur,
la susdite relation est, d’une certaine manière, antérieure au sujet,
tout comme l’action divine qui en est la cause prochaine....
» Il ne faut pas concevoir cette relation comme établie entre
i. Sancti Thomæ Aquinatis Quœstiones disputâtes de potentia Dei. Quæst. III :
De creatione. Art. III : Utrum creatio sit aliquid realiter in creatura, et si est,
quid sit.
VI - 38
SAINT THOMAS d’aQUIN
505
quelque chose qui existe et quelque chose qui n’existe pas ( entis
ad non ens ) ; comme le dit Avicenne, une telle relation ne saurait
être réelle ; elle est établie entre le Créateur et l’être créé. »
Elle est donc erronée, l’interprétation que nous avions donnée
de la réponse de Thomas d’Aquin à Jean de Verceil ; elle est dictée
par une pensée que Thomas rejette absolument, celle d'assimiler
la création à un simple changement qui transformerait une essence
éternelle dénuée d’existence actuelle en une essence douée d’exi¬
stence actuelle ; dans la création, il ne faut pas imaginer quelque
chose d’antérieur qui accéderait à l’existence ; il faut concevoir
quelque chose qui commence d’exister d’une manière absolue.
L’antériorité de la créature sur la création est une antériorité
logique et une antériorité de nature, nullement une antériorité
dans le temps ; c’est ainsi qu’il faut interpréter la réponse de
Thomas d’Aquin à Jean de Verceil ; c’est ainsi, encore, qu’il faut
interpréter ce passage tout semblable de la Somme théologique 1 :
« En tant que la création est véritablement une relation, la créa¬
ture en est le sujet, et elle lui est antérieure par son être comme
le sujet est antérieur à l'accident ( Secundum quod vere est relatio ,
creatura ejus est suhjectum , et prias ea in esse sicut subjectum acci¬
dente.) »
Ce n’est donc pas Saint Thomas d’Aquin qui concevra des essen¬
ces éternelles, douées, dans la pensée de Dieu, d’une existence
essentielle, et réceptacles d’une action créatrice qui les ferait
passer de l’existence essentielle à l’existence actuelle ; rien de
plus éloigné de son esprit qu’une telle théorie.
Est-ce à dire qu’en la connaissance divine, le Doctor communis
ne mette rien qui se puisse comparer, jusqu'à un certain point ,
aux essences conçues par notre raison ? Dans la pensée de Dieu,
Saint Thomas place non seulement la connaissance des choses
créées ou créables, mais encore les idées de ces choses. L’es¬
sence d’une créature a eu commencement ; avant que cette chose
ne fût créée, elle n était rien. L idée de cette créature, au con¬
traire, est éternelle ; éternellement, elle existe en l’intelligence
divine. Mais Dieu est parfaitement un ; rien n’est en lui qui ne
soit lui même ; l’idée de toute créature est donc identique à l’es¬
sence même de Dieu. Voilà pourquoi Thomas d’Aquin prononce
cette parole 2, dont nous avons déjà cité la première partie :
1. Sancti Thomæ Aquinatis Sumrna theologica , Pars prima, quæst. XLV,
art. III : Utrum creatio sit aliquid in creatura.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Quœstiones disputatœ de potentia Dei, quæst. III :
De creatioue. Art. V, ad 2m.
506
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 39
« Par l’acte même qui attribue l’existence à la quiddité, ce n est
pas seulement l’existence qui est dite créée, c’est aussi la quiddité
même, caravant de posséder l’existence, celle-ci n est rien, à moins
qu’on ne veuille considérer ce qu elle est dans 1 intelligence du
Créateur ; mais là, elle n’est pas créature ; elle est l’Essence
créatrice. — Quodex hoc ipso quod quidditati esse attribuitur , non
solum esse, sed ipsa quidditas creari dicitur ; quia, antequam esse
habeat, nihil est, nisi forte in intellectu Creantis, ubi non est ciea-
tura, sed creatrix Essentia. »
De l'enseignement que ce texte résume, exposons le dévelop¬
pement.
Dieu 1 a fait toute créature à l’image d’un modèle connu de lui ;
à ce modèle, le Doctor communis donne le nom platonicien d’idée
( idea ).
Les modèles ou idées des créatures ne sont pas des choses qui
existent hors de Dieu ; hors de Dieu, il ne peut rien exister que les
créatures elles-mêmes. Les idées ne sont pas des choses diverses
existant en Dieu, ce qui contredirait à l’absolue unité de Dieu. Tou¬
tes les choses créées sont faites à l’image de Dieu ; « par son essence,
donc, Dieu a ressemblance avec chacune des choses créées ; par¬
tant, en Dieu, l’idée n’est pas autre chose que l’essence même de
Dieu. »
« Le Verbe de Dieu * est la raison (X6yoç) de toutes les choses
qui sont faites par Dieu. Il faut donc que toutes les choses faites
par Dieu aient préexisté dans le Verbe de Dieu avant qu’elles
n’existassent en leur propre nature. Mais toute chose qui existe
dans un être est, en cet être , de la façon même selon laquelle cet être
existe, et non suivant sa propre manière d’être. » — C’est le Livre
des causes qui fournit ce principe à Thomas d’Aquin. — « Il faut
donc concevoir que, dans le Verbe de Dieu, les choses préexistent
de la façon qui est propre au Verbe de Dieu. Or la manière d’être
propre au Verbe consiste à être un, simple, immatériel; elle ne
cqnsiste pas seulement à être vivant, mais à être la vie même,
car la vie est l’existence du Verbe. Il faut donc que les choses
faites par Dieu aient, de toute éternité, préexisté dans le Verbe de
Dieu, immatérielles et sans aucune composition ; elles ne doivent
pas être en lui autre chose que le Verbe lui-inême, qui est la
vie. »
1. Sàncti Thomæ Aquinatis Script uni in nrimum librum Sententiarurn, Dist.
XXXVI, Quæst. II, Art. I : Quid nomine ideæ importetur. — Cf. Summa theo-
logica, Pars I, Quæst. XV, Art. I : Utrum ideæ sint. — Quœstiones disputæ
de veritate. Quæst. II : De ideis. Art. I : Utrum sint ideæ.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Summa contra gentiles, pars IV, cap. XIII.
VI - 40
SAINT THOMAS d’aQUIN
507
Néanmoins, aux choses diverses correspondent des idées mul¬
tiples l * * * V.
En effet, puisque les créatures sont diverses, elles n’imitent pas
toutes l’essence divine de la même manière ; elles sont toutes des
images de cette essence, mais de cette essence considérée de points
de vue différents. Dieu donc, qui connaît parfaitement son essence,
connaît tous les aspects différents suivant lesquels elle peut être
imitée par les choses ; et, de cette façon, on peut dire que Dieu,
sans rien perdre de son unité, connaît une multitude d-idées, dont
chacune n’est que sa propre essence considérée d’une certaine
manière.
Cette théorie des idées, Thomas d’Aquin l’autorise d’un texte de
Saint Augustin *. Ce texte, que nous avons autrefois rapporté 3,
c'est comme le germe d’où est issue la doctrine du Verbe de Dieu,
premier modèle, idée première, éternelle et unique delà création;
cette doctrine, nous avons vu Scot Érigène en faire la pierre angu¬
laire de tout son système ; nous avons entendu Saint Anselme \
Guillaume d’Auvergne 5, Alexandre ÿe Haies 6, Robert Grosse-
Teste 7 la formuler tour à tour ; nous aurions pu la retrouver dans
les écrits d’une foule d’autres docteurs, toujours la même au fond
sous les nuances diverses dont elle se pare ; elle est un des ensei¬
gnements essentiels de ce Platonisme augustinien qui a dirigé toute
la Scolastique et l’a sauvegardée des philosophies païennes ; Saint
Thomas d’Aquin lui demande, à son tour, la thèse qui se va substi¬
tuer à la théorie hellénique ou arabe des essences éternelles. Pour
toute créature, l’essence commence, en même temps que l’existence,
à l’instant de la création ; mais quelque chose précède cet instant de
toute éternité ; ce quelque chose, c’est l’idée de la créature. Entre
l’existence que cette idée a dans la pensée de Dieu et le mode d exi¬
stence que l'essence a dans notre propre pensée, Thomas reconnaît
une certaine analogie ; la lecture de son Commentaire aux Senten¬
ces va nous le montrer.
La connaissance que Dieu a des idées des créatures constitue,
I Sancti Thomæ Aquinatis Scriptum in pnmum librum sententiarum, Dist
XXXVI Ouæst II, Art. II : Utrum ideæ sint plures. — Surnma theoloyica,\ Pars
nrima Ouæst XV, Art. II : Utrum sint plures ideæ. — Quodlibelu, Quodlib. IV,
Art I • Utrum in Deo sint plures ideæ. — Çuœstiones disputatæ de uentate.
Ouæst. II. De ideis. Art II : Utrum necessauummt ponere plures ideas.
V Sancti Acrblii Augustini Octoginta très qiiœsUones, Quæst. XLVl.
Voir : Troisième partie. Ch. V, § II ; ce vol., p 53
• ^ ^ III ; ce vol , p. 34o.
I ; ce vol , p. 284.
2.
3.
4-
5.
6
7'
Voir : Troisième partie
Voir : Troisième partie,
Voir : Troisième partie,
Voir : Troisième partie,
ce vol., pp
^ IV ; ce vol., pp.
338-339.
351-353.
508
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 41
pour ces créatures, un véritable mode d’existence, éternel et
incréé que les successeurs de Saint Thomas nommeront Y esse
cognitum a Deo. « Elles sont en Dieu par ressemblance, car l’es¬
sence de Dieu est une ressemblance de toutes les créatures, »
puisque toutes les créatures sont faites à l’image de Dieu.
Ainsi, « l’être (esse) de la créature peut être considéré de quatre
manières : Premièrement, tel qu’il est en la nature propre de la
créature. Secondement, tel qu’il est en notre connaissance. Troi¬
sièmement, tel qu’il est en Dieu. Quatrièmement, d’une manière
générale, en faisant abstraction de toutes ces circonstances.
» Si l’on dit donc que la créature a, en Dieu, un être plus véri¬
table qu’en elle-même, on compare le troisième être au premier
sous le rapport du quatrième, car toute comparaison se fait sous
le rapport de ce qui est commun.... La créature a, en Dieu, un
être incréé, tandis qu’elle a, en elle-même, un être créé ; or, dans
cet être créé, il y a moins de véritable existence qu’en l’être
incréé.
» Si l’on compare, au contraire, le premier être au second, sous
le rapport du quatrième, on trouve que, d’une part, chacun deux
surpasse l’autre et, d’autre part, qu’il en est surpassé. En effet,
par là qu’il est substantiel, l’être qui réside en la nature propre
d’une chose surpasse l’être qui réside en l’âme, car celui-ci est
seulement accidentel ; mais, d’autre part, le premier est au-dessous
du dernier, car il est un être matériel et l autre un être intellec¬
tuel. On voit clairement ainsi que là où une chose n’existe que
par sa ressemblance elle a, parfois, un être plus véritable qu’en
elle-même....
» La ressemblance d’une chose en l aine peut être considérée de
deux manières. On peut la considérer simplement en tant qu’elle
est la ressemblance de la chose ; on ne lui attribue alors rien de
plus que ce qu’on trouve en la chose elle-même. On peut aussi la
considérer sous le rapport de l’être qu’elle a dans l’âme ; alors,
on lui attribue l’intelligibilité ou universalité. »
La lecture de ce texte ne nous peut laisser de doute ; l’être
qu’une chose a dans l’âme, 1 esse in anima dont il est ici question,
c'est bien la mode d’existence que l’essence, dépouillée de l’exi¬
stence concrète et individuelle, a dans notre esprit ; d’autre part,
l’être incréé qu’une chose possède en Dieu, parce que l’essence
de Dieu lui ressemble, c’est bien l’existence de l’idée dans l’intelli-
i. Sa.ncti Thomæ Aquinatis Scriptum super primum librum sententiarurn,
Dist. XXXVI, quæst. I, art. III : Utrum res quæ cognoscuntur a Deo siot in Deo.
VI - 42
SAINT THOMAS DAQUIN
509
gence divine. Il est clair que Thomas, entre ces deux modes d’exi¬
stence, établit une analogie, une sorte de parallèle.
Il nous semble donc qu'on peut, sans témérité, résumer ainsi
la pensée du Docteur Angélique :
Dépouillée de l’existence concrète et individuelle, une chose
peut posséder deux modes d’existence :
L’existence en notre esprit, à l’état d’essence conçue ou de
quidditè ; c’est une existence accidentelle, qui a commencement et
fin.
L’existence en l’Intelligence divine, à l’état d’idée ; cette dernière
existence est incréée et éternelle.
Mais gardons-nous d’aller plus loin ; gardons-nous de rendre
trop étroit le rapprochement que nous venons de faire ; n’allons
point, par exemple, énoncer la proposition suivante : L’idée d’une
créature, c’est l’essence de cette créature éternellement connue
par l’Intelligence divine. Thomas d’Aquin qui, pour exposer sa
théorie des idées, n’a pas une seule fois prononcé les mots : essence
d'une créature, les prononcerait pour nous avertir que nous errons.
« L’essence des choses créées, dirait-il ’, étant séparée de Dieu,
ne peut être le moyen par lequel Dieu connaît les choses ; mais
il les connaît d’une manière plus noble, par sa propre essence. »
Toute chose créée est faite à la ressemblance de, Dieu; c’est de
cette proposition que se tire toute la théorie des idées dont nous
venons de retracer les traits principaux. Or toute ressemblance
est une relation entre deux termes ; on peut considérer successi¬
vement, en chacun des deux termes, ce par quoi il ressemble à
l’autre terme.
Si l’on considère, en l'essence divine, sa ressemblance avec une
chose créée, si on la regarde comme le modèle de cette chose
créée, ce qu’on découvre, c’est l’idée éternelle et incréée de cette
chose.
Si, au contraire, dans la chose créée, on considère sa ressem¬
blance avec l’essence de Dieu, si on la regarde comme une image
de cette essence, que découvrira-t-on ? Ce qu’on découvrira doit
être créé et périssable, puisque résidant en une chose créée et
périssable. De ces caractères créés, périssables, par lesquels la
créature imite l’essence divine, le premier, le plus commun sera
l’existence concrète et individuelle ; ainsi observée dans la créa¬
ture, la création ne sera pas autre chose qu’une certaine ressem¬
blance de cette créature avec Dieu.
1. Sàncti Thomæ Aquinatis Scriptum in primum librum Sentenliarum, Dist.
XXXVI, quæst. II, art. I : Quid nomme ideæ importetur.
5i0
LA. GRUE DE l’àRISTOTÉLISME
VI - 43
Cette proposition, qu’Henri de Gand se plaira à formuler et à
développer, elle ne se montre pas d’une manière explicite dans
les écrits de Saint Thomas ; mais elle est comme sous-jacente à
sa pensée et, souvent, se laisse deviner dans ses enseignements.
« Toute chose, dit-il *, en tant qu’elle possède l’existence, par¬
ticipe à l’Acte premier par une assimilation. — Cum quælibet
res participet per assimilation em ad primun Adam, inquantum
habet esse. »
Et encore * : « Tandis que, par l’existence, toutes les créatures
imitent l’essence divine, elles ne l’imitent pas toutes en ce qui
concerne la vie.... De plus, toutes celles qui l’imitent par l’exi¬
stence ne participent pas à l’existence de la même manière, car il
en est qui possèdent une existence plus noble. »
« Comme la matière première 1 2 3 existe par Dieu, il faut que l’idée
de la matière première se trouve en Dieu d’une certaine façon;
il lui faut attribuer une idée en Dieu de la même manière que
l’existence lui est attribuée ; car toute existence, dans la limite
où elle est quelque chose de parfait, est tirée de l’existence de
Dieu. Or l’existence parfaite ne convient pas à la matière prise
en elle-même, mais seulement à la matière en tant qu’elle est
engagée dans le composé [de matière et de forme] ; en elle-même,
elle n’a qu’une existence imparfaite, le dernier degré d’existence,
qui est l’existence en puissance. Si donc elle possède [en Dieu]
une idée de nature parfaite, c’est seulement parce qu’elle est
engagée dans un composé ; c’est, en effet, de cette façon qu’une
existence parfaite lui est conférée par Dieu ; considérée en elle-
même, elle n’a, en Dieu, qu’une idée de nature imparfaite. Il en
est ainsi parce que l’Essence divine peut être imitée par le com¬
posé suivant une existence parfaite et par la matière suivant une
existence imparfaite ; enfin elle ne peut être aucunement imitée
par la privation.... Les accidents, eux non plus, n’ont pas une
existence parfaite ; la perfection de l’idée leur fait donc défaut...
Toutefois, dans la limite où ils possèdent l’existence par imitation
de l’essence divine, l’essence divine est leur idée. Secundurn quoa
esse habent per imitationem divinæ essentiæ , essentia divina est
eorum idea. »
Dans le Néo-platonisme d’Avicenne, la théorie de la création
1. S. Thomæ Aquinatis Ouœstio disputata de spiritualibus creaturis. Art. I :
Utrum substantia spirituaiis sit composita exmateria et forma.
2. S. Thomæ Aquinatis Scriptum in primum librum Sententiarum, dist.
XXXVI, quæst. II, art. II : Utrum sint plures ideæ.
3. S. Thomæ Aquinatis Op. iaud., dist. XXXVI, quæst. II, art. III : Utrum ia
Deo siat ideæ omnium quæ cognoscit.
VI - 44
SAINT THOMAS ü’ AQUIN
511
était intimement liée à l’éternelle distinction entre l’essence et
l’existence ; l’essence était le sujet, le réceptacle éternel de l’ac¬
tion créatrice qui, éternellement, lui confère l’existence. Une telle
doctrine ne pouvait être conservée par le Chrétien qui, dans la
création, voit une innovation, un commencement absolu, et non
plus une émanation sans commencement. A la distinction entre
l’essence et l'existence d’une créature, Thomas d’Àquin a fixé un
début, le même début qu’à la créature. Dès lors, cette distinction
entre l’essence et l’existence n’a plus joué aucun rôle dans la
théorie de la création. Le ^Docteur Angélique, qui n avait pas
parlé de la création dans son traité De ente et essentia, a pu
exposer toute sa philosophie des idées et de la création sans faire
la moindre allusion à la distinction entrs l’essence et 1 existence.
Entre ces deux doctrines si complètement séparées 1 une de
l’autre par Thomas d’Aquin, les suocesseurs de ce docteur
s’efforceront de renouer le lien ; de là des tentatives qui, au
temps d’Henri de Gand, donneront lieu à de grandes discussions
métaphysiques.
VI
LA MATIÈRE PREMIÈRE ET LES DIMENSIONS INDÉTERMINÉES. LE PRINCIPE
D’iNDlVlDUATION. L’UNITÉ DE LA FORME SUBSTANTIELLE
Dans le Doctor commuais , nous venons de discerner successive¬
ment le disciple d’Avicenne et le disciple de saint Augustin ,
reconnaissons-y, maintenant, le disciple d’Aristote.
L’étude de la délimitation de la matière à l’aide de dimensions
déterminées, l’étude du principe d’individuation, qui se ramène' à
celle-là, font l’objet d’un opuscule intitulé : De natura materiæ et
de dimensionibus interminatis . Le but de cet opuscule, c est de
réfuter la théorie proposée par Averroès au De substantia orbis
et de lui substituer une théorie plus satisfaisante.
Averroès, nous l’avons vu *, distinguait nettement la façon dont
les dimensions sont reçues en la matière première des corps céles¬
tes et la façon dont elles sont reçues en la matière des corps
sublunaires.
Dans un corps céleste, on ne peut considérer d’autres dimensions
que des dimensions déterminées, actuelles ; ces dimensions ne font
i. Voir: Troisième partie, Ch. III, | IV ; t. IV, pp. 54 *-545» § V , t. IV,
pp. 545-548.
512
LA CRUE NE l’àRISTOTÉLISME
VI - 45
qu’un avec la forme même du corps céleste ; cette forme en
fixe pour l’éternité la grandeur et la figure immuables.
De la Matière première qui forme le fonds permanent de toutes
les substances douées de génération et de corruption, il en est
tout autrement. Cette Matière première possède, par elle-même,
des dimensions indéterminées dont elle ne saurait jamais être
dépouillée. En lui attribuant ces dimensions indéterminées, Aver¬
roès entend exprimer qu elle est divisible, que par chacun de ses
points, on peut faire passer trois plans se coupant à angle droit
et dessinant une longueur, une largeur et une profondeur ; il
entend, en outre, affirmer qu’en la matière première, cette divi¬
sibilité n’est pas, comme le voulaient Avicenne et Al Gazâli, une
forme qui serâit venue donner une première détermination à un
support encore moins déterminé et ne possédant même pas la
divisibilité ; il entend déclarer qu’un tel sujet, encore moins défini
que la matière première divisible, n’existe pas et ne saurait exister.
La forme, qui survient à la matière déjà divisible en puissance,
transforme cette divisibilité potentielle en division actuelle et, aux
dimensions indéterminées, substitue des dimensions déterminées.
Telle est la théorie contre laquelle Saint Thomas d’Aquin argu¬
mente très vivement. Elle lui parait tout à fait inacceptable *. Il
trouve plus raisonnables qu’Averroès1 2 ceux qui admettent une pre¬
mière matière dépourvue de toutes dimensions, tant determinees
qu’indéterminées, ceux qui attribuent à une première forme, anté¬
rieure à toutes les autres, la production, dans cette matière, de
dimensions indéterminées que les formes ultérieures délimiteront,
la création d’une divisibilité potentielle que ces autres formes rem¬
placeront par une division actuelle. Thomas, toutefois, rejette éga¬
lement cette forme qu’Avicenne et Al Gazâli avaient dénommée
corporéité ; en admettra l’existence, en effet, c’est admettre que
plusieurs formes substantielles, de plus en plus étroitement déter¬
minées, se peuvent superposer les unes aux autres dans une
mêfiie substance ; or, contre cette doctrine de la pluralité des
formes substantielles, chère à la pensée d’Avicébron, Thomas,
comme Averroès, ne cesse de s’élever.
Puis donc que les dimensions indéterminées ne sont pas une
propriété inhérente à la matière première, inséparable de cette
matière, puisqu’elles ne sont pas davantage une forme conjointe à
cette matière, que sont-elles donc ? Une pure conception de l’esprit.
1. Sancti Thomæ Aquinatis De natura materiœ et dimensionibus interminatis
opusculurn, cap. IV.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., Cap. VI.
VI - 46
SAINT THOMAS D’AQUIN
513
« Il est impossible 1 d’admettre qu’il existe, en la matière, des
dimensions indéterminées et qu’elles y précèdent toute forme
substantielle ; une telle supposition n’a de réalité que dans notre
intelligence, tout comme les imaginations des mathématiciens. »
« Si l’on suppose 2 qu'une certaine divisibilité est nécessaire, en
la matière, afin qu’elle puisse recevoir simultanément des formes
différentes, et si l’on attribue une existence propre à cette divisibi¬
lité, cela provient d une fausse imagination ; on imagine, en effet,
que ces formes sont données du dehors ; comme elles possèdent
en elles-mêmes une diversité naturelle, il semble nécessaire que la
matière ait des parties, et que ccs parties diffèrent les unes des
autres par la nature de leur quantité, afin que la matière puisse
admettre ces formes diverses, qui ne sauraient être toutes reçues
dans une même partie.
» Mais les formes ne proviennent point de l’extérieur; selon le
Philosophe, elles sc tirent de la puissance même de la matière,
par transmutation de cette matière ; la matière, c’est ce qui est en
puissance des formes substantielles, et ces formes en sont les actes.
Dès lors, il est impossible de supposer dans la matière une parti¬
tion antérieure aux formes substantielles ; c’est l’introduction de
la forme en la matière qui engendre le composé ; seul, le composé
a, par lui-même, des parties; ni la forme ni la matière n’a de
parties par elle-même ; elle n’en a que par accident ; chacune
d’elles ne saurait être divisée, si ce n’est par accident, et par suite
de la division du composé. Avant donc que le composé ne soit con¬
stitué, il est clair qu’aucune divisibilité n’existait en la matière,
puisque ce caractère ne lui saurait convenir que par accident. »
Partant, les dimensions ont deux manières d’être ; en tant que
dimensions indéterminées, elles n’existent que dans l’entendement ;
d’une manière actuelle, elles n’existent, qu’à l’état de dimensions
déterminées; liées à une certaine forme également déterminée.
Leurs deux modes d’existence sont analogues aux deux modes
d’existence de l’essence spécifique 3 ; aussi saint Thomas dit-il des
dimensions indéterminées qu’elles existent par essence.
Cette expression nous conduit tout naturellement à comparer la
théorie qu’au De ente et essentia , Thomas d’Aquin a donnée au
sujet de l’essence spécifique à celle qu’il vient de développer tou¬
chant les dimensions indéterminées. Ces deux théories procèdent,
peut-on dire, suivant une même méthode ; elles sont dirigées par
1. Sancti Thomæ Aquinatis Op laud., cap. IV.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., cap. V.
3. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud.. Cap. VII.
duhem. — T. v. 33
514
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 47
une même règle, et cette règle se pourrait formuler ainsi : Il faut
prendre garde à ne point réaliser des abstractions. Ce souci de ne
point mettre dans les choses les distinctions que notre esprit a
seul établies, saint Thomas ne s’en départit dans aucune de ses
œuvres, et c’est son influence, sans doute, qui en fera la saine et
traditionnelle habitude de la Scolastique parisienne.
Des principes qui viennent d’être posés résulte la conséquence
suivante : Lorsqu’une forme, actuellement réalisée dans la matière,
vient à être détruite et remplacée par une seconde forme, les
dimensions déterminées que la première forme avait imposées à la
matière cessent d’exister en même temps que cette forme ; la
seconde forme apporte avec elle de nouvelles dimensions déter¬
minées ; les dimensions déterminées de la substance produite par
la transformation ne sont pas numériquement identiques aux
dimensions déterminées de la substance détruite, pas plus que les
accidents de l’une ne sont identiques aux accidents de l’autre.
Il peut seulement arriver que les dimensions apportées par la
seconde forme soient égales aux dimensions disparues avec la
première forme ; la matière affectée par la seconde forme garde,
en effet, par rapport à l’ensemble de la matière, le même ordre
que la matière où résidait la première forme ; ces dimensions sont
donc les mêmes pour la pensée ; elles sont, dit Saint Thomas, les
mêmes par essence. C’est en ce sens que le cadavre a, par essence,
les mêmes dimensions que le corps vivant ; mais, d’une manière
actuelle, les dimensions du corps vivant n’existent plus dans le
cadavre; les dimensions qui y sont actuellement réalisées, ce sont
d’autres dimensions, égales à celles du corps vivant, et qui se
trouvaient en puissance au sein du corps vivant.
Cette théorie des dimensions est visiblement inspirée de la théo¬
rie du lieu que Damascius avait imaginée et que Simplicius, disci¬
ple de Damascius, a reçue et conservée dans son commentaire à la
Physique d’Aristote Thomas d’Aquin, en construisant une telle
théorie des dimensions, a favorisé le retour de la Scolastique à la
théorie du lieu conçue par Damascius et Simplicius, retour qui
sera général, au sein de l’École de Paris, durant le xiv® siècle ; nous
aurons bientôt occasion de parler de cette théorie du lieu.
Il nous faut fixer un moment notre attention sur la doctrine que
nous venons d’exposer ; en l’œuvre de Saint Thomas, elle occupe
une place essentielle ; c’est sur elle que les adversaires du Tho¬
misme concentreront leurs plus vives attaques.
i. Voir : Première partie. Ch. V, § XIV ; t. I, pp. 343-347-
VI - 48
SAINT THOMAS D’AQUIN
515
Lorsqu’à la mort, l’âme quitte le corps, les dimensions déter¬
minées qui circonscrivaient la matière de ca corps, qui individua¬
lisaient le corps vivant cessent d’exister, au moins d’une manière
actuelle ; elles sont remplacées par de nouvelles dimensions déter-
tainées qui leur sont simplement équivalentes et qui viennent cir¬
conscrire la matière du cadavre, individualiser le cadavre ; le
cadavre n’est donc plus le même individu que le corps vivant ; ce
sont deux corps numériquement différents ; l’un est simplement
homonyme ( æquivocum ) de l’autre \
D’une telle doctrine, des corollaires paradoxaux et qui inquiè¬
tent fort la foi des chrétiens semblent se pouvoir déduire. Le corps
du Christ suspendu, vivant, à la croix et le corps du Christ déposé,
mort, dans le tombeau, ne sont-ils pas numériquement le même
corps * ? L'œil du Christ, dont la mort a fermé la paupière, n’est-il
plus un véritable œil et ne garde-t-il son nom que par homony¬
mie ? Durant les trois jours que son corps a passés dans le sépul¬
cre, le Christ n’était-il donc plus le même homme que durant sa
vie ?
Sans s’effrayer de l’apparente étrangeté des propositions qu’il
est conduit à formuler, Thomas d’Aquin maintient fermement la
théorie qu’il a proposée.
Dans la personne de Jésus-Christ, il y a trois principes, le corps,
l’âme et l’hypostase du Fils de Dieu ; dans cette personne, l’homme
est constitué par l’union de l’âme et du corps.
Lorsque Jésus-Christ eut rendu l’esprit, l’hypostase divine est
demeurée unie, d’une part, au cadavre déposé dans le tombeau
et, d’autre part à l’âme séparée du corps, en sorte que ce cadavre
et cette âme ont continué d’appartenir à la même personne, à
celle du Fils de Dieu. « Quant à l’hypostase ou à la personne,
donc, Jésus-Christ est demeuré, après sa mort, numériquement le
même » que ce qu’il était avant la mort.
L’âme de Jésus-Christ, elle aussi, est demeurée numériquement
la même avant et après la mort. Quant au corps, la réponse qu’il
convient de donner à son sujet est plus complexe ; dans le corps
vivant cloué sur la croix et dans le cadavre couché sur la pierre
du sépulcre, la même matière sert de support, de sujet à la même
1. Sancti Thomæ Aqiunati8 Ouodlibetales quœstiones ; Quodlibet III, art. IV :
Utrum oculus christi post mortem dicatur æquivoce oculus vel univoce.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibetales quœstiones ; Quodlib. IV, art. VIII :
Utrum sit unum numéro corpus Christi affixum cruci vel jacens in sepul-
chro. — Quodlib. III, art. IV : Utrum oculus Christi post mortem dicatur
æquivoce oculus vel univoce. — Quodlib. II, art. I : Utrum Christus in triduo
mortis fuerit idem homo in numéro.
516
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 49
hypostase divine, et par là, le corps vivant et le cadavre sont
numériquement le même corps ; mais du point de vue simplement
naturel, le corps du Christ vivant et le cadavfe du Christ ne sont
pas numériquement le même corps ; ils ne sont pas purement et
simplement le même corps, simpliciter , mais seulement sous un
certain rapport, secundum quid.
Quant à l’humanité, elle consiste essentiellement dans l’union
de l’àme et du corps. Aussi, durant les trois jours de sa mort,
« Jésus-Christ ne fut ni le même homme ni un autre homme ; il
ne fut pas homme du tout. »
Assurément, un disciple d’Avicenne ou d’Avicébron échappe¬
rait à toutes ces épineuses conséquences. Dans un homme vivant,
dirait-il, il y a deux formes substantielles coexistantes et superpo¬
sées l’une à l’autre ; d’abord, la corporéité qui confère à la matière
de cet homme des dimensions déterminées et individualise le
corps ; nuis l’àme. Lorsqu’à la mort, l’âme se sépare du corps, la
corpc-eité demeure, gardant, à la même matière, les mêmes
dimensions déterminées, en sorte que le cadavre est vraiment le
même corps individuel que le corps vivant.
Thomas d’Aquin ne saurait admettre semblable opinion : « En
aucun corps, disait-il1 2, il n’y a plus d’une forme substantielle .
Peut-être dira-t-on que la corporéité est la forme du corps. Ce
mot corporéité se prend en deux sens différents ; tantôt, il signifie
les trois dimensions, ce qui n’est pas une forme substantielle,
mais un accident ; tantôt, il signifie la forme dont proviennent les
trois dimensions ; cette forme-là n’est pas différente de la forme
spécifique. »
Nous venons d’entendre Saint Thomas invoquer l’axiome sur
lequel repose toute cette théorie. Dans un individu déterminé, il
n’y a pas deux formes substantielles ; il y a une forme susbtan-
tielle unique qui est directement conjointe à la matière. De cet
axiome, écoutons l’exposé *.
« Touchant l’ordre des formes, il existe deux opinions.
» La première est celle d’Avicébron et de quelques personnes
qui suivent son sentiment. Ils prétendent qu’il existe [en une
même substance] plusieurs formes substantielles différentes qui
s’ajoutent les unes aux autres selon l’ordre des genres et des
espèces. Ainsi une même chose est substance, puis est corps, puis
1. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibetales quœstiones ; Quodlibet XII, art. X :
Utrum anima perficiat corpus immédiate vel mediante corporeitate.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibetales quœstiones ; Quodlibet XI, art. V :
Utrum sint ejusdem substautiœ anima sensitiva et intellectiva.
VI - 50
SAINT THOMAS D’AQUIN
517
est être vivant, puis est animal et, enfin, est homme ; ils disent
alors qu’il existe une première forme substantielle par laquelle
cette chose est seulement substance, puis une autre par laquelle
elle est corps, puis une par laquelle elle est vivante, une
autre par laquelle elle est animal, une enfin par laquelle elle est
homme. Us en disent autant des formes substantieUes des autres
choses.
» Mais cela ne peut tenir ; la forme substantielle, c'est ce qui
fait qu’une chose est telle chose déterminée ( hoc aliquid ) et ce qui
lui donne l'existence substantielle. Dès lors, la première forme
serait seule forme substantielle, car elle seule donnerait à la chose
considérée l’existence substantielle et ferait qu’elle soit telle chose ;
toutes les formes qui suivent la première surviendraient seule¬
ment à titre d’accidents ; elles ne feraient pas simplement que la
chose soit ; eUes la feraient être de teUe manière ; le gain ou la
perte d’une de ces formes ne constituerait pas une génération ni
une corruption, mais seulement une altération. On voit bien que
tout cela n’est pas vrai.
» Il en serait absolument de même pour les puissances de
l’âme ; seule, la première, la forme végétative, serait forme
substantielle et ferait que la chose soit telle chose ; les autres
seraient simplement accidentelles, ce qui est entièrement faux.
» Voici donc ce qu’il faut dire :
» Les formes diffèrent les unes des autres par leur perfection
plus ou moins grande. Il est une forme dont une chose recevrait
seulement l’existence corporelle ; une autre, plus parfaite, donne¬
rait aussi la vie, sans spécifier de quelle sorte est cette vie ; une
autre, outre les caractères précédents, donne encore la faculté de
sentir. On voit qu’en cet ordre, la dernière forme est toujours plus
parfaite que les précédentes ; elle a, aux précédentes, le rapport
qu’a le plus parfait au moins parfait. Donc, tout ce qui est contenu,
dans les premières formes, est aussi contenu virtuellement (in
virtute ) dans la dernière.
» L’âme sensitive et l’âme intelligente ont donc une seule et
même essence ; mais l’âme intelligente se comporte à l’égard de
l’âme sensitive comme le plus parfait à l’égard du moins par¬
fait. »
Dans l’homme, il y a une seule forme substantielle, l’âme intel¬
ligente ; mais cette forme possède tous les pouvoirs des formes
moins parfaites qu’elle contient virtuellement ; c’est donc elle
qui fait fonction d’âme végétative et d’âme sensitive, qui donne à
l’homme de vivre et de sentir ; c’est elle, aussi, qui fait fonction
518
LA CRUE RE L’ ARISTOTÉLISME
VI - 51
de la simple corporéité, qui circonscrit la matière dans des dimen¬
sions déterminées et qui, au corps humain, confère l’individualité.
Toute cette doctrine de l’unité de la forme substantielle dans un
être déterminé est donc le développement de cet axiome. Si une
seconde forme survient à quelque chose qu’une première forme a
déjà mise en acte : « le composé 1 2 3 * ainsi engendré ne sera pas un
d une manière absolue ; par accident, il sera une seule chose ;
mais d une manière absolue, il sera deux choses distinctes. —
Quia non esset compositum imum simpliciter ; duo simpliciter et
nnum per accidens. »
Cet axiome, nous l’avons déjà entendu, non moins formellement
énoncé, de la bouche d’Averroès * ; le Commentateur le portait au
compte du Philosophe ; était-il, en cela, le fidèle interprète de la
pensée d Aristote ? Il est permis d’en douter. En usant d’une
manière constante de ce même axiome, Thomas d’Aquin s'est peut-
être montré plus Averroïste qu’ Aristotélicien.
Ce que Thomas a surtout demandé à sa théorie de l’individua¬
tion par les dimensions déterminées, c’est une explication du mys¬
tère qui embarrassait si fort, en son temps, les philosophes chré¬
tiens, le mystère de la survie individuelle que garde l’âme humaine
après qu’elle a délaissé le corps 8.
Forme du corps vivant, l’âme humaine, quand elle s’est unie à
la matière de ce corps, y a tracé des dimensions déterminées ; ces
dimensions ont circonscrit la portion de matière attribuée à cette
âme et, par là, elles lui ont assuré une existence individuelle, dis¬
tincte de celle des autres âmes de même espèce.
Lorsque 1 âme délaisse le corps, ces dimensions déterminées ces¬
sent d exister d une manière actuelle en la* matière ; elles y sont
remplacées par d autres dimensions actuelles, simplement égales à
celles qui les ont précédées ; mais les dimensions déterminées
dont 1 existence a pris fin demeurent à l’état potentiel en la matière ;
cette matière, en effet, reste capable d’être informée de nouveau
par la même âme, qui est séparée du corps, mais qui n’est pas
détruite , lorsque, par la résurrection, la même âme s’unira, de
nouveau à la matière, ces mêmes dimensions déterminées, qui
1 ont individualisée durant sa première vie, reviendront à l’exis¬
tence actuelle et continueront à l’individualiser de la même
manière . « Il est donc évident que c’est le même homme qui res-
1. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibetales quœsiiones ; quodlib. XII, art. X:
Utrum anima pernciat corpus immédiate vel mediante corporeitate.
2. Voir : Troisième partie, Ch. III, § IV ; t. IV, pp. 537-54o.
3. l ancti Thomæ .Aquinatis Dénatura mater lœ et dirr\ensior\ihu$ interrninati$
opusculum, cap. Vil.
VI - 52
SAINT THOMAS d’ AQUIN
519
suscitera, et non point un autre homme, car tous les principes
qui constituent cet homme se réuniront les uns aux autres, numé¬
riquement identiques [à ceux qui ont été disjoints]. L’âme humaine,
en effet, garde, après la mort, son idendité numérique absolue ;
elle conserve la plénitude des vertus par lesquelles elle peut con¬
férer à la matière exactement les mêmes perfections qu’elle lui con¬
férait auparavant, et au même degré. La matière, elle aussi,
demeure numériquement la même, car elle est incorruptible. Enfin
les mêmes dimensions demeurent en la matière, bien qu elles y
demeurent seulement en puissance. ( Easdem etiam dimensiones
necesse est manere in materia, licet non nisi in potentia). Aucun
agent physique ne pourrait les reproduire, [d’une manière actuelle],
numériquement identiques à ce qu elles étaient. Mais elles demeu¬
rent dans la matière, numériquement identiques à elles-mêmes,
en puissance à l’égard de l’action divine. S il n en était pas ainsi,
l’individu ne demeurerait pas numériquement identique à lui-
inême, car les dimensions contribuent à 1 individuation. De la
même matière, donc, et des mêmes dimensions unies à la même
âme, un homme ressuscitera, qui sera numériquement le même
homme et non pas un autre homme. »
L’individu ressuscité en âme et en chair sera le même que l’in¬
dividu vivant parce que « ce sera la meme âme et le même corps
qui ressusciteront *. On doit dire, en effet, que le corps qui ressusci¬
tera sera numériquement le même que le corps de 1 homme durant
sa vie _ Les accidents qui confèrent l’individuation, c est-à-dire
les dimensions, se retrouveront, elles aussi, numériquement les
mêmes, dans le corps glorifié. »
Ainsi, lorsque l’âme est unie au corps, elle trouve le principe
de son individuation dans la matière délimitée, douée de dimen¬
sions déterminées, dont elle est la forme, 1 acte, la perfection.
Lorsqu’elle est séparée du corps, elle demeure individualisée,
parce que tout ce qui constituait son individuation continue d exis¬
ter en puissance ; les mêmes dimensions déterminées demeurent
en puissance au sein de la matière, et l’âme garde le pouvoir
d’informer de la même façon la même matière. D ailleurs, si ces
dimensions déterminées demeurent, numériquement les mêmes,
en puissance dans la matière, si l’âme garde le pouvoir d infor¬
mer la même matière, si toutes ces choses, au lieu d être pure¬
ment et simplement détruites, gardent l’existence potentielle,
I. Sancti Thomæ Quodlibetalcs qucesliones. Quodlib. XI, art. V; Utrum smt
ejusdem subslantiæ anima sensitiva et intellectiva . — De corpore.
520
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 53
c’est que, par l’action de Dieu, l’âme peut être de nouveau unie
au corps. L’assurance qu’un jour nous ressusciterons en notre
chair, qui justifie seule la persistance en puissance, au sein de la
matière, des dimensions du corps vivant, est la seule raison d’être
de l’existence individuelle que garde l’âme séparée du corps ; ce
n’est pas un principe de Philosophie, évident à la raison humaine,
qui est ici garant de la survie individuelle de l’âme ; c’est un
dogme dont, hors la Révélation, il nous serait impossible d’ac¬
quérir la certitude.
Ce n’est pas la seule étrangeté qui puisse faire hésiter l’esprit
au moment où la solution thomiste lui est proposée.
Après la mort, les dimensions déterminées qui individualisaient
le corps et l’âme du vivant ne sont plus qu’en puissance dans la
matière ; toute potentielle que soit cette existence, il y faut cepen¬
dant reconnaître quelque chose de bien réel, puisque c’est ce qui,
à l’âme séparée du corps, maintient une existence individuelle,
ce qui continue à la distinguer des autres âmes également sépa¬
rées. Et cependant, qu’est-ce que cette existence en puissance de
dimensions déterminées au sein de la matière ? N’est-ce pas préci¬
sément cette propriété que, sous le nom de dimensions indéter¬
minées, Averroès attribuait à la matière première? Ne peut-on
pas reprendre ici, point par point, contre Saint Thomas, l’argu¬
mentation que Saint Thomas a dirigée contre le Commentateur?
Cette argumentation ne redonnera-t-elle pas exactement la conclu¬
sion qu elle avait une première fois donnée, ne prouvera- t-elle pas
de nouveau qu’ « une telle supposition n’a de réalité que dans
notre intelligence, comme celles des mathématiciens? »
Thomas d’Aquin a parfaitement reconnu, d’ailleurs, que l’exis¬
tence potentielle dont jouissent en la matière, après la mort, les
dimensions déterminées du corps qui fut vivant, est tout à fait de
même nature que l’existence, en la matière première, des dimen¬
sions non terminées considérées par Averroès ; ces deux existen¬
ces, il les désigne toutes deux de mên\e façon ; il les appelle tou¬
tes deux existences par essence ; aux dimensions qui demeurent en
puissance après la mort comme aux dimensions dont Averroès a
parlé, il donne le même nom de dimensiones intermiiiatæ ; il ne
sépare pas l’étude des unes de l’étude des autres.
Ne peut-on dire alors, de l’aveu même de Saint Thomas d’Aquin,
que ce qui doit assurer à 1 âme, depuis l’heure de la mort jusqu’à
l’heure de la résurrection de la chair, une survie individuelle,
c est une supposition dénuée de réalité hors de notre intelligence,
comme le sont celles des mathématiciens ? « Dimensiones intermi-
VI - 54
SAINT THOMAS d’ AQUIN
521
natas in materia ponere et præcedentes omnem formant substantia-
lem est impossibile nisi intellectu tantum , sicut ponunt mathema-
tici. » Pourquoi n’en serait-il pas de même post exitum formæ
substantialis ?
Cette solution du mystère qui a si fort embarrassé ses contem¬
porains, Saint Thomas d’Aquin la suggère ici plutôt qu'il ne la
formule. Dans ses autres écrits, nous le trouvons encore plus pru¬
dent et réservé. Ainsi en est-il en son écrit : Sur l unité de l intel¬
lect contre Averroès.
« On objectera peut-être, écrit-il en cet opuscule *, que si la
multiplicité des âmes suit celle des corps, il en résulte que les âmes
ne peuvent demeurer multiples lorsque les corps sont détruits.
Ce que nous avons dit fournit la solution de cette objection. Il est
dit, en effet, au quatrième livre de la Métaphysique , que toute
chose est être de la même manière qu’elle est une. De même donc
que l’âme qui a son existence dans le corps en tant qu’elle est
forme du corps, et qui n’existe pas avant le corps, demeure cepen¬
dant en son être même après la destruction du corps, de même
chaque âme demeure en son unité et, par conséquent, les âmes
multiples demeurent en leur multiplicité. »
C’est peu de chose, avouons-le, que cette simple affirmation
pour ruiner les objections et dissiper les doutes du lecteur. A ce
lecteur, en effet, on a sans cesse affirmé « que la multiplication
de la forme provient de la réception de cette forme en quelque
chose qui joue le rôle de premier support, tantis que, grâce à la
forme, l’espèce demeure la même en des sujets différents ; que ce
support qui reçoit la forme, c’est la matière, mais non pas la
matière prise de n’importe quelle manière.... que cette matière
doit recevoir la désignation qui consiste en l’existence sous cer¬
taines dimensions, qui donne à cette matière la propriété d’exister
ici, maintenant, d’une façon telle qu’on puisse la montrer \ »
«. Ainsi donc la matière prise sous une quantité déterminée est
le principe d’individuation i 2 3. la matière seule, en effet, est le prin¬
cipe d’individuation ;.... mais il est impossible de la trouver autre¬
ment qu’en un corps et sous une certaine quantité ; c’est pourquoi
la quantité déterminée est dite principe d’individuation, non. pas
que cette quantité soit la cause du sujet en lequel elle se rencon-
1. Sancti Thomæ Aquinatis De unitate intellectus contra Averroem Opusculum,
2. Sancti Thomæ Aquinatis De natura materiœ et dimensionibus interminatis
opusculum, C.ap. lit. ,
3. Sancti Thomæ Aquinatis De pnncipio indwiduatioius opusculum.
522
LÀ CSCE DE l’àBISTOTÉLISME
VI - 55
tre et qui est la matière première, mais parce qu’elle en est la
compagne inséparable, et que c’est elle qui confère à la matière
première la détermination par laquelle elle existe ici et mainte¬
nant. »
Pour les substances séparées, au contraire, « la forme ’ n’est
multipliée qu’en raison de la forme considérée en elle-même, et
non point par quelque autre chose, car ces formes ne sont pas
reçues dans autre chose. Or toute multiplication de la forme,
considérée en elle-même, entraîne multiplication de l’espèce. En
ces substances, donc, il y a autant d’espèces que d’individus. »
« Les êtres qui se réunissent en une même espèce * et sont
numériquement différents ont une forme commune et sont matériel¬
lement distincts les uns des autres. Puis donc les anges ne sont
pas composés de matière et de forme, il en résulte que l’existence
de deux anges de même espèce est une impossibilité. »
« Tous les êtres 9 qui sont de même espèce et ont entre eux une
simple différence numérique, ont une matière. La différence qui
provient de la forme, entraîne une diversité spécifique, tandis que
la différence qui provient de la matière détermine la diversité
numérique. Or les substances séparées n’ont ni matière qui fasse
partie d’elles-mêmes, ni matière à laquelle elles soient unies «à
titre de forme. Il est donc impossible qu elles soient plusieurs en
une même espèce. »
Inspirées par la Philosophie péripatéticienne la plus authenti¬
que, ces considérations sur le principe d’individuation semblaient
conclure avec une force singulière à l’unité de toutes les âmes
humaines qui ont délaissé leurs corps. A l’encontre d’une telle
doctrine, c’est à peine si Saint Thomas indique une timide expli¬
cation qu’il ne répète même plus ; dans l’écrit même où il se pro¬
pose de combattre l’hérésie averroïste, il la remplace par une sim¬
ple affirmation.
Cette affirmation, du moins, Thomas d’Aquin l’appuie de la
grande autorité d’Aristote : « 11 est dit, au quatrième livre de la
Métaphysique, que toute chose est être de la même manière qu’elle
est une. » Ouvrons donc ce livre delà Métaphysique qu’ Averroès et
Thomas d’Aquin comptaient comme le quatrième, et que l’on
1. Sancti Thomæ Aquiwatis De natum materiœ et dimensionibus interminalis
opusculum, cap. III.
2. S. Thomæ Aquinatib Summa theologicà, Pars prima, quæst. L, art. IV :
Utrum angeli différant specie.
3. S. Thomæ AquinatiS Summa contra gentiles, lib. II, cap. XCIII : Quod
substantiæ non sunt multæ unius speclei.
VI - 56
SAINT THOMAS D’AQUIN
523
nomme, aujourd’hui, le troisième Nous y lisons ce qui suit
« L’être et l’un sont un et ont une même nature, car chacun
d’eux suit l’autre comme si celui-ci était son principe et sa cause. ..
Un homme [un, adjectif numéral], un être humain et un homme
[un, adjectif indéfini], c’est la même chose ; dans le langage,
l’expression redoublée : il est un homme, ne signifie rien d autre
que : il est homme. 11 est donc manifeste que, dans ces diverses locu-
tions, ce qui précède [le mot homme] a la même signification, et que
l’un n'est absolument rien autre que l’être. — El or\ xo ov xon. xô ev
xaùxov xal pua tpûariç, Tcp àxoXouOsïv axXrçXotç wcrrtsp ctpX'H xal *mov....
Taùxô yhp elç àv9p<i)7TO<; xal wv àvôpioïtoç, xal àvQpwrcoç, xai ouy^ l'spùv xt.
Zv\ko~. xaxà xtjv Xéijiv à'rtavaSurXotjpiEVOV xo èarlv âvOpumoc ; xa1. êcrxiv
âvôpioitoç. 'Qaxe cpavepàvoxi r\ np6<r9e<riç ev xouxoïç Tauxo ûTtXoi, xa1. ouOev
exepov xo ev 7iapà xo ov. »
Dans ce passage, le Stagirite formule bien la pensée que lui
prête Thomas d’Aquin ; il affirme l’identité de l'existence (xo ov)
et de l’unité (xô h). N’affirme-t-ü que cela ? Non seulement il attri¬
bue même sens à ces deux termes : homme qui existe (wv
àvôpüMtoç) et : homme qui est un (elç avOptora^, mais encore il leur
attribue même sens qu’à ce seul mot : homme (avQpwito;) I H
insiste sur l’équivalence de ces deux formules : être un homme et
être homme. Or, dans la Métaphysique d’Avicenne et de Saint
Thomas d’Aquin, n’y aurait-il pas lieu de distinguer le sens de ces
deux termes : Ôv âvOpcoTros et avBpwTio;? Le premier n’y désigne¬
rait-il pas un homme doué d’existence actuelle et le second
l’essence de l’homme? Ne devons-nous pas dire, par conséquent,
qu’Arhstote proclame non seulement l’identité de l’existence et de
l’unité, mais encore l’identité de l’unité, de l’existence et de
l’essence ?
C’est bien ainsi, d’ailleurs, que le Commentateur a compris le
Philosophe *. Du texte que nous venons de citer, tous les dévelop¬
pements qu’il donne n’ont d’autre objet que de prouver cette pro¬
position : « Avicenne a gravement péché lorsqu’il a cru que l’être et
l’un signifiaient des dispositions ajoutées à l’essence de la chose.
Aviccenna peccavil multum in hoc quod existimavit qttod unum et
ens significant dispositiones additæ essentiæ rei » — Nous, au con¬
traire, poursuit Averroès, nous disons qu’ils signifient la meme
essence, mais de différentes manières, et non pas des dispositions
Aristote, Métaphysique, livre III, ch II (Aristotel.s Opéra , éd. Didot,
♦ II no 5oo-5oi ; éd. Becxer, vol. II, p. ioo3, col. b).
2. Aristotrlis Staoiritæ Metaphysicœ libri XII cum Avertis Cordcbens.s
Commentai' ii s ; lib. IV, comm. 3.
524
LA CRU! RE L’ARISTOTÉLISME
VI - 57
différentes ajoutées à l’essence. Nos autem dicimus quod signifi-
cant eandem essentiam sed modis diversis ; non dispositiones diver-
sas essentiæ additas. »
Saint Thomas d’Aquin, pour affirmer l’identité de l’existence et
de l’unité, s’autorise d’un texte d’Aristote; assurément, il n’ignore
pas le parti qu’ Averroès a tiré de ce même texte pour soutenir,
contre Avicenne, l’identité de l’essence et de l’existence ; dans
un de ses Quolibets *, il fait un emprunt évident à cette argumen¬
tation du Commentateur. Comment le Doctor communis a-t-il pu
demander au Philosophe la condamnation de ceux qui veulent
séparer l’unité de l’existence, et ne tenir aucun compte de la
condamnation portée par le Stagirite, en même temps, dans la
même phrase, contre ceux qui séparent l’essence de l’existence?
Nous n’avons rien rencontré, dans les écrits de Thomas d’Aquin,
qui permît de donner à cette question une réponse formelle.
VII
COMMENT LA DOCTRINE d’aRISTOTE ET LA DOCTRINE D’AVICENNE
SE DISPUTENT l’aDHÉSION DE SAINT THOMAS D’AQUIN
« Taoxo yàp elç avQpfonoç xal ûv avQpWTtoç xal avOpwTtoç. » Saint
Thomas d’Aquin s’est autorisé de la première partie de cette
phrase lorsqu’il a voulu, fidèle disciple d’Aristote, affirmer l’iden¬
tité de l’unité et de l’existence ; il a oublié la seconde partie de
cette même phrase lorsqu’il a voulu, fidèle disciple d’Avicenne,
proclamer la distinction de l’essence et de l’existence. Nous venons
de saisir sur le vif un épisode de la lutte intime qui met aux prises
l’une avec l’autre les tendances philosophiques diverses de Saint
Thomas d’Aquin.
La raison de Thomas d’Aquin est également sollicitée par la
métaphysique d’Aristote et par la métaphysique d’Avicenne ; à
toutes deux, elle voudrait adhérer à la fois ; de l’une et de l’autre,
elle s’autorise tour à tour ; dans une foule de chapitres de la
Somme contre les Gentils ou de la Somme théologique, on voit les
arguments tirés des principes d’Avicenne succéder aux arguments
i. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibcta, Quodlib. XII®, art. V : Utrum esse
angeli sit accidens ejus.
VI - 58
SAINT THOMAS D AQUIN
525
fondés sur les axiomes d’Aristote ; la doctrine du Philosophe grec
et la doctrine du Philosophe musulman sont traitées, dans les
oeuvres du Docteur angélique, comme deux puissances alliées
qui s’efforcent d’un commun accord à la conquête de la vérité.
Or, il n’en va pas ainsi ; la métaphysique d’Aristote et la méta¬
physique d’Avicenne ne sont pas deux alliées dont 1 une soit
disposée à seconder l’autre ; ce sont, en dépit des apparences,
deux inconciliables adversaires dont chacune entend bien orga¬
niser selon ses principes propres, et sans rien céder à l’autre, tout
le domaine de la philosophie. Nulle part mieux qu en ce pro¬
blème de la distinction entre l’essence et l’existence, ne se marque
l’inconciliable divergence des deux doctrines.
Aristote ne connaît qu’une dualité, celle de la matière et de la
forme ou, en d’autres termes, celle de l’existence en puissance et
de l’existence en acte. Toute existence en puissance est une
matière. Toute forme implique l’existence en acte, confère l’exis¬
tence actuelle. Une forme pure, une forme exempte de matière,
c’est une existence toujours actuelle. Toute substance dénuée de
matière, toute intelligence possède donc d’une manière néces¬
saire et, partant, éternelle, l’existence actuelle ; elle la possède
par elle-même, par sa propre nature, parce qu’elle est forme
simple, acte pur sans aucun mélange de puissance.
Avicenne admet une autre dualité que celle de la matière et de
la forme, que celle de l’existence en puissance et de l’existence
en acte ; il admet la distinction entre l’existence contingente et
l’existence nécessaire, entre le possibile esse et le necesse esse.
Seul, le premier Principe a, par lui même, 1 existence néces¬
saire. Toutes les substances qui viennent après le premier Prin¬
cipe fussent-elles de pures Intelligences, n’ont qu’une existence
contingente et créée. Par elles-mêmes, par leur nature ou essence,
elles n’ont que la possibilité d’exister, le possibile esse; à exister
ou à ne pas exister, elles sont indifférentes. Elles peuvent, il est
vrai, exister réellement et actuellement, posséder l’existence
nécessaire, le necesse esse ; mais cette existence, elles ne la
tiennent pas d’elle-même, de leur nature ; elles la reçoivent du
premier Principe, elles sont eveées.
Cette notion de création, inconcevable au Péripatétisme, et
premier fondement du Néo-platonisme d’Avicenne, met entre les
deux doctrines un différend qui se refuse à toute conciliation.
Nous avons vu comment Saint Thomas d Aquin, dès le temps
où il commençait à philosopher, dès le temps où il composait le
traité De ente et essentia , avait embrassé le parti d’Avicenne et
526
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 59
déclaré qu’en toute substance après Dieu, fût-elle purement spi¬
rituelle, l’essence est distincte de l’existence.
Cette thèse, il ne l’a jamais abandonnée. Il l’expose, avec de
grands développements, dans sa Summa conlra Gentiles, qui fut
composée 1 2 3 sous le pontificat d’Urbain IV (1261-1265). Il la
résume avec grande clarté dans sa Quæslio disputata de spiritua-
libus crealuris, qu’on date 1 du pontificat de Clément IV (1265-
1268). Il la soutient encore vers la fin de sa vie, dans sa dou¬
zième et dernière discussion quodlibétique. Cette doctrine de la
distinction entre l’essence et l’existence, c’est comme un sceau,
imprimé dans la philosophie de Thomas d’Aquin et jamais brisé,
qui affirme l’emprise des principes d’Avicenne.
Mais cette doctrine qui scellait, pour ainsi dire, l’union de sa
pensée avec le Néo-platonisme arabe, Thomas d’Aquin s’en trou¬
vait singulièrement embarrassé lorsqu’il voulait pénétrer les
théories d’autres philosophes ; ni le Platonisme de saint Augus¬
tin, en effet, ni le Péripatétisme d’Aristote et d’Averroès ne s’ac¬
commodaient de cette doctrine qui leur était étrangère ; aussi,
soit que Thomas d’Aquin voulût suivre le sentiment de l’Évêque
d’Hippone, soit qu’il épousât l’opinion du Commentateur de Cor-
doue, il se voyait réduit à oublier et à faire oublier qu’il avait
distingué entre l’essence et l’existence, à ne plus souffler mot de
cette distinction, quand même les circonstances semblaient récla¬
mer impérieusement qu’on en fit mention.
Parfois même, le Doclor communis allait jusqu’à développer
des considérations qui semblaient contredire formellement celles
qu’il avait exposées au De ente et essentia. N’est-ce pas ce qui a
lieu dans ce chapitre de la Somme contre les Gentils 3 où l’on se
propose de démontrer que « Dieu est sa propre essence » ?
« 11 est des formes, dit Thomas d’Aquin, que notre langage
n’attribue pas à des choses subsistantes, que ces choses soient con¬
sidérées, d’ailleurs, d’une manière singulière ou d’une manière
universelle ; ce sont des formes qui ne subsistent pas par elles-
mêmes, individualisées d’elles-mêmes. Aussi ne dit-on pas que l’ani¬
mal, que l’homme, que Socrate soit la blancheur, parce que la
blancheur n’est pas une chose qui subsiste par elle-même à
l’état singulier; elle reçoit son individualité du sujet subsistant
[dans lequel elle réside].
1. Quétif et Echahd, Scriptores ordinis Prœdicatorum, t. I, p. 289.
2. Quétif et Echard, Op. laud., p. 288.
3. S. Thosiæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. I, Cap. XXI : Quod Deus
est sua essentia. 3.
VI - 60
SAINT THOMAS d’ AQUIN
527
» De même, les formes naturelles ne subsistent pas par elles-
mêmes à l'état singulier; elles sont individualisées dans des
matières qui leur sont propres ; aussi ne disons-nous pas que le
feu que voici soit sa propre forme.
» Les essences ou quiddités des genres et des espèces, en effet,
sont individualisées par l’intermédiaire de la matière pourvue de
dimensions déterminées (materia signala) qui est celle de tel ou
tel individu ; il en est ainsi, bien que la quiddité du genre ou de
l’espèce n’implique pas seulement la forme, mais encore une
matière prise d’une manière générale ; voila pourquoi nous ne
disons pas que Socrate ou que l’homme soit 1 humanité.
» Mais l’essence divine subsiste par elle-même à l’état singulier ;
elle est individualisée en elle-même ; l’essence divine doit donc
être attribuée à Dieu, en sorte que l’on doit dire : Dieu est sou
essence. »
Examinons de près ce raisonnement ; cherchons quel axiome il
suppose ; nous trouvons celui-ci : Une chose qui subsiste en elle-
même est ou n’est pas identique à son essence, selon que la forme
de cette chose reçoit son individuation d’une matière ou bien
qu’elle est exempte de matière, subsistant en elle-même, indivi¬
dualisée d’elle-même.
Et de ce principe, quel est le corollaire immédiat? Le voici :
Pour une substance composée de matière et de forme, la chose
réellement existante est distincte de sa forme, partant de son
essence. Pour toute substance exempte de matière, qui est forme
séparée, la chose subsistante est identique à son essence.
C’est la pure doctrine de Thémistius 1 ; c’est le contrepied de ce
que Thomas d’Aquin, non seulement au De ente et essentia mais
encore en cette même Somme contre les Gentils, a dit des créa¬
tures intellectuelles, exemptes de matière.
Mais sans insister davantage sur le principe de l’argumentation
que nous venons d’emprunter à la Somme contre les Gentils,
voyons comment cette même argumentation se précise et se déve¬
loppe en cet article de la Somme théologique * où l’on examine « Si
Dieu est la même chose que son essence ou nature. »
« A cette question, écrit Saint Thomas, il faut répondre que
Dieu est la même chose que son essence ou nature. Pour bien
comprendre cette réponse, il faut savoir que, dans les choses com¬
posées de matière et de forme, il est nécessaire que la nature ou
i. Voir : Troisième partie, Ch. I, § VI ; t. IV, pm 395*396.
2 Sancti Thomæ Aquinatis Summa theolopica, Pars prima,
III : Utrum sit idem Deus quod sua esaentia vel natura.
Quæst. III, art.
(
528
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 61
essence diffère du sujet individuel ( suppositum ). L’essence ou
nature, en eflet, ne comprend en elle-même que ce qui intervient
dans la définition de l’espèce ; Y humanité, par exemple, comprend
en elle tout ce qui intervient dans la définition de l’homme ; c’est
par ces choses-là, en effet, qu’un homme est homme, et ce par
quoi un homme est homme, c’est cela que signifie le terme huma¬
nité. Mais la matière individuelle, avec tous les accidents qui lui
confèrent l’individualité, n’intervient pas en la définition de l’es¬
pèce ; car cette chair que voici, ces os que voilà, non plus que la
blancheur ou la noirceur, ou d’autres accidents de même sorte,
n’interviennent aucunement dans la définition de rhomme ; aussi
cette chair que voici, ces os que voilà et tous les accidents qui dési¬
gnent telle matière singulière ne sont-ils point compris en l’hu¬
manité ; ils sont compris, cependant, dans cette chose qui est un
homme ; cette chose qui est un homme a donc en soi quelque
chose que n’a pas rhumanité. Partant, un homme n’est pas tout à
fait la même chose que l’humanité ; mais le terme : humanité
signifie comme la partie formelle d’un homme, car les principes
qui constituent la définition jouent un rôle de forme à l’égard de
la matière qui confère l’individualité ( principia definientia habent
se formaliter, respecta materiæ individuantis).
» Dans les choses, donc, qui ne sont pas composées de matière
et de forme ; dans les choses où l’individuation ne se fait pas par
une matière individuelle, c’est-à-dire par cette matière que voici,
où les formes s'individualisent par elles-mêmes, il faut que les
sujets individuels ( supposita ) subsistants soient les formes mêmes.
Dans ces choses, donc, il n’y a pas de différence entre individuel
( suppositum ) et la nature.
» Dès lors, comme Dieu, ainsi qu’on l’a montré, n’est pas com¬
posé de matière et de forme, il faut que Dieu soit sa divinité. »
Cette conclusion, remarquons-le bien, Thomas d’Aquin ne la
tire pas de quelque principe qui s’appliquerait seulement à Dieu ;
il la déduit d’une proposition qu’il a établie pour toute chose non
composée de matière et de forme ; cette proposition peut s’énoncer
ainsi : Pour toute chose non composée de matière et de forme, le
sujet individuel ( suppositum ) est la même chose que l’essence ou
nature qui définit l’espèce.
Cette proposition s’applique aux anges, auxquels Thomas d’Aquin
refuse toute matière, aussi bien qu’à Dieu, en sorte qu’on ne doit
pas dire simplement : Chaque ange est seul en son espèce, mais :
Chaque ange est sa propre nature spécifique, sa propre essence.
De même que Thomas d’Aquin a dit : Dieu est sa divinité, ses suc-
VI - 62
SAINT THOMAS d’aQUIN
529
cesseurs diront : L’ange Gabriel est sa gabriélité ; et le raisonne¬
ment qui justifie la première formule justifiera tout aussi bien la
seconde.
Or, après Aristote et après Averroès, Thomas d’Aquin a for¬
mulé ce principe : L’unité individuelle est la même chose que l’exis¬
tence ; une chose existe de la même manière qu’elle est une. Ce
principe, d’ailleurs, n’est pas renié dans l’article que nous venons
de citer, car c’est lui, et lui seul, qui peut servir de majeure à ce
raisonnement : « Dans les choses où les formes s’individualisent
par elles-mêmes, il faut que les sujets subsistants soient les formes
mêmes. — In bis _ in quibus _ ipsæ formæ per se individuan-
tur, oportet quod ipsæ formæ sint supposita subsistenlia. »
Si donc, pour les choses qui ne sont pas composées de matière
et de forme, le sujet individuel est identique à son essence, il
faut que l’existence de ce sujet soit, elle aussi, identique à l’es¬
sence ; ce n’est pas seulement en Dieu, c’est en tout ange, en toute
intelligence dénuée de matière que l’essence est identique à l’exi¬
stence ; ce n’est pas seulement Dieu, c’est toute intelligence dénuée
de matière qui existe par elle-même, en vertu de sa propre nature,
nécessairement et éternellement.
On ne fait pas au Péripatétisme sa part ; en acceptant ces deux
principes péripatéticiens :
Le principe d’individuation c’est la matière,
L’existence et l’individualité sont même chose,
Saint Thomas d’Aquin s’est interdit de conserver la distinction,
posée par Avicenne, entre l’essence et l’existence. Il a été ramené
de force à la doctrine péripatéticienne telle que Thémistius la
précisait :
Pour les êtres composés de matière et de forme, il y a une
essence, qui est la forme commune à tous les individus d’une
même espèce ; à cette forme, l’union avec la matière confère l’exi¬
stence actuelle et l’individualité.
Pour les êtres dépourvus de matière, il y a identité entre l’indi¬
vidu actuellement existant et sa forme spécifique.
Peu importe qu’aprôs s’être ainsi abandonné au Péripatétisme,
Thomas d’Aquin se resaisisse aussitôt ; peu importe que, dès l’arti¬
cle suivant de la Somme théologique ', il distingue l’essence et
l’existence à la façon dont Avicenne les a distinguées ; nous y
voyons simplement un saisissant exemple des fluctuations
auxquelles sa raison était condamnée par l’irréalisable désir
I. Sancti Thomæ Aqüinatis S anima théologien, Pars prima, Quæsl. III, art.
IV : Utrum in Deo sit idem essentia et esse.
DUHEM. — T. V.
34
530
LA CRUE DE LAR1ST0TÉLISME
VI - 63
d’accorder le Péripatétisme d’Aristote et d’Averroès avec le Néo¬
platonisme d’Avicenne et d’Al Gazâli.
Nous entendons bien qu’on nous va reprocher d’abuser d’un
oubli momentané, d’une inconséquence isolée de Saint Thomas
d’Aquin ; d’un principe posé par mégarde, nous tirons, va-t-on dire,
des conséquences qui s’en déduisent logiquement, sans doute,
mais que le Docteur Angélique n’a pas formulées, qu’il n eût pas
énoncées sans reconnaître aussitôt et corriger son inadvertance.
Montrons donc que nous n'avons rien prêté à Saint Thomas qu il
n’ait très clairement et très constamment formulé ; montrons qu il
n’a cessé, en fidèle péripatéticien, de professer les propositions
que nous venons d’énoncer.
Ouvrons la Question disputée sur les créatures spirituelles qui,
comme la Somme théologique , parait dater 1 du pontificat de Clé¬
ment IV (1265-1268). Nous y trouvons les affirmations suivantes 2 ;
ce sont exactement celles que nous donnions, à l’instant, comme
résumé de la doctrine de Thémistius.
« La matière est principe d’individuation, attendu qu elle n’est
pas apte à être reçue en quelque autre chose. Au contraire, les
formes qui sont naturellement aptes à être reçues en quelque
sujet ne sauraient être individualisées d’elles-mêmes ; par leur
propre nature {ratio), enetfet, il leur est indifférent d’être reçues
en un seul individu ou en plusieurs individus. Mais s’il existe une
forme qui ne puisse être reçue en quelque sujet, elle possède par
cela même l’individuation, car elle ne peut exister en plusieurs
choses ; elle demeure toute seule en elle-même. Aussi, au VIIe livre
de la Métaphysique , Aristote démontre-t-il, à l’encontre de Platon,
que si les formes des choses sont séparées de la matière, il faut
qu’elles soient singulières....
» Dans les substances composées de matière et de forme, l'in¬
dividu comprend, eu sus de la nature de l’espèce, la désignation
d’une certaine matière et des accidents individuels. Mais, pour les
formes abstraites, l’individu ne comprend en réalité rien de plus
que la nature spécifique, car, pour de telles formes, l’essence est
identique à l’individu subsistant, comme le montre clairement le
Philosophe au VIIe livre de la Métaphysique ( Sed in formis abs-
tractis non addit individuum supra naturam speciei aliquid secun-
dum rem, quia in talibus essentia est ipsummet individuum subsistens,
ut patet per Philosophum in VII0 Metaphysicæ.) »
1. Quétif et Echard, Scriptores ordinis Prœdicalorum,' t. II, p. 288
2. Sancti Thomæ Aquinatis Quœstio disputata de spiritualibus cren/uri.s,
art. V : Nuiu aliqua substanlia spiritualis sit non uuita corpori.
VI - 64
SAINT THOMAS D AQUIN
531
Mais, dès là que, « pour les formes abstraites, l’essence est iden¬
tique à l’individu subsistant, » il faut en conclure, comme le fai¬
sait Aristote, qu’en ces formes, l’essence est réellement insépara¬
ble de l’existence, et donc que toute substance qui subsiste hors
de la matière, possède par elle-même et par sa propre nature, une
existence nécessaire et éternelle.
Que l’essence de toute forme séparée de la matière soit unie à
l’existence et d’indissoluble façon, nous en trouvons déjà 1 affirma-
tion dans ce passage de la Question discutée sur les créatures spi¬
rituelles 1 où Thomas d’Aquin . déclare que l’essence est à l’existence
comme la puissance est à l’acte. Après avoir, au sujet des substan¬
ces composées de forme et de matière, formulé cette dernière pio-
position, il ajoute :
« Enlevez maintenant ce fondement qu’est la matière ; s il reste
une forme déterminée qui subsiste par elle-même et non pas dans
une matière, elle aura encore à son existence même relation que la
puissance à l'égard de l’acte ; je ne dis pas qu une puissance
séparable de l’acte, mais bien qu’une puissance toujours accompa¬
gnée de son acte ( non dico autem ut potentia separabilis ab actu,
sed quam semper suus actus comitatur .) »
Ce n'est là qu'une indication. Voyons combien elle devient
explicite et claire dans la Somme contre les Gentils , lorque Saint
Thomas se propose de démontrer que les substances intellectuel¬
les sont incorruptibles®.
Le terme de corruptio, c orruptio, peut d’abord être pris dans
son sens péripatéticien : séparation d’une forme avec la matière à
laquelle elle conférait un certain mode d’existence actuelle. En ce
sens, il est bien clair que les substances intellectuelles, dont Saint
Thomas vient de démontrer qu elles ne sont pas composées de
matière et de forme, ne sauraient être sujettes à la corruption.
« En effet, toute corruption se fait en séparant une forme d avec
la matière ; la corruption absolue (simplex) provient de la sépa¬
ration d’une forme substantielle ; la corruption relative (secundum
quid) provient delà séparation d’une forme accidentelle, lant
que la forme demeure, il faut que la chose existe ; c’est par 1 inter¬
médiaire de la forme, en effet, que la substance devient le récep¬
tacle propre de ce qui est l’existence. Or, là il n’y a pas composi¬
tion de forme et de matière, celles-ci ne se peuvent séparer 1 une de
Art. I :
y y yjil S U 1 1 o 1 n 1 1 - — - i
2. S. Thomas Aquinatis Siwirna contra Gentiles,
staûlàé intelLcctuales suul incorruptibiles. i et 2.
532
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 65
l’autre ; partant, il ne peut y avoir corruption. Mais on a montré
qu’aucune substance intellectuelle n’était composée de matière et
de forme. Aucune substance intellectuelle, donc, n’est corruptible. »
Le mot corruption est susceptible d’un autre sens que les Péri-
patéticiens ne lui donnent pas ; il peut signifier la privation d exi¬
stence, l’anéantissement. Or une substance qui est constituée par
une forme simple ne peut être anéantie, parce qu’il serait absurde
d’imaginer qu’une telle forme fût privée d’existence ; ce serait aussi
absurde que de concevoir un cercle qui ne fût pas rond. Ecoutons
Saint Thomas : '
« Nécessairement, ce qui, de soi, appartient à une chose, se
trouve toujours et d’une manière indissoluble en cette chose. La
figure ronde, par exemple, appartient de soi au cercle ; à un mor¬
ceau de bronze, elle n’appartient que par accident ; aussi peut-il se
faire que le bronze cesse d’être rond, mais il est impossible qu’un
cercle ne soit pas rond. Or l’existence est, de soi, une conséquence
de la forme ; nous disons : de soi, parce que chaque chose, d’elle-
même, possède l’existence en tant qu’elle possède une forme (Esse
auteni per se consequitur ad formata ; per se enim dicimus quod
secundum ipsum ; union quodque aulem habel esse sccundum quod
kabet formam). Les substances, donc, qui ne sont pas des formes
[pures] peuvent être privées de l’existence en perdant leur forme ;
le bronze perd, de même, la figure ronde lorsqu’il cesse d’avoir
la forme circulaire. Mais les substances qui sont des formes pures
ne peuyent jamais être privées de l’existence ; de même que si une
substance était un cercle, elle ne pourrait être privée de la figure
ronde ( Substantiæ vero quæ sunt ipsæ formée nunquam possunt pri-
vari esse ; sicut sialiqua substantia esset circulus , nunquam possel
fieri non rotunda). Or on a montré précédemment que les substan¬
ces intellectuelles sont de pures formes subsistantes. Il est donc
impossible qu’elles cessent d’exister (Impossibile est igitur quod
ipsæ esse desinant). Elle sont donc incorruptibles.
Si une substance — telle une substance angélique — est une
forme exempte de matière, il est contradictoire qu’elle soit privée
de l’existence ; par sa nature même et nécessairement, elle existe ;
elle possède ce necesse esse per se qu’Avicenne accordait au pre¬
mier Principe, mais qu’il refusait à tous les autres êtres; partant,
elle n’est pas seulement indestructible ; elle est encore éternelle
et incréée.
Nous l’avons dit : On ne fait pas au Péripatétisme sa part. Saint
Thomas d’Aquin a souscrit aux principes de la Métaphysique
d’Aristote ; il lui en faut admettre les conclusions ; de toutes les
533
VI - 66 SAINT THOMAS D’AQUIN
intelligences exemptes de matière, il lui faut faire autant de
dieux.
Non, on ne fait pas au Péripatétisme sa part ; cette existence
nécessaire par nature qu’il lui a bien fallu concéder aux intelli¬
gences angéliques, Thomas d’Aquin va être contraint, en vertu
des mêmes principes, de l’accorder à l’àme de l’homme ; l’intel¬
ligence humaine, elle aussi, va devenir un dieu.
C’est à la Question discutée sur l'âme que nous demanderons le
développement de cette pensée \ développement presque iden¬
tique à celui que nous venons de lire en la Somme contre les
Gentils.
« Il est absolument nécessaire que l’âme humaine soit incorrup¬
tible. Pour l'évidence de cette proposition, il faut considérer que
ce qui est, de soi, conséquence d’une certaine chose ne peut pas
être enlevé à cette chose ; ainsi ne peut-on faire qu’un homme ne
soit pas animal ou qu’un nombre ne soit ni pair ni impair. Or il
est manifeste que l’existence est, de soi, une conséquence de la
forme; chaque chose, en elfet, possède l’existence en vertu de sa
forme propre. Partant l’existence ne peut, d’aucune manière, être
séparée de la forme.
« Les substances composées de matière et de forme se corrompent
donc parce qu’elles perdent la forme dont l’existence est la consé¬
quence ; mais la forme même ne peut être corrompue ; elle est
corrompue par accident, à la suite de la corruption du composé et
parce que l’existence qui venait à celui-ci par l’intermédiaire de
la forme fait défaut à ce composé ; il en est ainsi dans le cas où
la forme considérée ne possède pas l’existence, mais où elle est
seulement ce par quoi le composé existe.
» S’il y a donc quelque forme qui possède l’existence, il est
nécessaire que cette forme soit incorruptible. L’existence, en ctiét,
ne se sépare pas d’une chose qui possède l’existence, à moins que
la forme ne se sépare de cette chose. Or il est manifeste que la forme
par laquelle l’homme exerce les opérations de l’intelligence est
une forme qui possède l’existence en elle-même ; elle ne la
possède pas seulement en tant que principe par lequel une autre
chose existe 1 2. »
Vouloir séparer de l’existence une forme qui peut posséder
l’existence en elle même, l’âme humaine par exemple, c’est tenter
1. S. Thomæ Aquinatis Quæstio disputata de anima. Art. XIV : Utrum anima
humana sit immortalis.
2. Citons ici le texte même de ce passage :
Necesse est omnino animam humanam incorruplibilem esse. Ad cujus evi-
534
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 67
de concevoir un nombre qui ne serait ni pair ni impair.
L’âme humaine possède l’existence nécessairement et par elle-
même. Partant elle est éternelle et incréée. L intelligence
humaine est un dieu. Telle est la conséquence forcée du rai¬
sonnement précédent. Telle est, en effet, la conclusion que for¬
mulait le Péripatétisme.
Comment cette conclusion n’épouvante-t-elle pas le Christia¬
nisme de Thomas d’Aquin ? Après avoir présenté l’argumentation
dans toute sa force, il atténue l’énoncé de la proposition démon¬
trée. Il vient de prouver que l’âme humaine possède, par nature,
une existence nécessaire, partant incréée et éternelle ; il se con¬
tente de dire : L’âme de l’homme est immortelle. Ce voile suffit à
lui cacher l’incompatibilité radicale de la Métaphysique d Aristote
avec le dogme chrétien. Dans la conclusion de son syllogisme, il
est des parties qui lui feraient horreur ; il ferme les yeux pour ne
les point voir ; cela les empêche-t-il de subsister ? Quand on a
posé des prémisses, est-on maître d’en refuser les suites logi¬
ques ?
Nous venons de voir à quelles conséquences, très conformes à
l’esprit du Péripatétisme, mais étrangement scandaleuses pour sa
foi chrétienne, Thomas d’Aquin s’était trouvé conduit lorsqu il
avait voulu rattacher la théorie de l’essence et de l’existence aux
principes d’Aristote. Lui est-il arrivé de reconnaître ce que cette
méthode présentait de scabreux ? Il est permis de le penser. On
expliquerait ainsi comment, au sujet de l’identité, de l’essence
divine avec l’existence de Dieu, il en est venu à raisonner tout
autrement qu'il ne l’avait fait dans la Somme contre les Gentils et
dans la Somme théologique.
Les Questions disputées sur la puissance de Dieu sont, vraisem¬
blablement, une des dernières œuvres de Saint Thomas, puisqu’elles
dentiam considerandum est quod id quod per se consequitur ad aliquid non
potest removeri ab eo, sicut ab homine non removetur qaod sit animal,
neque a numéro quod sit par vel impar. Manifestum est autem quod esse per
se consequitur formam. Unumquodque enim habet esse secundum propriam
formam. Unde esse a forma nullo modo separari potest.
Corrumpuntur igitur composita ex materia et forma per hoc quod admit-
tunt formam ad quam consequitur esse ; ipsa autem forma per se corrumpi
non potest; sed per accidens, corrupto composito corrumpitur. inquantum
déficit esse composito quod est per formam, si forma sit talis quod non sit
habens esse; sed sit solum quod composito est.
Si ergo sit aliqua forma quæ sit habens esse, necesse est illam formam
incorruptibilem esse. Non enim separatur esse ab aliquo babente esse, nisi
per hoc quod separatur forma ab eo. Manifestum est autem quod principium
quo homo intelligit est forma habens esse in se, et non solum sicut quo
aliquid est.
VI - 68
SAINT THOMAS D’AQUIN
535
paraissent 1 avoir été débattues en Italie sous le pontificat de
Grégoire X (1271-1274). Une de ces questions porte tout entière
Sur la simplicité de l'essence divine. L’auteur y examine 2 « si, en
Dieu, la substance ou essence est même chose que l’existence. »
Pour justifier la réponse affirmative, qu’il fait sienne, le Docteur
n invoque plus, d’aucune façon, l’absence de matière en Dieu. Il
raisonne d’une manière toute nouvelle : « Lorsque certaines cau¬
ses, tout en produisant d’autre part des effets différents, et en sus
de ces effets différents, produisent un certain effet commun, il faut
qu elles produisent cet effet commun en vertu d’une cause supérieure
dont il est l’effet propre. Voici pourquoi : C’est en vertu de sa pro¬
pre nature, de sa propre forme, qu’une cause produit son effet pro¬
pre ; si donc des causes diverses ont des natures et des formes
différentes, il faut qu’elles produisent des effets différents ; partant,
si elles s’accordent en un certain effet qui leur est commun, c est
que celui-ci n'est l’effet propre d’aucune d’entre elles, mais bien
de quelque cause supérieure en vertu de laquelle elles agissent
toutes.
» On voit, par exemple, que des substances diversement com¬
posées s'accordent pour échauffer ; ainsi en est-il du poivre, du
gingembre et autres épices semblables, bien que chacune d elles
ait son effet propre, différent de l’effet de chacune des autres ;
dès lors, il faut rapporter leur effet commun à une cause antérieure,
dont il soit l’effet propre ; le feu est cette cause.
» De même en est-il pour les mouvements célestes. Chacune des
sphères des planètes a son mouvement propre ; mais elles ont, en
outre, un mouvement commun ; ce mouvement, il faut qu il soit
propre à une certaine sphère supérieure qui communique a toutes
les autres le mouvement diurne.
» Or toutes les causes créées ont, en commun, un certain effet,
qui est l’existence, bien que chacune d elles ait, par ailleurs, son
effet propre, par lequel elle se distingué de toutes les autres. La
chaleur, par exemple, fait que le chaud existe ; le maçon, que la
maison existe. Ces causes ont donc ceci de commun qu’elles cau¬
sent l’existence ; mais elles diffèrent en ce que le feu produit le
chaud et le maçon produit une maison. Il faut donc qu il y ait une^
certaine cause, supérieure à toutes les autres, et en vertu de
laquelle toutes les autres causent l’existence ; il faut que 1 exis-
1 Oüétif et Echard, Scriptores ordinis Prcedicatorum, t. II, p. 288.
2 ' Sancti Thomæ Aquinatis, (Juœstiones disputatœ de potentia Æet. Ouæst.
Vllii ; De simplicitate divinæ essentiæ. Art. II : Utrum in Deo sit substantia
vel essentia idem quod esse.
536
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 69
tence soit l’effet propre de cette cause. Cette cause, c’est Dieu.
» ür l’effet propre d’une cause ne procède en vertu de la res¬
semblance qu’il possède avec la nature de cette cause. 11 faut
donc que ce qui est l’existence soit la substance ou nature de
Dieu. »
De cette démonstration, on ne verra plus sortir les conséquen¬
ces hérétiques qu’entraînait le raisonnement esquissé dans la
Somtne contre les Gentils et développé dans la Somme théologique.
Mais pour éviter ces corollaires, Thomas d’Aquin a dû sacrifier
tout son Aristotélisme.
VIII
LA MATIÈRE DES CIEUX
Dans tout ce qu’il a dit des dimensions indéterminées, Thomas
s’est nettement écarté de la doctrine d’Averroès, doctrine qu’il
avait vivement critiquée ; il est allé jusqu’à déclarer la théorie
d’Avicenne et d’Al Gazâli plus raisonnable, à tout prendre, que
celle du Commentateur.
Cette circonstance n’est pas la seule où il ait donné au Néo-pla¬
tonisme d’Ibn Sinà et de son disciple la préférence sur le Péripa¬
tétisme d’Ibn Roscbd. Dans son écrit sur l'unité de l'intellect, il
ne cesse d’opposer la pensée d’Avicenne et d’Al Gazâli à celle
d’Averroès ; il attaque vivement 1 2 ceux qui cherchent la véritable
doctrine d’Aristote dans les seuls écrits d’Averroès et qui veulent,
dans les commentaires de cet auteur, reconnaître l’opinion com¬
mune de tous les philosophes grecs et arabes ; « ces gens-là, dit-
il -, aiment mieux errer en compagnie d’Averroès que de partager
une science exacte avec les autres Péripatéticiens ; Averroès,
cependant, fut bien moins un Péripatéticien que le corrupteur de
la Philosophie péripatéticienne. »
En dépit de ces invectives, l’intelligence de saint Thomas d’Aquin,
éprise de clarté, subit à un très haut degré l’attrait des doctrines
nettes et précises qu’Averroès expose. C’est à l’opinion du Com¬
mentateur que le Doctor communis finit presque toujours par se
1. Sancti Thomæ Aquinatis De unitate intel/ectus contra Averroem Opuscu-
tuirii Cap. V.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laucl., Cap. II.
VI - 70 SAINT THOMAS D’AQUIN “37
ranger lorsque le souci de la foi chrétienne ne lui commande pas
une autre attitude.
Nous venons d’entendre Saint Thomas rejeter la théorie des
dimensions indéterminées que l’auteur du Sermo de substantia or bis
avait proposée ; mais en revanche, à ce Sermo de substantia or bis ,
que d’emprunts n’a-l-il pas faits !
Il lui a emprunté, tout d’abord, cet axiome : Dans une même
chose, il ne peut exister deux formes substantielles distinctes. Or
cet axiome est devenu comme la pierre angulaire du Thomisme.
Il lui a emprunté, en second lieu, la théorie de la matière céleste.
Avicenne, Avicébron, Al Gazâli avaient admis qu’une certaine
matière première est commune aux corps célestes et aux substances
sublunaires. Pas plus qu’ Averroès, Saint Thomas d’Aquin ne veut
recevoir une semblable opinion.
« Il faut bien, dit-il *, supposer dans le corps céleste quelque
chose qui serve de support à l’actualité de ce corps ; mais il ne faut
pas que ce support ou cette matière admette aucune privation ; la
privation, en effet, ce n'est pas autre chose que l’absence, [en
une matière], d’une forme dont l’existence y serait naturelle , oi
aucune forme, [autre que celle qu’il possède,] n’est destinée par
nature à exister dans ce sujet ou dans cette matière ; la forme que
cette matière possède en remplit toute la potentialité, car cette
forme est une perfection totale et universelle ; la vertu active que
possède cette forme est universelle, et non point particulière,
comme l’est la vertu des corps inférieurs ; les formes de ces corps-
ci, étant des formes particulières, ne peuvent jamais remplir toute
la potentialité de la matière ; aussi, en même temps qu’une cer¬
taine forme, subsiste, en la matière, la privation d’une autre forme
capable, par nature, d’exister dans cette même matière ; de même
voyons-nous que les corps inférieurs sont susceptibles de prendre
successivement diverses figures, tandis qu’un corps céleste ne sau¬
rait affecter d’autre figure que celle qu il possède ; ainsi donc, dans
le corps céleste, il n’y a privation d’aucune forme, mais seulement
d’un certain lieu (ubi)\ aussi ne peut-il, par génération ou-cor-
ruption, éprouver aucun changement de forme ; il peut seulement
changer de lieu. »
Plus formelle encore et plus nette, en cette même question, est
la doctrine de la Somme théologique 2 : Après avoir rappelé com-
1 Sancti Thomæ Aquinatis Expositio super libris Aristotelis De Cœlo et
Mundo ÿ Iib. I, lcct. VI. . . , ya/j
2 Sancti Thomæ Aquinatis, Summa tkeologica, Pars la, quæst. LXVI,
art. 2 : Utrum sit una materia in formis omnium corporalium.
588
LA CRUE DE L* ARISTOTÉLISME
VI - 71
ment Avicébron, qui admettait l’existence d’une forme corporelle
unique, posait aussi, dans tous les corps une même matière, Tho¬
mas poursuit en ces termes :
« Il est impossible que le corps corruptible et le corps incorrup¬
tible aient même matière, La matière, en effet, est, de soi, en puis¬
sance de la forme. Nécessairement donc la matière, considérée en
elle-même, doit être en puissance de la forme de chacune des sub¬
stances dont elle est la commune matière. En outre, par chacune
de ces formes, la matière n’est mise en acte qu’à l’égard de cette
forme-là ; en sorte qu’elle demeure en puissance à l’égard de tou¬
tes les autres formes. Gela, d’ailleurs, ne cesserait pas d’être vrai,
lors même qu’une de ces formes serait plus parfaite que les autres
et que toutes les autres seraient comprises en son pouvoir .
» Ainsi donc la matière, [supposée commune au corps corrupti¬
ble et au corps incorruptible,] et prise sous la forme du corps
incorruptible, resterait en puissance de la forme du corps corrup¬
tible ; comme, d’ailleurs, elle ne possède pas cette forme d’une
manière actuelle, cette matière serait, à la fois, pourvue de forme
et atteinte de privation ; en effet, dans ce qui a puissance pour une
certaine forme, l’absence de cette forme constitue la privation. Or
cette disposition, [où la forme et la privation coexistent au sein de
la matière], c’est celle du corps corruptible. Il est donc impossi¬
ble que le corps corruptible et le corps naturellement incorrup¬
tible aient même matière .
» Considérée en elle-même, la matière du corps céleste n’est en
puissance que de la forme qu’elle possède. Il importe peu à notre
objet de savoir ce qu’est cette forme, si c’est une âme ou quelque
autre chose ; cette forme, en tous cas, confère à cette matière une
perfection telle qu’il ne reste plus, en cette matière, aucune puis¬
sance d’être ( ad esse) ; elle demeure seulement, comme le dit Aris¬
tote, en puissance d’un lieu ( ubi ).
» Ainsi, la matière des corps célestes et celle des éléments ne
sont pas la même matière ; ces deux matières sont seulement ana¬
logues ; elles se ressemblent sous le rapport de la puissance. »
A cette exposition, d’un si ferme Péripatétisme, le Sermo de
substantia orbis n’a certes pas été étranger ; Saint Thomas, d’ail¬
leurs, cite cet ouvrage ; c’est, à la vérité, pour rejeter une des
opinions qui s’y trouvent soutenues ; l’auteur de la Somme ne veut
pas qu’on regarde le corps du Ciel comme une simple matière
dont la forme serait l’Intelligence séparée, motrice de ce même
Ciel.; il veut que le corps du Ciel ait matière et forme, et que
cette forme, quelle qu’en soit la nature, soit distincte de l’Intelli¬
gence séparée.
VI - 72
SAINT THOMAS D’AQUIN
539
IX
LES MOTEURS DES CIEUX
Réconcilier entre eux les enseignements disparates des philo¬
sophes hellènes et arabes et, en même temps, les concilier avec
la tradition des docteurs chrétiens, telle est 1 irréalisable tâche
que Thomas d’Aquin avait assumée. Sollicité par un grand nom¬
bre de tendances diverses dont il souhaite l’accord, tantôt il se laisse
entraîner par l’une d’entre elles et tantôt il s abandonne à 1 autre.
De là, d’un écrit au suivant, des variations, voire des contradic¬
tions.
De ces variations qui conduisent Thomas d Aquin de Saint
Augustin à Ibn Sinâ, d’Ibn Sinâ au Stagirite pour le ramener
ensuite à Saint Augustin, nous trouvons un saisissant exemple en
suivant ce que, dans ses divers ouvrages, le Docteur Angélique a
dit des moteurs célestes. Ces variations sont si notables qu’un
thomiste convaincu, Saint Denys le Chartreux, n a pu s empêcher
de les signaler : « Ce que Saint Thomas écrit a ce sujet , dans les
livres précédemment cités, ne semble guère d accord avec soi-
même. — V erumtamen , ea quai scribit de hac re, in libris præal-
legatis, non videntur adinvicern consonare. »
Dans son commentaire au second livre des Sentences , Thomas
d Aquin se montre soucieux, avant tout, de sauvegardei 1 ensei¬
gnement des Pères de l’Eglise qui, à l’unanimité, ont proclamé
cette proposition : Les cieux ne sont pas animés. Qu est-ce que
cette proposition permet de garder de la doctrine d Avicenne et
aussi de la doctrine proposée par Averroès au Sermo de substantia
orbis? C’est ce qu’il cherche.
Appuyé de l’autorité des Pères de l’Eglise, il déclare ceci 2 :
« Il est probable que le moteur prochain du ciel est une certaine
intelligence créée ». Puis il poursuit en ces termes :
« Les philosophes ont supposé qu’aux divers mouvements et
aüx divers mobiles correspondaient des moteurs différents , aussi
ont-ils démontré et admis le nombre des intelligences motrices
i . Divî Dionysii Carthusiani In sententiarum £c«-
pletissimi . Venetijs, sub signo Angeli Raphaelis, MDLXXXIIIh Inst. XIV,
^U*S Sancti^Thomæ Aquinatis Script dm in II™ librum Sententiarum, Dist. XtV,
quæsL I, art. III : Utrum motus cæli sit ab intelhgentia .
540
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 73
d’après le nombre des mouvements et des mobiles. A chaque
orbe, ils ont assigné deux moteurs ; un moteur conjoint, qu’ils ont
appelé l’âme de l’orbe, et un moteur séparé qu’ils ont appelé l’in¬
telligence. La raison de cette supposition a été la suivante : Selon
ces philosophes, l’intelligence possède des formes universelles
qui ne conviennent pas à la direction immédiate du mouvement
céleste en ses diverses révolutions et à la production des choses
qui opt pour causes les mouvements des cieux ; il faut donc qu’il
existe un moteur où résident des formes particularisées, propres
à diriger le mouvement ; c’est ce moteur qu’ils nomment l’âme de
l’orbe.
» Mais cette supposition est, en partie, hérétique, tandis qu’en
une autre partie, elle peut être catholiquement soutenue.
» Les philosophes affirment, en effet, que les choses émanent de
Dieu et sont causées par lui suivant un certain ordre. La Cause
première produit immédiatement la première Intelligence ; de
celle-ci émane l’âme du premier orbe ainsi que la substance de
cet orbe. Dès lors, cette âme ou forme peut être nommée moteur
prochain de son orbe, car elle lui donne l’existence, à titre de
cause qui lui est appropriée.
» Cela, notre foi ne le peut souffrir ; elle affirme, en effet, que
Dieu seul est créateur. Partant, aux anges qui meuvent les cieux
d’une manière immédiate, nous pouvons donner le nom de moteurs,
mais non pas de formes substantielles ou d’âmes ; car, de ces
anges, les cieux reçoivent seulement le mouvement ; ils n’en reçoi¬
vent point l’existence.
» Toutefois, on peut accepter qu'on dise ceci : Les anges les plus
élevés, ceux qui possèdent les formes les plus universelles, sont
des moteurs éloignés ( motores remoti ) et des anges séparés ; au
contraire, les anges inférieurs, ceux qui possèdent des formes plus
particularisées, sont des moteurs prochains. C’est pourquoi Avi¬
cenne fait cette déclaration : Les moteurs qui, pour les philoso¬
phes, sont des intelligences, sont ce que la religion (/ex) nomme
les anges supérieurs; les âmes des orbes, au contraire, sont ce
que la religion nomme anges inférieurs ou anges ministres....
» Dans son livre De substantia orbis, Averroès dit que le corps
céleste n’a pas besoin d’âme végétative, puisqu’il est exempt de
génération et de corruption. D’autre part, ce n’est pas des choses
que le moteur des cieux tire sa science ; il a, pour ainsi dire, une
science active ; le ciel n’a, dès lors, aucun besoin d’une âme sensi¬
tive. Ce n’est donc pas dans le même sens que les philosophes par¬
lent de l’âme du ciel et de l’âme de l’homme. »
VI - 74
SAINT THOMAS D’AQUIN
541
Bien que l’influence 'd’Avicenne prédomine en la théorie que
Thomas d’Aquin prête ici « aux philosophes », elle n’est pas seule à
s’y faire sentir; à ses effets, d’autres tendances viennent mêler les
leurs ; en particulier, celle du Livre des Causes se laisse deviner.
Bientôt, Thomas d’Aquin prend une connaissance plus précise
des opinions que les divers philosophes ont professées au sujet des
moteurs célestes ; nous le voyons très exactement renseigné au
sujet de la théorie d’Avicenne ; il lit également Aristote, en deman¬
dant aide à Ibn Sinâ pour l’interprétation des passages obeurs de
la Métaphysique ; s’il rejette encore la doctrine de 1 émanation
comme contraire au dogme catholique, il ne montre plus la même
sévérité à l’égard de la thèse qui anime les cieux.
Cette forme nouvelle de la pensée thomiste, nous la trouvons
dans l’opuscule qui a pour titre : De subslantiis separatis ou,
encore : De angelis 1.
« Le premier Mobile désire le premier Moteur, et cela d un
désir intellectuel ; on en peut conclure que le premier Mobile est
doué de désir et d’intelligence ; d’ailleurs, rien ne peut être mû
qui ne soit corps ; il en résulte donc que le premier Mobile est un
corps animé par une Ame intelligente.
» Mais le premier Mobile, qui est le premier Ciel, n est point le
seul corps qui soit mû d’un mouvement éternel ; il en est de même
de tous les orbes inférieurs des corps célestes. Aussi chacun de
ces corps célestes est-il animé par une Ame particulière , aussi
chacun d’eux possède-t-il son Objet désirable séparé, qui est la
fin à laquelle tend son mouvement.
» Ainsi donc, il y a un certain nombre de Substances séparées
qui ne sont absolument unies à aucun corps ; et il y a aussi un
certain nombre de Substances intellectuelles qui sont unies aux
corps célestes. Aristote tente de déterminer le nombre de ces sub¬
stances d’après le nombre des mouvements célestes. Au contiaire,
plusieurs de ceux qui l’ont suivi, tel Avicenne, ne déterminent
plus ce nombre par le nombre des mouvements célestes ; ils le
déterminent plutôt par le nombre des planètes et des corps qui
se trouvent au dessus des planètes et qui sont 1 orbe des étoiles
fixes et l’orbe sans étoile ; il semble, en effet, qu’il faille coordon¬
ner plusieurs mouvements pour mouvoir une seule étoile errante.
» De même que tous les autres corps célestes se trouvent conte¬
nus à l’intérieur du premier ciel, dont la révolution entraîne tous
les autres cieux, de même, sous la première substance séparée,
I. Sancti TrtOMÆ Aqliinatis De substantiis separatis seu de angelorum
natura opusculum. Cap. II.
542
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 75
qui est le Dieu un, toutes les autres substances séparées se trouvent
ordonnées ; de même aussi, sous l’âme du premier ciel, sont ran¬
gées toutes les âmes des cieux....
» Partant, selon l’hypothèse d’Aristote, entre le Dieu suprême
et nous, il n’existe qu’une double hiérarchie de substances intellec¬
tuelles, la hiérarchie des Substances séparées, qui sont les* fins
auxquelles tendent les mouvements célestes, et la hiérarchie des
Ames des orbes, qui meuvent ces orbes par appétit et désir. »
Thomas, dans ce passage, attribue au Stagirite ce qu’Avicenne
a donné, dans sa Métaphysique, comme interprétation, très accep¬
table d’ailleurs, de la pensée d’Aristote b
Ce n’est pas que le Doctor commuais ne sache fort bien, en
d’autres circonstances, distinguer entre les opinions des deux phi¬
losophes.
Ainsi, après avoir réfuté avec beaucoup de soin 1 2 l’opinion d’Avi-
cébron qui attribue une matière aux substances intellectuelles, il
examine cette proposition 3 4 : Les substances célestes ne sont pas
seulement éternelles, mais encore l’existence de chacune d'elles
ne requiert aucune cause. Cette proposition, il la donne avec rai¬
son comme représentant l’opinion d’Aristote. Il rappelle l’argu¬
ment par lequel la Philosophie péripatéticienne en établit le bien
fondé : Rien ne peut être fait qui ne soit tiré d’une matière préexi¬
stante ; une substance dénuée de matière ne peut donc avoir été
faite ; son existence ne peut avoir de cause ; il faut que cette sub¬
stance soit nécessaire et éternelle. Thomas répond qu’un tel argu¬
ment, valable contre la production par génération, ne l’est pas
contre la création. La génération consiste à mettre en acte une
forme qui était en puissance dans une matière préexistante ; point
de génération, donc, où la matière fait défaut ; point de génération
non plus où la forme comble toute la puissance de la matière,
comme il arrive pour les corps célestes. Mais incapables d’être
engendrés, les corps célestes et les substances séparées de toute
matière peuvent, cependant, reconnaître un autre être pour cause
de leur existence ; ils peuvent être créés.
Ce n’est pas à Rencontre d’Avicenne, mais bien à l’encontre
d’Aristote que cette réfutation était dirigée ; c’est maintenant Avi¬
cenne qui va se trouver attaqué par l’argumentation de Saint Tho¬
mas b
1. Voir : Troisième partie, Ch. II, § VI ; t. IV, p. 448.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laurl., Capp. V, VI, VII et VIII.
3. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud, Cap. IX.
4. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud.r Cap. X.
VI - 76
SAINT THOMAS HAQUIN
543'
« Certains philosophes reconnaissent, il est vrai, que tous les
êtres tirent l’origine de leur existence du souverain Principe des
ohoses que nous nommons Dieu ; seulement, ils prétendent que
tous les êtres émanent de Dieu dans un certain ordre, et non pas
immédiatement.
» Le premier Principe des choses étant absolument un et sim¬
ple, il n’en peut procéder, disent-ils, qu’un être unique. Cet être
est plus simple et plus un que toutes les choses qui sont au des¬
sous de lui ; cependant, il est moins simple que le premier Etre,
car il n’est pas lui-même cause de son existence ; il est une sub¬
stance qui a existence [distincte de son essence].
» Cet être, ils le nomment l’Intelligence première ; de cette Intel¬
ligence, disent-ils, peuvent déjà procéder plusieurs choses.
» Lorsqu’elle se tourne, en effet, de manière à comprendre son
Principe simple et premier, elle laisse procéder d’elle-même une
seconde Intelligence ; lorsqu’elle se connaît elle-même et saisit
ce qui, en elle, est actuel, elle produit l'Ame du premier orbe ;
enfin, lorsqu’elle se connaît elle-même et voit ce qu elle contient
de potentiel, elle produit le premier corps [céleste].
» Ces philosophes gardent le même ordre jusqu’au dernier des
corps célestes. C’est l’hypothèse d Avicenne ; c est aussi celle qui
parait être supposée au Livre des Causes. »
Saint Thomas rejette, bien entendu, cette théorie qui confère aux
Intelligences successives le pouvoir de créer ; Dieu ne saurait
déléguer ce pouvoir à aucune créature. « Seule, la vertu du pre¬
mier Agent peut produire un effet en l’absence de toute possibdité
préexistante ; or, toutes les choses exemptes de génération et de
corruption, les choses dont la production n est pas un mouve¬
ment, ne peuvent être produites que de cette manière ; tous les
êtres de cette sorte ne peuvent donc avoir été produits que par
Dieu seul. Aussi est-il impossible qu’à partir de Dieu, les sub¬
stances inmmatérielles tirent leur existence les unes des autres
selon l’ordre que ladite hypothèse leur assigne. »
Dans son Ecrit sur les Sentences , Thomas d’Aquin avait formel¬
lement refusé' au moteur prochain d’un orbe le nom d’âme ou de
forme de cet orbe ; lorsque les philosophes parlent de l’âme d’un
ciel, avait-il ajouté, ils donnent à ce mot âme un sens tout diffé¬
rent de celui qu’ils lui attribuent en parlant de l’âme de l’homme.
Dans son opuscule Sur les substances séparées, il avait laissé
passer sans protestation le nom d’âme donné au moteur conjoint
à chaque orbe.
Voici maintenant que nous l’entendrons enseigner ces proposi-
544
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 77
tions : Le moteur immédiat de chaque ciel est une âme ; cette âme
est unie au corps de l’orbe à titre de forme ; cette union est sem¬
blable à celle qui existe entre l’âme et le corps de l’homme. C’est
dans la Somme contre les Gentils que nous rencontrerons ce nou¬
vel aspect de la pensée de Saint Thomas.
Saint Thomas se propose 1 de démontrer qu’en l’homme, au dire
d’Aristote, « l’intelligence est unie au corps à titre de forme. »
Dans ce but, il raisonne ainsi :
« Aristote.... montre que tout être qui se meut de lui-même
est nécessairement divisé en deux parties, dont l’une meut tandis
que l’autre est mue . Or, suivant Aristote, tout être ainsi cons¬
titué est un être animé ; aussi dit-il expressément, au second livre
Du Ciel , que le ciel est un être animé.... Examinons donc, selon
l’opinion d’Aristote, de quelle sorte d’âme le ciel est animé.
» Aristote prouve, au XIe livre de la Métaphysique , qu’il faut,
dans le mouvement du ciel, considérer un moteur exempt de tout
mouvement et un autre moteur qui est, lui-même, en mouvement.
Le moteur immobile meut à titre d’objet désirable. S’il est dési¬
rable, c’est, sans aucun doute, pour le moteur qui est en mou¬
vement S’il est désiré, d’ailleurs, ce ne peut, être d’un désir de
concupiscence, qui est le désir des sens, mais d’un désir intellec¬
tuel. C’est pourquoi le Philosophe dit que le premier moteur
immobile est désirable et intelligible. Partant, ce qui est mû par
ce moteur, c’est-à-dire le ciel, est doué de désir et d’intelligence,
et cela d’une plus noble fa^on que l’homme, ainsi qu’il le prouve
au même lieu. Le ciel donc, au gré d’Aristote, est composé d’une
âme intellectuelle et d’un corps....
» D’autre part, il est certain que, suivant Aristote, le ciel ne pos¬
sède pas d’âme sensitive, car il lui faudrait alors être pourvu
d’organes différents les uns les autres, ce qui ne convient pas à
un corps simple — L’intelligence ne peut donc être en continuité
avec le corps céleste par l’intermédiaire des représentations de
l’imagination. Par conséquent, il nous faudra dire que l’intelli¬
gence, par sa substance même, est unie au corps céleste à titre de
forme (Oportebit dicere quod intellectus secundum suam substan-
tiam uniatiir corpori ccvlesti ut forma)...
» D’ailleurs, ce qui vient d’être dit de l'animation du ciel n’est
pas affirmé au nom de l'enseignement de la foi ; qu’on dise d’une
i. Sancu Thomæ Aquixatis Surnrna contra Gentiles, lil). II, cap. LXX :
Quod secundum dicta Aristotelis oportet ponere intellectum uniri corpori ut
formam.
VI - 78
SAINT THOMAS d’aQUIN
545
façon ou d’une autre, cela ne la concerne pas (ad quam nihil per-
tinet sive sic sive aliter dicatur). »
Thomas d’Aquin, on le voit, fait maintenant bon marché de
l’autorité des Pères de l’Eglise qui déniaient aux cieux la qualité
d’êtres animés. Au temps où il commentait les Sentences, il se
montrait beaucoup plus soucieux de cette autorité.
On peut, croyons-nous, accorder à Thomas d’Aquin qu’il a très
exactement interprété, jusqu’ici, la pensée d’Aristote. Va-t-il suivre
cette pensée jusqu’au bout ? Va-t-il admettre qu’il y a autant de
moteurs immobiles qu’il y a de cieux à mouvoir ? A cet égard, aucun
doute n’est permis. Dans la Somme contre les Gentils, le Doctor com-
munis attribue à chaque orbe un moteur immobile ; les moteurs
des orbes inférieurs se distinguent cependant en un point du moteur
de l’orbe suprême ; outre son mouvement propre, le ciel auquel
chacun d’eux préside suit le mouvement du ciel ultime ; on
exprime ce fait en disant que les moteurs des cieux inférieurs sont
mus par entraînement (per accidens) ; mais cette manière de par¬
ler ne compromet en rien l’immobilité véritable de ces moteurs.
Cette doctrine, Saint Thomas l’expose de la façon la plus claire
en la première de ses « raisons propres à prouver l’existence de
Dieu »
« Aucun être, dit-il, qui se meut soi-même, ne peut se mouvoir
toujours si son moteur est mû soit de lui-même, soit par entraîne¬
ment (per accidens). Or, le premier être qui se meuve soi-même
est toujours en mouvement ; sinon, aucun mouvement éternel ne
serait possible, puisque tout mouvement est causé par le mouve¬
ment dupremier être qui se meuve. Il reste donc que le premier
être qui se meuve lui-même, soit mû par un moteur qui n’est mû, à
son tour, ni de lui-même ni par accident.
» Que les moteurs des orbes inférieurs meuvent ces orbes d’un
mouvement éternel, et qu’on les dise, cependant, mûs par entraî¬
nement [per accidens), cela ne va pas à l’encontre de ces raisonne¬
ments ; si on les dit mûs par entrainement, en effet, ce n’est pas
en raison d’eux-mêmes, mais en raison de leurs mobiles qui suivent
le mouvement de l’orbe suprême. »
Que ce raisonnement résume d’une façon très exacte et très heu¬
reuse les considérations développées par Aristote, au VIIIe livre de
la Physique d’une part, au XIe livre de la Métaphysique , d’autre
part, ce n’est point contestable. Ici donc, le Péripatétisme de la
i. S. Thomæ Aquinatis Summa contra Genliles, lib. I, cap. XIII : Rationes
ad probandum Deum esse. i.
DUHEM. — T. V. 35
546
LA CRUE DE l’aRISTÛÉLISMEG
VI - 79
doctrine de Saint Thomas n’est point suspect. En peut-on dire
autant du Christianisme de cette doctrine ?
La mineure dont elle use pour démontrer 1 existence de Dieu
affirme l’éternité du mouvement du Monde. Le Christianisme n en¬
seigne-t-il pas que le Monde a commence ?
A la vérité, Thomas d’Aquin prévoit cette objection; en la
réponse qu’il y fait, nous reconnaissons une pensée chère à Mai¬
monide 1 :
« Ces raisonnements, dit-il, procèdent de la supposition que le
mouvement est éternel ; or, chez les catholiques, cette supposition
est regardée comme fausse.
» Il faut répondre à cela : la voie la plus efficace pour démon¬
trer Inexistence de Dieu, part de la supposition que le Monde
est éternel, puis, cette supposition admise, montre d’une façon
manifeste que Dieu existe. En effet, si le Monde et le mouvement
ont été innovés, il est bien clair qu’il faut admettre une cause capa¬
ble de produire, en les innovant, le Monde et le mouvement. Tout
ce qui commence, en effet, doit tirer -origine de quelque cause
innovatrice, car rien ne se tire soi-même de la puissance à l’acte
ni du non-être à l’être. »
Mais à la preuve de l’existence de Dieu que nous venons d’emprun¬
ter à la Somme contre les Gentils , cette objection n’est pas la seule
qu’on puisse faire.
S’il suffit, pour prouver l’existence de Dieu, de démontrer qu’il
existe un certain moteur immobile, c’est donc qu'il y a identité
entre la notion de moteur immobile et la notion de Dieu, que tout
moteur immobile est Dieu. Dès lors, puisqu’il y a autant de moteurs
immobiles que d’orbes célestes, le nombre des Dieux est le même
que celui des cieux. C’était, bien certainement, la pensée d’Aris¬
tote. Comment Thomas d’Aquin ne voit-il pas que cette conclusion
est au bout de son raisonnement? Ou s’il le voit, comment peut-il,
sans que sa foi crie au scandale, insérer une argumentation si
païenne en sa Somme contre les Gentils?
Que cette argumentation n’établisse pas l’existence d'un Dieu
unique, mais bien l’existence d’une pluralité de substances sépa¬
rées, le Doctor communis l’a certainement reconnu, car en sa
Question discutée sur les créatures spirituelles , ce n’est plus comme
preuve de l’existence de Dieu, c’est comme preuve de l’existence
des anges qu’il l’expose et la discute 2. « Pour démontrer l’exis-
1. Voir : Troisième partie, Ch. VII, § j .
2. Sancti Thomæ Aquinatis Quœstio disputata de spiritualibus crealans,
art. V : Num aliqua substantia spiritualis creata sit non unita corpori.
VI - 80
SAINT THOMAS d’aQUIN
547
tence de substances incorporelles et séparées de la matière, Aris¬
tote, dit-il, a procédé à partir de la perpétuité du mouvement
céleste.
» Au mouvement céleste, en effet, il faut attribuer un certain
but. Or si le but d’un mouvement ne se comporte pas sans cesse
de la même manière, s il est mù soit de lui-même, soit par entrai¬
nement ( per accidens), ce mouvement ne pourra pas se toujours
poursuivre d’une manière uniforme — Mais nous voyons l’unifor¬
mité constamment gardée dans les mouvements des corps célestes,
et c est de là qu Aristote a déduit la perpétuité de ces mouvements.
Il lui fallait donc admettre que le but de ce mouvement n’était
mù ni de lui-même ni par entrainement [per accidens). Il lui
était donc nécessaire de poser quelque substance entièrement sépa¬
rée qui fût le but du mouvement céleste....
» Or Aristote admettait plusieurs substances séparées. Dans le
ciel, en effet, apparaissent une multitude de mouvements ; chacun
de ces mouvements, il le supposait uniforme et éternel ; à chacun
de ces mouvements, il fallait donc assigner un but qui lui fût pro¬
pre ; et, comme le but propre d’un tel mouvement doit être une
substance incorporelle, Aristote fut conséquent avec lui-même en
posant un grand nombre de substances incorporelles, ordonnées
entre elles suivant la nature et l’ordre des mouvements célestes.
» Touchant la supposition de ces substances, Aristote n’a pas
poussé plus loin, car ce fut le propre de sa Philosophie de ne
s’écarter jamais de ce qui était manifeste. »
Saint Thomas oserait-il, après cela, comme le supposait la
Somme contre les Gentils, admettre que la notion de moteur séparé
de tout corps et entièrement immobile est identique à la notion de
Dieu? Il lui faudrait conclure avec Aristote qu’il y a autant de
dieux que de mouvements uniformes dans les cieux.
Mais cet argument qui lui semblait, en la Somme contre les Gen¬
tils, le plus efficace pour établir l’existence de Dieu, il ne le regarde
même plus comme bon à démontrer l’existence d’intelligences
séparées de tout corps.
« Ces voies [suivies par Anaxagore, Platon et Aristote], dit-il,
ne nous sont guère accommodées, car nous n’admettons ni le
mélange des choses sensibles comme Anaxagore, ni l’existence
séparée des universaux comme Platon, ni la perpétuité du mouve¬
ment comme Aristote. Il nous faut donc procéder par d’autres
voies. C’est de la perfection de P Univers que nous conclurons,
tout d’abord, l’existence de certaines substances séparées de tout
corps. »
548
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 81
Saint Thomas a donc vu que la théorie des moteurs célestes
proposée par Aristote conduisait au polythéisme ; aussi va-t-il
graduellement la modifier.
C’est très vite que la nécessité de christianiser la théorie d Aris¬
tote s’est manifestée à l’esprit de Saint Thomas d’Aquin, s il est
vrai, dn moins, que Y Exposition de la Métaphysique date \ comme
la Somme contre les Gentils , du pontificat d’Urbain IV (1264-12*>5)
et soit, par conséquent, à peu près contemporaine de cette Somme.
Nous voyons, en effet, dans cette Exposition à la Métaphysique ,
que Thomas commence à s’écarter de la doctrine du Stagirite ,
parmi les modifications qu’il apporte à cette doctrine, les unes
sont manifestes et avouées ; les autres se dissimulent encore dans
l’obscurité d'une rédaction peu explicite.
Il n’est, en réalité, qu’un point où Saint Thomas avoue * qu’il
délaisse l’enseignement du Stagirite pour suivre celui d’Avicenne.
Aristote pensait que les étoiles fixes sont mues uniquement de
mouvement diurne, en sorte que de leur sphère, il faisait l’orbe
suprême. « Mais plus tard, les astronomes ont reconnu un mou¬
vement qui entraîne les étoiles fixes en sens contraire du premier
mouvement, il est donc nécessaire qu’au dessus de la sphère des
étoiles fixes, il y en ait une autre, qui entoure l’Univers et qui
communique la rotation diurne à tout le Ciel Cette sphère est le
premier mobile qui, suivant Aristote, est mû par le premier moteur.
Mais, au gré d’Avicenne, ce qui meut immédiatement le premier
mobile, ce n’est pas le premier Principe, c’est seulement une
intelligence causée par le premier Principe. »
Saint Thomas donne alors un très sommaire exposé de la théo¬
rie des processions célestes suivant les Néo-platoniciens arabes,
puis il ajoute : « Il paraît assez convenable que le premier moteur
des choses corporelles, dont dépendent tous les autres moteurs,
ait pour cause le Principe des substances immatérielles, en sorte
qu’entre les choses sensibles et les choses intelligibles, il y ait un
certain ordre et une certaine connexion. »
La théorie qui parait « assez convenable » à Saint Thomas
d’Aquin déplaisait fort à Ibn Roschd, qui la critiquait vivement
en son Commentaire à la Métaphysique 3 ; Albert le Grand ne la
traitait pas moins sévèrement * ; en l’acceptant, Thomas d’Aquin
n’ignorait certes ni les critiques de son maître ni celles du Com-
1 . Quétif et Echard, Scnptores ordinis Prœdicatorum, t. I, p. 285.
2. S. Thomæ Aquinâtis In duodecim libres, Metaphysicœ Aristotelis expo-
sitio ; lib. XII, lect. IX.
3. Voir : Troisième partie, Ch. III, § V; t. IV, p. 553.
VI - 82
SAINT THOMAS d’aQUIN
549
mentateur ; l’influence des doctrines exposées par celui-ci se devine
dans la leçon même que nous venons de citer.
La pensée de Saint Thomas d’Aquin parait, beaucoup plus qu’il
ne le déclare, éloignée de celle d’Aristote. A chaque ciel, Aristote
attribue une vertu motrice, unie à ce ciel, finie et, partant, inca¬
pable par elle-même de mouvoir éternellement son mobile ; il lui
attribue, en outre, ud moteur immobile, intelligence séparée de la
matière, que connaît et désire la vertu motrice, et qui, par ce désir,
communique à cette vertu la force de mouvoir indéfiniment.
De cette théorie, Saint Thomas d’Aquin, aux deux premiers livres
de la Somme contre les Gentils, a donné un résumé très clair et très
précis. Il semble maintenant quelle s’embrume et se déforme à
ses yeux. Ce qu’ Aristote dit de la vertu motrice attachée à chaque
orbe, et nombre des propos qu’il tient au sujet de l'intelligence
séparée préposée à cet orbe, le Doctor communié le fond en une
seule description et l’attribue à une substance unique qu il nomme
indifféremment moteur ou intelligence. En outre, il paraît admet¬
tre qu’à tous ces moteurs Aristote n’a proposé qu’un seul et même
objet désirable dont chacun d’eux tire l’éternité de son action ; cet
objet désirable serait, au gré d’Aristote, le moteur du premier
mobile ; pour lui, Thomas, il suit une opinion qu’il regarde à tort
comme celle d’Avicenne ; cette cause de l’éternité de tout mou¬
vement, il la place au-dessus du moteur du premier ciel ; il l’iden¬
tifie avec Dieu.
Si la doctrine que nous présentons ici est bien celle que Saint
Thomas entendait professer dans son Exposition de la Métaphysi¬
que, elle serait une déformation très accentuée du système d’Aris¬
tote, qui verrait son polythéisme formel réduit de force au mono¬
théisme.
Nous avons vu 1 comment la lecture du Sermo de substantia
orbis, lorsqu’on négligeait de l’éclairer par la lecture du Com¬
mentaire à la Métaphysique, pouvait conduire à une théorie fort
analogue à celle-là ; chaque orbe, selon cette interprétation
inexacte, mais vraisemblable, de la pensée d’Averroès, aurait un
moteur conjoint auquel on peut donner le nom d’âme ; tous ces
moteurs conjoints désireraient une seule et même intelligence
séparée dont ils tireraient l’éternité de leur action.
Mais on ne saurait par une lecture trop exclusive du Sermo de
substantia orbis, expliquer la déformation que Thomas d’Aquin
fait subir à la doctrine d’Aristote ; il a lu 1 Exposition de la Méta-
i . Voir : Troisième partie, Ch. III, § V ; t. IV, pp. 55o-55i.
550
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 83
nhysique composée par Averroès, il a lu Avicenne ; il sait donc
fort bien qu’ Aristote attribuait à chaque orbe un moteur séparé
immobile ; il le sait si bien qu'il l’a formellement admis au pre¬
mier livre de la Somme contre les Gentils. Si donc Saint Thomas
modifie maintenant la théorie péripatéticienne, ce n’est pas qu’il
méconnaisse la pensée du Stagirite ; c’est qu’il éprouve le désir de
christianiser cette pensée.
Que cette pensée ne puisse être christianisée sans être profon¬
dément altérée, il semble qu’il ne le soupçonnât pas encore lors¬
qu’il insérait, au premier livre de la Somme contre les Gentils f son
étrange démonstration de l’existence de Dieu. II est surprenant
qu'il le voie si bien lorsqu’il rédige, presque au même temps,
l’ Exposition de la Métaphysique ^ Mais il est une remarque plus
surprenante encore : Si nous suivons avec attention l’ordre des
livres de la Somme contre les Gentils , nous voyons l’enseignement
que donne Saint Thomas au sujet des moteurs célestes passer de
la doctrine véritable d’Aristote et d’Averroès à la doctrine que le
Doctor communis insinuera dans Y Exposition de la Métaphy¬
sique.
La preuve de l’existence de Dieu donnée au premier livre de la
Somme contre les Gentils est du plus pur Péripatétisme ; elle
admet l’éternité du mouvement ; pour maintenir ce mouvement
étemel, elle admet la nécessité d’un moteur immobile ; elle admet
la multiplicité des moteurs immobiles et l’égale à la multiplicité
des orbes.
Le second livre enseigne que le mouvement d'un ciel requiert
deux moteurs; le moteur séparé est objet de désir et de connais¬
sance ; le moteur conjoint, à la façon d’une âme, informe le corps
du ciel. Mais déjà, Thomas d’Aquin ne prend plus cet enseigne¬
ment à son compte ; il ne cesse de répéter que c’est la doctrine
d’Aristote ; pour lui, il n’affirme rien ; qu’il en soit, en effet, d’une
façon ou d’une autre, cela n’importe pas à la foi. De plus, rien ne
nous laisse plus deviner s’il y a autant de moteurs séparés que de
cieux ou bien si tous les cieux désirent le même moteur séparé.
Passons maintenant au troisième livre de la Somme contre les
Gentils. Saint Thomas s’y propose 1 de démontrer que « le pre¬
mier moteur du mouvement du ciel est quelque chose d’intel¬
lectuel. »
« Comme on l’a précédemment démontré, dit- il, toute chose en
i . S. Thomæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. III, cap. XXIII : quod
cœlum movetur ab aliqua intellectuali substantia. 2.
VI - 84
SAINT THOMAS D’AQUIN
551
mouvement est nécessairement mue par quelque autre chose ; le
corps du ciel est donc mû par quelque chose.
» Or, ou bien ce quelque chose d’autre que le corps du ciel en
est entièrement séparé ; ou bien ce quelque chose est uni au corps
du ciel de telle façon qu’on puisse, de l’ensemble du corps céleste
et du moteur, dire qu’il se meut lui-même, parce qu’une partie
de lui-même meut tandis que 1 autre partie est mue.
» Supposons, d’abord, qu’il en soit ainsi ; comme tout être qui se
meut lui-même est vivant et animé, il en résulte que le ciel est
animé ; mais il ne peut être animé que d’une âme intellectuelle ;
il ne peut l’être, en etfet, par une âme végétative, puisqu il n y a,
en lui, ni génération ni corruption ; il ne peut 1 être, non plus, par
une âme sensitive, car il ne possède pas des organes divers ; il
faut donc que ce soit par une âme intellectuelle.
» Supposons maintenant que le ciel soit mû par un moteur qui
lui soit extrinsèque. Ce moteur est corporel ou incorporel. S’il es
corporel, il ne meut que parce qu’il est mû lui-même, comme on
le voit par ce qui vient d’être dit ; il faudra donc qu à son tour, il
soit mû par un autre moteur ; et comme en la série des corps, on
ne peut procéder à l’infini, il faudra bien arriver à un premier
moteur incorporel. Mais il est évident par ce qui précède qu’une
chose absolument séparée de tout corps ne peut être qu’intellec¬
tuelle ; donc le mouvement du ciel, qui est la première chose cor¬
porelle, provient d’une substance intellectuelle. »
Àu sujet de cette substance, Thomas d’Aquin vient de nous mon¬
trer qu’on peut faire deux suppositions, qu’on peut la conjomdre
au corps du ciel ou l’en séparer ; entre ces deux suppositions, va-
t-il choisir ? Pas à cette heure :
«< Pour notre objet, dit-il », il est indifférent que le corps céleste
soit mû par une substance intellectuelle conjointe qui en soit 1 âme,
ou par une substance séparée. 11 n’importe pas de savoir si chacun
des corps célestes est mû [immédiatement] par Dieu ; ou bien si
aucun d’entre eux n’est mû immédiatement par lui, s’ds sont tous
mû s par l’intermédiaire de substances intellectuelles créées; oü
bien encore si le premier ciel est seul immédiatement mû par Dieu
tandis que les autres le sont par l’intermédiaire de substances
créées. [Peu importe tout cela], pourvu qu’on tienne pour cer¬
taine cette proposition : Le mouvement du ciel provient d’une sub¬
stance intellectuelle. »
Cette indifférence à l’égard de la véritable nature des moteurs
i. Saint Thomas d’Aquin, toc. cil., in fine
552
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
VI - 85
célestes, Saint Thomas d’Aquin l’avait déjà professée au. second
livre delà S omme contre les Gentils ; nous la retrouvons enl' Expo¬
sition de la Métaphysique ; c’est elle qui rend cette Exposition
trouble et confuse ; c’est elle qui nous laisse constamment ignorer
si le moteur de chaque ciel doit être appelé àme conjointe ou intel¬
ligence séparée.
Mais en la doctrine que développe la Somme contre les Gentils ,
il est une thèse qu’aucune incertitude n’obscurcit, et c’est celle-ci :
Parmi ces substances intellectuelles, conjointes ou séparées, qui
meuvent les cieux, il n’en est aucune qui soit l’objet et le terme final
du désir d’une autre ; toutes désirent un même objet, tendent à
un même terme, et cet objet, ce terme, c’est Dieu.
« Comprendre Dieu, affirme Saint Thomas *, c’est le but de toute
substance intellectuelle. » Voici ce qu’il écrit à ce propos :
« Chaque chose a pour fin ce qui constitue son opération pro¬
pre.... Or comprendre, c’est l’opération propre d’une substance
intellectuelle ; c’en est donc, en même temps, la fin.
» Ce qu’il y a de plus parfait, dans une telle opération, c’est la
fin suprême de cette substance.... Or, une opération de ce genre
est spécifiée par son objet; .... une de ces opérations sera d’autant
plus parfaite que son objet sera, lui-même, plus parfait ; ainsi
donc ce qu il y a de plus parfait dans ce genre d’opérations qui
consiste à comprendre, c’est de comprendre le plus parfait des
intelligibles, qui est Dieu.
» Partant, connaître Dieu en le comprenant, c’est la fin suprême
de toute substance intellectuelle. »
A l’encontre de cette doctrine, Saint Thomas s’attend bien à ce
qu’on oppose la doctrine péripatéticienne : Chaque âme céleste a
son objet propre de connaissance et de désir. Cette objection, il
la formule et la défend par des raisons qui sont celles d’Avi¬
cenne :
« Quelqu’un pourra dire : Sans doute, la fin d’une substance
intellectuelle, c’est de comprendre le. meilleur des intelligibles.
Mais ce qui est, pour telle ou telle substance, le meilleur des intel¬
ligibles, ce n est pas 1 intelligible qui est, d’une manière absolue,
le meilleur de tous. Plus une substance intellectuelle est élevée,
plus le meilleur intelligible qui lui correspond est, lui aussi, haut
placé. Aussi la substance intellectuelle créée qui occupe le rang
suprême a-t-elle pourmeilleurintelligible.ee qui est, d’une manière
absolue, le meilleur des intelligibles ; son bonheur consiste donc
I. Sancti Thomæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. III, cap. XXV :
Quod intelligere Deum est finis omnis substantiæ spiritualis. 2.
VI - 86
SAINT THOMAS D’AQUIN
553
à comprendre Dieu. Mais, pour chacune des substances intellec¬
tuelles inférieures, le bonheur consiste à comprendre quelque
intelligible inférieur à Dieu ; cet intelligible est, toutefois, ce qu’il
y a de plus haut parmi les choses qu’elle comprend. »
Cette thèse péripatéticienne, Thomas d’Aquin la rejette résolu¬
ment : « Il apparaît manifestement, dit-il, que la fin de toute sub¬
stance intellectuelle, si infime soit-elle, est de comprendre Dieu ;
en effet, nous avons montré précédemment que la fin suprême à
laquelle tendent tous les êtres, c'est Dieu. »
Par ces passages divers, empruntés au troisième livre de la
Somme contre les Gentils , nous voyons se préciser, se déclarer, la
théorie des moteurs célestes qui, dans Y Exposition de la Métaphy¬
sique , se devine, indécise encore, et voilée d’un brouillard.
Cette théorie qui ne se veut pas s’avouer contraire à la doctrine
d’Aristote et qui en est, cependant, si profondément différente,
c’est bien celle qui se reconnaît à la simple lecture de la Somme
théologique \
A la vérité, Thomas d’Aquin ne dira pas formellement, en cette
Somme, que deux substances motrices ne correspondent pas à
chaque Ciel ; mais il ne nous parlera jamais que d’une seule telle
substance, et cela en des termes qui seraient difficilement expli¬
cables s’il en existait une autre.
Cette substance aura seulement deux opérations, une opération
intellectuelle par laquelle elle acquiert une connaissance dont
résulte le désir, et une opération motrice par laquelle elle fait
tourner le corps du ciel.
Le première opération n’est pas une connaissance sensitive ;
partant, pour l’accomplir, la substance intellectuelle n’a nul besoin
d’être unie au corps du ciel.
Seule, la seconde opération exige qu’il y ait union entre la sub¬
stance motrice et le corps qu’elle meut ; mais il n’est pas néces¬
saire, pour cela, que cette union soit celle que la forme contracte
avec la matière au sein d’une même substance ( non oportet quod
uniatur ei ut forma ) ; il suffit qu’entre la substance intelligente et
le corps du ciel, il y ait une relation qui rende capable l’action
motrice, qui permette à l’une d’être le moteur de l’autre ; cette
relation, afin de l’opposer au contact corporel, Thomas la nomme
un contact de force {contactas virtutis).
Le corps du ciel a une forme qui ne se confond pas avec cette
i . Sancti Thomæ Aquinatis Summa theologica, Pars prima, quæst. LXX,
art. III : Utrum luminaria cæli sint aminata.
554
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 87
substance intelligible ; cette forme satisfait tout ce qu’il y a de
potentiel en la matière céleste, en sorte que cette matière ne
soit plus en puissance d’aucune autre forme.
La substance intelligente et motrice que nous venons de décrire
diffère extrêmement de l’âme d’un être vivant sublunaire ; elle ne
possède ni pouvoir végétatif ni pouvoir sensitif ; elle n’est pas la
forme du corps qu’elle meut. Si donc on lui veut donner le nom
d’âme, ce sera par pure homonymie. On pourra dire alors que les
cieux sont des êtres animés, mais l’opinion qu’on entendra énoncer
de la sorte ne différera guère de celle des philosophes qui décla¬
rent les cieux inanimés ; « la différence ne sera plus que dans les
mots, non dans les choses. »
Il semble bien évident qu’à chaque ciel, Thomas fait correspon¬
dre une seule substance douée d’intelligence, cette substance
qu’on peut nommer l’âme du ciel, mais qu’on pourrait aussi appeler
une substance séparée, puisqu’elle n’a, avec le corps du ciel, qu’un
simple contact de force.
Que l’auteur delà Somme voie, dans ces âmes, l’équivalent des
substances séparées définies par la Métaphysique d’Aristote, en
voici la preuve : Pour faire comprendre ce contact de force qui unit
chacune de ces substances au corps qu’elle meut, il rapporte ce
qu’Aristote dit, au VIIIe livre delà, Physique, du contact du premier
Moteuravec le premier mobile ; or, pour Aristote, Dieu, le premier
Moteur, est aussi la première des Intelligences séparées.
En résumé, la théorie des moteurs célestes exposée par la
Somme théologique précise ce que Y Exposition de la Métaphysique
avait tantôt explicitement affirmé et, tantôt, confusément indiqué,
ce que le troisième livre de la Sommd contre les Gentils avait
déclaré. Elle diffère en deux points de celle qu’Aristote et Aver¬
roès avaient développée touchant la Métaphysique.
Tout d'abord, au lieu d’assigner au moteur spécialement con¬
joint à chaque orbe un moteur immobile spécial, un objet désira¬
ble particulier qui soit une intelligence séparée, Thomas d’Aquin
n’assigne plus à tous les moteurs célestes qu’un seul objet dési¬
rable, qu’un seul moteur absolument immobile, et c’est Dieu.
En second lieu, au moteur conjoint à chaque orbe, qui n’est pas
uni à cet orbe à titre de forme, mais qui a seulement avec lui un
contact de force, il attribue jusqu'à un certain point le rôle et la
dignité qu’Aristote attribuait aux substances séparées.
De cette façon, entre l’idée de premier moteur immobile et l’idée
de Dieu, Thomas d’Aquin peut garder l’identité qu’admettait la
Métaphysique d’Aristote ; comme il n’y a plus qu’un moteur immo-
VI - 88
8AINT THOMAS D’ AQUIN
555
bile, il n’y a plus qu’un Dieu. Mais, comme les moteurs intelli¬
gents et animés par le désir viennent, pour ainsi dire, occuper
la place laissée vacante par les intelligences séparées, l’aspect
extérieur de la Métaphysique péripatéticienne demeure à peu près
sauvegardé, en dépit du bouleversement interne qui a transformé
son polythéisme en monothéisme.
De ce bouleversement, comme on mesure bien la profondeur,
lorsqu’à la démonstration de l'existence de Dieu donnée par la
Somme contre les gentils , on compare la démonstration que lui
substitue la Somme théologiqne 1 ! Le postulat de 1 éternité du
mouvement a disparu des prémisses ; et l’argument ne conclut
plus qu’à un seul premier moteur, partant à un, seul Dieu :
« La première preuve, dit-il, qui est la plus manifeste se tire de
l’ordre des mobiles et des moteurs ; ces mobiles et ces moteurs ne
peuvent se succéder à l’infini ; il faut donc qu’on arrive à un pre¬
mier moteur que rien ne meuve ; et c’est ce que tout le monde
entend par Dieu. »
Nous pourrions nous croire au terme de ces variations de Saint
Thomas d’Aquin touchant les moteurs célestes ; nous nous trompe¬
rions. Dans un ouvrage qui paraît presque contemporain de la
Somme théologiqne , dans la Question discutée sur les créatures spi¬
rituelles, le Docteur reprend le problème de l’animation des cieux ,
la solution qu’il en donne est fort différente de celle qu il avait
peu à peu élaborée dans la Somme contre les Gentils , dans 1 Expo¬
sition delà Métaphysique, dans la Somme théologique ; elle revient
à fort peu près à celle qu’au début de sa carrière, il soutenait en
commentant les Sentences.
« 11 y aura, dit-il •, deux ordres de substances spirituelles. Les
unes seront les moteurs des corps célestes ; elles leur seront unies
à la façon dont un moteur est uni au mobile.... D’autres, qui seront
absolument abstraites et qui ne seront unies à aucun corps, seront
les fins de ces mouvements. »
Le mode selon lequel la substance spirituelle unie au corps du
ciel est reliée avec le corps n’est pas le même que le mode suivant
lequel, dans un animal du monde inférieur, 1 âme est unie au
corps. « L’âme qui meut un animal corruptible lui est unie au
point de vue de l’existence (secundum esse). Au contraire, la sub¬
stance spirituelle qui meut un corps céleste lui est seulement unie
i . S. Thomæ Aquinatis Summa theologica, Pars I, quæst. II, art. 3 : Utrum
Deug m .
2 Sancti Thomæ Aquinatis Quœslio disputata de spintualibus creotuns ,
art. VI : Num substantia spiritualis cælesti corpori uniatur.
556
LA CRUE DE l’àRISTOTÉLISME
VI - 89
au point de vue du mouvement (secundum moveri). En vertu de
sa propre nature, on attribue à l’âme d'un animal corruptible
d’être mue par entraînement ( per accidens) ; en effet, quand se
meut le corps avec lequçl, au point de vue de l’existence, elle ne
fait qu’un, il faut bien qu’elle soit mue par entraînement. A,u con¬
traire, si l’on attribue un mouvement d’entrainement ( per accidens )
au moteur d’un orbe inférieur, ce n’est point en raison de lui-
même, c’est seulement en raison de son mobile qui est entraîné
par le mouvement de l’orbe suprême ; quant au moteur de l’orbe
suprême, il n’a aucune espèce de mouvement d’en traînement (per
accidens) ; son orbe, en effet, n’est pas entraîné ; il entraîne les
autres....
» Que les corps célestes, donc, soient animés de la même façon
que les corps inférieurs sont animés, il le. faut nier. Mais on ne
doit pas nier l’animation des corps célestes si, par animation, on
entend simplement l’union d'un moteur avec un mobile. »
Cette union de la substance spirituelle motrice avec le corps
céleste qu elle meut, nous est-il donné de la définir d’une manière
plus précise ?
« On peut dire avec probabilité que la substance spirituelle
meut le corps du ciel par l’empire de sa volonté. Sans doute, la
matière corporelle, dans ses changements de forme, n’obéit pas
au bon plaisir (ad nutum) d’un simple esprit créé, mais seule¬
ment au bon plaisir de Dieu.... Cependant, en ce qui concerne le
changement de lieu, qu’elle puisse obéir au bon plaisir d'un esprit
créé, cela se voit en nous-même, car le mouvement des membres
de notre corps suit immédiatement l’ordre de notre volonté.
» Si toutefois, à cet empire de la volonté, il faut adjoindre encore
l’influx d’une certaine force ( virtus ), on n’aura pas à craindre que
cette force, parce qu’elle est finie, vienne à se fatiguer. En effet,
toute vertu d’un certain ordre, bien qu’elle soit finie en elle-même,
et à l’égard de tout ce qui lui est supérieur, est infinie à l’égard
de ses inférieurs.... La force de la substance spirituelle qui meut
le ciel est donc infinie à l’égard du mouvement corporel ; partant,
ce mouvement n’entraîne, pour elle, aucune fatigue. »
Thomas d’Aquin attribue maintenant, à chaque ciel, un moteur
conjoint et un moteur séparé, alors que Y Exposition de la Métaphy¬
sique et, surtout, la Somme théologique ne lui semblaient attri¬
buer qu’un moteur unique. Les variations que sa pensée a éprou¬
vées, il prétend les rencontrer dans les traités d’Averroès.
« Averroès, dit-il, a varié dans ses propos.
» Au traité De substantia orbis , il dit que c’est la même cause
VI - 90
SAINT THOMAS D’AQUIN
557
qui meut un corps céleste à titre d agent et à titre de fin. Gela est
fort erroné, surtout selon son opinion, d’après laquelle la Cause
première est la substance qui meut le premier ciel ; il en résulte¬
rait, en effet, que Dieu est l’âme du premier ciel, puisque la sub¬
stance qui meut le premier ciel à titre d’agent reçoit le nom d âme
de ce ciel.... Mais au commentaire sur le XIe livre de la Métaphy¬
sique, il admet l’existence de deux moteurs, 1 un, conjoint au ciel,
qu’il nomme âme de ce ciel, et l’autre, séparé, qui meut à titre
de cause finale. »
Le Docteur, lui aussi, admet maintenant ces deux ordres de sub¬
stances motrices, et, à l’exemple d’Âl Gazâli, il en fait deux ordres
d’anges. « Si les corps célestes sont animés, les esprits qui prési¬
dent à leurs mouvements doivent être comptés au nombre des
anges.... Pendant la durée de la vie de chaque homme, un ange
est commis à la garde de cet homme ; il n y a donc rien d absurde
à ce qu’un ange soit député- au mouvement d un corps céleste pen¬
dant la durée du mouvement de ce corps. »
Assimiler aux anges des substances qui meuvent les cieux,
c’est, de l’avis constant de Saint Thomas, soutenir une opinion
qui est au moins probable.
Nous voyons, par exemple, que le prieur de l’ordre des Domi¬
nicains, Jean de Verceü, avait consulté son savant frère au sujet
de quarante-deux articles », dont les dix-sept premiers se rappor¬
taient au pouvoir qu’ont les anges de mouvoir les cieux ou les cho¬
ses sublunaires. « Dieu meut-il immédiatement quelque corps ?
Tout ce qui est mû naturellement est-il mû par le ministère des
anges qui meuvent les corps célestes ? Est-il prouvé infaillible¬
ment par certains auteurs que les anges sont les moteurs des corps
célestes? Si l’on suppose que Dieu n’est pas le moteur immédiat
des corps célestes, peut-on prouver d’une manière infaillible que
les anges sont les moteurs de ces corps ? » Telles sont les cinq pre¬
mières questions posées par Jean de Verceil.
Au sujet du troisième article, Saint Thomas d Aquin rapporte,
tout d’abord, les réponses, discordantes entre elles, de Saint Augus¬
tin et de Saint Jean Damascène ; puis il poursuit en ces termes :
« Mais que les corps célestes soient mûs par une créature spiri¬
tuelle, je n’ai pas souvenir d’avoir lu qu’aucun saint, aucun philo¬
sophe l’ait jamais nié. Gela donc étant supposé, que les anges
meuvent les corps célestes, voici une proposition qu’aucun saint
i . Sancti Thomæ Aqüinatis Opusculum X. Responsio ad Fratrem Joannem
Verceilensem generalem magistrum de fa articules.
558
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 91
ne révoque en doute : Tous les mouvements naturels des corps
inférieurs ont pour cause le mouvement du corps céleste ; ç’a été,
en effet, rationnellement prouvé par les philosophes, c’est mani¬
festé par l’expérience, et c’est confirmé par l’autorité des saints,...
De là cette conséquence : Tout ce qui se meut naturellement est
mû en vertu du ministère par lequel les anges meuvent les corps
célestes. »
Et au cinquième article, le Doctor communia répond :
« Les philosophes, tant platoniciens que péripatéticiens, se sont
efforcés de prouver cette proposition par des raisons qu'ils ont
tenues pour efficaces ; leurs raisonnements se fondent sur l’ordre
des choses qui a été décrit ci-dessus ; selon cet ordre, Dieu gou¬
verne les choses inférieures par l’intermédiaire des choses supé¬
rieures ; cela, nous le tenons également de la tradition des saints
docteurs.
» D'ailleurs, que les corps célestes soient müs par leur seule
nature, comme le sont les graves et les corps légers, c’est tout
à fait impossible ; à moins donc qu’ils ne soient mus immédiatement
par Dieu, il en résulte ou bien que les corps célestes sont animés
et sont mûs par leurs propres âmes, ou bien — et c’est ce qu’on
peut dire de mieux — qu’ils sont mûs par des anges. Cependant,
il s’est rencontré des philosophes pour dire que le premier des
corps célestes était mû par Dieu, et qu’il n’était point mû par l’in¬
termédiaire d’une intelligence, mais par l’intermédiaire d’une âme
propre à ce corps ; d’autres ont enseigné que les corps célestes
étaient mûs par l’intermédiaire d’intelligences et d’âmes. »
Cette réponse reflète l’incertitude que l’esprit de Saint Thomas
d’Aquin n’a jamais pu dissiper touchant l’exacte nature des moteurs
célestes ; toutefois, l’opinion qui a ses préférences, quod melius
dicilur, c’est que les anges sont les moteurs des corps célestes.
Fort semblable au langage qu’il avait tenu à Jean de Verceil est
le langage que Saint Thomas tient à un certain lecteur de Venise
qui lui avait posé nombre de questions *.
La première question était ainsi libellée : « Les anges sont-ils
les moteurs des corps célestes ? » — « Non seulement, répond le
Docteur, les philosophes l’ont prouvé de multiple façon, mais, en
outre, les saints docteurs l’ont affirmé d’une manière évidente. »
« Mais certaines personnes onLelles jugé que cela avait été prouvé
d’une manière infaillible? » — « A cela, voici ce que je réponds :
i. Sancti Thomæ Aquinatis Opusculum XI. Responsio ad lectorem oenelum
de articulis 36.
VI - 92
SAINT THOMAS DAQUIN
559
Les philosophes abondent en preuves de ce genre ; qu’ils tiennent,
eux, pour démonstrations; il me semble, à moi aussi, qu’on peut,
d’une manière démonstrative, prouver cette proposition : Les corps
célestes sontmûs par quelque intelligence, soit que Dieu les meuve
immédiatement, soit qu’il les meuve par l’intermédiaire des anges,
mais que Dieu les meuve par l’intermédiaire des anges, cela con¬
vient mieux à l’ordre de choses que Saint Denys affirme d’une
manière infaillible.
Une question du lecteur vénitien va, d’ailleurs, presser Thomas
d’Aquin de dire comment il conçoit cette action motrice des anges ;
cette question était sans doute suggérée par la lecture du Liber
de iritelligentiis *.
« Les anges meuvent-ils les cieux par leur empire ( imperium ),
en vertu d’une puissance qui leur a été livrée par Dieu ?» — « Je
ne vois pas bien ce qu’il peut y avoir de douteux à cet égard. Que
tout ce que font les anges, ils le fassent par une puissance que
Dieu leur a donnée, je ne pense pas que personne en doute. Qu’est-
ce donc qu’on révoque en doute ? Qu’ils meuvent les corps célestes
par leur empire? Ce doute me paraît déraisonnable. Ils ne sau¬
raient en effet, puisqu’ils sont incorporels, mouvoir des corps par
conctact géométrique ( per contactum quantitatif ) ; ils ne peuvent
les mouvoir que par un contact de force [per contactum virtulis).
Or, en un ange, il n’y a rien de plus élevé que son intelligence....
Ses actions motrices (mo^'o/te.Q'procèdent donc de sa force intellec¬
tuelle (virlus intellectus) ; or la conception intellectuelle, en tant
qu’elle a efficacité pour produire un changement en quelque
chose, se nomme empire [imperium). Si donc un ange meut, il ne
peut mouvoir d’autre façon que par son empire. »
Thomas d’Aquin n’a plus abandonné cette doctrine qu’il avait
soutenue dès son commentaire aux Sentences, et qui met au nom¬
bre des anges les moteurs spirituels des cieux. Cette opinion, il
l’affirme encore dans une de ses dernières discussions quodlibéti-
ques. « Il n’importe aucunement à la foi que les cieux soient ani¬
més ou non, » dit-il 2, reprenant un propos que Saint Augustin
avait tenue en traité De Genesi ad litteram ; « en effet, les âmes
des cieux seront comptées au nombre des anges. »
A la fin de sa carrière, donc, comme au commencement, le Doc-
tor commuais tient pour cette opinion que son maître Albert avait
traitée de folie.
1. Voir : Troisième partie, ch. IX, § V.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Quodlibetu; quodlib. XII, arklX : Utrum cœlum
sit animatum.
560
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 93
X
l’éternité du monde et la création
Au fur et à mesure qu’il a davantage approfondi l’enseignement
des philosophes, Thomas d’Aquin semble s’ètre de plus en plus
détaché de la doctrine néo-platonicienne arabe, professée par Avi¬
cenne et par Al Gazâli, pour sè rapprocher de la doctrine d’Aris¬
tote, commentée par Averroès. Cependant, cette évolution vers
le Péripatétisme ne pouvait être complète ;dl n’eût pas été possible
à Saint Thomas d’assurer l’accord entre le dogme catholique et
l’enseignement du Stagirite pris en sa plénitude ; là donc où ces
deux doctrines se fussent trouvées en conflit, force était au Doctor
commiinis , soit de transformer profondément la pensée d’Aristote,
soit, du moins, de relâcher la rigueur de son propre Péripatétisme,
de reprendre des opinions néo-platoniciennes plus aisément con¬
ciliables avec les vérités de foi, de recourir, enfin, pour assurer
cette conciliation, aux moyens qu’Al Gazâli et Moïse Maïmonide
avaient indiqués ; en de telles circonstances, Thomas d’Aquin ne se
faisait point faute d’être infidèle au Stagirite ; la lecture de ce qu’il
a dit de la création du Monde nous en fournira la preuve.
Pour Aristote ‘, le Monde était éternel, et donc nécessaire, car
le Stagirite ne séparait pas l’une de l’autre les deux notions d’éter¬
nité et de nécessité ; à son gré, chacune d’elles impliquait l'au¬
tre.
Bien entendu, Saint Thomas d’Aquin ne saurait souscrire à une
doctrine si profondément hérétique ; ici, donc, il se séparera d’Aris¬
tote ; il affirmera * que « tout ce qui existe, de quelque manière
que ce soit, tient de Dieu son existence. »
Tout aussitôt, Thomas va se heurter 1 2 3 à Pobjection des Péripa-
téticiens qui, de cette loi, veulent au moins exempter la Matière
première. Cette objection prend une force singulière lorsqu’elle
est exposée dans l’esprit même de la Philosophie d’Aristote, en
donnant à la notion de matière première le sens précis qu elle a
dans cette Philosophie. Dès là qu’une chose est, c’est qu’elle a
1. Voir : Troisième partie, ch. II, § VIII ; t. IV, pp. 486-487.
2. Sancti Thomæ Aqüinatis Summa theologica, Pars prima, quæst. XLIV,
art. I : Utrum sit necessarium omne ens esse creatum a Deo.
3. Sancti Thomæ Aquinatis Summa theologica, Pars prima, quæst. XLIV,
art. II : Utrum materia prima sit creata a Deo.
VI - 94
SAINT THOMAS D’AQUIN
561
été possible ; si l’existence actuelle de cette chose peut être con¬
tingente et a pu commencer, la possibilité même de cette chose
ne saurait être contingente et avoir eu commencement ; la Matière
première, donc, identique à la possibilité de toutes les choses qui ont
existé, qui existent ou qui existeront, est nécessaire et éternelle.
Ainsi présentée, l’objection semble difficile à réfuter, à moins
de nier ce qui est le principe même de toute la Philosophie péri¬
patéticienne, à moins de déclarer que pouvoir être n’est pas une
manière d’être, que l’existence en puissance n’est pas une existence ;
c'est ce qu’avait fait Al Gazâli dans sa Destruction des philosophies ;
avec une profonde sagacité, il avait répondu aux Péripatéticiens
que l’existence en puissance est un simple jugement de possibilité ;
hors de l’esprit de celui qui porte ce jugement, elle n’est rien du
tout.
En se ralliant à cette opinion, Thomas d’Aquin fût demeuré
fidèle à l’une des tendances de son esprit, à l’une des règles de sa
méthode ; il eût rejeté au rang des abstractions, des simples con¬
ceptions de l’esprit, l’existence en puissance dont Aristote avait
fait une réalité ; il eût évité de réaliser une pure abstraction.
D’une telle exclusion, n’avait-il pas donné un exemple bien
remarquable ? La matière première est en puissance de recevoir
toutes sortes de dimensions déterminées ; cette possibilité, Averroès,
fidèle à la pensée essentielle du Péripatétisme, y avait vu quelque
chose de réel ; sous le nom de dimensions non-terminées, il en
avait fait un attribut essentiel de la matière première ; Thomas
d’Aquin, au contraire, avait affirmé que ces dimensions non-ter¬
minées n’ont point d’existence hors de l’esprit, que ce sont de purs
êtres de raison, analogues à ceux dont traitent les Mathématiques.
Ce qu’il a dit des dimensions non-terminées, pourquoi Thomas
d’Aquin ne le répèterait-il pas de tout ce qui existe en puissance?
Pourquoi ne déclarerait-il pas, avec Al Gazàli, que la possibilité
est le résultat d’un jugement de l’esprit et non pas un mode d’exi¬
stence? En le faisant, il ferait évanouir toutes les objections qu’à
l’encontre de la création du Monde, on tire de l’éternité de la
matière première.
Il est vrai que ces objections ne seraient point seules, par là,
réduites à néant. Nier que la possibilité soit un mode particulier
d’existence, nier l’existence en puissance, ce serait déclarer vide
de sens la notion péripatéticienne de matière, ce serait ruiner par
la base toute la philosophie d’Aristote ; avec peine, Thomas d’Aquin
se verrait réduit à cette extrémité, car la philosophie d’Aristote
lui est chère.
DÜHEM- — T. V.
36
562
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 95
11 y sera réduit, cependant; au sujet de l’existence en puissance
de la matière première, il faudra bien qu’il finisse par l’épéter ce
qu’avait dit Al Gazâli ; mais il ne le fera qu’à regret et d’une manière
si rapide qu’elle en semblera clandestine.
DanslaSorame théofogique ', l’objection qu’à l’encontre du dogme
de la création, les Péripatéticiens tirent de l’éternité de la Matière
première, et la réponse à cette objection sont présentées l’une et
l’autre ; elles le sont sous une forme dont l’indécision révèle l’em¬
barras de l’auteur, sollicité en des sens contraires par sa foi reli¬
gieuse et par ses préférences philosophiques.
Dans l’objection, le terme Matière 'première parait bien plutôt
pris au sens que lui donne la philosophie d’Avicenne qu’au sens
vraiment péripatéticien.
« Il semble, écrit Thomas d’Aquin, que la Matière première ne
soit pas créée par Dieu.
« En effet, toute chose qui est faite (fit) est composée d’un cer¬
tain support ( subjectum ) et d’autre chose, comme il est dit au
premier livre des Physiques. Mais pour la Matière première, il
n’existe aucun support. La Matière première ne peut donc être
faite par Dieu....
» En outre, tout agent, par son action, produit son semblable ;
partant, comme un agent n’agit qu’en tant qu’il est lui-même en
acte, il en résulte que toute chose qui est faite doit être en acte
d’une certaine manière. Mais la Matière première, en tant que
Matière première, est seulement en puissance ; il est donc con¬
traire à la notion même de la Matière première que celle-ci ait
pu être faite.»
A cette dernière objection, Thomas fait cette très juste réponse :
« Cet argument ne prouve pas que la Matière première n’a pas été
créée, mais seulement qu’elle n’a pas été créée sans forme. »
A la première, voici comment répond le Doctor commuais :
« Le Philosophe, au premier livre des Physiques, parle d’un deve¬
nir particulier, de celui qui se produit lorsqu’une forme substan¬
tielle ou accidentelle remplace une autre forme ; en ce moment,
au contraire, nous parlons des choses en tant qu’elles sont émanées
du Principe universel de l’existence ; de cette émanation, la Matière
première elle-même n’est pas exclue, bien qu’elle le soit du pre¬
mier mode de production. » Contre l’objection, telle qu’elle a été
formulée, la réponse est acceptable ; fût-elle demeurée valable si
l’on eût gardé à l’objection toute la force dont elle est capable ?
i. Sancti Thomæ Aqüinatis Surn/na (heoloffica, pars f, quæst. XL1V, art. II.
VI - 96
SAINT THOMAS d’aQLIN
563
Toutes choses ont été créées par Dieu. En résulte-t-il qu’elles
ont eu un commencement dans le temps ou bien, au contraire,
l’être qu’elles ont reçu de Dieu, l’ont-elles reçu de toute éternité?
Moïse Maïmonide, puis, après lui et sous son inspiration, Albert
le Grand avaient déclaré que le philosophe ne saurait, par argu¬
mentation probante, décider entre ces deux alternatives; ils avaient
pensé, cependant, que certaines preuves étaient de nature à faire
pencher notre esprit vers le premier parti ; il est vrai que ces preu¬
ves, à les bien prendre, ne démontraient nullement ce qu’on en
prétendait tirer.
L’opinion de Saint Thomas, en ce débat, s’inspire des pensées de
Maïmonide et d’Albert le Grand, mais elle les surpasse en netteté.
A maintes reprises *, cette opinion se formule en ces termes : « C’est
de la foi seule que nous tenons cette vérité : Le Monde n’a pas tou¬
jours été. Elle ne se peut prouver d’une manière démonstrative. »
Que l’on n’aille pas tenir ce langage : « Le Monde a été fait de
rien ; partant, il a eu existence après non-existence ; il faut donc
qu’il ait commencé. » On répondrait: « Ceux qui voudraient admet¬
tre l’éternité du Monde diraient que Dieu a fait le Monde du néant,
non pas parce qu’il l’a fait après le néant, selon ce que nous enten¬
dons, nous, lorsque nous parlons de création, mais parce qu’il ne
l’a pas fait au moyen de quelque chose. Aussi quelques-uns des
tenants de cette opinion ne se refusent-ils pas à user du terme de
création , comme on le peut voir en la Métaphysique d’Avicenne. »
« Il est utile de considérer cette vérité, afin qu’on n’aille pas,
voulant sans discrétion démontrer ce qui est de foi, donner des
raisons qui ne seraient pas concluantes ; ces raisons, en effet, prê¬
teraient à rire aux infidèles, et ceux-ci penseraient que ce sont rai¬
sons de ce genre qui nous portent à croire ce qui est de foi. »
I>a fermeté avec laquelle Thomas soutenait cette doctrine n’était
sans doute pas du goût de tous ses contemporains ; nous le devi¬
nons par le titre d’un opuscule qu’il a spécialement consacré à la
défense de son opinion : De æternitale mundi, contra murmu¬
rantes.
Si la Philosophie est impuissante à démontrer ce qu’affirme la
foi, à prouver que le Monde a eu commencement, il lui appartient,
cependant, de ruiner les raisons par lesquelles certains philoso¬
phes ont cru qu’ils établissaient l’éternité du Monde. Thomas
d’Aquin trouve donc devant lui, à titre d’objections qu’il lui faut
i. Sancti Thomæ Aquinatis Summa lheologica, Pars prima, quæst. XLVI,
art. II : Utrum mundum incœpisse sit articulum fidei. — Quœstione $ quodli-
betales, quodlibet III, art. XXXI ; quodlibet XII, art. VIII.
564
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 97
renverser, les arguments par lesquels Aristote et ses successeurs
ont entendu prouver que le mouvement était perpétuel et que le
corps des cieux était éternel.
A tous ces arguments, il fait des réponses de même sorte ’.
Lorsqu’ Aristote démontre que le mouvement n'a pu commencer,
que la Matière première n’a pu commencer, que les cieux n’ont
pu commencer, ses raisonnements 11c valent que pour des commen¬
cements semblables à ceux que nous constatons, pour des commen¬
cements qui se font par mouvement ou par génération ; son argu¬
mentation ne porte plus s’iLest question de ce commencement absolu
que nous nommons création.
Aux arguments du Péripatétisme et du Néo-platonisme en faveur
de l’éternité du Monde, Al Gazâli et Maimonide avaient opposé
une fin de non-recevoir analogue ; mais ils l’avaient appuyée de
considérations autrement fortes ; ils s'étaient attachés à montrer
comment tout raisonnement où les termes : avant la création du
monde se trouvaient employés, devenait, par le fait même, un rai¬
sonnement vain1 2 ; ces considérations de Logique, Guillaume d’Au¬
vergne les avait reprises et Albert le Grand s’en était souvenu;
le disciple d’Albert a négligé ou dédaigné de les rappeler.
Parmi les objections que Thomas s’efforce de ruiner, il en est
une qui avait, déjà, fortement attiré l’attention de scs prédéces¬
seurs ; voici en quels termes il la formule 3 :
« Quelle que soit la chose qui commence d’être, avant qu elle
ne fût, il était possible qu’elle fût ; sinon il serait impossible que
cette chose fût faite. Si donc le Monde a commencé, avant qu’il
ne commençât, il était possible qu’il fût. Mais ce qui est possible,
c’est la Matière, qui est en puissance soit d’exister, ce qui lui
advient par la forme, soit de ne pas exister, ce qui lui advient
par la privation. Si donc le Monde a commencé d’exister, avant
le Monde, la Matière fut. Or la Matière ne peut être sans la
Forme, et la Matière du Monde unie à la Forme, c’est le Monde
même. Partant, avant que le Monde ne commençât d’être, le
Monde était, ce qui est impossible. »
Nous aimerions à trouver ici, sous la plume de Saint Thomas,
la vigoureuse réplique qu’Al Gazâli opposait à cet argument et
que nous rappelions il y a un instant. La possibilité qui précède
1. Sancti Thomæ Aquinatis Somma theologica, Pars prima, <quæst. XLVI,
art. 1 : Utrum universités creaturarum semper fuerit. Expositio super libris
Aristotelis de Cœlo et Mundo , lib. 1, lect. VI.
2. Voir : Troisième partie, ch. III, § I ; t. IV, pp. 5o8-5io — Ch. VII, § I.
3. Sancti Thomæ Aqüinatis Summa theologica, loc. cit.
VI - 98
SAINT THOMAS D’AQUIN
565
le Monde n’est pas quelque chose, la Matière, qui ait une existence
en puissance ; c’est simplement 1 objet d un certain jugement par
lequel la raison déclare que l’existence du Monde n’est pas con¬
tradictoire.
Cette réplique, Thomas d’Aquin va la donner, en effet, mais
incidemment et comme à la hôte ; il semble qu il craigne d y insis¬
ter, qu’il ne veuille pas la presser, de peur de ruiner le fonde¬
ment principal de cette Philosophie péripatéticienne sur laquelle
il prétend asseoir sa Théologie. « Avant que le Monde ne fût,
dit-il, il était possible que le Monde fût, non pas selon cette puis¬
sance passive qui est la Matière, mais selon la puissance active
de Dieu ; ou bien encore, il était possible, de cette possibilité
selon laquelle on dit que quelque chose est possible d’une
manière absolue, non en vertu de quelque puissance, mais par
la seule comparaison des termes qui ne répugnent pas entre eux
(, et etiam secundum quod dicitur aliqnid absolute possibile, non
secundum aliquam potentiam, sed ex sola habitudine terminorum
qui sibi non répugnant ) / c’est de la sorte que possible s oppose à
impossible. »
C’est bien l’argument d’Al Gazôli que sous une forme très som¬
maire, nous venons de lire en dernier lieu ; il nie que la possibilité
soit un mode d’existence ; il en fait une simple absence de contra¬
diction. Quant à celui qui le précède, Averroès l’attribuait à Jean
Pbilopon. « Jean le Chrétien, écrit le Commentateur \ pense que
la possibilité réside seulement dans l’agent, selon ce qu’Al Fârâbi
a rapporté. »
XI
CONCLUSION
Dans l’œuvre immense de Saint Thomas d Aquin, ce que nous
avons recueilli est fort peu de chose. Peut-être est-ce assez, cepen¬
dant, pour que nous puissions deviner les combats que la Philoso¬
phie’ et le Dogme ont dû se livrer dans la raison de l’Ange de
l’École.
I Averrois Cordubensis Commentarius in libros Metaphijsicæ Anstotelis ;
la ArUwlliïlib XII” Averroi. lib. XI- comm ,8. - lÆ». «’.vo»» pa» je»-
contré cet argument dans le De Mundi œtermtate de Jean Philopon, et
paraît nullement conforme à la pensée de cet auteur.
566
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 99
Au fur et à mesure que Thomas d'Aquin a plus profondément
médité sur les choses de la Philosophie, la Philosophie d’Aristote,
prise sous la forme qu’Averroès admirait et préconisait, l’a solli¬
cité d’un plus puissant attrait. Le premier des Scolastiques latins,
il a vraiment saisi l’esprit de cette doctrine ; le premier, il a com¬
pris quelle force elle tirait de la précision des définitions et de la
rigueur des raisonnements ; cette beauté pure, et comme géomé¬
trique, que le Péripatétisme tirait de sa perfection logique, il a su
la préférer à la poétique abondance des discours néo-platoniciens.
Cette forme simple et claire, ennemie des équivoques, il l’a mise
en tout ce qu’il a écrit, et là même où il a combattu les enseigne¬
ments duStagirite. Par là, il a donné aux discussions de la Scolas¬
tique latine des habitudes qu’elles garderont après le temps de
Saint Thomas, et jusque dans les écrits des adversaires de ce doc¬
teur.
D’ailleurs, toutes les fois que l’orthodoxie chrétienne n’était pas
en jeu, Thomas d’Aquin a emprunté au Stagirite non seulement la
forme de son argumentation, mais encore le fond même de sa pen¬
sée. 11 a parfois pénétré cette pensée avec une profondeur et une
exactitude qu’Averroès n’a pas toujours égalées ; mieux qu’Aver¬
roès, il eût mérité le titre de Commentateur que le Moyen-Age a
décerné au Péri pâté ticien de Cordoue.
Garder en toutes choses, avec cette même fidélité, l’enseignement
du Stagirite, c’eût été, à n’en pas douter, le très vif désir de Tho¬
mas d’Aquin ; sa foi catholique ne lui permettait pas de réaliser ce
souhait, car sa perspicacité ne pouvait méconnaître l’hérésie que
contenait mainte proposition d’Aristote.
Il eût pu s’en tenir, il est vrai, à l’exposition de la doctrine péri,
patéticienne, et laisser au Philosophe la responsabilité des pro¬
positions hérétiques qu’elle renfermerait ; il lui eût suffi de décla¬
rer bien haut que ses écrits publiaient l’enseignement d’autrui
et n’exprimaient pas ses propres opinions ; Albert le Grand, son
maître, lui avait donné l’exemple d’une telle méthode.
Cette méthode, Saint Thomas d’Aquin n’eût assurément pas con¬
senti à la suivre ; il la condamnait avec d’autant plus de fermeté
que des exemples tout proches lui en montraient les dangers.
Dans son écrit Sur f unité de l'intellect, après avoir rappelé com¬
ment Siger de Brabant donnait l’unité de toutes les intelligences
humaines pour proposition unanimement avérée auprès des Philo¬
sophes, il poursuivait en ces termes * : « Ce qui est plus grave
i. Sàncti Thomæ Aquinatis De umtate mtellectus contra A verroem opuscu-
lum, cap. V, circa finem.
VI - 100
SAINT THOMAS FAQUIN
567
encore, c’est que cet auteur ajoute aussitôt : « Je conclus nécessai-
» renient que l’intelligence est numériquement une ; cependant,
» par la foi, je tiens fermement le contraire. » Mais on ne peut con¬
clure d’une manière nécessaire que ce qui est nécessairement vrai,
et de cela, l’opposé est faux et impossible ; il résulte donc de son
dire que par la foi, on croit le faux et l’impossible, c’est-à-dire ce
que Dieu même ne peut faire. Les oreilles des fidèles ne sauraient
supporter pareil langage. »
Saint Thomas ne donnera pas une proposition connue avérée en
Philosophie s’il la reconnaît contraire au Dogme catholique ; il est
donc clair qu’il lui faudra, en beaucoup de lieux, abandonner les
positions prises par le Péripatétisme.
Dans cette retraite forcée, il reculera le moins possible ; il ne
cédera le terrain que pied à pied ; là où le Néo-platonisme d Avi¬
cenne lui offrira un terrain d’entente avec les enseignements de
l’Église, il ne rompra pas en deçà de ce Néo-platonisme ; mais
s’il lui faut derechef abandonner cette doctrine pour ne se pas mettre
en désaccord avec la foi catholique, il renoncera à la soutenir ; il
en viendra jusqu’à tenir les opinions où Al Gazâli avait justement
reconnu la Destruction des philosophies d’Aristote et d’Avicenne.
Semblable retraite de philosophie en philosophie ne se peut
exécuter sans recourir à de nombreux illogismes. La doctrine
d’Aristote et la doctrine d’Avicenne sont deux systèmes parfaite¬
ment coordonnés, qui ne se peuvent concilier l’un avec l’autre ; les
contradictions qui les opposent 1 une a 1 autre sont, parfois, quel¬
que peu masquées par la similitude du langage ; mais elles se
dévoilent à qui sait, sous des termes semblables, découvrir la diffé¬
rence des significations.
Cette similitude de langage entre ces deux systèmes incompati¬
bles que sont le Péripatétisme et le Néo-platonisme, elle cache
au lecteur superficiel les évolutions par lesquelles la pensée du
Doctor commuais glisse d un système à 1 autre ; mais ces change¬
ments, une faible attention suffit à les apercevoir. Quelles varia¬
tions de sens, par exemple, au cours des théories thomistes que
nous avons analysées, ne se sont-elles pas dissimulées sous la persis¬
tance du mot matière ? Lorsqu il s agissait d établir la nature de la
substance céleste, nous avons entendu ce mot garder sa pleine
signification péripatéticienne et désigner tout ce qui existe en puis¬
sance. Lorsqu’il s’est agi de nier la nécessité de la Matière pre¬
mière, la Matière n’a plus représenté que ce sujet qui doit au gré
d’Avicenne, précéder toute génération. Enfin, en vue de lefuser
l’éternité à cette Matière, l’existence en puissance dont le Péripa-
568
LA CRUE DE l’aRISTOTÉLISME
VI - 101
tétisme l’avait gratifiée s’est trouvée réduite à la seule possibilité
logique, à une simple absence de contradiction qui n’est rien hors
de la raison ; c’était la seule existence que l’auteur de la Destruc¬
tion des philosophies eût concédée à la Matière première dont le
Monde a été tiré. En suivant donc l’œuvre de Saint Thomas, nous
avons vu ce terme de matière prendre, d’abord, le sens qui carac¬
térise la doctrine d’Aristote et qui en est comme le premier fonde¬
ment, puis traverser, en quelque sorte, le Néo-platonisme d’Avi¬
cenne, pour en venir enfin, d’atténuation en atténuation, à une
signification qui ruine tous les systèmes péripatéticiens.
Nous pourrions signaler un changement d’attitude tout aussi
marqué dans la position prise par Saint Thomas à l’égard du pro¬
blème de l’individuation. Pendant longtemps, le Doctor commuais
soutient avec fermeté la thèse péripatéticienne et averroïste qui,
dans la matière, met le . principe d’individuation ; entre cette thèse
et le dogme de la survie individuelle des âmes humaines, il tente
une étrange conciliation ; mais contre les attaques d’un averroïste
décidé à pousser jusqu'en leurs dernières conséquences les princi¬
pes péripatéticiens, d’un Siger de Brabant par exemple, cette fra¬
gile théorie ne pourrait tenir ; pour repousser ces attaques, Thomas
d’Aquin, dans son traité De unitate intellectus, opère un change¬
ment de front ; désormais, il passe sous silence la doctrine qui
demande à la subdivision de la matière la raison d’être d’individus
multiples au sein d’une même espèce ; il recourt à un axiome
qu’Aristote a formulé, mais qu’il n’entendait sans doute pas oppo¬
ser à cette doctrine ; il affirme que toute chose possède l’unité de
la même façon quelle possède l’être, et que le principe d’indivi¬
duation s’identifie avec l’existence même. C'est la doctrine dont
Henri de Gand allait bientôt s’emparer pour l’opposer à la thèse
péripatéticienne et averroïste qui met en la matière le principe
d individuation, à la thèse que Thomas d’Aquin avait constamment
soutenue jusque-là.
Est- il rien qui puisse signaler plus clairement à notre regard les
variations continuelles et profondes auxquelles Saint Thomas
d Aquin se trouvait condamne par son désir de concilier ces deux
irréconciliables ennemies, la doctrine péripatéticienne et la doctrine
catholique ?
Résumons-nous en essayant de répondre à cette question : Qu'est-
ce que le Thomisme ?
Déclarons d’abord nettement que nous laissons entièrement hors
de notre analyse le champ proprement théologique pour nous res¬
treindre exclusivement au domaine philosophique, à celui que déli-
VI - 102
SAINT THOMAS D’AQUIN
569
mitent la Physique et la Métaphysique d’Aristote. Pour éviter tout
malentendu, donnons à notre question cette forme plus restreinte
et plus précise : Qu’est-ce que le Thomisme philosophique ?
Si, par Thomisme, on veut entendre une doctrine une et coordon¬
née qui appartienne en propre à Saint Thomas d Aquin soit par les
principes dont elle découle, soit par l’ordre qui en réunit et com¬
pose les diverses parties, nous pouvons, croyons-nous, formuler
hardiment cette réponse : Il n’y a pas de philosophie thomiste.
Dans l’œuvre philosophique du Doctor communis, nous n’avons
pas rencontré une seule proposition quelque peu notable dont nous
puissions attribuer la paternité à ce maître ; il n’en est pas une au
bas de laquelle nous ne puissions inscrire le nom de l’aüteur à qui
elle a été empruntée ; ici, nous reconnaissons la signature de Saint
Augustin ou du Pseudo-Aréopagite ; là, le sceau d'Aristote, de
Simplicius, d’Averroès; ailleurs, celui d’Avicenne, d’Al Gâzali, de
Moïse Maimonide ; ailleurs encore la marque du Livre des Causes.
La vaste composition élaborée par Thomas d’Aquin se montre
donc à nous comme une marquetterie où se juxtaposent, nettement
reconnaissables et distinctes les unes des autres, une multitude de
pièces empruntées à toutes les philosophies du Paganisme hellé¬
nique, du Christianisme patristique, de l’Islamisme et du Judaïsme.
Le Thomisme n’est donc pas une doctrine philosophique ; il est
une aspiration et une tendance ; il n'est pas une synthèse, mais un
désir de synthèse.
A la vue de ces philosophies multiples que, de Platon à Maïmo-
nide, les sages de tout temps et de tout pays ont imaginées, Thomas
d’Aquin éprouve une respectueuse admiration ; il ne peut douter
que les méditations de tant de profonds penseurs n’aient abouti à
découvrir en sa totalité la vérité physique et métaphysique ; si leurs
systèmes semblent ne se pas accorder, c’est que chacun d’eux ne
détient qu’une partie de cette vérité; mais en les juxtaposant, en
les combinant avec discernement, on finira par rassembler ces vues
partielles de la vérité et par connaître dans son ensemble ce que la
raison humaine en peut découvrir.
Lorsqu’on aura reconstitué de la sorte la partie de vérité que la
méditation philosophique peut contempler, on ne manquera cer¬
tainement pas d’en reconnaître l’accord avec cette autre partie de
vérité que Dieu nous a révélée et qu’il nous enseigne par son
E-glise.
Semblable donc à l’entant qui cherche à rapprocher les uns des
autres les morceaux dissociés d’un jeu de patience, Thomas
d’Aquin juxtapose les fragments quil détache du Péripatétisme
570
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 103
et de tous les Néo-platonismes, convaincu que ces morceaux, si
divers de figures et de couleurs, finiront par reproduire Un har¬
monieux tableau, une image philosophique du dogme catholique.
Son désir de synthèse est si grand qu’il aveugle en lui le discer¬
nement du sens critique. Il ne lui vient pas à l’esprit que, de
quelque manière qu’on les découpe et disloque, les doctrines
d’Aristote, du Livre des Causes , d’Avicenne n’arriveront jamais à
se raccorder les unes aux autres, qu’elles sont radicalement hété¬
rogènes et incompatibles, et surtout qu elles sont inconciliables
avec la foi chrétienne. Lorsqu’entre les fragments juxtaposés, le
désaccord éclate trop criant, il ne désespère cependant pas du
succès ; il pense seulement qu’il avait établi un rapprochement
maladroit et, dans un autre ouvrage, il réunit les mêmes morceaux
suivant un ordre nouveau. Parfois, sa conviction que les diverses
philosophies sont concordantes le porte à imiter l’enfant dont la
main presse un peu trop fort sur les pièces du jeu rebelles à l’en¬
grenage qu’on veut leur imposer ; il force et déforme le sens ou
même la lettre de certains passages ; peut-il songer que les prin¬
cipes de Boêce ou ceux du Livre des Causes sont à jamais incon¬
ciliables avec la doctrine d’Avicenne ?
VI - 104
CHAPITRE XIII
SIGER DE BRABANT
Afin d’accorder la Philosophie avec le Dogme, Saint Thomas
d’Aquin avait dû, à maintes reprises et en dépit de ses préférences,
se montrer infidèle aux principes d’Aristote et recevoir ceux
d’Avicenne ; ceux-là mêmes, il avait dû souvent les abandonner.
Albert le Grand, déjà, et bien qu’il prétendît exposer simplement
les opinions des philosophes sans prendre à son propre compte
leurs affirmations hétérodoxes, avait, bien souvent, atténué ou
corrigé ce que les propositions d’Aristote ou d’Avicenne avaient de
trop formellement hérétique. Ni l’un ni l’autre des deux grands
docteurs dominicains ne pouvait passer pour interprète exact de la
pensée péripatéticienne ou de la pensée néo-platonicienne.
Parmi les contemporains d’Albert et de Thomas, ceux qui
étaient quelque peu versés en l’étude des philosophes ne pouvaient
manquer de reconnaître cette vérité ; il s en trouva pour 1 affirmer
nettement ; parmi ceux-ci, le plus marquant fut, sans doute, Siger
de Brabant 1 .
Siger de Brabant, maître ès arts de l’Université de Paris,
apparaît dans l’histoire à la date du 27 août 1266 * ; à ce moment,
il venait de jouer un rôle important dans de graves désordres qui
avaient mis aux prises, au sein de l’Université, la nation Française
avec les nations Picarde, Normande et Anglaise.
De l’activité intellectuelle de Siger, il nous reste quelques monu¬
ments dont nous devons la publication au R. P. Pierre Mandonnet.
Parmi ces écrits, il en est qui sont exclusivement consacrés à la
Logique. Les Quæstiones logicales *, dont nous ne possédons
,. Pierre Mandonnet, O. P. Siger de Brabant Première partie: Etude criti¬
que ; Louvain, 1911. Seconde partie: Textes inédits ; Louvain, 1908 (Les Phi¬
losophes Belges, Textes 'et Etudes, t. V et t. VI).
2. P. Mandonnbt, Op. làud.. Première partie, pp. 8o-8d.
3 P, Mandonnet, Op. laud., Seconde partie, pp. 53-tn.
572
LA CRUE DE l’âBISTOTÉLISHE
VI - 105
qu’une partie, considèrent surtout le problème des universaux.
L’art de délier les sophismes s’excerce en l’opuscule intitulé 1 2 3 4 5 :
Quæstio utrum hæc sit vera ; Homo est animal , nullo homine exis¬
tence. Cet art s’exerce aussi par la discussion des Impossibilia *.
Les Qiuesliones naturales ont pour objet l’examen de quelques
difficultés de Métaphysique.
Deux traités, enfin, se proposent de développer l’enseignement
donné par les Philosophes en des points où cet enseignement est
en désaccord avec le Dogme catholique ; ils prétendent montrer
quels corollaires on doit tirer de cet enseignement lorsqu’on ne
lui veut faire subir aucune altération propre à l’accorder avec la
foi. Le premier de ces traités * est institulé : De ætemitale mitndi ;
le second 4 : Quæsliones de anima intellectiva.
Parmi les opuscules de Siger de Brabant, il en est un dont le
titre étrange attire, tout d’abord, l’attention. Cette proposition :
L'homme est un être animé , peut-elle demeurer vraie alors même
qu'il n existerait aucun homme ?
Une page du commentaire de Robert Grosse-Teste sur les
Seconds Analytiques d’Aristote nous a montré ' comment cet
énoncé de forme étrange posait cet important problème : Une
espèce peut-elle être perpétuelle; alors que les individus qui lui
appartiennent périssent sans cesse ? L’évêque de Lincoln a marqué
deux façons de concilier l’éternité de l’espèce avec la continuelle
destruction des individus. On peut admettre la solution platoni¬
cienne : En dehors de l’existence actuelle des individus, existence
qui, pour chacun d’eux, ne dure qu’un temps, l’espèce possède
une existence idéale, au sein d’un monde archétype, et cette
existence est éternelle. On peut aussi admettre la solution péripaté¬
ticienne : L’espèce n’a aucune existence distincte de celle des
individus qui la représente, mais toute espèce est toujours, en
quelque lieu de l’Univers, représentée par quelque individu ;
c’est la perpétuelle génération d’individus nouveaux qui assure la
perpétuité de l’espèce.
1. P. Màndonnet, Op. laud., Seconde partie, pp. 63-70.
2. P. Màndonnet, Op. laud.. Seconde partie, pp. 71-94. Clemkns Baeumker,
Die Impossibilia des Siger von Brabant , eine philosophische Streitschrift aus
dem XIII lahrhundert. Par une étrange erreur, qu’il tenait d’Hauréau,
M. C. Baeumker a pris les textes des Impossibilia qu'il s'agit de résoudre en
cet écrit pour des thèses réellement soutenues par Siger ; il a cru que les
solutions des Impossibilia étaient des réfutations de ces thèses. Voir: P. Màn¬
donnet, Op. laud., Première partie, pp. 1 21-127.
3. P. Mandon.net, Op. laud., seconde partie, pp. 120-142
4. P. Màndonnet, Op. laud., seconde partie, pp. 1 A3-i 7 1 -
5. Voir : Troisième partie, Ch. IX, § IV.
VI - 106
SIGER DE BRABANT
573
*
Entre ces deux hypothèses différentes, Robert Grosse-Teste,
dans son Commentaire aux Seconds Analytiques était demeuré en
suspens. Il connaissait, en effet, une troisième solution, qu il
tenait pour vraie j l’espèce n est pas eternelle, son idée seule
est éternelle, et cette idée n est pas distincte du Verbe de Dieu,
forme première de l’Univers.
Albert le Grand ne se contente pas de cette solution dictée par
Saint Augustin ; il admet pleinement que l’essence spécifique a son
existence propre, indépendante de 1 existence actuelle des indi¬
vidus.
« L’essence de chaque chose, dit-il \ doit être considérée de
deux manières diverses. D’une première façon, en effet, elle peut
être considérée comme une nature différente de la matière ou du
support dans lequel elle réside, quel que soit d ailleurs ce support ,
d’une autre façon, on la doit considérer en tant qu’elle est dans la
matière ou dans le support qui lui confère l’individualité par le
fait même qu’elle réside en lui.
» De la première façon, on la peut encore considérer a deux
points de vue.
» D’un premier point de vue, elle est une essence séparée de
la matière et résidant en elle-même ; c’est en la considérant de la
sorte qu’on la nomme essence ; elle est une certaine chose unique,
existant en elle-même et qui n’a pas d’autre existence que cette
existence essentielle. De cette façon, il y aune seule essence [pour
tous les individus de même espèce].
» D’un second point de vue, elle se montre apte à se communi¬
quer ; cette aptitude se rencontre en elle parce quelle est une
essence propre à donner l’être à des individus multiples, alors
même qu’elle ne donnerait jamais cet être. De cette façon, elle
reçoit proprement le nom d universel...
» La matière ne fait aucunement partie de l’être véritable
d’une chose ; aucune chose n’est intelligible par sa matière,
mais seulement par sa forme ; partant, puisque l’universel est
l’objet propre de l’intelligence, il est clair que l’existence a 1 état
d’universel appartient à la forme et point à la matière ; toute
forme, en effet, est capable de se communiquer [à de multiples
individus], tandis que la matière est incommunicable... puisque
l’individu est individu par la matière...
» L’universel est donc dans l’essence d’une chose en tant que
I. Alberti Magni Liber de intellecla et intclligibi’i . Tractatus II : De per se
intelligibili. Gapp. II et III.
574
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 107
cette essence est apte à exister simultanément tout entière en plu¬
sieurs individus .
» Cette aptitude de l’essence à se communiquer précède la
matière et le composé ; aussi est- il évident que cette proposition :
L’homme est un être animé demeure vraie, alors même qu’il
n’existerait aucun homme particulier ( Patet quod millo existenle
homine par ticulari, adhuc hæc est vera : Homo est animal). Et il
en est de même des autres locutions analogues...
» La science a pour objets des choses perpétuelles ; elle est
perpétuelle et indestructible, car elle n’a pas d’autre fondement
que cette ap titude à se communiquer dont est douée la forme,
dont est douée l’essence, ainsi que les propriétés et dis¬
tinctions de cette aptitude ; or tout cela demeure perpétuel et
indestructible, que les choses particulières existent ou non. >,
C’est la solution platonicienne qu’Albert le Grand nous propose
d’adopter sans réticence ; Avicenne n’était pas plus formel que
lui
« Utrum hæc sil vero : Homo est animal, nullo homine exis tente ? »
C’est sous ce titre que Siger de Brabant traite de la distinction
entre l’essence et l’existence. Ce titre seul suffirait à nous faire
deviner que Siger, en son opuscule, vise Albert le Grand. Mais il
prend soin de nous assurer que nous avons deviné juste et de
rappeler 4 ce qu’ « Albert de’ Cologne » a dit dans son Libellus de
intellectu et intelligibili.
L’opinion de Siger est, d’ailleurs, directement contraire à celle
d’Albert. « Si l’on supprime les hommes individuels 8, on sup¬
prime ce sans quoi la nature humaine ne peut pas être et, donc,
on supprime la nature humaine. Ces individus une fois détruits,
l’homme ne continue pas d’être quelque chose dans la réalité de la
nature ; il ne reste ni être animé ni quelque autre chose que ce
soit... » Partant, cette proposition: L’homme est un être animé,
perdrait tout sens si, en la formulant, on admettait en même temps
qu’il mexiste aucun homme.
Siger de Brabant nie donc d’une manière radicale que l’espèce
ait quelque existence idéale, perpétuelle, distincte de l’existence en
acte des individus périssables.
Le traité De l'âme douée d' intelligence est expressément dirigé
contre Albert le Grand et Saint Thomas d’Aquin ; il se propose
de montrer que ces auteurs se sont écartés de la véritable doc-
1. Voir: Quatrième partie, Ch. XII, § V.
2. Pierre Mandonkït, Op. laud., seconde partie, p. 67.
3. Pierre Mandonnrt, loc. cit., p. 68.
VI - 108
S1GEH DE BRABANT
575
trine péripatéticienne et de restaurer le sens exact de la pensée
d’Aristote : « Les deux hommes 1 2 3 4 5 qui tiennent le premier rang en
Philosophie (præcipui viri in Philosophia), Albert et Thomas,
disent que la substance de l’âme intelligente est unie au corps et
lui donne son existence, mais que le pouvoir de l’âme intelligente
est séparé du corps car, pour opérer, elle ne se sert pas de cet
instrument qu’est le corps... Ces deux hommes s’écartent de 1 in¬
tention du Philosophe et, d’autre part, ils ne démontrent pas ce
qu’ils avancent. »
Le De unitate intellectns contra Averroem, que Saint Thomas
d’Aquin avait composé, sans doute en 1270 s, était une réponse à
un article de Siger sur le même sujet. Par une étude attentive des
textes et par un passage de Jean de Jandun, le R. P. Chossat 8 a
prouvé jusqu’à l’évidence que ce premier article de Siger était
perdu ; l’opuscule que nous possédons de lui Sur l'âme intellec¬
tuelle est une riposte à Saint Thomas d’Aquin.
Tout en affirmant que la Philosophie, rigoureusement suivie
jusqu’en ses dernières conséquences, donnait des propositions fort
différentes de celles qu’ Albert et Thomas avaient admises, Siger
se défend vivement d’accepter ces propositions hétérodoxes. Il
exposait la doctrine des Philosophes, mais il se déclarait ferme¬
ment attaché à l’enseignement de l’Église ; ses protestations, en ce
sens, se répètent à plusieurs reprises au cours du traité De anima
intellectiva.
« C’est cela, disons-nous *, que le Philosophe a pensé de l’union
entre le corps et l âme intelligente ; toutefois, si 1 opinion de la
sainte Foi catholique est contraire à cette opinion du Philosophe,
c’est celle-là que nous voulons préférer, de même qu’en toute
autre circonstance. »
La multiplicité des corps entraine-t-ellc, pour 1 âme intelli¬
gente, une égale multiplicité ? « J ai longtemps regardé comme
douteuses 6 la voie que doit suivre la raison naturelle en la solu¬
tion du susdit problème, et l’opinion que le Philosophe avait con¬
çue touchant cette question ; daus un semblable doute, il se faut
fermement attacher à la Foi, qui surpasse toute raison humaine ».
Ce langage était-il sincère ? Albert le Grand n’avait cessé d’en
1. P. Mandonnet, Op. laud., seconde partie, p. i52.
2. P. Mandonnet, Op. laud., Première partie, pp. io3-no.
3. R. P. Marcel Chossat, S. J., Saint Thomas d’Aquin et Siger de Brabant
(Revue de Philosophie, XlVe. année, 1914, t. XXIV, pp. 553 sqq., et . ,
pp. 25 sqq.).
4. P. Mandonnet, Op. laud., seconde partie, pp. uo-107.
5. P. Mandonnet, Op. laud., seconde partie, p. 169.
576
LA CEDE DE l’aBIBTOTÉUSME
VI - 109
tenir un tout semblable ; et, bien loin de mettre en doute la bonne
foi du docte dominicain, l’Église l'avait comblé d’honneur. Lès
contemporains avaient des moyens d’information qui nous sont
inconnus ; après avoir entendu, de la bouche de Siger, les pro¬
testations qu’ils avaient déjà ouï de la bouche d’Albert, ils por¬
tèrent, sur ces deux hommes, des jugements fort différents. Le
23 octobre 1277, l’inquisiteur de France, Linon du Val, citait
Siger à son tribunal afin qu’il y répondit de l’accusation d’héré¬
sie '. Le P. Mandonnet paraît avoir bien établi * que Siger « en
appela à la Cour de Rome. Son procès a été jugé. Siger a été con¬
damné à l’internement dans la Curie. C’est ainsi qu’il l’a accom¬
pagnée dans ses déplacements. Il est mort au temps où elle rési¬
dait à Orvieto, 1281-1284, assassiné parle clerc demi- dément qui
était à son service ».
Siger de Brabant excelle à montrer comment un esprit qui fait
abstraction de tout l’enseignement catholique pour se mettre à
l’école des seuls philosophes de l’Antiquité, ne peut pas ne point
aboutir à des propositions directement contraires à la foi. L’incom¬
patibilité du Dogme chrétien et des principes péripatéticiens se
manifeste avec éclat dans ses écrits. Pour mieux mettre en évi¬
dence cette incompatibilité, il lui arrive de prendre la doctrine
aristotélicienne sous la forme même que Thomas d’Aquin lui don¬
nait. Ainsi fait-il lorsqu’il se propose de montrer que l’intelligence
active est unique en tous les hommes, et, plus généralement, de
prouver que la forme spécifique, bien loin de se multiplier ên rai¬
son des corps multiples des individus d’une même espèce, demeure
la même en tous les individus. Pour établir cette proposition, il a
soin de définir le principe d’individuation exactement comme Saint
Thomas l’a défini.
« Deux individus de même espèce, dit-il1 2 3, ne diffèrent pas par la
forme, la forme, en effet, n’est pas, en eux, substantiellementdivisée.
La matière de cet individu-ci n’est pas, non plus, par elle-même,
séparée de la matière de cet individu-là. Un individu diffère
d’un autre individu de même espèce en ce que l’un de ces indivi¬
dus possède la forme, dans la matière, sous certaines dimensions
bien déterminées ou sous une désignation (suppositio) bien déter¬
minée ; cette forme est, par exemple, située ici ; un autre individu
1. P. Mandonnet, Op. laud., Première partie, pp. 253 -255.
2. P. Mandonnet, Op. laud.. Première partie, pp. 262-286.
3. Sioehi de Brabantia Quœstiones de anima intellectiva . VII. Utrum anima
intellectivamultipliceturmultiplicationecorporumhumanorum (P. Mandonnet;
Op. laud., seconde partie, pp. 167-168).
VI - no
SICER DE BRABANT
577
possède aussi la forme de son espèce, mais elle est située ailleurs.
En chacun de ces deux individus, la forme n'est pas différente de
la forme considérée en elle-même et dans sa propre substance,
attendu qu uue telle division des formes déterminerait une diver
sité spécifique ; les deux individus possèdent l’un et 1 autre une
même forme, une forme indivise, exempte de toute division qui
atteigne la forme même. Et lorsque nous disons qu’en l’un de ces
individus et en l’autre, cette forme est unique, d’une unité sub
stantielle, et qu elle est seulement située ici et là, qu on n aille
pas s’en étonner ; lorsque nous parlons, en effet, d’une forme uni
que, douée d’unité substantielle, nous n’entendons pas parler
d’une chose qui soit prise d’une manière individuelle, mais bien
d’une manière spécifique, car, par elle-même, une forme maté¬
rielle n’est pas individualisée. Or, qu’une chose spécifiquement
unique existe, à la fois, dans plusieurs individus, qu’elle se trouve,
en même temps, ici et là, il n y a rien d’impossible à cela. Lors
qu’un individu d'une certaine espèce est engendré à l’aide d’une
matière privée, jusqu’alors, de cette forme et de cette espèce, il
ne faut pas croire qu’il y ait génération d’une forme autre que la
forme préexistante, si par autre on entend quelque chose qui por
ferait sur la substance, prise en elle-même, de cette forme ; la
forme qui est engendrée est, en ce qui concerne la forme même,
la même que celle qui se trouvait auparavant dans une autre par
tie de la matière. 11 n y a rien de contradictoire, en effet, à ce
qu’une chose qui est spécifiquement la même puisse, en même
temps, préexister et être engendrée. De même, d’ailleurs, que
dans les individus, la forme n’est pas divisée par elle-même, ni
directement ni indirectement, de même la matière est, elle aussi,
indivise. La matière, en effet, ne se divise pas par elle-même,
mais seulement par le fait qu elle est placée ici ou là. »
Avec une grande habileté, Siger de Brabant a su s’emparer des
précisions mêmes que Thomas d Aquin avait introduites dans
l’étude de la Matière première et du principe d’individuation ; il
s'en est servi pour justifier avec plus de force la théorie néo-pla
tonicienne qui, à tous les individus humains, attribue une intelli
gence active unique et indivise, forme spécifique de l’homme.
Siger ne se montre pas moins habile dialecticien loisqu il
entreprend de démontrer comment les principes d’Aristote sont
absolument réfractaires à l'opinion que le Monde a commencé
d’exister ou simplement à l’opinion qu’uue espèce, telle que l’es¬
pèce humaine, a commencé d’être.
37
578
LA. CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
VI - 111
« Supposons que la totalité des être causés 1 2 ait, à un certain
moment, été non-existante ; c’est ce qu’ont prétendu, selon ce que
dit Aristote au XII* livre de la Métaphysique *, certains poètes,
théologiens et physiciens ; la puissance aurait alors, d’une manière
absolue, précédé l’acte.
» De même, si quelque espèce de l’être, prise en sa totalité,
l’espèce humaine par exemple, avait commencé d’exister, alors,
[avant son commencement,] elle n’eût jamais préexisté en acte,
comme certains pensent l’avoir démontré ; en ce cas, pour cette
espèce, la puissance d’exister en acte précéderait d’une manière
absolue l’existence en acte.
» Ces deux propositions sont également impossibles.
» Cela se voit clairement pour la première.
» En effet, si, à une certaine époque, l’univergalité totale des
êtres avait été en puissance, en sorte qu’il n’y ait, parmi les êtres,
aucune chose qui soit totalement en acte, qui, toujours, agisse et
meuve d’une manière actuelle 3, les êtres et le Monde n’eussent
alors aucunement existé, si ce n’est en puissance, et la Matière
aurait, d’elle-même, passé à l’acte, ce qui est impossible. Aussi
Aristote et son Commentateur déclarent-ils, au XIIe livre de la
Métaphysique , qu’en attribuant aux choses un repos d’une durée
infinie, suivi du mouvement, on admet que la Matière est mobile
d'elle-mème.
» Il est clair également que la seconde proposition est impos¬
sible. En effet, le premier Mobile, le premier Agent est toujours
en acte ; il n’y a rien en lui qui soit en puissance avant d’être en
acte ; il meut donc sans cesse et fait sans cesse tout ce qu’il ne
fait pas par l’intermédiaire du mouvement. Puis donc qu’il meut
sans cesse et qu’il agit ainsi sans cesse, il en résulte que nulle
espèce de l’être ne peut passer à l’acte qui n’y ait déjà précédem¬
ment passé ; en sorte que les choses qui ont déjà existé reviennent
sous la même espèce suivant un cycle ; ainsi en est-il des opi¬
nions, des lois, des religions ; par là, les choses inférieures par-
1. Sigeri de Brabantia De æternitate Mundi, III. P. Mamionnet,Op. laud.,
seconde partie, pp. i3q-i4o II semble que le mot causés (causatorum) doive
être biffé: sinon, la suite du raisonnement ne se comprendrait pas.
2. C’est, en effet ce que dit Aristote au chapitre VI du livre XI (numéroté XII
au xiii'! siècle) de la Métaphysique ; Aristote parle seulement des théologiens
et des physiciens, mais pointdes poêles. 11 ne semble donc pasquel'on puisse,
comme le P. Mandonnet (üp. taud., Première partie, p. ig3) voir dans ce pas¬
sage, qui n’est qu’une citation d’Aristote, une impiété de Siger de Brabant.
3. On voit que la doctrine que Siger réfute ici n’est pas celle de la création,
mais celle qui ferait sortir tous les êtresd’un néant absolu où Dieului-même
n’existerait pas.
VI - 112
SIGER DE BRABANT
579
courent un cycle déterminé par la circulation des corps supérieurs,
bien que le retour périodique de certaines de ces choses ne soit
pas, à cause de son ancienneté, demeuré dans la mémoire des
hommes. Ces propositions, nous les formulons selon l’opinion du
Philosophe, mais nous ne les affirmons pas comme vraies. »
En donnant ces assertions comme le résumé de la véritable
pensée d’Aristote, Siger, très certainement, ne dupait pas son
lecteur.
Il ne le dupait pas non plus lorsqu’il proclamait le désaccord
qui existe entre la Philosophie péripatéticienne et ces propositions,
souvent affirmées par Saint Thomas d’Aquin : L’àme humaine et
les cieux ont eu commencement, mais ils n’auront pas de fin ; leur
durée, bornée dans le passé, n’a pas de limite dans l’avenir.
« L’àme intelligente et incorruptible, disait Siger *, a la vertu
de toujours être. Cette vertu, si elle ne l’a pas reçue, c’est qu’elle
a toujours existé dans le passé. Si elle l’a reçue alors quelle ne
l’avait pas, ou bien elle était en puissance de l'avoir ou bien elle
ne l’était pas. Or, si, par sa nature, il était impossible qu’elle eût
cette vertu, elle ne la tiendrait pas d’un autre ; car ce qui, par soi
ou par sa propre nature, ne peut pas être, ne reçoit pas l’existence
d’ailleurs. D’autre part, supposons qu’elle ait reçu cette vertu
alors qu’elle en était en puissance ; toute vertu d’exister qui est
précédée par la puissance à cette même vertu est une vertu qui
a son existence en la matière ; la vertu d’exister de l’âme intelli¬
gente serait une vertu d’exister matérielle et, partant, corruptible ;
l’âme intelligente ne serait pas éternelle dans l’avenir.
» Si donc l’âme intelligente est éternelle dans l’avenir, il faut
qu’elle ait reçu cette vertu d’exister de telle façon qu’on ne puisse
pas dire qu’elle ne l’a pas toujours eue auparavant. Elle a, dès
lors, toujours possédé la vertu d’exister, et elle est éternelle dans
le passé comme elle est éternelle dans l’avenir.
» Aussi trouve-t-on des choses qui, tantôt n’existent pas, et qui,
tantôt, existent pendant un temps fini ; ce sont des êtres corrupti¬
bles, car leur existence a eu commencement. On rencontre aussi
des choses qui n’existent jamais ; telles sont les choses impossibles,
comme la chimère. Enfin on trouve des êtres qui ont toujours
existé dans le passé et qui, toujours, existeront dans l’avenir.
Mais dans Aristote, on ne trouve jamais d’êtres éternels dans le
passé et point dans l’avenir, ni d’êtres éternels dans l’avenir mais
i. Sigeui de Brabantia Quœstiones de anima intellectiva, V. Utrum anima
intellectiva sit æterna in præterito, P. Màndonnet, Op. laud., seconde partie,
p. i5g.
I
580 la crue de l’aristotélisme VI - 113
point dans le passé, comme on le voit au premier livre Du Ciel et
du Monde. »
Siger de Brabant n’a pas prétendu qu’il enseignait la vérité à
ses contemporains, mais seulement qu’il leur exposait la pensée
d’Aristote. A-t-il atteint son but ? Il serait puéril de le contester.
Même alors que ses propositions ne se pourraient autoriser d’un
texte formel du Stagirite, elles sorft très nettement dans le sens de
la Philosophie péripatéticienne. Les raisonnements de Siger sont
dominés par cette idée : Pouvoir être, c’est être déjîi d’une cer¬
taine manière, c’est être en puissance, et l’existence en puissance,
c’est la matière. Or, c’est bien l’idée maîtresse de toute la Philoso
phie d’Aristote, celle qu’on ne peut admettre sans,ètre, en quelque
mesure, péripatéticien ni rejeter sans sortir du Péripatétisme.
Parlons franc ; de tous les auteurs du xm° siècle, Siger de Bra¬
bant est le seul qui nous présente l’authentique pensée d’Aristote,
sans mélange, sans déformation, sans réticence.
Dans les écrits d’ Albert le Grand et, plus encore, dans ceux de
Saint Thomas d’Aquin, le Péripatétisme se montrait atténué,
imprégné de Néo -platonisme, dépouillé de plusieurs de ses thèses
essentielles ; il semblait alors qu’il fût possible de le concilier avec
l’enseignement de l’Eglise catholique. Ceux qui, comme Siger de
Brabant, se sont mis à l'école d’Averroès, oiit restauré ce Péripa¬
tétisme altéré ; au système d’Aristote ils ont rendu sa rigidité
logique.
A la vue de cet Aristotélisme qui se montrait à elle sans dégui¬
sement et tout nu, la Scolastique chrétienne comprit quelles
seraient les conditions du vainqueur si elle se laissait conquérir
par cette doctrine. Il lui faudrait déclarer faux tout l’enseignement
de l’Église catholique, ou bien il lui faudrait admettre que deux
doctrines contradictoires peuvent être également vraies, l’une
parce qu elle est enseignée par l’Eglise, l’autre parce qu elle est
démontrée par la raison des Philosophes ; il lui faudrait, en un
mot, sacrifier sa foi ou son bon sens. Son parti fut vite pris ; elle
sacrifia la Philosophie païenne.
VI - 114
ERRATA
Page 16, ligne 26, c’est au sein la Science rlc Dieu... lire : c’est au sein de la
Science de Dieu.
Page 18, ligne 5 en remontant, lire existence milieu de existence.
Page 67, ligne 9 en remontant, lire : rUot vù ireo»; ii.toi.TJ.o-j nu heu de llcoi.
fxjatoxjfi tpLtTuoû.
Page 174, ligne 6, un véritable, lire : une véritable.
Page 197, ligne 9, rationnalisme, lire : rationalisme.
Page 23o, ligne 3, Iraël, lire : Israël.
Page 4 14, ligne 3 en remontant, capables, lire : capable.
Page 418, ligne 11 en remontant; De sommo, lire : De somno.
Page 419, ligne 9 en remontant, inlligibili, lire : intelligibili.
Page 434, ligne 18 en remontant, il a existé, lire : il n’a existé.
Page 44o, ligne 5. deux Albert se sont succédés, lire, : se sont succédé.
Page 5io, note 1, exmateria, lire : ex materia.
Page 553, note, aminata, lire : animata.
VI - 116
TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS CE VOLUME
A
Aaron, p. 129.
Abba (Rabbi), pp. q4» i38, 142.
Abba Mari, pp. 199, 200.
Abou Bekr ben al Çayeg, voir : Ibn Bâdja.
Abou-Masar, dit Albumasar, pp. 289, 290, 44?» 448.
Abraham, pp. 127, 197.
Abraham ben David ha-Lévi, p. 168.
Abraham ben Dior ou ben David (le faux), p. 77.
Abraham ben Ezra, p. 168.
Abraham ben Isaac ben Juda ben Samuel Schaloin, p. 229 n.
Abraham Zaccut, p. 79.
Adam, pp. 1 47 » i56.
Addéreth, voir Salomon ben Addéreth .
Adam Red ou le Roux, p. 35i .
Alain de Lille, pp. 368, 36g, 377.
Albatégni, pp. 2o5, 448. ,
Albert le Grand, pp. 4, 196, 210, 245, 25o, 255, 255 n., 257, 258, 286, .19 n ,
329, 355, 375, 4o4, 4u-4i5, 4i7 n - 4*7-444, 446-459, 4og 460-47.,.
483, 548, 559, 563, 564, 566, 571, 573-576, 58o.
Albitrogi, voir : Bitrogi (Al) ou Alpétragius.
Alexandre d’Aphrodisias, pp. 171, 2o3, 234, 2.53-255, 257-260, 320, 412, 424,
Alexandre de Haies, pp. 184, 212, 285, 286, 3oo, 317-319, 322-332, 334-34>,
353, 38o, 412, 4i3, 424, 429, 44o, 454, 457, 473, 478» 479» 607.
Alexandre d’insel, p. 369.
Alexandre (le faux), pp. 254, 257-260.
Alexandre IV, p. 421.
Al Fârâbi, voir : Fàrâbi (Al).
Al Fergani, voir : Fergani (Al).
Al Gazâli, Algazel, voir : Gazâli (Al).
Al Kindi, voir : Kindi (Al).
Alpétragius, voir : Bitrogi (Al).
Amaury de Bennes, pp. 59, 244-249> 2^9> 33 1 .
Ambroise (Saint), p. 64.
Anaxagore, pp. 385, 547-
Anselme (Saint), pp. 292, 293, 3 18, 34o, 429, 607.
Aristarque de Samos, pp. 1 43, 1 46, 206.
Aristote, pp. 6-7 , 9, n, 1 3-i 7, 29, 3i, 43, 67, 68, m, 123, 124,
167, 170, 171, 172 n., i74_I77, !8o, 181, 188-194, I97‘I99>
220, 226, 23o, 232-237, 241-245, 261, 262, 264-266, 268-271,
i48, i49, i5i,
208, 216, 218-
273, 274, 276,
584
TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS CE VOLUME VI - 117
277, 298, 3i5, 3 16, 3 1 8-32i, .819 n., 327, 34 1, 342, 345, 348, 349, 354, 555,
365-307, 369, 372, 373,375, 379, 38i, 383, 385-387, 394, 399, 4o*-4o6, l\i\,
4 1 2, 4*4, 4 15, 420, 422,424, 426, 432,434, 435,437, 439, 442, 447, 456, 458,
459 n., 460, 471, 475, 477, 48f>, 48i, 483, 488, 496, 5 1 1 , 5i4, 5i8, 522-
526, 53o-532, 534, 537, 539, f*4 1, 542, 544, 545, 548-5o, 554, 56o, 56 1, 566-
_ 572, 575, 577, 58o.
Aristote (Pseudo-), auteur de ta Théologie d’Aristote, p. 235.
Ascher (Rabbi), pp. 79, 80.
Augustin (Saint), pp. 48, 53, .'17, 64, 69, 71, 107, 166, 233, 235, 247, 255, 273,
278, 284, 288, 298, 328, 334-34o, 342, 352, 353, 356, 36o, 36on., 374, 375,
385, 387, 4n, 428, 429, 44o,4^6, 007, 5 11, 53g, 557, 5.69, 569, 673.
Avempace, voir : Ibn Bâdja.
Averroès (Ibn Rochd, dit), pp. 170, 171, 174, 175, 186-188, 194-196, 198, 216,
219, 220, 226, 227, 235, 245, 272, 274, 276, 280, 320, 323, 329, 368, 369,377,
378, 409, 4*2, 42o-4a3, 425, 427, 440, 442, 44®, 45*, 454, 458, 45g, 459 n-,
483, 487, 488, 49*, 5n, 5 12, 517, 5 1 8, 520-522, .629, 53o, 536, 537, 539,
54o, 548, 549, 55o, 554, 565. 566, 069, 58o.
Avicébron (Salomon ben Gabirol, ou Ibn Gabirol, dit), pp. 3-8, 10-17, 20» 2 4*
3o, 33, 35, 37, 38, 40,42, 44, 45, 61, 65, 67, 69, 71, 72, 74, 76, io5, 107, 1 15,
121, 122, i5i, 157,167, 169, 2 1 3, 220, 223, 228, 233, 236, 237, 239-241, 25i-
253, 256, 260, 272, 273, 278-280, 289, 3oo, 324, 326-28, 33o-34, 337, 344,
352, 355, 356, 361,376, 38o, 384, 387, 392, 4oo, 4oi,4**> 4*2, 426-429, 444,
453, 454, 457, 464-466, 478, 481, 5.2, 5 1 6, 537, 538.
Avicenne (Ibn Sinà, dit), pp. 3, 6-10, 12, 1 4, 26-28, 3i, 67, 124, 169, 1 74-
*77, *78, *8o, 186, 189, 190, 195, 197, 210, 220,221, 233, 23o, 235, 242, 243,
2.5g, 261, 262, 264, 265, 271, 277, 282, 283, 289. 297-299,300, 3o2, 3o3, 307,
3o9-3ii, 3i3, 3 1 5, 319, 320, 324, 326, .827, 332, 356, 365-367, 389, 391, .892,
394, 397, 407-4*2, 424-427. 434, 439, 44*, 444, 447, 45 1 , 453, 457, 459, 46*-
463,47*, 472> 474, 475, 48*, 483-48g, 49*-493, 496, 5oo, 5oi, 5o5, 5io, .012,
5*6, 52.8-525, 529, 5 3 o, 532, 536, 537, 539, 54i-543, 548-55o, 552, 56o, 562,
563, 567, 568, 569, 570, 671, 574.
♦
B
Bacon (Roger), pp. 2o3, 204, 261, 3i7, 34i, .862, .863, 375-38o, 382, 38/Hoa,
4o4-4i5, 454 , 466.
Baumgartner, p. 273 n.
Baur (D*1 Ludwig), p. 295 n., 34i n.
Baeumker, pp. 3 n., 4, 325 n., 359, 36o n., 36 1 n., 363 n., 364 n., 366 n., .867 n.,
368 37o, .872, 572 n.
Basile (Saint), pp. 69, 1 48, 396, 397.
Bernard (l’Almaricien), p. 248.
Bernard (Saint), pp. 295 n.,3i8.
Bernard de Chartres (frère de Thierry), p. 256.
Bernard Sylvestre, pp. 2.56, 267.
Belleval (Firmin de), p. 212.
Bitrogi (Al) dit Alpctragius, pp. 206-207, 216, 268, 355, 358.
Boëce, pp. 4, 2.87, 242, 2.58, 275, 281, 286-289, 291, 294, 299, 3oo, 3o2-3o7, 3o9-
3i4, 3 1 8, 327-329, .894, 396,897, 399, 400, 456, 463-465, 47i, 47^77, 482,
482 n., 497, 498, 870.
Bonaventure (Saint). pp.'.3i4, 3i5, 34o, 466, 496. .
Bonet (Nicolas), p. 22.5.
Btilow (Georg), pp. 2.85 n., 26.5,
Buridan (Jean), p. 4 * * .
VI - 118 TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS CE VOLUME
585
c
Calippe, pp. 209, 271.
Calo Calonymos, pp. 216-221, 223-228.
Cantor (Moritz), p. 212.
Carlebach (Joseph), pp. 2o3-2o5, 208, 20011.
Castellani (Pietro Nicolo), p. 3190.
Chalcidius, pp 69, .48, 1 49» 233, 23g.
Charles le Chauve, pp. 38, 75, 233, 2/47.
Charles V (roi de France), p. 232.
Chasdai Crezkas, pp. 229-232.
Châtelain (Emile), pp. 243 n , 245, 248 n., 249 n., 255 n., 3ifi n., 33g n., 34° n
Chossat (le R. P ), p. 675.
Cicéron, p. 43.
Clément IV, pp. 246, 3i2, 526, 53o.
Copernic, p. 1 43, i47-
Correns (Paul), pp. 4 n-> 238, 324 n.
Costa ben Luca ou (Louka), p. 424-
Cousin (Victor), p. 2.56.
Curtze (Maximilian), p. 212.
Damascius, pp. 12, 5i4.
David, pp. 84, 126-128.
David de Dinant, pp. 244, 245, 2.5o-255, 2.55 n., 2.57-260, 33 1
Delaborde, p. 243 n. rc , „ ,
Denifle (R. P. Heinrich), pp. 243 n., 245, 248 n., 249 n., 2.55 d., 3ih n., 017 n..
33g n , 34o n .
Denys (le faux Aréopagite), pp. 29, 66, 69, 83, 124, 233, 2.35, 3i8, 424, nftp
Denys le Chartreux (Saint), p. 53g.
De Wulf (Maurice), p. 373 n.
Djéber ben Aflah, dit Géber, pp. 206, 448.
Don Vidal Salomon, p. 200.
Duguétan fils (Jean Antoine), p. 465 n.
Duns Scot (Jean de), pp. 4» 223, 23o, 23i.
Empédocle, pp. 121, 122, 167.
En Dauran (De Lunel), p. 200.
Erigène (Jean Scot), voir : Scot Erigène (Jean).
Etienne de Provins, pp. 298, 317.
Eudoxe, pp. 209, 271.
F
Fabricius, p. 369. _
Fârâbi (Al), pp. 172 n., »8o, 2.34, 253, 208, 260, 262, 271,
44o, 444» 447» 472» ^65.
Féret, p. 246 n., 29.5 n
Fergani (Al), p 2o5.
Fiadonei (Bartholomeo dei), dit Ptolémée de Lucques, p.
Frank, pp. 3 n , 76 n., 77, 78, 79, 80, 106, .43, .44, >66.
Frères de la Pureté et de la Sincérité, pp. 6, 67.
4.2, 424.
469 n.
426, 427,
586
TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS CE VOLUME VI - 119
G
Gaffarel, p. 77.
Galilée, .p. 2o3.
Garde (Jérôme de la), p. 465 n.
Gazâli (Al), pp. 6, 7, 9, 10, i4, 24-28, 3 1 , 171, 174, 175, 180, i83, 186, 188-197,
194, 196, 197, 214, 220, 221, 223, 23o, 234, 235, 242-244» 25g, 262, 264, 205,
271,278, 281,282, 297-301, 3o4, 3ii, 3 1 3, 3i5, 3i8, 324, 332, 356, 389, 4°6-
412, 424-426, 429, 434, 437, 439, 44g 442, 444» 447» 457,463, 471» 472, 486,
487,491, 493, 5oo, 5oi, 5i2, 53o, 536, 537, 557, 56o, 56i, 564, 567, 56g.
Géber, voir : Djéber ben Aflah.
Gérard de Crémone, pp. 234, 26i, 265.
Gilbert de la Porrée, pp. 234, 237-243, 275, 281, 289-293, 294, 295, 296 n., 297,
3oo, 3o3, '*04, 3i8, 327, 342, 343, 345, 363, 364, 373, 375, 464, 492*
Godin, p. 249
Gondisalvi (Domengo), dit Gundissalinus, pp. 3 n., 4, 74, 234-237, 240, 257, 258,
261, 264, 271, 324, 327, 36g.
Grégoire de Nysse (Saint), pp. 43, 53, 64, 69.
Grégoire IX, pp. 298, 3i6, 317.
Grégoire X, pp. 246, 535.
Grosse-Teste (Robert), évêque de Lincoln, dit Linconiensis, pp. 296-297, 34o-
345, 348-359, 36i, 363, 372, 38o, 4o8, 429, 446, 507, 572, 573.
Guédalia, p, 77.
Guillaume d’Auvergne, pp. 4, I97, 235, 262-264, 266-285, 276 n., 3oo, 3oi,
3o4, 3 1 5, 3 16, 3 1 9, 320, 323, 327, 337-340, 353-355, 38o, 399, 412, 424, 428,
429, 446, 472, 507.
Guillaume d’Auxerre, pp. 298, 299, 317. •
Guillaume le Breton, p. 246.
Guillaume de Moerbeke, pp. 370, 371 .
Guillaume d’Ockam, p. 225.
Guillaume de Pierre Godin (cardinal), p. 469 n.
Guillaume de SaintCloud, p. 2o3.
H
Hamemouna le Vieillard (Rabbi), pp. 129, 1 43
Hasday (Rabbi), p. 224.
Hauréay (B.), pp. 5g, 60, 226 n., 248, 25o, 256-258, 572 n.
Henri de Gand, pp. 5io, 5n, 568.
Hermès Trismégiste (Mercure), p. 273.
Hilaire (Saint), pp. 287, 288, 292,490, 4gi .
Hipparque, p. 206.
Hiyâ (Rabbi), pp. 132, i3g, i4o.
Hizqiya (Rabbi), p. 1 5 1 .
Honorius III, p. 249.
I
Ibn Adi, pp. 172, 172 n.
Ibn Bâdja ou Avempace, pp. i3, 188, 190, 253, 276, 277, 412, 424, 436, 446,
45 1, 453.
Ibn Falaqera, pp. 4, 122, 169.
Ibn Gabirol, voir : Avicébron.
Ibn Rochd, voir : Averroès.
Ibn Sinâ, voir : Avicenne.
Ibn Tofaïl, pp. 272, 278,412, 424, 446, 45i, 453.
VI - 120 TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS CE VOLUME
587
Innocent III, pp. 245, 246.
Innocent V, p. 246.
Isaac (Rabbi), p. 187.
Isaac Israelita, pp. 425, 442.
Isebord d’Amelunxen, p. 349.
J
Jacob, p. 127.
Jacob d’Antoli, pp. 196, 198.
Jacob ben Makir, voir : Profatius.
Jacques (Saint), p. 372.
Jean (Saint), p. 61 .
Jean XXI, p. 246.
Jean (diacre de l’Eglise romaine), p. 238.
Jean Damascène (Saint), pp. 447» 557 ■
Jean de Jandun, pp. 208, 578.
Jean de la Rochelle, p. 286.
Jean de Luna (Joannes Hispanensis), pp. 4> 74, 234, 287, 240, 271.
Jean de Murs, p. 212.
Jean de Pauly, pp. 77, 80, 81, i43, i44_I4®-
Jean de Verceil, pp. 5o2, 5o3, 5o5, 557,558.
Jean des Linières, p. 212.
Jean Pic, p. 77.
Jehouda ben Tibbon, p. 195.
Joël (M.), pp. 4 n , 2i3, 214 n.-2i6 n.,229, 23o, 232, 433 n
Joseph ben Falaqera, p. 122.
Joseph ben Zaddik, p. 168.
Josûé, p. 198.
Jourdain (Charles), pp. 3, 247, a5o, 255, 4®9> 47® n » 4°°’ °72 n-
Jourdain (Amable), p 3, 275 n.
Juda Abravanel, p. 280.
Juda ha Lévi (Rabbi), p. 223, 224.
Jydas le Saint, p. 76.
K
Kepler, p. 202.
Kindi (Al), p. 234 .
L
Lactance, p. 273.
Lafuma-Giraud (Emile), pp. 77, 78 n.
Lammy P. (Dominicain), p. 465 n.
Launoy, pp. 243 n. , 244 D • » 3i6.
Lecteur Vénitien, p, 558. .
Léon de Bagnole, dit l’Hébreu ou le Juif, voir : Leyi ben Gerson
Lévi ben Gerson, de Bagnols, dit l’Hébreu ou le Juif, pp. 201-228, a3o,
Linconiensis, voir : Grosse-Tête (Robert).
232 .
Linon du Val, p. 576. .
Livre des causes (Le), pp. 5, 17, ai, 24, 28, ®7> ia7> l8'* 1 ’ 2I^’ 3 ^
265, 266, 291-293, 3 1 5, 320, 364, 374, 42i-423, 426, 430,43g, 44g 456,458
46o, 469-472, 483, 492, 493; 499, 5oo, 54i, 543, 569, 57o.
Linon du Val, p. 676.
Lombard (Pierre), p. 3 18.
588
TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS CE VOLUME
VI - 121
M
Macarius Scotus, p. 274.
Macrobe, pp. 148, 233, 274.
Maimonide (Moïse), voit' : Moïse ben Maïmoun.
Malebranche, p. 2i5.
Mandonnet (R P. Pierre), pp. 240, 281 n., 3o8 n., 3 iq n , 4fy) n , 571,
574 n., 576, 078 n., 579 n.
Marsile d’Inghen, p. 229 n.
Martianus Capelia, p. 233.
Martin de Pologne, pp. 246, 247.
Maurice l’Espagnol, p. 244.
Maxime le Confesseur, pp. 43, 53, 64, 69.
Menendez Pelayo, p. 226 n.
Meyronnes (François de), p. 23i .
Michel Scot, pp 198, 235, 261.
Mohammed al Schahrastâni, pp. 121, 122.
Moïse ben Jacob ben Ezza, p. 168.
Moïse ben Maïmoun. dit Maimonide (Rabbi Moïse ou Rabbi Moses), pp. i3,
168-171, 172 n., 176, 178, 180-182, 186-191, 194-199,210,213,216-218, 221,
224, 225, 228-230, 232, 235, 272, 276, 277, 412, 425, 433 437; 439. 440,442,
444, 446, 447, 487-489, 546, 56o, 563, 564, 669 .
Moïse ben Nachman, pp. 78, 79.
Moïse ben Tibbon, p. 196.
Moïse ben Samuel, p. 196.
Moïse Botril, p. 166.
Moïse Corduero, p. 79.
Moïse de Léon, pp. 78, 79.
Munk (S.), pp. 3 n . , 4, 5, 80, 121 n . , 122 n., 167, 176, 170 n . , 172 n . , 1 84 n . ,
i85 n , 202, 224 n., 226, 226, 227 n.
N
Némésius d’Emèse, p. i48.
Nicolas III, p. 246.
Nissim (Rabbi), p. 224.
O
Ocellus (le faux), pp. 148, 149.
Onkelos, p. 83.
Oresme (Nicole), p. 2,32.
Patrussi (Léonard), cardinal, p. 469 n.
Paul (Saint), pp. 6i, 246.
Pauly (Jean de), pp. 77, 80, 81, i43-i46.
Peckham (Jean), p. 2o3.
Philippe-Auguste, p. 243.-
Philippe de Vitry (Evêque de Meaux), p. 212.
Philippe le Bel, pp. 200, 201 .
Philon, p. 68, 83. 91 .
Philopon (Jean), dit Jean d’Alexandrie, pp. 172, 545, 565,
Pic de la Mirandole (Jean), pp. 77,209,
VI - 122 TABLE DES AUTEURS CITÉS DA.NS CE VOLUME
589
Pierre d’Alexandrie, pp. 201 u.,202, 212.
Pierre de Corbeil (Archevêque de Sens), pp. 243, 240.
Pierre de Nemours (Evêque de Paris), p. 243.
Pierre de Tarentaise p. 602.
Platon, pp. 60, 69-74. 198, 233, 235, 236, 23q, 242, 268-270, 270, 283. 284, 320,
338, 346, 34q, 3q6, 397, 426, 547, 569.
Plotiu, pp. 11,60,70,111,291.
Porphyre, pp.4^4, 44
Proclus, pp. 11, 83, 120, 160, 161, 2o5, 234, 291, 292, 33i, 364, 412, 429, 436,
46o, 499
Profatius (Jacob ben Makir dit), pp. 196, 200, 201.
Prost (Claude), p. 465 n.
Pseudo Bède, p. 273.
Ptolémée, pp. 206-207, 211, 355, 446.
Pythagore, p. 270 u.
Q
Quétif etEchard (les R. P.), pp. 3o3 n., 3i2 n., 469, 47° “•> 468, 548 n.
R
Raimou (Don), Archevêque de Tolède, pp. 3, 234.
Renan (Ernest), pp. 170. 186, ig4, 196 n ■ > 197, 19811., 199, 20011., 201 n.,
202, 2o3 n., 204, 206 n.. 207 n., 208. 209 n., 212 n , 22911., 24.6, 274.
Richard de Middleton, p. 3i5.
Rigaud (Pierre et Claude), p. 465 n.
Rigord (moine de St-Denys), p. 243.
Robert de Lincoln, voir Grosse-Teste .
Robert de Courçon, pp. 244, 245, 260, 261 .
S
Saadiah (Rubbi), p. 77.
Saint René Taillandier, pp 61 n., 249.
Saint Victor (Richard de), pp 317, 3i8.
Saint Victor (Hugues de), pp. 317, 3 1 8 .
Salomon ben Abraham, p. 198.
Salomon ben Addcreth, pp. 199, 200.
Salomon ben Gabirol, de Malaga, voir : Avicébron .
Samuel (fils de Jéhouda ben Tibbon), pp. 196-197
Schem-Tob (fils de Joseph hen Falaqera), pp. 122-168.
Scot Erigène (Jean), pp. 38-42, 44-48, 5o-53, 56, 57,69, 61, 63,66-71, ?3, ?4> 84,
1 1 4 , 1 ■ 5, i37, 1 56, i57, 166, 233, 236, 237, 238, a4i, 247-249,2.66, 267, 260,
285, 291, 299, 327, 334, 336-34o, 342, 343, 353, 428, 429, 465, 473, 47»,
607 .
Sepher ha Zolîar (Le), pp. 77-63, 84 n., 85-167.
Seyerlen, p. 3.
Siger de Brabant, pp. 568, 671,672, 672 u., 674-677, 678 n.,079, 080.
Siméon (Rabbi), pp. 81, 96, 1 5 1 .
Simeon d’Authie, pp. 298, 317.
Simon ben Jochaï, pp. 76, 78, 79, 81 .
Simplicius, pp. 5i4, 069.
Socrate, pp. 396-398, 477» 479» 49^, 627.
Spinoza, pp. 5q, 232.
590
TABLE DES AUTEURS CITÉS DANS CE VOLUME VI - 123
Summenhart (Conrad), pp. 467, 4^7 n.
Syrianus, pp. 349-35 1 .
T
Tables Alphonsines ou d’Alphonse X, p. 207 .
Tables de Marseille, p. 205.
Tables de Tolède, p. 207.
Thàbit ben Kourrah, pp. 207, 210.
Théologie d’Aristote (La), pp. 5, 17, 29, 3i, 33, 67, 68, m, 124, 21 1, 235, 319 n .
Thémistius. pp. 288, 289, 294, 3o2, 3o5, 309, 3 10, 349, 3g4, 896, 397, 412, 4*4» 458,
471» 474, 527, 53o.
Théophraste, p. 4M'
Thierry de Chartres (frère de Bernard), pp. 234, 286, 237, 240, 266.
Thomas d’Aquin (Saint), pp. 4, 17 , 196, 218, 260, 262, 255, 291, 3oa-3i5, 3 1 9 n.,
372, 373, 375, 378, 4o4, 4 1 1 » 447, 469, 469 n., 470, 473-48 r . 483, 484, 488-492,
4q8, 498, 498 n., 499, 5oo, 5oo n , 5oi-5i8, 520-534, 536-539, 541-569,571,
574-577, 579, 58o.
Tempier (Etienne) Evêque de Paris, pp. 199, 2o5,4o5.
U
Urbain IV, p. 526, 548.
w
Witbold Rubczynski, pp. 36g, 372.
VVitelo, pp. 204,359, 369-373.
Wittmann, p. 327 n.
X
Xénophane, pp, 253, 254, 2 58, 25g.
Y
Yabba le Vieillard (Rabbi), p. 90.
Yéhouda (Rabbi), p. 137.
Yessé (Rabbi), pp. i38, i3g, 1 4 1 -
Youdaï (Rabbi), p. u5.
VI - 124
TABLE
DES MANUSCRITS CITÉS DANS CE VOLUME
Bibliothèque Nationale, fonds français :
No io83, p. 232 n.
Bibliothèque Nationale, fonds latin :
No 6325, p. 258 n .
No 6443, p. 258 n.
Bibliothèque Mazarine :
No 5io, p. 3.
Bibliothèque d’Amiens :
No 406, p. 375.
VI - 126
TABLE DES MATIÈRES DU TOME Y
TROISIÈME PARTIE
LA CRUE DE L’ARISTOTÉLISME
(Suite)
CHAPITRE IV
AVICÉBRON
Pages
I. Salomon Ben Gabirol, dit Avicébron. — Sa Théorie de la
matière et de la forme . 3
II. La théorie des substances intermédiaires . *7
III. La théorie du verbe ou de la volonté . 29
CHAPITRE V
SCOT ÉRIGÈNE ET AVICÉBRON
I. Comparaison entre la philosophie de Salomon ben Gabirol et
celle de Jean Scot Érigène. — L’essence universelle selon Scot
Érigène et la substance universelle suivant Avicébron . . .
II. L’existence éternelle des raisons primordiales dans le Verbe de
Dieu .
III. L’existence temporelle des choses créées . ■ •
IV. Jean Scot Érigène était-il panthéiste? .
V. Le retour des créatures aux choses éternelles .
VI. L’Esprit-Saint selon Jean Scot . , . .
VH. Ibn Gabirol a-t-il connu la doctrine de Scot Erigène . . . .
38
45
55
5ÿ
6i
65
67
CHAPITRE VI
l.A KABBALE
I. La Kabbale. — Le Sepher ha-Zohar ....
II. La Nature de Dieu. — La dualité divine .
1H. La Nature de Dieu (suite). — La Trinité divine
IV. La Création .
V. Les deux Mondes .
DUHEM, T. V.
76
83
89
<o5
109
594 TAULE DES MATIÈRES DU TOME V VI - 127
VI. Le rapport des deux Mondes. La Théorie de l’Amour .... 12Î
VU. La Grande Année . >33
Vm. L’Astronomie des Kabbalistes . 187
IX. Les Kabbalistes ont-ils professé le système astronomique d'Aris-
tarque de Samos? . i43
X. La Chimie kabbalistique . . i47
XI. L’Ame humaine . . i5i
XII. Conclusion . >65
CHAPITRE VII
MOÏSE MAIMONIDE ET SES DISCIPLES
I. La philosophie de Moïse Maimonide . 170
A. L’ existence de Dieu . . 174
B. Les Intelligence* célestes . 178
C. L’influence du monde céleste sur le monde sublunaire . . 182
D. L’ intelligence de l’homme . 184
E. L’ immortalité de l’âme . 187
F. La non-éternité du Monde . 188
H. Le conflit du Néo-platonisme et de la Théologie chez les Juifs . 195
III. Lévi Ben Gerson . . . 201
A. Lévi Ben Gerson astronome . 201
B. L’âme humaine et son immortalité . . . 2i3
C. La création du monde . ... 216
D. La grande Année et la théorie péripatéticienne du temps. . 223
E. La fin du Monde . 226
IV. Chasdaï Crezkas . 229
CHAPITRE VIII
LES PREMIÈRES INFILTRATIONS DE L’ARISTOTÉLISME DANS
LA SCOLASTIQUE LATINE
I. Le premier contact enLre le Néo-platonisme sémitique et la Sco¬
lastique latine . 233
H. Amaury de Bennes . .... 244
III. David de Dinant, Bernard Sylvestre et le faux Alexandre. . . 25o
CHAPITRE IX
GUILLAUME D AUVERGNE, ALEXANDRE DE HALES,
ET ROBERT GROSSE-TESTE
I. Guillaume d’Auvergne, Evêque de Paris . 261
A. L’École d’Aristote selon Guillaume d’Auvergne .... 262
B. Critique de la théorie des Intelligences célestes .... 266
C. L’Ame du Monde . 269
D. Les diverses sources où Guillaume a puisé . 270
E. L’unité de F intelligence humaine . . 27.3
F. L’éternité du Monde . 277
G. La matière des créatures spirituelles . 278
H. La théorie de l’essence et de l’ existence . 281
K. La théorie des idées . 283
VI - 128 TABLE DIS MATIÈRES D€ TOME V 595
U. Digression au sujet d’un axiome de Boëce : L’esse, le quod est,
le qüo est . 285
III. La Somme théologique d’Alexandre de Haies . 3i6
A. La composition et les sources de la Somme cT Alexandre
de Haies . . 317
B. La théorie de l’ intelligence humaine . 320
C. Les processions célestes. L’origine de la multiplicité dans le
Monde . 3a3
D. L’influence (T Avicébron . 320
E. La matière spirituelle . . 327
F. La matière céleste et la matière sublunaire . 33a
G. La création de la matière privée de forme . 334
H. La Trinité divine et la création . 336
K. La théorie des idées . 337
L. L’accord de Scot Érigêne, de Saint Anselme, de Guillaume
<T Auvergne et d’ Alexandre de Haies au sujet des idées . . 33g
IV. Robert Grosse-Teste, Evêque de Lincoln . 34 1
A. Le Platonisme de Robert Grosse-Teste . 34 1
B. Des deux manières d’être de la forme . 342
C. L’existence en puissance . 344
D. Le problème des universaux . 345
E. Le Verbe, forme unique des créatures . 35i
F. Les moteurs des deux . 354
G. La matière spirituelle .... 3Ç5
H. L’identité de la lumière et de la forme corporelle. . 356
V. Le Liber de Intelligentiis . 358
CHAPITRE X
LES QUESTIONS DE MAITRE ROGER BACON
I. La Matière . ^75
II. La Forme . 38o
III. Les Raisons séminales . 385
IV. L'Essence et l’Existence . 388
V. Le Principe d’individuation . 3gg
VI. Le Monde est-il éternel ? . 401
VII. Les Moteurs des cieux . 4oi
CHAPITRE XI
ALBERT LE GRAND
I. L’Ordre des Traités d’Albert le Grand . 412
II. L’esprit qui anime l’œuvre d’Albert Je Grand . 423
III. La Philosophie d’Albert le Grand. — La création du Monde . . 4^2
IV. La Philosophie d’Albert le Grand (suite). - Les processions célestes. 44»
Note sur la Philosophia pauperum attribuée à Albert le Grand . 465
/
CHAPITRE XII
SAINT THOMAS D’AQUIN
I. Les débuts de la Philosophie de Saint Thomas d’Aquin. Le
Traité De ente et essenlia . • • 468
596 TABLE DES MATIÈRES DU TOME V VI - 129
II. L’essence et l’existence au sein des substances séparées de la
matière . 48 1
III. L’existence est-elle un accident de l’essence? . 484
IV. L’existence est à l’essence ce que l’acte est à la puissance . . 491
V. Les Idées Divines et la Création . 5oi
VI. La Matière première et les Dimensions indéterminées. Le prin¬
cipe d’individuation. L’unité de la forme substantielle. . 5 1 1
VU. Comment la doctrine d’Aristote et la doctrine d’Avicenne se
disputent l’adhésion de Saint Thomas d'Aquin . 5a4
VHI. La Matière des Cieux . 536
IX. Les Moteurs des Cieux . 53g
X. L’Eternité du Monde et la Création . 56o
XI. Conclusion . 565
CHAPITRE XIII
SIGER DE BRABANT
Errata du tome V . 58i
Table des auteurs cités dans ce volume . 583
Table des manuscrits cités dans ce volume . 5g3
Date Due
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CAT. NO. 23 233 PRINTED IN U. S. A.
' - V ::: TC-
BD497 .D8 t. 5
Duhem, P ier r e, Maurice -Maria.
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DATE
1 SS U E D TO
81866
1
81865
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